CHAPITRE XI
La famille commence par l'union de deux êtres qui cherchent, en fusionnant et personnes et ressources, à réaliser leur vie propre en sa plénitude et à se dépasser au bénéfice d'autres vivants.
C'est l'amour qui est chargé de remplir ces deux rôles, parce que c'est lui qui achève et inaugure toutes les vies. Il achève Dieu dans la Trinité et il commence au dehors toute la vie du monde; dans la famille, il achève l'homme et la femme, et il crée l'enfant.
La Genèse nous a parlé de ce moment où l'homme régnait, dernier venu de la planète, sur tout ce que la bonté créatrice avait disposé pour le recevoir, et où pourtant, dans ce palais des êtres immensément peuplé de serviteurs, fourni de provisions indéfini-
ment renouvelables, il semblait comme p^du, seul, en la présence lointaine de son Auteur et la muette présence de la nature.
Dieu avait « tout placé sous ses pieds » ; mais il n'y avait personne sur son cœur. Et Dieu dit : « 7/ n'est pas bon que l'homme soit seul; je lui ferai une aide semblable à lui. » — « Cette fois, prononcera le premier homme en voyant venir à lui sa compagne, voici l'os de mes os et la chair de ma chair. »
L'unité conjugale est ainsi présentée comme une amitié : amitié d'une certaine espèce, non semblable à ce qui retient d'ordinaire ce nom, mais qui répond à la définition générale, étant l'union enrichissante de deux vies. Ici, les deux vies s'enrichissent d'autant mieux que leur alliance est destinée à devenir plus étroite et que leurs apports, dissemblables, sont appelés par nature à se compléter.
L'union matrimoniale ressemble à la combinaison qui fait de deux corps de la nature une nouvelle substance, tempérant des propriétés parfois opposées et jouissant de propriétés nouvelles.
C'est la substance totale des personnes associées qui devient une dans l'amour. Tout y vient : les pensées, les vouloirs, les sentiments, les biens, tous les objets de la vie, toutes ses intimités, les libertés qui s'accordent en maintenant leurs droits, les émo-
tions qui s'éveillent Tune l'autre, les espoirs, les désirs, les craintes, les tristesses, les dévouements qui se donnent, la vertu qui résiste aux divisions et qui persévère. Dieu enfin, si chacun l'introduit en soi : tout, y compris la chute dans le ciel et la tombe commune.
Si la première richesse c'est de vivre, si c'est d'être, au lieu de posséder, cet amour qui fait être à deux ce que chacun des deux ne pouvait être à lui seul, c'est l'enrichissement naturel le plus décisif, à condition que de saintes lois y président. L'argent est pour les biens, les biens sont pour la vie, la vie est pour la meilleure vie : l'amour, en se proposant celle-ci, clôt nos recherches.
Aussi l'amour est-il, après Tinsti net de conservation, le sentiment le plus naturel, plus spontané de beaucoup que l'ambition, plus anxieux que la recherche de l'or, plus pressant que l'orgueil même. Mis en balance avec tout le reste, l'amour remporte; il est, humainement, le pain dévie; ceux qui en sont privés seront livrés à la grande inanition, ou sublime, ou pécheresse, ou victime.
N'est-ce pas pour cela que l'eucharistie, appelée Je pain de vie^ est aussi le pain de l'amour? L'amour divin nous complète à fond et à l'égard de nos destinées suprêmes, puisqu'il nous donne en communi-
cation l'infini dont nous devons jouir; mais temporellement et pour l'ordinaire, l'amour, tel que le mariage l'invoque, est le complément le plus désirable et le plus nécessaire pain.
C'est ce qui fait dire de ses joies qu'elles sont, en même temps que les plus vives, les plus pleines et les plus pénétrantes, parce que, faisant appel à toutes les facultés où la joie s'enracine, elles ont le moyen d'en réunir toutes les conditions. Les plus chères et les plus goûtées quand on les possède, elles sont les plus regrettées et les plus ancrées dans le souvenir quand elles ont passé; elles sont les plus aimables vues du dehors, offrant l'image d'une félicité exempte d'égoïsme, félicité empruntée à celle dont saint Paul a dit : « TJœil de l'homme n'a point vu y son oreille n'a point entendu, son cœur n'a pas compris ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (1 Cor., Il, 9).
