‹ L'Amour chrétienChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les divers sens du mot amour que nous avons indiqués sont tous admis par le dictionnaire et consacrés par l'usage courant; mais quand on fait instance sur le mot et qu'on demande, à propos des sentiments de quelqu'un : Est-ce bien de l'amour? chacun sait ce que cela signifie ; une espèce définie de sentiments est visée et le vocable général bénéficie d'une antonomase.

Que ce soit d'ailleurs par excellence^ qu'il convienne d'attribuer au sentiment dont il s'agit le npm d'amour, on en peut douter; l'amitié est plus excellente que lui, à moins qu'elle ne le secoure en s'y mêlant : à plus forte raison l'amour divin lui est-il éminemment supérieur. Mais à défaut de cette excellence de dignité, l'amour dont je parle en a une dans l'usage des terriens, qui s'y trouvent adap-

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tés plus sensiblement et qui lui accordent de ce fait une importance première.

Aimer, au sens général du terme, c'est adopter un être comme sien, soit qu'on lui veuille du bien comme à soi, ce qui est l'amour d'amitié, soit qu'on le subordonne pour en tirer ou plaisir ou profit, ce qui est l'amour de désir. Aimer d'amour, c'est à la fois l'une et l'autre chose, mais en précisant le rapport sous lequel on adopte l'être aimé, sous lequel on l'adapte à soi, on le désire et on l'identifie à sa personne. Or, ce rapport est celui que détermine la nature génitrice vaguement ou nettement exprimée en nous.

La nature veut l'union des êtres, parce qu'elle veut leur fécondité. Ce que sont dans les corps bruts les propriétés qui les assemblent, en vue de former des combinaisons qui sont les moyens de la nature constructrice des mondes, les sentiments instinctifs appelés par les philosophes des passions le sont chez les êtres sensitifs, et, parleur moyen, se forment aussi des alliances ou combinaisons qui servent la nature ouvrière de vie.

11 y a l'univers brut et l'univers vivant : les affinités physico-chimiques construisent le premier et, avec lui, les affinités sentimentales construisent le second. Mais de même que dans la nature morte il

y a des affinités de divers ordres — les unes, comme la gravitation ou comme l'orientation cristalline, arrangeant du dehors les corps ou les parties de corps supposés constitués ; d'autres, comme les affinités chimiques, constituant les corps mêmes : ainsi, dans la nature vivante, il y a des affinités de sentiment qui tendent à former des arrangements d'êtres, tels l'amitié, la camaraderie, l'instinct patriotique et, chez les animaux, les instincts grégaires ; d'autres qui tendent à former des êtres et, pour cela, à lier leurs générateurs d'un lien quasi substantiel : deux en une seule chair, dit la Bible (Genèse, i, 24).

Deux en une seule chair, cela signifie deux éléments incomplets chacun au point de vue d'une vie achevée et féconde, mais que leur union établit à l'état de principe suffisant au service de la race. Qu'ils désirent, eux, ce résultat, ce sera le cas normal, et l'amour aura alors sa signification pleine; mais tel est le vœu, toujours, de ce génie de V espèce dont parle un philosophe, s'en référant sans le savoir peut-être à la nature naturante des anciens, disons plutôt à Dieu, universel Agissant en toute chose agissante.

L'amour ainsi compris n'est point particulier à l'espèce humaine ; il y revêt seulement des carac-

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tcrcs spéciaux correspondant à ce que nous sommes. Tout vivant est attiré vers ce que le langage populaire appelle si expressivement sa moitié. Attiré, dis-je, on peut dire aussi bien poussé, et poussé de loin, puisque l'objet qui attire n'exerce son action que par sa présence en nous, et que sa pesée sur les ressorts intérieurs de l'âme met en cause, en même temps que les natures ainsi révélées, le Fondateur des natures.

