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CHAPITRE XII

L'amour n'est donc pas fait pour rester dans le cœur de l'homme; il naît pour se reverser; s'il grandit, c'est qu'il est destiné aune plus large diffusion de sa richesse; son rôle providentiel est le don.

Dans le sentiment matrimonial, il ne faut donc pas voir uniquement l'amitié que nous avons décrite, ni encore moins cette effervescence qui, au début, fait bouillonner tumultueusement les deux cœurs. La « lune de miel », ainsi que dit la narquoise sagesse populaire, n'est qu'une halte dans la course ininterrompue de la vie besogneuse et exigeante. L'amour se reporte sur l'enfant; on pourrait dire : 11 devient l'enfant; car l'enfant est bien comme l'amour substantiel de ses père et mère.

Désirer l'enfant; être heureux, même avant que cela soit, de se le devoir l'un à l'autre ; se le donner

mutuellement de tout son cœur avant de l'avoir donné à la vie, avant d'avoir déchiffré ce mystère auquel on se plaît à trouver un nom : n'est-ce pas la plus normale et la plus douce occupation des cœurs entre deux jeunes époux?

Qu'il naisse, le rejeton attendu : aussitôt le foyer s'organise, les rôles se distribuent, les responsabilités se pèsent, les légèretés s'évanouissent, une gravité descend sur les fronts jusqu'alors insoucieux; le jeune époux devient le père, et il éprouve un élargissement, un exhaussement; l'épousée devient la mère, et c'est un approfondissement qui lui creuse le cœur. Père, mère : mots magnifiques, mots gonflés de sens, et si intimes, où tient en raccourci toute la vie.

L'idée de paternité est bien vraiment incluse dans tout ce qui se nomme au ciel et sur la terre, comme l'insinue saint Paul, et, selon qu'il le prononce solennellement, c'est en Dieu même que la paternité trouve son origine du temps, comme sa première amorce éternelle ( i ).

« Au nom du Père et du Tils et du Saint-Esprit » ;

(i) Patrem... ex quo omnis paternitas in cœJis et in terra nominalur (Ephcs., m, j5).

— « Je crois en Dieu le Père tout-puissant » ; — « J^otre Père qui êtes aux deux »... : tous les commencements religieux sont à base de paternité, et il n'en est pas autrement de nos commencements et de tous nos fondements terrestres.

Dans l'Église, il y a, à la tête, le Saint-Père; avant l'Eglise, les patriarches; à l'origine, les Pères apostoliques ; dans les ordres religieux, les Révérends Pères; dans les paroisses et en tète des couvents, les abbés (abbé veut dire père). Au temporel, on dira la patrie [patria^ chose paternelle); les chefs seront pères de la patrie, pères des peuples; les bienfaiteurs publics seront pères des pauvres ; un général sera le père de ses soldats ; le Czar, c'était le « petit père » ; Joffre était le « grandpère » ; en droit civil, une propriété sera gérée « en bon père de famille » ; un héritage sera un patrimoine; le chef d'un atelier sera le patron; un vieillard sera le père un tel ; à quelqu'un qu'on protège, qu'on instruit, que l'on console, on dira : Mon enfant, assumant à son égard un rôle de père, etc. Le soleil même sera le père du jour, le père des moissons. Tout est plein de paternité, parce que la vie est une perpétuelle émanation et un jeu immense de relations entre des effets et des causes, des engendrés et des engendrants, des

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pères et des enfants en tout genre et de toute espèce.

Le père est celui qui est chargé de continuer jusqu'à nous, à partir du fiât créateur, la chaîne où Dieu suspend tout ce que rêve sa pensée et que soutient sa puissance. 11 est chargé de transmettre et de parfaire par l'éducation l'image de Dieu selon laquelle nous sommes faits. Cette image, qui se reproduit d'empreinte en empreinte, de réplique en réplique à travers le temps, chaque génération faisant de celle qui succède la « figure de sa substance », comme il est dit du Verbe de Dieu, c'est l'œuvre perpétuelle du père. Le père est le chancelier et le garde des sceaux du palais des êtres; il est le bon sculpteur qui travaille sur la chair et sur Fâme ; il est un imagier de Dieu.

Ce qu'il y a dans la paternité de plus profond, et par quoi l'amour humain s'adapte et s'apparente à l'amour divin, c'est le désintéressement, la gratuité du don. 11 n'y a point là d'échange ; il y a descente, écoulement, transfert de personnalité, besoin de se communiquer et de se prolonger. Le père se reporte comme on reporte un total sur la page

blanche encore, pour qu'il soit le point de départ d'un total nouveau.

