DIDEROT
Villemain qui, malgré la sévérité de quelques unes de ses appréciations, a aimé Diderot, disait de lui qu'il était le premier conteur de son temps, pour la concision narrative, pour la souplesse, pour l'esprit, pour l'élégance de ses récits fantaisistes, écrits avec cette limpide langue française dont Voltaire semblait seul posséder les naïfs secrets et la facilité charmante. C'est surtout lorsque Diderot parle des femmes que son style entraîne et subjugue. Il ne manque à ce spirituel sceptique que l'émotion et le respect inséparables d'un si délicat sujet. Mais qui, en toute chose, fut moins ému, fut moins respectueux que Diderot, cet aïeul
direct de notre littérature et de nos audaces physiologiques ? Non que l'enthousiasme lui fit défaut : relisez ses pages sur Clarisse Harlowe et son éloge de Richardson ; mais Diderot, en qualité de philosophe, tient à rester philosophe ; sa sécheresse est dogmatique ; rien ne s'émeut dans son âme ; môme en flétrissant un vice, son blâme n'a pas l'air convaincu. Peut-être, en somme, n'at-il dit trop cle mal des femmes que pour se punir d'en avoir pensé trop de bien.
L'Essai, publié par Thomas en 1772, fut pour l'auteur de Jacques et des Bijoux un prétexte à boutades, une occasion de manifester certaines idées, parfois justes, parfois cruelles, toujours caustiques, et d'esquisser très finement son sentiment personnel sur la plus jolie moitié de l'humanité.
« Il a beaucoup pensé, — mais pas assez senti, » dit-il de Thomas, reproche qu'on pourrait retourner contre Diderot lui-môme, se piquant avant tout d'observation et non de sensibilité.
« J'ai vu, dit-il, l'amour, la jalousie, la superstition, la colère, portées dans les fem-
mes à un point que l'homme n'éprouva jamais. Le contraste des mouvements violents avec la douceur de leurs traits les rend hideuses ; elles en sont plus défigurées. Les distractions d'une vie occupée et contenticuse rompent nos passions ; la femme couve les siennes : c'est un point fixe sur lequel son oisiveté ou la frivolité de ses fonctions tient son regard sans cesse attaché. Ce point s'étend sans mesure, et, pour devenir folle, il ne manquerait à la femme passionnée que l'entière solitude qu'elle recherche. »
Cela signifie prucl'hommesquement que les passions des femmes sont plus violentes que celles clés hommes et que les femmes s'occupent de choses moins graves que nous.
Oisiveté, frivolité, soit ; c'est la caractéristique d'une portion des filles d'Eve, côté mondain ; mais le reste ? Un philosophe aurait dû reconnaître qu'en général, si les fonctions de l'homme paraissent plus élevées pour être plus en vue, celles cle la femme, pour être plus humbles, n'en sont ni moins nobles ni moins grandes. Maternité, famille, éducation, soins du ménage, devoirs d'intérieur, y a-t-
il là rien de frivole ou d'oisif ? L'exaltation de leurs facultés, que Diderot généralise, tient à une spécialité de milieux, à une vie d'exception, toute raffinée et de décadence. De grâce, ne disons des femmes que le mal qu'elles méritent. Ce sera déjà beaucoup.
