CHAPITRE XV
L'amour fraternel, si précieux qu'il fût, nous parut venir en diminution par rapport à la paternité et à la maternité source de la famille. Quand il s'agit de l'amour filial, la courbe de l'affection se relève, mais sans pouvoir retrouver son premier niveau. L'enfant est aimé plus^ qu'il n'aimera, et cela, bien que douloureux quelquefois, est dans l'ordre; vos cœurs, parents, n'y consentent-ils pas?
S'il est vrai que tout amour humain. est fondé sur l'amour qu'on a pour soi-même, vu qu'on n'aime, ici-bas, que ses associés de vie, la proximité des êtres qui s'aiment et leur identité mutuelle détermineront naturellement leur degré d'amour. Or, en dépit de l'apparent paradoxe, il y a plus de proximité, plus d'identité des enfants aux parents que des parents aux enfants. Un fruit n'est-il pas plus
l'amour chrétien. i6
intime à l'arbre et plus un avec lui que l'arbre, en son entier, n'est un avec son fruit? Si le fruit était conscient, il aimerait sa graine intérieure, qui est une partie de lui, plus qu'il n'aimerait son arbre.
Ensuite, celui-là aime davantage, qui a un sentiment plus grand des causes de l'amour; or, les parents, plus que les enfants, ont le sentiment de cette dérivation où ils fournissent une activité consciente, les enfants une passivité ignorante. L'amour des parents est éclos en même temps que l'enfant, si ce n'est même plus tôt; il s'est nourri des soins si attachants de l'éducation première ; il s'est trempé dans le sacrifice et détient, sans que le temps qui rie remonte pas puisse la lui ravir, une avance que l'enfant ne songera d'ailleurs ni à regagner ni à compenser.
L'amour paternel et l'amour maternel sont des amours de don et, vu la constitution de notre vie, des amours sacrifiés ; l'amour filial est un amour qui reçoit, un amour qui exige.
« C'est l'honneur de l'homme, a dit Lacordaire, de retrouver dans ses enfants l'ingratitude qu'il eut pour ses pères et de finir ainsi, comme Dieu, par un sentiment désintéressé (i). » Ingratitude est
(i) Conférences de Tiolre-'Dame, S^^ conf.
peut-être un mot dur, appliqué à tous les enfants; mais qui ne sait qu'il est juste en partie toujours, et quelquefois en sa froide précision si mélancolique!
Ne parlons que des meilleurs. Pour eux, ainsi que pour tous, recevoir est une disposition comme celle de la coupe ou du seau proche de la fontaine. Le sacrifice du père, le sacrifice de la mère, cela va de soi; ils en absorbent, ils en dévorent sans se demander jamais si la mesure s'emplit, si la mesure déborde. Rien ne déborde, de ce qui ne se mesure pas, et le sacrifice paternel ne se mesure pas, il est si naturel, il est tellement envisagé comme une dette!
L'amour filial attend qu'on lui donne tout; son inconscience, sa naïveté croyante sont faites de nos espoirs infinis. Derrière lui, on dirait qu'il sent l'humanité et la nature inclinées, prêtes à lui prodiguer ce qu'il désire; en avant, s'ouvre la perspective où il part d'un essor joyeux. Et dans les deux sens, c'est vers Dieu que sans le savoir son instinct s'oriente.
L'enfant se raccorde par ses parents à la divinité génitrice et réparatrice; avec ses parents pour guides et pour propulseurs, il s'avance vers la divinité qui reçoit l'homme et sanctionne ses œuvres. Tant qu'il n'a pas démêlé ce qui lui vient, dans
cette destinée, des parents mêmes ou des immensités que leur amour concentre, l'enfant découvre en ses parents je ne sais quoi de divin, où l'Etre entier, avec la Source d'être, trouve sa figuration. Leur taille est surhumaine; leur pouvoir est censé total; à leur autorité la foi prête une valeur d'oracle; la stabilité de leur vie, comparée aux perpétuels changements de l'enfance, suggère un sentiment de l'éternel; ce qu'on attend de l'existence non encore mesurée, non encore méprisée, c'est ce qu'on attend de ces pourvoyeurs qui, ayant donné le fond, donneront sans doute l'éclosion dernière : le bonheur, après la naissance.
