CHAPITRE XIV L'AMOUR FRATERNEL
En étudiant l'amour conjugal, et plus encore l'amour paternel, l'amour maternel, nous exprimions l'amour familial dans sa source ; car la famille, c'est proprement la paternité. La famille, c'est la naissance procurée et poursuivie jusqu'à la dispersion, origine d'autres familles.
Pour cette raison, les relations familiales ont d'autant mieux ce caractère qu'elles sont plus proches de la paternité, et c'est dire qu'en dehors du couple même, les frères, les sœurs ont ici le premier rang. Les affections de famille autres que celles-ci : telles les relations entre cousins, qui sont des frères plus lointains, entre neveux et oncles, dont une paternité latérale fait le lien, entre petitsenfants et grands-parents, où la paternité en ligne
directe s'éloigne, ne nous suggéreront plus que des indications peu urgentes.
Les frères et les soeurs s'aiment entre eux parce qu'ils ont une origine commune. Ils habitèrent le même sein; ils s'imprégnèrent longuement des mêmes hérédités ; l'identité relative de chacun avec son principe, dont il est un prolongement, fait leur identité mutuelle : ils sont deux fruits du même rameau, sur l'arbre de vie que le Seigneur planta ; ils s'abreuvent de la même sève.
Notre comparaison sert d'ailleurs à limiter aussi bien qu'à démontrer l'unité fraternelle. Les fruits entre eux ne sont pas un autant que chacun est un avec l'arbre, autant que l'arbre à deux branches est un, autant que l'arbre est un avec ses racines, et c'est-à-dire que des frères et des soeurs ne s'aimeront pas, normalement, à ne regarder que cette qualité, autant que s'aiment et doivent s'aimer des enfants et des parents, des parents entre eux, des parents et des ascendants souche de la famille.
Les frères et les soeurs ne sont pas une seule chair; ils procèdent en commun, et cela suffit pour qu'on dise : C'est le même sang, mais sous le couvert de la paternité qui les joint. II y a donc là un rapport moins direct, quoique si prochain encore.
On a comparé de tout temps la fraternité à
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ramitié, et ce n'est pas sans motif, non plus que sans lumière. 11 est vrai, l'amitié suppose le choix, elle est un acte de liberté; mais nul ne voit pourtant une dépréciation dans ce vers proverbial :
Un frère est un ami donné par la nature.
La nature est plus que le choix, étant à la base des choix. La nature est un choix divin, résultant à notre égard de rencontres providentielles. La nature supplée aux choix, là où ils pourraient se corrompre. Aussi un lien de famille a-t-il de soi plus de fixité, plus de certitude, plus de tranquillité que n'en a d'ordinaire l'amitié. Et s'il se peut fort bien que sous beaucoup de rapports un ami vous soit plus qu'un frère, cette préférence, premièrement, n'est jamais totale, et elle s'explique par ceci que l'ami s'est constitué frère, en vertu d'habitudes de cœur qui sont comme une seconde nature, tandis que le frère a oublié d'être frère, laissant en déshérence des biens qui d'ailleurs ne seront jamais prescrits.
En second lieu, l'amitié suppose la communication des vies; or, cette communication, dans la famille, est totale, et même le fait d'assumer plus tard des responsabilités diverses ne la rompra point. l'amour chrétjen. s 5
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Des frères, des sœurs se coudoient dans la vie à tous les tournants; l'éloignement de leurs destinées a des points de rencontre ; la survivance des parents ou leur souvenir les assemble ; ils se retrouvent toujours dans les grands passages. Dieu ne permet pas la dispersion complète de ce qu'il a uni si étroitement, à l'image de sa Trinité infrangible.
Enfin, l'amitié veut l'égalité, et la famille réalise cette condition plus qu'aucun lien extrafamiliaî ; car l'origine et l'identité répondent à des idées connexes. II arrive souvent que des amis sont inégaux en fortune, en condition sociale, surtout quand le premier âge, pour qui ces différences ne comptent pas, a formé les liens; plus tard, les difficultés issues de là pourront occasionner des ruptures. Des frères ont rarement à redouter cet écueil. Ils vivent d'abord la même vie; la fortune, si elle cherche ensuite à les diviser, vient trop tard, elle se voit distancée par la Providence. Tout arrive; mais à l'ordinaire, les similitudes de fond, telles que les ont établies l'éducation commune et la commune subsistance en Dieu créateur, persistent et maintiennent une égalité relative.