L'auteur du Neveu de Rameau, en veine de malice, cite l'autorité de saint Jérôme, qui passe pour avoir connu d'assez près les femmes de son temps, « Adressez-vous aux femmes, a dit ce saint... Elles reçoivent promptement, parce qu'elles sont ignorantes ; elles répandent avec facilité parce qu'elles sont légères ; elles retiennent longtemps, parce qu'elles sont têtues. » Ignorance, légèreté, entêtement ! Voilà Diderot heureux, bien qu'un philosophe ne réponde pas des opinions de saint Jérôme. On pardonne à la rigueur à un saint de n'être plus galant ; mais pourquoi Diderot renchérit-il, en ajoutant :
« Impénétrables dans la dissimulation, cruelles dans la vengeance, constantes dans leurs projets, sans scrupules sur les moyens de réussir, animées (Tune haine profonde et
secrète contre le despotisme de V homme, il semble qu'il y ait entre elles un complot facile de domination, une sorte de ligue, telle que celle qui subsiste entre les prêtres de toutes les nations. »
Que les femmes soient animées d'une haine profonde et secrète contre le despotisme de l'homme, qui le niera ? Mais ce despotisme, elles savent bien mieux le réduire qu'elles ne paraissent le haïr. La vengeance de leur infériorité sociale se traduit par leur omnipotence sur l'homme, par la tyrannie de leur beauté, par la domination de leur coquetterie, qui nous font leurs véritables esclaves. Oui, nous ne régnons sur elles que par la raison. Par le cœur et par le sentiment, nous sommes à leurs genoux. On ne reste leurs amis qu'à condition de leur obéir et cle n'être plus lucides. La femme n'a qu'une foi, qu'elle impose : l'instinct, la sensation. Quiconque ne sent pas, et ne sent pas comme elles, leur est hostile.
Diderot entrevoit tout cela quand il nous donne ce conseil pratique, ce vrai conseil d'expérience. « Celui qui les devine devient
leur implacable ennemi » Traduction : Soyez francs avec elles, mais n'attendez rien de leur franchise ; feignez d'être leur dupe, même en les trompant; devinez-les si vous y avez intérêt; mais gardez d'en rien laisser voir, sinon elles ne vous pardonneront pas, elles ne vous pardonneront jamais, ce sera la guerre déclarée, une guerre hypocrite, à coups d'épingle, machiavélisme de salon, petites vengeances gantées, coups d'épingle polis, cinglements en plein visage dont vous ne pourrez même pas vous fâcher.
Quant à les aimer, grave question, longue à débattre, si le cœur ne la tranchait si ^ ite ! Diderot est là dessus très méfiant, « Si vous les aimez, dit-il, elles vous perdront. A quoi les femmes pourraient répondre : « Mais c'est vous, hommes, qui nous perdez ! » sans risquer de raisonner plus mal, en dépit de tous les défauts qu'on leur peut reprocher et qui font de leur fréquentation un péril pour nous.
Le plus extrême de tous, selon Diderot, c'est la dissimulation.. Il en raconte un exemple tiré de l'histoire. Lors de la conspiration
de Cellamare, la duchesse de Maine fut envoyée à la Bastille. Sa servante qui soutenait obstinément son innocence, apprit que sa maîtresse avait tout déclaré. A l'instant, elle feint un violent désespoir et s'écrie : « Ah ! ma pauvre maîtresse est devenue folle !... »
Voilà, je l'avoue, la dernière limite de la dissimulation et je me range sur ce poiint de l'avis de notre philosophe, qui ajoute : « N'attendez rien de pareil d'un homme. » Soit ; mais, malgré tout, ce serait une question intéressante de savoir si ce ne sont pas nos vices qui ont fait la femme hypocrite et dissimulée ; si son existence, mêlée à la nôtre et par conséquent inégale comme moyens et comme force, ne l'a pas obligée à chercher une compensation là où nous voyons un défaut. Leur dissimulation n'est peut-être que la conséquence de notre brutalité, et c'est peut être de notre cynisme qu'est née leur hypocrisie...
