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CHAPITRE XJll

Quand on parle de maternité, c'est toujours avec une impression de recueillement, comme devant un mystère, et une émotion calme vous reporte, surtout quand on ne l'a plus, vers <( celle qui vous prit, jeune âme, dans le ciel et qui vous mit au monde ».

Vénération serait peut-être ici le meilleur mot; c'est celui qu'emploie l'Eglise, quand elle salue, en la fête de VExpectation de Marie, l'attente charmante et vénérable en effet de la Mère du Fils de l'Homme.

A toute femme ainsi gratifiée, on aimerait à dire comme l'entendit la virginale Mère : « Je vous salue, pleine de grâce y le Seigneur est avec vous » , « vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni, » Toute mère est digne du salut de nos

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cceurs, tant qu'elle-même n'a pas effeuillé sa couronne. Toute mère est pleine de grâce, puisqu'elle reçoit ce qu'il y a de meilleur : donner, et donner ce qu'il y a de meilleur comme étant la substance de tout don : la vie. Toute mère a le Seigneur avec elle, sans quoi elle ne pourrait ni faire vivre selon la chair, ni surtout allumer la flamme de l'esprit. Toute mère est bénie entre les femmes et béni est son fruit, car tout enfant de Dieu est accueilli avec tendresse et, avec lui, celle qui lui communique cette initiale bénédiction.

(( Vous enfanterez^ ajoutait l'ange, un fils qui sera appelé Jésus », c'est-à-dire Sauveur, et tout enfant est sauveur à l'égard de la race fléchissante, à l'égard d'une vie individuelle qui s'en va sans que rien la recueille, à l'égard du temps anxieux d'avenir. — « Il sera grand et sera appelé le fils du Très-Haut », et tout enfant sera grand, s'il le veut, étant fils du Très- Haut par la grâce qui de Jésus passe à tout fils des hommes. — « Et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin », et tout enfant aussi régnera, s'il sert Dieu, puisque « servir Dieu c'est régner » ; il régnera sur la maison de jacob, dont les douze tribus figurent l'œuvre de Dieu et son gouvernement auquel notre fraternité avec Jésus nous associe, et son règne n'aura point de

fin, le temps, dans lequel la mère introduit l'enfant, ayant des suites éternelles.

Je vous salue, mères, pleines de grâce, qui avez ainsi le Seigneur avec vous et qui êtes ainsi bénies entre toutes les femmes.

L*amour de la mère est, comme celui du père, un amour créateur. 11 l'est peut-être avec moins de puissance et il l'est avec moins d'initiative; il l'est par contre avec plus d'intimité. Pendant des mois en contact substantiel avec son objet, lui versant constamment de soi-même, respirant afin qu'il respire, se nourrissant en vue de le nourrir, cet amour croît peu à peu en proportion de ce qu'il donne, consacré par la souffrance et qualifié spécifiquement par ce caractère charnel qui lui est dès l'abord imposé.

La mère est celle qui fournit sa dernière élaboration à cette sève amère et précieuse qui de la souche d'Adam, à travers de longues générations, nous arrive. Elle est la terre qui, au printemps, pénétrée d'effluves, riche de semences, s'empresse à faire monter Jes sucs nourriciers.

La mère conçoit de ce fait un attachement qu'on ne peut comparer mieux qu'à l'amour qu'on a pour soi-même. Elle verra dans l'enfant une partie de soi.

Ce ne sera plus la chair de sa chair, comme il est dit de l'époux et de l'épouse, mais sa chair même, chair qu'elle aimera comme sans y penser ; qu'elle ne verra souffrir qu'avec un sentiment d'arrachement intime; qu'elle ne verra partir pour la vie ou pour la mort, et serait-ce même pour la vie heureuse, qu'avec détresse et avec stupéfaction. Rien de plus étonné, sans que peut-être elle l'avoue ni à autrui ni à son propre cœur, qu'une mère voyant grandir l'enfant, le voyant s'éloigner, faire sa vie, et qui sait? peut-être oublier celle qui jamais ne l'oubliera.

L'être à l'état initial, tel que la mère nous le donne, tel que le père avec elle l'a fourni, aura besoin d'être fomenté; sa nutrition, surtout sa nutrition première, c'est lui-même achevant de se constituer. Or, dans cette nutrition, qu'on la prenne au point de vue matériel, intellectuel, moral, religieux, c'est la mère qui a le rôle principal. Elle est la génitrice, et en conséquence elle est la nourrice : nutrix, dans le sens complet du mot.