A cette égalité, les enfants de même âge ou à peu près participeront mieux, parce que la trame des petits événements vécus en commun est devenue
plus serrée. Les aînés et les tout jeunes s'orientent plutôt vers un genre de sentiments empruntés à la paternité et au sentiment filial, et, à l'autre extrême, on trouvera les jumeaux : touchante conjugaison qui est une des beautés de la parole créatrice, pareille aux redoublements et aux rappels qui dans la langue et dans tous les arts donnent satisfaction à la symétrie respective de Têtre et de la pensée.
Une belle remarque de saint Thomas d'Aquin, à laquelle le chrétien ne peut manquer d'accorder une attention religieuse, c'est que la piété filiale, qui s'adresse directement aux parents, ne doit pas être étrangère aux sentiments des enfants entre eux, non plus qu'aux sentiments des parents à l'égard des enfants, non plus qu'aux sentiments des époux. Dans tout membre de la famille, un autre membre, quelque place qu'il y occupe, doit retrouver la famille même.
La famille vient des ascendants; c'est la race qui se continue, qui se perpétue; c'est Dieu qui s'écoule. La race vivante en un point du temps se retrouve dans ce qui précède, dans ce qui suit, dans ce qui avoisine. Une mère qui regarde ses enfants peut se dire : Voilà mon sang, à savoir celui que j'ai donné; mais aussi : Voilà mon sang, à savoir
celui que j'ai reçu, celui qui coule de mes pères à mes enfants à travers moi, et que je dois vénérer, chose divine, aussi bien dans son écoulement que dans sa source, parce que dans l'écoulement se retrouve la source.
Entre enfants, à plus forte raison, puisque le niveau est le même et que le fleuve coule en palier, on doit recoanaître l'un dans l'autre la source commune, la vénérer en l'aimant, et teinter de piété filiale, comme de piété à l'égard de Dieu père de tous, la tendresse fraternelle éprouvée.
Notre docteur ajoute que cela sera vrai surtout entre frère et sœur, parce qu'une association d'images doit alors évoquer l'idée de paternité chez l'un, de maternité chez l'autre, et que ce sentiment est voisin de l'attachement à la race.
Mais laissons ces subtiles réflexions; courons aux conséquences utiles et au bonheur qui peuvent venir à nos enfants du fait de l'amitié fraternelle. Le bonheur et l'utilité ne doivent pas ici se distinguer; car dans la famille, qui est un lieu de formation, nul ne peut dire heureux l'enfant qui ne se formerait point. Inversement, une formation contrainte, dans un bain de tristesse, n'aurait point d'efficacité. Au dire de Fénelon, la joie et la confiance doivent être chez l'enfant des dispositions habituelles.
De ce que l'amitié fraternelle vient de la nature et de Dieu tout directement; de ce qu'elle se nourrit des premiers échanges et se partage là où elle sourd la vie participée en commun, il suit que son influence est profonde dans l'exacte mesure où s'y prêtent les âmes sœurs; les défauts seuls avancent les limites, le bon vouloir les recule.
C'est par ce qu'ils ont de plus intime et de moins artificiel, que des frères communiquent. Ils se connaissent à fond; ils sont soumis à une friction permanente qui ne laisse pas d'aiguiser les angles et d'additionner les ressources.
« Ce qui est à moi est à toi », ont coutume de se dire des amis : entre frères, on ne se le dit pas, mais la plus ordinaire générosité s'en fait un principe. Services petits ou grands, secours, consolations, complaisances, excuses, interventions délicates auprès des parents, mise en avant l'un de l'autre à l'extérieur : c'est le pain quotidien des bons frères, pain qu'ils partagent sans le mettre dans la balance.
Mais (( ce qui est à toi est à moi », cela signifie quelque chose de plus haut et de plus précieux;
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cela signifie : Si j'ai des qualités, des vertus, mes qualités, si tu le veux, peuvent devenir les tiennes, mes vertus tes vertus, mes défauts mêmes ta sauvegarde.
L'égalité reconnue des enfants travaille ici dans le sens d'utilités réciproques plus actives. Entre enfants et parents, l'inégalité et l'autorité tendent toujours à limiter la confiance, je dis celle qui porte aux confidences et à l'abandon. Les enfants se sentent jugés et craignent de n'être pas compris. Ils ne peuvent pas se raconter, exhiber leurs défauts, ébruiter leurs fautes, essayer verbalement leurs projets; ils n'expriment une pensée ou un doute qu'avec confusion, et ils se taisent tout à fait si ridée à énoncer concerne les parents et ne cadre pas avec leurs opinions supposées.