Tous les mystiques ont affirmé que dans l'amour matrimonial plus que dans l'amitié, plus que dans le sentiment filial ou que dans le dévouement serviteur, l'amour surnaturel et l'amour céleste trouvent les symboles qu'ils cherchent. La raison en est précisément dans sa totalité. 11 se donne comme on se donne à Dieu; il reçoit comme on reçoit de Dieu ; il emprunte les allures et revendique les privilèges
L'AMOUR DANS LE MARIAGE. lyS
d*un vouloir divin ; il est fort comme la mort, dit le Cantique.
Cette dernière expression nous suggère 1 idée que l'amour est une amitié si prenante, surtout parce qu'il dépasse les fins de l'amitié qui se limitent à deux êtres. L'amour est fait pour braver la mort, ayant charge de reporter la vie au delà et toujours au delà de ses frontières mortelles. C'est lui qui est ici-bas le pourvoyeur de la vie durable et, en arrière, de la vie éternelle. L'amour est le père du genre humain et, pour cette raison, il voudrait s'y égaler en extension temporelle, comme il voudrait s'y égaler en valeur, si l'on en juge par l'inquiétude de ses rêves. 11 n'a jamais à la bouche que ces mots si disproportionnés à ce que nous sommes : Toujours, Tout. Et certes, à cet égard, l'amour n'est plus chose individuelle; il devient un génie de Vespècey selon le mot célèbre; toutefois, runit>n individuelle des époux n'y perd rien : l'orientation nouvelle qui les détache de leur cas prépare à ces derniers une meilleure rencontre; leur unité prendra dans l'existence nouvelle appelée par leurs œuvres un caractère quasi substantiel.
L'amour, devenu fécond, unit les deux époux hors d'eux-mêmes; leur lien est désormais le cœur de l'enfant; leurs âmes s'y cherchent et se recon-
naissent, avec leur sang qui s'y trouve mêlé; leurs vies se confondent dans cette vie unique; leurs égoïsmes, contredits pour autant qu'ils voudraient se contenter de fugitives étreintes, sont satisfaits dans le don comme par un miracle; deux destinées aboutissent à la fois; une troisième les concentre et leur donne de se survivre sur terre, en attendant de s'épanouir dans le ciel.
Une telle union a des exigences qui dépasseront de beaucoup aussi les intérêts individuels des conjoints. Paternité, maternité, nous dirons le poids de ces mots; mais comme amitié déjà, le mariage est une combinaison où le devoir, comme le bonheur, est de se retrouver dans l'autre soi-même.
Chacun des deux époux doit être à l'autre une moitié préférée : double préférence croisée qui est le plus fort des liens, qui fait de chacun à la fois le plus aimant et le plus cher, qui fait trouver à chacun son dû en procurant à J'autre son dû; bonheur à deux et destinée qui part sur deux ailes.
L'adoption mutuelle des vies en leur tout et dans leur détail sera alors le droit et, dans l'état normal des choses, la douceur. La femme épousera le mé-
tier de rhommc et l'homme vivra la vie de la femme. Par une éducation réciproque, on s'apprendra réciproquement toute la vie, capable ensuite de l'apprendre à l'enfant, de l'en éclairer provisoirement, en attendant l'inévitable et indispensable expérience. On sera dévoué à mort; on suivra délicatement les démarches des cœurs pour s'efforcer de s'y unir; on se regardera vivre et l'on se sentira vivre afin de vivre synchroniquement, sympathiquement, comme deux rameurs épient les mouvements l'un de l'autre afin de doubler, chacun, l'autre geste et de donner à la barque l'impulsion une qui l'enlève sur le flot. Et comme les rameurs d'Orient chantent en scandant l'action; comme en Egypte un chorège y préside en frappant dans ses mains : ainsi l'amour marque les temps de la vie mutuelle et enroule sa mélodie tendre sur les rigides contours du devoir.
Devoir, dis-je, mais promptement ce vocable en appelle d'autres.