De là ces attitudes étonnantes de l'enfant qui deviennent pour nous un mystère, quand nous ne percevons plus ce qu'il y a de grâce indistincte et victorieuse dans une humanité qui s'éveille.
Cette timide assurance qui vous brave et qui vous transperce; cette limpidité du regard que la vie n'a pas voilé; sa douceur que la vie n'a pas durcie; sa rectitude que la vie ne fait pas biaiser ; cette bouche sans pli d'amertume et ce front sans souci, ces tempes sans rides, sans ces veines qui serpentent comme d'insidieux chagrins; ces gestes dont la vérité ne se retrace dans aucun art, parce que c'est la nature jaillissante; ces discours à la fois ingénus
et hardis qui vous déconcertent, dont les pourquoi sont si profonds, dont la confiance est si touchante, parce que l'expérience cauteleuse n'est pas venue distiller goutte ^à goutte, emmieller ou aigrir le verbe innocent : tout cela, c'est la conséquence d'une foi que rien n'a encore trompée et dont les parents sont l'objet immédiat, la vérité de Dieu et sa fidélité prêtant appui en arrière à leur déficience.
Que si l'amour filial est ainsi prompt à recevoir, jugeant de son droit d'attendre et d'escompter comme tout naturel le mouvement qui donne, n'aurat-il pas* du moins l'obligation de se souvenir, et, naturellement lui aussi, de trouver dans la triple relation filiale : dérivation^ subordination^ dépendanccy le fondement d'une tendresse en retour, d'un culte d'honneur et d'une obéissance consentie?
Telles sont, en effet, les qualités de l'amour filial. Leur justification nous serait trop facile; l'ingratitude toute seule conteste la première, l'orgueil la seconde, l'anarchie instinctive la troisième. Ceux qui ont donné l'être ont d'une certaine façon donné tout : comment penser découvrir en soi rien qui ne conclue à la reconnaissance, c'est-à-dire à une action affectueuse toujours et à l'occasion bienfaisante? Ceux qui sont entre nous et Dieu représentent pour nous la majesté de Dieu, humblement
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ils nous la reflètent : au nom de quoi refuser d'instituer leur culte? Enfin, ceux qui gouvernent jouent le rôle de providence, et comment se dérober à ce gouvernement qui n'est même pas ce qu'on dirait établi, qu'on n'investit pas, qui ressort des faits en leur intime réalité, en leur ingénuité exigeante? De toute façon, c'est le sens du divin qui se trouve ici impliqué, et c'est pourquoi nous ne sommes pas admis, pour nous exonérer de nos devoirs, à dire, ainsi que les mauvais cœurs, voire les bons en leurs heures mauvaises : Je n'ai rien demandé; ce n'est pas à moi que mes parents ont pensé; mes parents ont des torts ; mes parents me font la vie pénible. Tout cela ne résout rien, ou en tout cas ne touche pas à l'essentiel.
Que nous n'ayons rien demandé et beaucoup reçu, c'est une dette nouvelle. Si la vie est précieuse — et il dépend de nous seuls qu'elle le soit, puisque, sur notre seul consentement, Dieu s'en charge, — nous sommes dans la situation d'un petit riche qui découvrirait une fortune dans son berceau. 11 ne l'a pas demandée; il la comprend mal; mais quand sa réflexion s'éveillera, il bénira deux fois la main qui fut bonne : une fois pour le don et une fois pour la gratuité c(Ui anticipa le désir.
Que ce ne soit pas pour nous qu'on nous ait fait
naître, il se peut, bien que, souvent, tant de tendresses se dépensent pour l'être hypothétique entrevu! En tout cas, ce qu'il y eut de sentiments personnels ou mutuels chez les père et mère ne demeure ni personnel ni réduit à deux quand l'enfant est là. L'enfant hérite des sentiments; il hérite de l'amour, et nous disions qu'il hérite même de l'égoïsme, comme il hérite des biens. 11 hérite — voudrait-il l'oublier? — des souffrances et des soins qui de tant de façons crucifient ceux qui le mettent au monde.