Il semble aujourd'hui impossible de parler de la femme sans y mêler la physiologie. Bien que la mode n'en fût pas aussi répandue au XVIIIe siècle, Diderot, qui est un oseur, n'a
garde d'y manquer, et, comme toujours, il va trop loin ; son matérialisme vous blesse. On désirerait un peu ici de cette légèreté voltairienne, un peu de cette atténuation de style nécessaire dans une appréciation morale, dans une série de points de vue non rigoureusement scientifiques. D'après Diderot, tout ce que la femme a de grand, d'extraordinaire, d'exceptionnel, provient physiquement de « l'organe propre à son sexe ». Le plus ou moins d'hystérie, le plus ou moins d'ardeur sensuelle, constituerait les différences de caractère, l'accentuation de la personnalité chez la femme; si bien, qu'à propos d'amour, vous tombez sur des lignes de pure pornographie médicale, impossibles à citer. Autant lire un chapitre spécial de Debay. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Diderot croit au manque de tempérament chez les femmes, les jugeant, comme Michclet, impassibles et marmoréennes dans l'amour. Seulement Michelet, en homme d'expérience, n'accusait pas : il regrettait, il déplorait, il avouait bien haut que ce n'était pas leur faute. Mais Michelet était de ceux qui savent. Combien
y en a-t-il, de ceux-là? Michelet généralise même davantage le nombre de ces veuves physiques, passives, dont parle Diderot, en termes beaucoup moins voilés. A le relire de près, on lui en veut de n'avoir pas précisé davantage ses principes en matière féminine. Cela est traité trop sommairement. « J'ai vu une femme honnête frissonner d'horreur à l'approche de son époux ; je l'ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais assez lavée de la souillure du devoir. » Est-ce là ce qu'il pense du mariage? « Il ne manquerait aux femmes passionnées, pour être folles, que l'entière solitude qu'elles recherchent. » Estce là ce qu'il pense de leur vie privée ? « La femme hystérique dans sa jeunesse, se fait dévote dans l'âge avancé. » Est-ce là ce qu'il pense de la religion féminine ? « Plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en dedans. » Est-ce là sa galanterie ? « Les idées cle bonté, de vertu, de vice, de méchanceté nagent à la superficie cle leur âme. » Est-ce là leur honnêteté ? « Femmes, que je vous plains ! Il n'y avait qu'un dédommagement à vos maux, et si
j'avais été législateur, peut-être Teussiez-vous obtenu. Affranchies de toute servitude, vous auriez été sacrées en quelque endroit que vous eussiez paru. » Est-ce là toute sa sensibilité? « La seule chose qu'on leur ait apprise, c'est à bien porter la feuille de figuier qu'elles ont reçue de leur première aïeule. » Est-ce là enfin toute sa pudeur ?
A son sens, la poésie et la dévotion sont encore de l'hystérie, et, en dépit de l'impétuosité des sentiments qu'il signalait tantôt, il nous assure avec une parfaite bonne foi que a le quiétisme est la vraie religion de la femme tendre. » « — 0 femmes! conclue-t-il, vous êtes des enfants bien extraordinaires ! »
Ce que Diderot ne pardonne pas à Thomas, lequel a écrit des pages très belles et très judicieuses, c'est d'avoir manqué de sensibilité, de n'avoir pas éprouvé cette émotion pénétrante qu'un pareil sujet réclamait et inspirait; mais, plus encore que son pacifique adversaire, Diderot est resté froid, et l'on devine mal si c'est une ironie ou un bon mou-
vement qui le pousse parfois à se jeter aux genoux des femmes.
Il se venge contre Thomas d'avoir été lui-même plus violent et moins juste que Thomas. Sa critique prend ici l'allure d'un aigre persiflage : « Quand on écrit sur les femmes, dit-il à Thomas, il faut tremper sa, plume dans V arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. Comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue sa patte, il faut qu'il en tombe des perles, et il n'en tombe point de celles de de M. Thomas... »
Les pattes de M. Thomas !...
Diderot ajoute plus poliment, mais encore aussi malheureux clans ses expressions : « Il ne suffît pas de parler des femmes et d'en parler bien, Monsieur Thomas ; faites encore que j'en voie. Suspendez-les sous mes yeux, comme autant de thermomètres des moindres vicissitudes des mœurs et des usages. »
Appeler la femme « le thermomètre des mœurs » c'est au moins bizarre.
Le doux M. Legouvé se fût fait satirique, s'il eût vécu du temps de Diderot.
Le XVIIIe siècle, malgré l'étalage de ses adorations fades, a le moins possédé le vrai sens de la galanterie française : la proportion délicate cle respect et de condescendance qui fait la raison et l'excellence de ce sentiment national, me paraît lui avoir positivement échappé. Les intrigues amoureuses d'une cour qui créait comtesse la plus vile des courtisanes, n'inspiraient à cet égard rien moins que le respect, et il n'est pas étonnant que l'idée de la dignité delà femme disparût, quand tant cle choses s'en allaient.