Exacte société mutuelle, sans désertion d'indifférence, de légèreté, de complaisance (femmes qui habitent chez leurs parents, hommes qui chassent perpétuellement, hommes qui voyagent); — assiduité à la table commune où dans l'acte de nutrition les âmes se rejoignent, les affections se régénèrent; — cohabitation fidèle là où la nature a préparé
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l'autre nutrition, celle de l'espèce, afin que les exigences sociales et individuelles de l'amour aient leur lot ; — intimité morale sans laquelle le mariage ne serait plus qu'animalité et servitude, et, pour cela, délicatesse des procédés, hors du laisser-aller qui, si souvent, s'introduit quand l'amour se relâche; — surveillance des caractères, de façon à ne mettre en commun que les valeurs ; — acceptation des différences et des divergences inévitables et d'ailleurs précieuses, si l'on sait mettre entre elles l'harmonie, tellement que cette formule : deux en un, se réalise en sa précise exactitude : deux en un, c'està-dire un, mais aussi deux, sans absorption tyrannique d'un côté, sans déliement anarchique de l'autre : tel est le code des époux, en quelques mots dont on ferait un utile volume.
Après cela, comme nous disions : L'amitié a son centre plus proche de celui qui est le meilleur, de celui dont la destinée a le plus de prix : ainsi, dans le mariage considéré comme amitié, le centre de la vie commune se trouvera sur le terrain de celui qui représente davantage le groupe au point de vue du bien humain, c'est-à-dire, régulièrement, sur le terrain de l'homme.
Je dis régulièrement, parce qu'il n'en est pas toujours ainsi. Le cas d'une reine et de son prince
consort nous fait voir que la femme n'est pas toujours subordonnée, et le cas est fort loin d'être unique. Mais, à l'ordinaire, la femme, qui représente, moralement, une valeur égale, représente, socialement, une valeur moindre. Elle fomente la vie et la soutient; Thomme la mène. C'est lui qui est le sens de la famille, sa direction à travers la vie, sa poussée vers le progrès, sa liaison avec les autres groupes^ sa capacité productive principale, sa durable énergie, sa fécondité. L'homme est l'utilité du groupe dont la femme est le lien intime. La femme, c'est la maison ; mais le mari, c'est l'homme.
11 ne faudra donc pas que l'amour de la femme se fasse égoïste ni que l'amour du mari se fasse lâche. Hercule et Omphale, Samson et Dalila sont le symbole éternel de la force qui succombe au piège d'une faiblesse prétendue qui est une puissance de la nature. Ni les portes de Gaza ne seront hissées sur la montagne, ni les douze travaux ne poursuivront leur héroïque série d'exploits, si le fuseau de l'amour ne sait filer que des liens d'immobilité, au lieu de la tunique forte et souple des luttes, si ses ciseaux ne servent, au lieu de couper les amarres de l'âme et de la délivrer en vue du bien, qu'à raser sa chevelure d'énergie.
La chair ne sait pas aimer ainsi : il faudra qu'on
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le lui apprenne. N'en serait-elle point capable, elle qui est unie à la raison substantiellement, elle qui se trouve entraînée, de par l'habitation du Saint- Esprit en nous tout entiers et non pas seulement en notre âme, dans le courant sanctificateur qui vient de la croix?
L'amour, qui est charité dans l'âme religieuse, estime dans la pensée, tendresse dans le cœur, dévouement bien réglé dans l'activité extérieure et, à tous ces titres, amitié chrétienne, n'a pas de raison pour n'être point passion généreuse dans les sens. 11 suffira de ne pas rompre la chaîne qui relie tout à Dieu par le Christ. 11 suffira de faire circuler partout une même influence morale et chrétienne, d'apprendre cette chimie que le vigneron n'ignore point, d'après laquelle, dans la cuve en fermentation, la douceur des grappes mûres devient force du vin et le sucrage une source d'énergie préférable à de l'alcool versé.
L'amour, qui enveloppe les deux conjoints homme et femme, est dans son droit quand il enveloppe les deux conjoints âme et corps; mais il faut appliquer la même règle. Comme habituellement l'union de l'homme et de la femme a pour centre la vie de l'homme, parce que là est habituellement la valeur première : ainsi, toujours, l'union de l'âme et du
corps dans l'amour doit avoir pour centre la vie de l'âme, parce que là est toujours sa valeur première. 11 y a cette différence que la femme n'est subordonnée à l'homme que relativement, jamais au regard des fins dernières : au contraire, le corps est subordonné à l'âme absolument, surtout quand il s'agit des fins dernières. Ici, les fins dernières ont pour servantes les fins du mariage, dont nous avons marqué les ampleurs. Les devoirs qui en résultent ont toujours révolté l'égoïsme charnel ; mais ce n'est pas à celui-ci, heureusement, que revient le verdcit suprême.