Et c'est bien là sans doute un profit pour la fragile personne paternelle. La vie nous est si étroitement mesurée, et nous avons si instinctivement l'appétit de vivre î Même sur terre, nous rêvons de plénitude et d'éternité ; or nous n'avons que des bribes de temps, des amorces de réalisation, des succès et des bonheurs sans cesse traversés : il sera bon de voir l'espérance occupée à restaurer ce que le souvenir et la possession laissent en ruine.

Vos enfants, pères, veillent près de vous et se hâtent d'employer vos vertus, de peur qu'elles ne faiblissent, vos efforts, avant qu'ils ne soient vains, vos trésors amassés, vos établissements, vos liaisons utiles, sous la menace que leurs cœurs orientés vers l'avenir sentent peser sur vous. Et vous, pères, qui semez à l' arrière-saison pour le printemps de la génération nouvelle, vous songez à la belle moisson qu'on peut encore attendre et que vous engrangerez par procuration.

Votre vie a été un échec; toute vie est un échec, parce que le réel est toujours inférieur au rêve, s'il n'en est pas la dérision. Mais cette partie manquée, vous allez la reprendre! Vous y apporterez la passion du joueur qui sait utiliser sa dernière mise, et,

cette fois, vous allez jouer serré, vous allez ménager vos chances! Vous y mettrez ce qu'il faudra : de la peine, des réflexions, des patiences, des douleurs, des privations, du resserrement d'apparence sordide, comme celui du petit ouvrier qui économise pour se mettre à son compte. Vous, c'est à leur compte à eux que vous voulez vous mettre, en ouvriers de la vie qui savent bien qu'on ne peut pas indéfiniment vivre à la journée, qu'il faut fonder un établissement, avant qu'on ne meure.

Ce que vous n'avez pas eu, qui sait? ils l'auront peut-être! Ce que vous n'avez pas pu, peut-être ils le pourront! Ce que vous n'avez pas fait, eux le feront. Vous avez manqué votre vie, comme chacun, comme tout vivant qui part avec joie, s'imagine triompher et déchante; mais cette vie que vous avez manquée, vous ne la manquerez pas deux fois, vous ne la manquerez pas en eux, et vous sauverez ainsi le meilleur vous-même, votre double chéri, votre ultime, votre extrême cas.

« Pourvu qu'ils soient heureux!.. » c'est ce qui se dit constamment dans les cœurs de pères. Et quelle semence de vertu, quand cet amour ne se laisse pas, lui aussi, dévoyer! On l'a dit gracieusement : c'est l'enfant, qui, de son petit doigt, montre la route au père. La vertu qu'on n'aurait pas pour soi, il arrive

qu'on se la donne en faveur de ses enfants ; l'inertie jouisseuse qui nous tient cède à ce grand intérêt qui surpasse à nos yeux le poids de la peine. Dans la personne de l'enfant, on se donne à la vie au lieu d'en faire sa proie. On se dégage des passions; on s'applique au travail; le jeune marié « se range » ; on surmonte davantage les vices, ces destructeurs, par le fait que l'amour paternel veut construire. En tout cas, ne se fût-on pas respecté soi-même, on respecte, on fera respecter ses enfants; on défendra leur intégrité comme on n'a pas défendu la sienne ; on aura comme du remords en eux, et leur vertu nous apparaîtra comme une conversion, un rachat.

11 y a quelque chose de poignant dans ce sentiment d'abandon, de renoncement total que la nature suggère à un être au profit d'un autre, alors que lui aussi désirait le bonheur ; on y pressent la mort, et en même temps la durée qui toujours et toujours s'élance ; on y mesure toute la déception et en même temps tout l'indéracinable espoir de la vie.

Ah! quelle tromperie, quelle hallucination nouvelle, s'il n'y avait pas Dieu, si les générations ne s'avançaient vers Dieu comme chaque vivant s'y avance î A peine moins sotte, à peine moins méphistophélique que la première, cette illusion de survie

en autrui et de bonheur escompté pour toujours et toujours plus loin ne ferait que souligner le néant de tout, en obligeant l'espoir à une perpétuelle fuite. Mais il y a Dieu, et c'est de lui que nous vient ce sentiment créateur.