Quoi cependant de plus nécessaire qu'un peu d'abandon! L'amitié de choix y trouve le meilleur de ses privilèges. Loin de tout respect humain, de toute contrainte, des amis s'épanchent et brisent pour un instant cette glace rigide qui bloque et qui sépare nos barques fraternelles, nous laissant à une solitude intérieure rarement bienfaisante. La taciturnité mène à la misanthropie, à l'égoïsme ; certaines natures s'y étiolent, d'autres s'y aigrissent, toutes s'y rétrécissent. Et sans doute bien des cama-
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radcrjes se proposent pour pallier ce danger; mais aucune ne prétend égaler en efficacité, là où elle fonctionne heureusement, la camaraderie fraternelle.
Dans les allées et venues quotidiennes, dans la complète détente, sous le coup d*événements communs, les âmes pratiquent entre elles des passages: elles communiquent largement, et si les sentiments sont droits, leur expression verbale ou active a une valeur d'engagement qui soutient le bon vouloir; s'ils fléchissent, ils ont chance de se redresser l'un par l'autre. Sans pédantisme, sans prétention à l'autorité, on se garde, on se guide, et ce genre d'action est particulièrement précieux à l'égard d'une jeunesse si jalouse habituellement de ses franchises.
Pauvres parents î il suffit que vous paraissiez vouloir imposer une chose pour qu'elle devienne suspecte; vous vous heurtez, dans le silence imposé parle respect, à l'intime protestation d'une sagesse frondeuse. « Cause toujours! » se dit parfois l'enfant qui se tait. Où se trouve le poids le plus lourd et le plus agissant de votre opinion et de votre influence? Dans le mot que vous jetez au hasard d'une conversation. Or, il en est ainsi, proportion gardée, du mot que prononce un frère ou une sœur sans
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mandat et sans prétention dictatoriale. Que de jeunes fiJles, dont l'oracle est un frère ardemment aimé! Que de jeunes hommes cèdent à leur sœur ce qu'ils ne céderaient point à une autorité sourcilleuse î Cela se trouve même dans le tout jeune âge ; cela se trouve entre frère et frère, entre sœur et sœur; mais si l'on croise, on voit encore plus fréquemment se produire cet avantage ; on voit s'engager les cœurs.
Aussi, j'en viens à le dire, est-ce entre frères et sœurs que les utilités de l'amitié familiale se multiplient et se concentrent. Par l'aide d'un frère, il sera plus facile de développer chez la jeune fille ce que saint Pierre appelle si énergiquement « l'homme caché du cœur », c'est-à-dire, ici, les qualités viriles qu'elle possède en germe, la force d'âme, la solidité du jugement, la netteté de l'attitude morale et, comme l'explique saint Pierre, l'incorruptibilité dans un esprit doux et paisible (1 Petr., m, 4).
L'écueJl de la jeune fille, c'est la rêverie, d'où elle risque de tomber dans des agitations puériles, passant de l'excitation factice à l'ennui et souffrant d'une inconsistance mentale souvent périlleuse. Le voisinage de frères dont l'éducation et les études prennent tout de suite une allure décidée et positive, orientée vers l'action, donne à l'esprit de la
jeune fille une assiette plus ferme. Son univers s'élargit; elle épouse la vocation de ses frères, en attendant celle du mari ; son équilibre intérieur y gagne; son imagination aura une nourriture plus saine; sa raison se développera aux dépens d'une sensibilité maladive, et par-dessus tout sa propre vocation pourra s'amorcer, la coéducation utilisant ses aptitudes maternelles.
A tous les âges, la jeune fille apprend à être mère en jouissant de sa propre mère, en goûtant les tendresses et les dévouements qui lui seront un jour demandés. Alaisquandà son tour, très jeune, à côté des poupées ou en leur place, elle trouve à exercer une maternité secondaire sans doute, mais sérieuse, c'est pour elle un immense bienfait. Tout en elle y trouvera des facilités de déploiement ; on verra se développer ses facultés aimantes, s'évanouir ses timidités, s'aiguiser son sens du réel, du détail utile, son jugement prendre essor.
Ses frères et soeurs fussent-ils d'un âge à peu près égal ou plus grands, elle n'en devra pas moins donner à ses rapports avec eux la forme maternelle, parce que telle est sa façon de sentir et qu'ainsi le veulent les nécessités de son action. Mère des corps et aussi mère des âmes, elle sera à la fois la nourrice auxiliaire (nuMx) et la coéducatrice dont
l'influence cachée ou discrètement visible sera puissante en œuvres et pour autrui et pour elle-même.
Inversement, le garçon et le jeune homme trouveront dans ce voisinage un complément de formation tellement précieux qu'on pourra reconnaître plus tard presque à coup sûr ceux qui en auront manqué.