Dans tous les cas, quand il s'agit du vivant inférieur, l'action impérieuse de l'objet ne laisse à son désir nulle issue. 11 ne peut résister à cette obsession de la race qui le jette, inquiet, hors de luimême, pour se dépasser et imprimer d'autorité sur une matière nouvelle les caractères spécifiques qu'il détient. Cette volonté redoutable, qui est le signal de sa propre fin, le taxant pour bientôt d'inutilité, l'animal s'y livre avec une sorte de fureur ; il s'y rue, et cette violence mystérieuse, dont notre humanité ne reproduit que trop souvent les affres, est la première illustration du mot biblique : L'amour est fort comme la mort. Mot terrible, qu'il faut prendre à la lettre, non pas seulement pour dire : L'amour supporte volontiers la mort; mais pour marquer qu'il y court en effet, que le bandeau sur ses yeux sert surtout à lui voiler ce triste terme. La direction est

la même, de la fécondité, dernier stade de la vie achevée et qui se reverse, et de la mort, qui est la vie reversée en autrui.

Les insectes qui meurent aussitôt après avoir engendré, ceux que la femelle tue elle-même aussitôt après les noces sont un tragique symbole. Ils disent pourquoi Tamour est fait, et ce n'est pas pour celui qui en jouit momentanément, c'est pour sa descendance; ce n'est pas pour la vie actuelle, c'est pour la vie de demain. Or la vie de demain est séparée de celle d'aujourd'hui par une mort. Berceau, tombe, berceau : telles sont les bornes du chemin où l'amour s'élance. Telle est sa course.

La nature, indulgente, en dépit de ses exigences fatales, a semé ce chemin de fleurs; c'est pourquoi l'Amour rit; l'Amour rougit de plaisir; l'Amour a des allures négligentes et une démarche d'éphèbe insouciant ; mais la fin est toujours la même. Si l'hallucination vitale est artiste; si elle crée des formes sublimes et les enveloppe d'une lumière d'or, et si en elle inépuisablement le génie trouve des thèmes et s'assure des triomphes, cela n'y change rien. Passion, course affolée, impatience et inquiétude, ardeur cruelle autant que tentatrice, (( source délicieuse en misères fécondes » : on sait ce qu'il en est de son élan. Je ne dis pas précisément :

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c'est la course à la mort; nous avons écarté ce pessimisme foncier qui ferait reposer le monde sur le rien; la nature tend à la vie; mais c'est ici la vie déficiente, la vie caduque, la vie qui ne vit pas, la vie qui meurt en chacune de ses pulsations et à plus forte raison en cette pulsation véhémente qui bondit de l'individu à l'espèce.

La vie, c'est la mort, disait en toute rigueur Claude Bernard- La vie, c'est l'échange entre ce qui vient en nous par l'assimilation et ce qui en repart pour l'action, surtout pour l'action vive, surtout pour l'action de soi mortelle qui procrée. La vie, c'est le marché de dupe par lequel nous troquons ce qui vient pour repartir et ce qui repart pour ne plus revenir jamais; c'est la coulée irréversible.

Et c'est pourquoi l'être humain, affamé de vraie vie et en éprouvant en soi les amorces, ne se satisfait pas de cette course à travers des ruines. L'amour humain le déçoit, ne faisant que reporter un peu plus loin, et au prix de son être, une aspiration dont la portée est égale à l'absolu. Aussitôt qu'il se reconnaît, dans la mesure où il se reconnaît, il se retourne instinctivement, disions-nous, vers l'immortel amour, qui n'est plus, lui, une recherche de survie en autrui, un saut mortel par-dessus sa propre fosse pour retomber par procuration sur les pieds

d'un semblable à soi, mais une plénitude souveraine et indéfectible, en la Terre des vivants.

C'est à ce niveau de pensée que se plaçait le Sauveur quand un jour on lui demandait, pour éprouver sa doctrine : Qu'adviendra-t-il, à la résurrection, si une femme eut successivement, en ce monde, sept maris et qu'elle les retrouve, à qui appartiendrat-elle? 11 répondit : A la résurrection, on ne prend ni mari ni femme, on est comme les anges de Dieu. C'était dire que l'amour, en ce qu'il a d'exclusif, est le fait d'un état de vie qui relève de la matière, d'un état de vie où la chair commande, parce que ceux qui s'y livrent ne font que participer, consciemment ou non, aux volontés de la nature génitrice.