C'est Dieu, le Dieu Père et le Dieu providence qui se manifeste ainsi à travers nos cœurs, et qui veut que la vie coule, coule avec une frénésie qui nous révèle son prix infini, emprunté à son départ et à sa dernière fin.

Mystère de l'être, qui est contenu tout entier dans ce mystère intime! Mystère de Dieu, qui se fait entrevoir dans le touchant mystère de l'amour!

Le père ayant à jouer ce rôle divin de création et de providence sur terre, il lui reviendra aussi un rôle divin de gouvernement. L'amour du père est un amour d'autorité. La gloire intime qu'il en éprouve est une compensation pour ses sacrifices; il sent vibrer autour de son front l'auréole des patriarches; il a le droit de bénédiction et de malédiction comme Jacob ; il contribue, avec le Père éternel des vitraux et des fresques, à porter la boule du monde.

Mais le fait que l'autorité est ici exercée par l'amour donne à conclure que le gouvernement de la famille est de tous le plus admirable. Comme tout ce qui est aux sources, il se trouve imprégné de ce qui est l'essence même de l'autorité : le service. 11 est incomparablement le plus dévoué; il est aussi le plus efficace, parce qu'il est le moins abstrait, le plus proche de sa matière, le plus à même de guider les événements du fait qu'il peut les capter à leur origirte ; il est le plus mesuré, le mieux ménagé, tempéré et à la fois renforcé de tendresse. 11 ressemble à un sacerdoce.

Puisqu'il est créateur de vie, l'amour du père aura pour rôle de donner la vie sous toutes les formes et dans tous les domaines où la Providence la prépare. La vie du corps, appelant la vigilance et les soins — pas trop de soins, je veux dire des soins énergiques autant que diligents, des soins virils, qui ne se donnent pas en serre chaude, qui ne consistent pas à dire, toujours au négatif : Pas de rhume, pas de fatigue, pas d'écorchures qui font (( bobo », pas de larmes; — ensuite, la vie deTâme, qu'on devra diriger et fomenter en prenant garde de la pousser toujours dans son propre sens, élaguant seulement les défauts, sauvant la personnalité, res-

pcctant les spontanéités, suscitant les initiatives au lieu de les contraindre, ne poursuivant pas, entre l'enfant et les parents, une ressemblance factice nullement nécessaire, imitant le bon jardinier qui arrose et taille sans attenter aux espèces; — la vie de l'âme, dis-je, à tous les degrés et en maintenant la hiérarchie des degrés : sensibilité exactement tempérée, caractère bien trempé, intelligence meublée, vie extérieure ouverte sous un regard qui veille, vie religieuse solide, intelligente, fidèle, appuyée, de la part du père, par l'exemple : tel est l'objet et tel est l'esprit directeur de l'éducation.

La tendresse y est au premier rang; mais ne confondons pas la tendresse et l'amour. 11 y a l'amour qui s'attendrit ; il y a aussi l'amour qui sévit, l'amour qui assume, quand il faut, le rôle de juge, et qui ne refuserait de frapper que si, par lâcheté, il cessait de réellement aimer : « Qui épargne les verges, celui-là hait son fils », dit le Proverbe (Prov., xm, 24).

Le père, à son foyer, représente la justice spécialement, quoique non pas principalement. 11 abandonne à la mère la spécialité des tendresses, et lui, tendre aussi et tendre d'abord, est cependant le justicier indispensable. Sans ce tribunal, le foyer serait livré à l'anarchie des grandes et des petites passions ;

tous les mauvais instincts qui dorment au cœur de ]'enfant se développeraient vite, et des fautes soidisant légères seraient légères à la façon des graines, qui elles non plus ne pèsent pas.

Le père châtie, c'est-à-dire corrige, redresse, bien éloigné de toute idée de vindicte, désireux seulement de prévenir le pécheur, de prévenir aussi le juste en le remettant peu à peu, par une ferme initiation, aux mains de son propre conseil. 11 châtie celui qui n'est pas encore punissable, afin qu'il ne le devienne pas. L'enfant, comme tel, n'existe pas; il devient. Que sera-t-il? Pour une part immense, pères, il sera ce que vous l'aurez fait, et cette fabrication, pareille, ainsi qu'on l'a tant dit, à l'art du sculpteur, veut la caresse du ciseau sur le marbre, mais aussi l'effort de la pointe qui fait sauter violemment les éclats, lors du dégrossissement qui abat les angles et assouplit la matière.