Les devoirs de l'amour procréateur se résument en ceci qu'il est tenu de respecter la nature des choses; qu'ayant formé un contrat, il en doit honorer le serment; que, accédant à une institution dont la nature et la loi divine ou humaine ont fixé le cadre, il ne doit rien briser de ce qui est destiné à le garder, lui, amour, en gardant avec lui tout ce dont il est solidaire. Ouvrier d'une œuvre de vie, il peut régler la vie, au positif, dans certaines limites, pourvu que soient sauves les prudences qui interviennent ici de toutes parts. Mais réserver ses droits et après cela frustrer la Providence créatrice; dire non au fleuve de vie qui voulait couler;
modifier le message du ciel et, quand il portait à l'adresse du nouvel arrivant en expectative : Tu vivras! écrire de son autorité privée : Tu mourras! limiter, autant qu'il est en soi, le nombre des élus de l'existence terrestre et le nombre des élus de l'éternité; appauvrir la race d'une espérance et empêcher une nouvelle paternité de s'exercer dans le ciel, c'est un crime que seule l'inconscience peut gazer et un paganisme ennemi de la nature autant que de la foi systématiser, en tout cas absoudre.
Notre Église est de fer pour ces déviations; elle les exècre et leur jette son mépris, à moins qu'une pitoyable situation, comme il s'en rencontre, ne lui fasse dire : Pauvres enfants! sans cesser de réclamer la générosité et, s'il le faut, l'héroïsme.
Tout ce qui est apparenté, dans l'amour, à ce crime de lèse-vie subit la même condamnation. Rien contre les fins de l'union : c'est la formule.
Ce qui est selon ces fins, nous avons dit : Dieu le bénit, l'Eglise le couvre; elle le couvre tellement qu'elle le fait participer à sa nature propre : elle en fait chose sacramentelle.
Qu'on ne se récrie pas. C'est le mariage qui est un sacrement; mais les réalités du mariage sont sa matière en son emploi, et si les sacrements empruntent pour se constituer des matières mortes et des
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gestes vides, pourquoi la mysticité ne s'empareraitelle pas des rites naturels qui emploient la matière en ce qu'elle a de plus riche et la vie en son intensité déversée?
L'union de l'homme et de la femme dans l'amour symbolise, en même temps que l'amitié de leurs âmes, dont elle est un témoignage, en même temps que leur union à la race, dont ils se font ainsi l'instrument, l'union de la race à Dieu par le Christ, en son Eglise universelle. La grâce de Dieu, si elle est en eux, y surélève tout. De l'œuvre de chair, qui est déjà esprit par l'amour d'amitié, elle fait œuvre du Saint-Esprit. Saint Paul n'hésiterait pas, songeant à ce cas, à répéter ce qu'il disait pour les cas contraires, à propos des abus de la chair : « J/Ve savez-vous pas que vos corps mêmes sont les temples de VEsprit-Saint? » L'acte accompli ainsi n'est donc pas seulement légitime, comme effet d'une institution naturelle et légale; il n'est pas seulement vertueux, comme utile et engagé dans des fins utiles : il est saint de la sainteté du sacrement dont il est Temploi, de la sainteté de l'union sacrée de toute l'humanité à son Rédempteur.