Et puis enfin, ce que les parents ne feraient pas pour nous, Dieu le fait pour nous, et il le fait par les parents; il est avec eux, dans l'acte créateur, j'allais dire comme l'âme et le corps, puisque, donnant le corps, les parents ont de par Dieu le pouvoir d'appeler une âme. On ne peut donc séparer, dans sa reconnaissance, ni non plus dans sa soumission, ni non plus dans son culte, ce que la nature des choses mêle et enchaîne si étroitement. Remerciant Dieu de la vie et en tirant sous sa loi toutes les conséquences, nous devons nous relier à Dieu en lui-même, mais aussi dans nos parents qui le représentent, qui le prolongent, comme à l'autel le servant baise la main du prêtre en recevant un objet sacré.
Le respect, cette crainte douce, cette crainte pieuse qui exhausse la tendresse et qui donne avec elle à l'obéissance le caractère d'un instinct religieux, c'est une beauté de l'amour filial qui multiplie son efficacité, contribuant à l'éducation pour une part difficilement mesurable et gardant tout le long de la vie une admirable utilité.
Je parle ici d'utilité, parce que l'amour filial est fait pour servir, ainsi que l'amour paternel lui-même. L'amour filial ne doit pas être conçu principalement comme une récompense des parents. La vie coule, encore une fois, et l'amour paternel est désintéressé par essence. Comme notre amour de Dieu n'est pas fait pour Dieu, mais pour nous qu'il met en possession des meilleures richesses : ainsi l'amour de ses parents fait de nouveau retour sur l'enfant et rend son cas, en même temps que plus élevé moralement, plus heureux, plus en état de satisfaire ses requêtes, mieux abreuvé de ce lait de la tendresse humaine qui vivifie et console tout âge de la vie.
Pour ne parler que des débuts, là où l'amour paternel et l'amour maternel exercent le principal de leurs rôles, qui ne voit que le culte des parents allumé au cœur de l'enfant, la tendresse et la soumission filiales venant au secours de la règle peuvent seuls rendre l'éducation facile et féconde? Hors de
là, il n'y aurait qu'un dressage d'esclave ou de petit animal rétif. L'âme doit s'épanouir librement, quoique guidée et, au besoin, amoureusement contrainte. Tout doit finir par l'acceptation; le devoir ne doit faire sentir qu'au minimum l'àpreté qu'il ne dépouille jamais; une sorte d'évidence y doit pousser un esprit d'avance consentant et un cœur uni à l'ordre, du fait qu'il est uni aux auteurs de l'ordre.
On ne verra pas alors s'installer ni s'aigrir ces résistances intimes qui font les conflits de l'éducation. L'enfant trouvera dans son intérêt même une façon de rendre l'amour, à savoir en l'utilisant, utilisant aussi ce qu'il appelle de filiale tendresse. Les parents, comme parents, ont leur vie dans l'enfant; leur malheur ou leur bonheur en dépendent; ils se sont projetés en avant, considérant comme aboli et remplacé leur cas; ils se sont expulsés d'eux-mêmes : donc, on leur est ami en rendant leurs enfants heureux : donc, les enfants s'y doivent par tendresse. Mais qu'ils n'aillent point placer leur bonheur, au nom d'une vile et sotte illusion que le ciel démentirait, dans la révolte impie et dans l'ingratitude!
Ne sera-ce pas une belle joie, pour l'enfant, de se sentir engagé dans ce cercle d'affection, où l'on
iSo L'AMOUR CHRETIEN.
reçoit cela même qu'on donne, heureux de rétrocéder, embelli et amplifié, ce qu'on a reçu?
Tout le long de la vie, au foyer et même après — car des parents et des enfants ne cessent pas leur vie commune — les fils, les filles ont mission de collaborer à l'existence dont la leur est un écoulement, afin de la rendre heureuse dans sa maturité et dans sa fin comme la leur voudrait l'être en sa période actuelle et dans son avenir.
Les enfants ne pourront jamais rendre ce qu'ils ont reçu : on ne restitue pas l'être; ils seront débiteurs, même à l'égard des soins. Toutefois, un jour viendra, où peut-être une seconde enfance confiera les parents et leur faiblesse survenue à ceux dont ils soutinrent la faiblesse première.