Voyez comme elle s'absorbe, et s'inquiète, et se travaille à propos de chaque détail de cette éducation infantile. Mieux qu'un ministre sur un dossier, elle se penche, trouvant souverainement impor-

tante Ja consistance d'un brouet, tragique cette dent qui perce, plus nécessaire que nos lois et que la balance de la justice le pèse-bébé qui la rassure après chaque ration de lait. Comme elle a raison! Les plus grandes choses sont faites des plus petites, et qui sait de quel avenir sont chargés ces menus riens dont une humanité naissante est l'objet!

Intellectuellement, il s'agira de l'alphabet et des éléments tout premiers de nos connaissances théoriques; il s'agira beaucoup plus de la petite initiation quotidienne où l'on apprend à l'enfant la vie, pièce à pièce, en modèles réduits, comme des poupées de vitrine.

Ce qui se dit dans l'intimité maternelle a une portée qui peut atteindre aux profondeurs et aux derniers confins de l'existence. 11 en échappe beaucoup; l'esprit de l'enfant, en cette première période, est un petit corridor vivant; mais parce qu'il est vivant, ses parois s'imprègnent, et ce qui le traverse se retrouvera plus tard en partie, composant la substance de l'âme. Ame d'or ou âme de plomb, cela tient pour une part à l'hérédité; mais pour cette même raison cela tient à une hérédité plus récente. Nous héritons de nos mères jusqu'à ce que leur âme aussi bien que leur chair ait fini de nous enfanter.

Aussi ne puis-je concevoir l'abdication contre na-

ture qui laisse aux étrangers : vagues parents lointains, domestiques, nurses, autrefois bonnes allemandes, à je ne sais qui, le soin de mettre ainsi la vie en images dans le cerveau de nos enfants. J'emprunterais volontiers un mot de Pascal pour dire : Cette attitude « est un monstre pour moi, elle m'irrite et m'épouvante », quand je songe à ce qui en peut résulter et à ce qui lui sert d'excuse.

Ah î dans le monde ouvrier, quand la mère est absente parce qu'elle s'en est allée soit au bureau de la petite employée, soit à l'atelier à façon ou à l'usine, chercher le pain que le mari ne gagne pas en suffisance, je comprends 1 Je déplore et je plains ; mais je ne puis blâmer; j'admirerais plutôt; cette mère-là est dans sa fonction : elle nourrit. Mais celle qui court les couturières, les bonnes amies et les thés où l'on dit des riens, et qui pour cela abandonne son enfant aux hasards d'une nutrition spirituelle sans mandat, « je n'ai pas de mots — je continue mon emprunt à Pascal — pour qualifier une si extravagante créature » .

Dans la formation intellectuelle dont je parle est déjà incluse en partie la formation morale. Apprendre à l'enfant la vie c'est, pour l'amour maternel, lui en apprendre avant tout les fins, les lois, dans la mesure où il les peut comprendre. La mère n'est

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pas un professeur de morale : elle est mieux; Join de toute forme systématique, laissant tout pédantisme, elle introduit le jeune être là où elle vit, elle lui prouve le mouvement de l'âme en le faisant marcher ; elle lui met aux lèvres le bien, pour qu'il en prenne le goût, comme elle y met la nourriture.

La rhéthode expérimentale, ce sont les mères qui en ont le secret. La nourrice d'âme présente l'aliment et stimule en même temps le petit organisme. Questions à la Socrate, exemples en bien et en mal, appel aux évidences éprouvées : telles sont ses méthodes. Ce sont les bonnes. Et pour faire pénétrer son enseignement, la mère procède par insinuation de tendresse, par infiltration lente d'une raison cachée : lumière invisible à laquelle une douce chaleur sert de véhicule et d'excuse. Elle fait naître des habitudes, des jugements non jugés qui se jugeront plus tard.. En attendant la vertu qui s'acquiert, elle procure la vertu qui se transmet. Elle endort de minu€cules passions dans de minuscules vertus que ses tendresses dissimulent. Elle charme le nourrisson, comme l'oiseleur, pour le prendre heureusement dans les filets du bien.