La rudesse virile, qui dans le premier âge confine parfois à la grossièreté, s'affinera au contact d'une nature moins fruste que les parents auront à cœur de faire respecter. Le jeune homme apprendra la femme, avec qui doit se mener, régulièrement, sa future vie. L'approchant de près, dans la complète intimité fraternelle, en dehors de toute passion, il expérimentera son âme; il sera moins exposé plus tard à la méconnaître, à la blesser, à la ternir. 11 apprendra à son égard ce respect quasi religieux qui lui est indispensable et cette délicatesse qui ménage la paix intérieure source de ses vertus.
L'idéalisme féminin corrigera sa positivité facilement égoïste. Celui qui risquait d'avoir la brutalité de la force, la violence froide de l'être fait pour le dehors, la sécheresse, le tranchant dur du mâle et aussi, peut-être, ses faiblesses et ses chutes avilissantes, pourra être préservé de ces déviations et porté à un meilleur emploi de l'énergie masculine.
11 devra reconnaître plus tard que sa sœur lui a fait une atmosphère où il a respiré un air meilleur; qu'elle l'a élevé, épuré, adouci, policé, attendri, rendu plus délicat et plus noble, plus ennemi des bassesses et des abus de pouvoir, plus respectueux de soi-même, mieux défendu contre la femme qui ne sera plus sa sœur, mais son piège, mieux orienté vers le type d'homme d'honneur qu'elle souhaitait et qu'il souhaitait lui-même lui voir pour époux. Au contact d'une âme naturellement religieuse, peut-être laissera-t-il moins s'évaporer les impressions religieuses du berceau.
Bref, tous les deux apprendront la vie, la vraie, cette vie que le Créateur a faite homme et femme, et où les deux sexes ont donc leur rôle marqué dans le voisinage l'un de l'autre. Car, comme le dit un auteur avec une précision parfaite, « la famille, c'est le monde déjà, mais le monde en petit, vu de près et dans ses proportions justes (i) ». Pour que ces justes proportions soient maintenues, les rapports entre frères et sœurs offrent une ressource qu'on peut dire presque indispensable. Par le mélange de ces vies diverses et diversement douées, chacune donnant sa note et marquant son rythme, le rythme
(i) Eugène Buisson, La Tamiîte.
et le ton de chaque vie individuelle deviendra plus riche, chaque âme sonnera avec plus de plénitude, toutes cordes vibrantes, et le passage du petit monde familial au grand monde sera plus naturel, plus facile.
Et quelle beauté peut se révéler en ces rapports de la sœur et du frère, à un certain âge surtout, quand le jeune homme est déjà quelqu'un, quelqu'un de viril, et que la jeune fille est de son côté une femme presque épanouie, dans la fraîcheur d'une aube discrète, plante diamantée de rosée que la terre familiale porte avec quelque orgueil !
Quel spectacle charmant que celui d'une sœur appuyée au bras de son grand frère! frère aimé tendrement, respecté un peu, admiré avec une pointe d'ironie qui est exquise. « Monsieur mon frère », dit-elle, et lui, répond en s'inclinant : « Madame ». Et c'est vrai î Sa dame, elle l'est! 11 trouve en elle sa madone familière, sa chère divinité domestique. 1 1 ne songe pas à la louer bruyamment ; il la taquine ; il s'en fait obéir en souriant; mais c'est sans préjudice de la réciproque. Lui-même est son chevalier et son seigneur dans l'égalité : sujet qui joue avec le sceptre, statue qu'il ne craint pas de balancer sur son piédestal, mais en la vénérant dans
son cœur, prêt à se dresser si quelqu'un osait attenter à ce qu'il lui prête de beauté intime et de prix.
Celui qui éprouva cette douceur et à qui il fut donné de savourer un tel charme ne l'oublie plus ; c'est un souvenir pour toute sa vie, et même au delà de la mort, si sa sœur l'a quitté, il en conserve la vision comme celle d'un beau nuage qui a passé dans son ciel, d'une blancheur d'aile que la nuit de la tombe n'éteint pas.
Les frères, les sœurs sont le symbole et le cas le plus fondamental de nos rapports à égalité dans la vie complète; ils nous figurent cette vie entre nous que Dieu voudrait apaisante et enrichissante ; ils sont le chaînon dont la multiplication crée nos liens. Quand l'avenir s'ouvre devant eux, c'est la famille humaine qui s'avance, encadrée par ses chefs, menée par Dieu dans une étroite solidarité de destinée et de ressources, dans l'unité qui fait qu'au temple on nous dit : Mes frères, parce que, tous fils du ciel comme tous fils delà terre, nous sommes prédestinés à nous aimer et à nous former les uns par les autres à la vie qui ne meurt pas.