Diderot, plus qu'un autre, a méconnu les secrets cle cette délicatesse, même lorsqu'il parle de la jeune fille et du mariage. Les jeunes filles, à l'âge cle l'adolescence, sont, ditil, « tristes, inquiètes, mélancoliques, à côté de parents alarmés, non seulement sur la santé et la vie de leur enfant, mais encore sur son caractère. » Puis, « le moment qui va la délivrer du despotisme cle ses parents est arrivé. » « Réjouis-toi bien, malheureuse créature, s'écrie notre philosophe apitoyé, le temps aurait sans cesse affaibli la ///rannie que tu quittes ; le temps accroîtra
sans cesse la tyrannie sous laquelle tu vas
passer. »
La vie de famille, un despotisme et une tyrannie; la vie conjugale, une autre tyrannie ! 0 pastorales du « vrai grand » siècle !
Voilà pour la jeune fille : que sera-ce pour
la mère?...
ce On lui choisit un époux: elle devient mère. L'état de grossesse est pénible presque pour toutes les femmes. C'est dans les douleurs, au péril de leur vie, aux dépens de leurs charmes et souvent au détriment de leur santé, qu'elles donnent naissance à des enfants.... L'âge avance, la beauté passe; arrivent les années de V abandon, de Vhumeur et de l'ennui. Qu'est-ce alors qu'une femme ? Négligée deson époux, délaisséede ses enfants, nulle dans la société, la dévotion est son unique et dernière ressource. »
Et c'est là tout t.. .Et rien ne compenserait F amertume de cette existence si déplorablement calomniée ? La félicité d'une affection sincère, qui d'abord se suffît à elle-même et plus tard se concentre sur les enfants ; l'intime satisfaction de les voir grandir à deux ;
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le bonheur d'une conscience sereine clans l'accomplissement de devoirs réciproques ; cette poésie domestique si touchante, si élevée... Tout cela a échappé à Diderot.
Qu'est-ce donc qui trouvera grâce à ses yeux? Hélas! pas môme l'amour ! Le philosophisme a desséché l'homme, l'artiste, l'écrivain, qui n'a môme pas su entrevoir, excuser, idéaliser la passion !
« Que signifie, dit-il, ce mot si légèrement prononcé, si frivolement interprété : Je vous aime ? Il signifie réellement : Si vous voulez me sacrifier votre innocence et vos mœurs, perdre le respect que vous vous portez à vous-même, et que vous obtenez des autres, marcher les yeux baissés dans la société, renoncer à tout état honnête, faire mourir vos parents de douleurs, je vous en serais vraiment obligé. »
Quoi ! point d'amour honnête, pas de dévouement, pas de sacrifices possibles par la passion! Encore une fois, Diderot est de son siècle. Vivant à une époque où la passion notait qu'un libertinage, presque le reflet de la littérature galante, où il ne restait
vraiment plus de l'amour que le nom, où les déportements des hautes classes et de la Cour gagnaient déjà le peuple, Diderot pouvait-il envisager autrement l'amour ?
Comment lui eût-il donné un sens que les mœurs de son temps aurait démenti ? Mais le reproche qu'il mérite à coup sûr, c'est d'avoir cru ou semblé croire que l'amour n'était que ce que son siècle l'avait fait.
La seule manière de juger l'amour est, à mon avis, le signe du mépris ou de l'estime que l'on a pour la femme : juger l'amour, c'est la juger, car l'amour est toute la femme. Nous avons donc ici la mesure de l'idée que Diderot s'est faite de la dignité des femmes, et il est difficile d'imaginer une généralisation plus humiliante.
L'auteur du Neveu de Rameau et de la Lettre sur les aveugles avait infiniment d'esprit, une intelligence vaste, subtile. Aucun n'eut moins que lui le sens de la vertu droite et de l'honnêteté absolue qui font nier ou condamner la passion. Ses conclusions négatives sont d'un aimable sceptique, non d'un philosophe moraliste. Extrême dans ses opinions, bles-