Là où il n'y a plus lieu d'engendrer, il n'y a plus lieu de s'aimer ainsi ; on s'aime comme les anges de Dieu, c'est-à-dire selon l'esprit, en vue d'enrichir, en la partageant, la vie de l'esprit, vie non plus déficiente et toujours mortelle, mais subsistante en soi et assez pleine, assez innombrable aussi dans l'assemblée éternelle, pour n'avoir pas besoin de se survivre.

En attendant ce suprême état, il faut que l'humanité acquière ici-bas sa vie pleine et sa vie innombrable. Pour acquérir sa vie pleine, l'amour, qui lui

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est si souvent un obstacle, lui est aussi un moyen. Pour acquérir sa vie innombrable, telle que les prédestinations créatrices l'envisagent, l'amour lui est une nécessité. Compléter le nombre des élus, selon la belle expression théologique, et aider les élus en expectative à le devenir en fait, c'est son double rôle.

De tout cela nous devons conclure, quoi qu'en pense la passion pervertie ou tentée, que l'amour, tel que nous l'entendons maintenant, est chose essentiellement conjugale. J'applique cet adjectif à ce qui réalise ou prépare l'union durable de l'homme et de la femme en vue de mieux valoir l'un par l'autre et de procurer à leur vie la fécondité.

Certaines écoles sociales — si l'on peut appeler écoles des entreprises de dépravation — prétendent s'élever contre cette conclusion ; il ne leur suffit pas que l'humanité pécheresse l'oublie et s'en écarte, ils veulent qu'elle en ait le droit, et que la femme ou l'homme puissent renoncer à la famille, disentils, sans renoncer à l'amour. Mais on ne doit pas attendre que l'homme religieux en soit d'accord, ni davantage le philosophe, ni davantage, oserai-je dire, le naturaliste. Car il s'en faut que l'animal « renonce à la famille pour se livrer à l'amour ». Ce

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qui est vrai, c'est qu'il admet de la famille ce qui est nécessaire à la prospérité de son espèce, et nul n'en demande davantage, à le bien prendre, en ce qui concerne l'espèce humaine. Les quadrumanes vivent en famille. La plupart des oiseaux s'unissent, quand leur instinct est laissé libre, pour toute la durée de leur vie. Si cet instinct se dévoie fort souvent, parce que la nature en eux ne se juge point, est-il du rôle de la raison de consacrer ces déviations, de les systématiser, au lieu de rectifier et d'affermir ce dont elle est faite juge? L'œuvre de la raison, c'est de sanctionner l'instinct en le redressant; c'est de juger avec la nature afin d'agir pour elle, et pour Dieu en elle, mieux que la poussée aveugle des forces ne le permet.

Ce travail de raison devra porter ici sur deux points, qui correspondent aux deux finalités de l'union humaine.

L'animal, qui n'est à aucun degré une personne; l'animal qui meurt et ne revit pas, qui est livré tout entier à ce flux vital dont nous disions tout à l'heure : C'est une mort, l'animal ne tend pas à enrichir sa vie individuelle par l'union des sexes; il ne tend qu'à la semer, et les nécessités de la procréation gouvernent toutes ses tendances sexuelles. L'homme, qui est personne, c'est-à-dire fin en soij selon le lan-

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gage des philosophes; l'homme qui vaut indépendamment de la race, en attendant qu'il vaille pour elle, cherchera dans ses unions son bien propre en même temps que celui de la race. Si donc l'homme et la femme fondent une vie, dont le ciment sera l'amour, cette vie se développera en deux centres, comme une ellipse à deux foyers, et les fruits en seront partagés entre le père, la mère, l'enfant selon des lois diverses, mais sans que personne soit sacrifié. L'homme trouvera dans la ïzmmz l'aide semblable à soi àonX parle la Bible et la lui fournira en retour. Leurvîe devant être une, voudra être une en tout ce qu'elle a d'essentiel. Et comme le temps la mesure, comme ses parties s'étalent dans la durée aussi bien que dans l'espace et dans les objets, cette vie voudra être une immuablement, une pour toujours, et la tendance à l'éternité sera la première caractéristique de l'amour humain.