Quant à ce qui est de l'amour sans être ni exigé par les fins du mariage, ni exclu comme formelle déviation, la fonction n'étant pas frustrée puisqu'elle
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n'est pas utilisée pleinement, la fonction n'étant pas menacée non plus, je le suppose, d'un abusif emploi , cela, la moralité chrétienne le confie à la raison et au bon vouloir, pour que, selon les cas et sous le couvert d'un large principe d'indulgence, il soit admis, réprimé, relié au bien, écarté du mal, en comprenant que le bien n'est pas, pour l'être engagé dans la chair, une dureté ni une rigidité stoïcienne, mais un emploi sage et sincère de ce que Dieu fit. Pauvre petite humanité en deux êtres, qui végétez si loin de l'idéal et qui demandez parfois ce que pense de vous l'Idéal vivant qui vous trace ainsi des règles, écoutez : l'Idéal vivant vous aime. 11 vous a tirés de la chair et il vous sait chair; il vous suit, comme une mère, pour vous bercer avec une tendresse dévouée, dans vos faiblesses de tous les âges. ]] compatit et il veille à ce que vous ne soyez pas trop violentés par ses lois. 11 est vrai, à certains jours — et toujours, négativement — il exige; il fait confiance à votre énergie, quand ses grands objets soit du temps, soit de l'éternité, qui sont aussi les vôtres, viennent en cause. En cela il vous honore. Mais dès que cède le besoin, cède aussi l'exigence, et la bonté fait retour, et le lait de la tendresse humaine circule : tendresse du Très-Haut, qui est plus humaine cent fois que la nôtre précisément
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parce qu'elle est divine, car le divin enveloppe l'humain si à fond qu'il le comprend et lui est présent plus que lui-même.
Vivez donc de ce lait, enfants de l'éternité qui vagissez pour l'instant sur la terre. Dans l'organisation de vos vies, souvenez-vous de tout ce que Dieu veut, puis jouissez noblement de ce que Dieu donne. Que l'esprit domine en vous, même toute loi satisfaite; mais ce que réclame sa sœur fragile, comme un enfant obéissant qui désire. Dieu ne le refuse pas.
Toutefois, ne voudrez-vous pas vous-mêmes en sacrifier librement quelque chose? Offrez en holocauste à l'amour divin une part des droits et des privautés de votre amour humain. Que cette part d'abstention généreuse soit déterminée en sagesse, pour un temps seulement, dit saint Paul, du plein accord de deux volontés aimantes. Après cela, ditil, revivez votre amour (1 Cor., vn, 5); les noces mystiques, au lieu des noces charnelles, c'est une grandeur qui n'est pas donnée à tous ; il n'appartient à personne de s'en conférer à soi-même la grâce, à plus forte raison de l'imposer à qui reçut votre foi.
De toute façon, les deux héros de l'amitié familiale et de l'amour doivent s'appuyer tout le long de leurs jours et en toutes choses de leurs vies de telle
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sorte qu'ils aillent ensemble, en ce chemin de toute chair, d'une allure régulière, -calme, étrangers aux passions brûlantes, attachés aux devoirs pressants, mélancoliques sans doute quelquefois, douloureux trop souvent, jamais désespérés, la paix de fond écartant les excès de la douleur comme les débordements du plaisir.
Et que c'est chose touchante, contemplée en son idéal, cette vision de deux vies en une, au cours d'une destinée qui, en durant, modifie si profondément ses allures! Jeunesse qui marche dans du printemps, sous un ciel plein de promesses, auxquelles le ciel, le vrai, fournit ses garanties supérieures; âge mûr traversant l'été et ses ardeurs, où des aridités nombreuses viennent couper les allées de verdure. Dieu le permettant ainsi pour que le mérite s'accroisse; plénitude déclinante qui s'en va, à travers les jonchées d'automne, vers l'hiver triste où le diamant du givre, froide expérience de la vie, remplaçant l'or et l'émail vert, sa richesse, fait de l'arbre un trésor d'avare qui ne se défendra qu'un instant.
Vieillards, maintenant, vieillards qui se courbent épaule à épaule, sous les branches, subissant la commune attraction de la terre, regardez-les : ils sont une arche délabrée qui ne tient plus que par le poids de ses pierres l'une contre l'autre. Enlevez
l'un d'eux et l'autre tombe. Ils sont un souffle unique et faible. Ils s'en vont d'un seul geste, comme deux bœufs sous le joug vont boire leur dernière eau, le soir, avant de rentrer à l'étable.
Mais l'étable où ils vont entrer, Seigneur, les porte-joug de la vie que vous avez faite, leur abri de douceur après le labour delà journée, c'est vous, le Maître du champ, qui en disposez : la litière en est fraîche et la crèche bien garnie.
Donnez, Seigneur, à ceux qui s'aimèrent jusqu'au bout la récompense de l'amour sanctifié. Qu'ils ne se quittent plus jamais, et que vous, lien mystérieux des coeurs sur la terre, vous soyez leur lien désormais visible en devenant leur commun trésor.