Une telle méthode n'est pas à la portée du père; il n*cn a pas l'instinct; il y serait maladroit. L'homme peut savoir, comme psychologue, il ne sent p^s ce qui

se passe dans la tête et le cœur d'un enfant ; ses gros doigts s'embrouilleraient dans la trame ténue des impressions enfantines. Son action, à ce départ, est surtout une action de présence. La mère s'y appuie ; elle s'y inspire d'abord pour son compte, au nom de l'unique foyer ; elle nourrit de son amour conjugal son amour maternel ; ensuite elle l'utilise, faisant du père un recours éventuel qu'elle s'efforce de ne pas user. Elle l'invoque dans ses leçons ; elle le donne en exemple; elle le projette en avant pour que l'enfant s'enhardisse; ses défauts, fussent-ils graves, cUc s'ingénie à les couvrir, elle les enveloppe d'idéal ; ce sera vers une image agrandie et purifiée qu'elle poussera ses êtres. L'homme n'aura qu'à marcher; ce qu'il fait et le commentaire qu'on en fait, ce seront ses leçons. Il vivra de sa vie propre, alors que la mère vit tendrement la vie des petits. 11 précède, l'enfant suit, la mère suit, la mère est en arrière, attirée par son double amour et poussant son enfant sous les bras.

Ainsi, dans la première période, la mère a-t-elle le rôle principal et le père s'efface-t-il, amorçant pour plus tard une collaboration où la méthode puérile aura toujours sa part, l'homme demeurant enfant, dans les dessous de son être, plus que ne le croit un rationalisme sot.

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L'amour du père est plus proche de la raison; celui de la mère est plus proche de la nature, je dis la nature sensible et changeante, et tous les deux sont nécessaires. S'il n'y avait dans la famille que la rigidité de la règle, le verbe sec et le précepte coupant, il n'y aurait pas de bonheur ; il n'y aurait pas non plus de formation vraie, parce qu'il n'y aurait pas de nature. 1! faut que l'enfant puisse quitter, dans la mesure qui convient, « l'ornière de marbre » que représenterait volontiers — comme celle de Napoléon — la pensée paternelle. L'école buissonnière des sentiments doit avoir sa part, et c'est la mère qui s'y prête. Le père redresse et la mère assouplit. Le père est l'entraîneur, la mère préside aux soins pour le coureur de l'existence.

La religion viendra naturellement avec la morale, ou pour mieux dire elle en formera la base, elle la pénétrera, comme aussi elle l'achèvera. Elle devra donc la suivre à tous ses degrés et sur tous ses terrains, sans redouter, en ce départ de son action, les formes enfantines qui lui conviennent d'autant mieux que, à l'égard des choses éternelles, nous serons toujours enfants.

L'idée religieuse est comme toutes les idées, elle a besoin pour naître et pour se développer d'un

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bouillon de culture, je veux dire d'un milieu intérieur composé d'impressions, de sentiments, d'impulsions, d'images mentales et d'images verbales qui lui correspondent. Refuser ces phantasmes y comme les appelaient les vieux philosophes, c'est refuser pour plus tard Tidée claire, et, sous prétexte d'attendre, comme la vie n'attend pas, c'est laisser s'épaissir sur les yeux une taie, sans être sûr que plus tard une opération réussisse. Il appartient à celle qui fait naître de faire naître au divin, sans lequel nous ne sommes jamais nés; il appartient à celle qui a « donné le jour » d'y ouvrir l'âme tout à fait en appelant par l'enseignement, comme par la grâce au moyen du baptême, la « lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ».

Au premier moment, la jeune âme, toute à l'inconscience, ne peut répondre que par des gestes suggérés aux avances que la religion fait aux enfants; mais ces douces suggestions, qui sont une des poésies de l'enfance chrétienne, sont aussi une valeur d'avenir. La mère doit faire balbutier Dieu ainsi qu'on dit papa et montrer au Père des ci eux qui, je pense, s'en attendrit, une esquisse d'adoration et une espérance d'amour dans ces petites mains qui se joignent, dans cette bouche minuscule, ruche aux abeilles blanches où le nom de Jésus est le miel.

Je viens de le rappeler : toutes nos pensées sur Dieu ne sont jamais que des jouets ; le génie est ici au niveau de l'enfance autant que le cavalier et le piéton s'il s'agit d'explorer le ciel. Ce qui importe, ce n'est pas la taille de nos pensées, c'est leur ordre, c'est la place qu'elles occupent dans la vie ; or, cette place peut se déterminer pour toujours dans les gestes premiers d'une vie religieuse naissante, dans ces chers entretiens qu'une mère digne de ce nom inaugure dès qu'une parole distincte est montée du berceau, dès que l'écho de son cœur peut répondre.