Voilà déjà de quoi conclure à enfermer l'amour dans le mariage, voire dans le mariage indissoluble; car là seulement l'amour trouve inscrite au fronton du temple une promesse de fidélité éternelle; là seulement il se défend contre les variations qui s'esquissent en nous, en s'appuyant sur l'immutabilité qui est en nous; là seulement la personne morale, bien qu'elle déroule dans le temps ses mani-

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festations éphémères, a le pouvoir de se recueillir en son centre, de se saisir elle-même toute, de se donner en recevant un pareil don et de former ainsi, moitié à moitié, l'unité humaine, substance, ressources et destinée.

Mais il y a plus. La caractéristique principale de l'amour humain par rapporta l'autre, consiste en ce que, chargé lui aussi d'assurer l'avenir de la race, il doit fournir en équivalent, à l'intérieur du sentiment même, puis dans les conditions du lien qu'il entend former, tout ce que cet avenir réclame. Or, l'avenir humain a des exigences multiples, rigides, durables, tellement durables qu'elles ne désarment jamais tout à fait. L'éducation est une œuvre de longue haleine; elle se conclut par le placement de l'enfant, qui ne sera pas pour cela délaissé. Toutes nos générations s'enchaînent et forment des traditions qui sont les plus précieuses de nos forces. Par la famille, la concentration sociale s'obtiendra, et les fruits de l'amour pourront s'organiser en peuples, en arrangements multiples au dedans et au dehors, en humanité.

Quand on dit que l'amour est fait pour l'enfant, on dit plus que ne le croit l'irréflexion vulgaire. L'enfant est un roi dont le sceptre impérieux est caché dans des langes; mais qu'il est lourd, ce

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sceptre, et que de biens en dépendent! Bonheurs individuels, destinées collectives où ils se reversent, œuvre humaine infiniment variée et durable, œuvre de Dieu sur terre et œuvre de Dieu dans le ciel, temps et éternité, nature et surnature, tout en relève.

L'enfant, c'est l'homme; l'homme, c'est l'humanité; l'humanité, c'est la création; la création, c'est Dieu révélé dans son œuvre et qui veut s'y épanouir toujours plus. La raison qui aperçoit ces ampleurs, la raison que la foi éclaire ne doit-elle pas s'incliner et, sachant que devant le berceau, comme au pied d'un autel, elle rend hommage à la volonté créatrice, aux lois de ses manifestations sur la terre et aux cieux, ne doit-elle pas dire : Amen, dès le moment où le cœur épris entre joyeusement dans ces perspectives immenses?

Hors de là, tout amour n'est qu'une aberration touchante, coupable, tragique, banale, une aventure ou un malheur, ce n'est pas un cas humain, puisque cela ne tend pas à la vie telle que la Providence la porte et la donne.

L'amour normal, c'est une humanité qui commence; c'est l'arbre qui frissonne en pensant au nid, c'est une reprise de vie, pour une race que la mort émiette ; c'est une reconcentration de l'activité créa-

trice où deux fragilités ont leur part. Vous qui êtes appelés à cette collaboration sublime et si périlleuse, ne détournez donc pas le flot créateur; ne le faites point se perdre dans les sables d'un égoïsme aride et fertile en désolation. L'amour doit se sanctifier dans son œuvre. Nous aurons à dire comment il s'y prend pour concilier cette sainteté avec ses recherches légitimes ; mais puisque l'œuvre à laquelle il concourt est une œuvre de vie et que la vie humaine, naturelle et surnaturelle, a besoin de ses cadres, je dis que l'amour n'est pas libre. Le mariage chrétien l'appelle, l'exige, le bénit s'il demeure fidèle, le maudit comme transfuge et perturbateur s'il se refuse, ou le plaint comme victime en se plaignant lui-même, s'il n'a pas pu trouver ce chemin.

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