Quand on songe à ce qu'est cette vie, à ses hasards, à ses difficultés, à ses labeurs, à ses douleurs, à ses suites éternelles, et que personne ne sait ce qu'il advient d'un enfant, quels tournants le guettent, quels pièges peuvent le faire constamment chuter, de quelle angoisse ne pense-t-on pas qu'il ait lieu d'être bourrelé, le père, et de quel sentiment écrasant de responsabilité, d'humilité, presque de culpa-

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bilité, pour ce don de la vie qu'il n'a pas, à lui seul, de quoi mener au terme!

Ne faut-il pas qu'il se rachète, ce coupable d'amour, qui ne sait pas garantir les effets de l'amour? Qu'il expie, en se sacrifiant, ce qu'il a fait de la part d'un Dieu qui lui aussi se sacrifie, créant, puis rachetant les hommes, recevant la croix des mains qui avaient reçu par son fait le trésor de vie! Ne pouvant pas agir puissamment, qu'il fasse du moins ce qu'il peut opiniâtrement, jusqu'à épuisement de ses ressources intimes ou visibles, jusqu'à l'extrême des possibilités qui lui sont laissées, jusqu'au bout de lui-même!

Mais non! qu'il ne s'en tienne pas là. Les enfants ne sont qu'un usufruit; le Propriétaire du fonds a aussi des devoirs, si j'ose dire, et vous avez des droits devant lui, pères, et vous avez le devoir de faire valoir ces droits, c'est-à-dire que peinant de toute votre peine et forçant de toute votre force, vous devez ensuite, avec grand désir, appeler de toute votre voix, pour que le Père de là-haut vous

entende.

Tout du long de votre tache, et même au delà; tant que l'enfant demeure enfant et même au jour où, l'enfant décroissant, l'homme, la femme peu à peu prend la place ; même quand l'humanité nou-

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vclle éveillée tout à fait devient capable d'une œuvre propre, quitte le foyer ancien, organise le foyer nouveau, emportant, avec ses souvenirs, l'empreinte heureuse, j'espère, d'un amour qui est devenu ellemême : toujours et « sans intermission », vous dirait l'apôtre, comme pour vous,- mieux que pour vous, il convient de prier.

La prière du père de famille est le plus touchant aveu d'impuissance et le plus vertueux désir qui puisse monter vers Celui qui exauce. 11 sait d'où viennent les biens, le chrétien que l'illusion du visible n'a point séduit, et que les biens dont lui-même fut le canal ne lui appartiennent point, qu'ils peuvent toujours dévier sur les pentes, qu'ils peuvent être absorbés par ce sol ingrat, qu'il n'a donc de ressource, après l'effort donné jusqu'au bout, que de saisir l'arme unique des impuissants : la prière.

Et il dit : Père, dont j'ai reçu le nom que je porte avec vous. Père des ci eux qui regardez s'efiForcer les pères de la terre, voyez comme je ne suis qu'un pauvre homme, moi que vous avez revêtu d'une dignité aux fins immortelles! J'ai à mener à travers la vie et jusque au delà les enfants de votre amour et du mien. Je ne connais pas le chemin; moi-même n'y ai marché qu'à tâtons. Aveugle chargé de conduire d'autres aveugles, j'ajoute à mon aveuglement

ma débilité. Ni prévision, ni courage, ni puissance, tout au moins en proportion de ce qu'il me faudrait.

Alors, conscient de mon manque, je me tourne vers vous, Père, afin que vous soyez père avec celui que vous avez investi. Ceux que vous avez aimés avant moi, aimez-les avec moi et à travers moi ; donnez-leur et donnez-moi pour eux en communication tout ce qui fait le prix de la vie, tout ce qui la porte là où elle va, tout ce qui l'éternisé.

Pour être un bon instrument de votre don, je renonce devant vous à l'amour égoïste, à l'amour paresseux, à l'amour lâche et présomptueux, comme j'ai renoncé, en concevant le sentiment paternel, à l'amour exclusivement jouisseur qui est la tentation de vos êtres.

L'amour, Seigneur, est une grandeur que vous ne voulez pas qu'on profane; c'est un rôle de l'esprit : que je ne l'ensevelisse pas dans la chair. L'amour est une vertu qui se greffe sur une passion comme une rose sur un sauvageon : faites qu'elle ait eu en moi le pouvoir de transformer en éternelle beauté la sève de la terre.

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