Que j'aime à dire et à redire aux parents à quel point, travaillant pour l'enfant, sous toutes les formes exigées par l'amour créateur, ils travaillent éminemment pour eux-mêmes î Moralement, cela est vrai de la mère plus encore que du père, parce que son action étant plus intime a besoin de modeler davantage la pratique sur l'enseignement et la formation personnelle, toujours à reprendre, sur celle qu'on veut procurer après l'avoir rêvée comme un idéal.

La maternité est pour une jeune femme la plus haute sauvegarde ; c'est le devoir devenu sentiment ; c'est la vie organisée, centrée, dégagée d'égoïsme, reliée aux fins humaines les plus élevées, écartée des séductions extérieures, poussée à Teffort et au

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sacrifice. Ce qu'on dit de l'amour de Dieu, qu'il range tout en nous, est vrai proportionnellement de cet amour. Toute mère est comme Marie, disionsnous : elle enfante un sauveur; ajoutons que, comme Alarie, elle enfante son propre sauveur.

Le sentiment religieux, en particulier, doit gagner à ce voisinage du mystère de vie une profondeur et une évidence que n'ébranleront plus facilement la négation de l'impie ou le doute du sceptique. 11 reposera désormais sur une intuition. La mère devine que l'enfant est un témoin; l'activité créatrice d'où il vient, elle-même s'en confessera la servante. La création prêche le Créateur, et partout où jaillit le fleuve, c'est que le glacier est là.

L'émoi de donner la vie tournera donc facilement en émotion religieuse. Les cas seront rares où rien de supérieur ne sera perçu, où rien de l'éducation première ne sera retrouvé, — je dis par celles que le milieu déchristianisé sépara de Dieu, — au moment où la maternité pose de nouveau et pour un être aimé le problème de vivre.

Que peut-il y avoir de plus anormal et de plus triste qu'une mère qui ne croit pas, qui se trouve ainsi diminuée de tout ce qui donne au mystère dont elle est le prêtre sa signification supérieure et son

avenir? Une mère est religieuse par définition; ne l'étant point, elle se renie elle-même et se désarme.

Car il ne s'agit plus cette fois de tergiverser, de négliger, ni de faire la fière, de verser à l'orgueil sceptique : la vie est là qui attend, la vie, non pas la nôtre, mais une bien plus précieuse; on a besoin de toutes ses chances, on doit vouloir utiliser tous ses recours, et l'on sait bien que c'est Dieu, la Mère qui, par toutes les mères et au delà d'elles encore, en supplément, en suppléance si nécessaire, reçoit, protège, nourrit, conduit mystérieusement et fait aboutir à ce que tous recherchent ceux qu'appela sa paternité.

Vous ne verrez donc pas une mère blasphémer en présence de son enfant. Fût-elle indifférente pour elle-même, fût-elle pire, cUz s'amende. Dans la cire molle et délicate que réchauffe sa tendresse, elle appose ou laisse apposer le sceau du Christ. Le petit Jésus plante sa croix, devenue un léger hochet, dans les dentelles ou sur la bure des tremblantes bercelonnettes. Tout doit être christianisé; mais l'enfance qui s'éveille, l'enfance que la maman sait reprendre à la nuit, — nuit totale du néant, nuit légère du sommeil calme, — l'enfance est faite pour le divin comme l'œil qui s'ouvre pour la lumière, et celle qui ouvre les paupières avec un

baiser ne doit-elle pas comprendre pour soi comme poursagéniture qu'il faut confier à la divinité génératrice et régénératrice ce qui doit s'éveiller deux fois, parce qu'il y a deux mondes?

Lacordaire a dit : « L'enfant et la femme sont l'avant-garde de Dieu (] ). » Que la femme ne déserte pas, afin que l'armée humaine ne manque pas de sa troupe avant-courrière. Mais l'enfant, qui sera toujours là, nous donne à espérer que la mère chrétienne, dégagée de passion égoïste et amollissante, apprentie de la douleur, coutumière du devoir, experte en ce qui sauve et ennemie de ce qui nuit, douée pour cela de la quasi-infaillibilité des tendresses, sera toujours, religieusement et de toute manière, la mère du genre humain.

(i) Conférences de JSotre-Vame, 58^^ conf.

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