Les vieillards sont des orphelins, si les jeunes, oublieux, ne les empêchent de s'étioler dans leur solitude. Le vieillard qu'on abandonne est plus à plaindre, à certains égards, que l'enfant; car l'enfant devient de jour en jour capable de se suffire, le vieillard de moins en moins. Ses forces tombent, son regard intérieur s'obscurcit, son imagination s'assombrit, sa confiance dans la vie cède à l'expérience, toute son âme se replie et, si rien ne la tient en éveil, se ferme avant le temps et s'endort dans une sorte de mort anticipée.
L'AMOUR FILIAL. 2S i
Les enfants sont les thaumaturges qui doivent secouer cette mort et l'empêcher de précéder l'autre. Ils permettront aux parents de se survivre en maturité jusqu'en leur vieillesse, en attendant qu'ils se survivent n'étant plus ; ils fourniront à ceux qui leur donnèrent l'être un supplément d'être; ils feront des cheveux blancs un symbole d'éternelle jeunesse, comme l'amandier en fleur auquel l'Ecclésiaste a comparé la tête du vieillard. Adorable aumône, que celle de cette jeunesse à cette vétusté, de cette richesse à cette pauvreté! 11 faudrait la prêcher aux enfants, comme il convient de prêcher aux parents la bienveillance à l'égard des générations qui les suivent. Combien peu y songent î En un monde où l'hallucination de l'amourpropre occasionne constamment la mutuelle incompréhension, il n'est pas inutile qu'on dise : Souvenez-vous, jeunesse ; apprenez, vieillesse î On n'a pas peur que les parents cessent d'aimer les enfants; mais on peut redouter qu'ils les comprennent mal et que l'inconscience plus facile des enfants, moins relevée d'amour, n'amène les graves difficultés que tous connaissent.
De même que, en dépit de l'attrait commun, il y a une source d'hostilité de sexe à sexe, et qu'on ne passe pas un quart d'heure dans une société de
femmes sans entendre dire : « Les hommes !... » ni dans une société d'hommes sans entendre : « Les femmes!... » : ainsi, même dans la famille, une hostilité latente subsiste, si l'on n'y prend garde, entre les deux générations en présence.
Les parents représentent le passé, les enfants l'avenir : or, le passé et l'avenir, qui ont tant de raisons de s'entendre, ont aussi des raisons de se haïr. L'avenir tue le passé ^en le remplaçant, bien que d'une certaine façon — et plus que jamais dans le cas des enfants — il le fasse revivre. De plus, les divers âges ont leurs diverses conceptions, leurs façons de sentir et d'agir, leurs prétentions adverses : indépendance jalouse d'un côté, autocratie de l'autre. La terre tourne, et autant la jeunesse est empressée à suivre son mouvement, le précédant volontiers pour saluer les étoiles nouvelles, autant l'âge mûr et la vieillesse ont tendance à rétrograder, pour demeurer sous les mêmes astres. De là, batailles, suspicions et conflit intestin des âmes.
Les jeunes dédaignent ce que firent et ce que font les anciens : les anciens s'en irritent. Les anciens critiquent les initiatives des jeunes, et les jeunes s'en offensent. Ni d'un côté ni de l'autre on ne songe qu'on fut jeune et qu'on sera vieux. L'un brûle le
matin la maison qu'il doit habiter le soir, l'autre médit le soir de la maison habitée le matin. Alphonse Karr disait : « Les jeunes femmes se figurent qu'il y a deux catégories de femmes : les jeunes, les vieilles, et qu'elles appartiendront toujours à la première. » Mais tous les jeunes ont cette illusion, et les pères, les mères l'illusion contraire. Ceux-ci disent : « De mon temps », « les jeunes gens d'aujourd'hui » ; les jeunes gens disent : « Les vieux », « la génération qui s'en va ».
Qu'il y a donc mieux à faire, en ce monde besogneux et douloureux, que de gaspiller ainsi la vie en ses divers âges! Tous les âges ont leurs vertus; tous les âges ont leurs misères. 11 n'y a pas, au vrai, d'âge ingrat; en tous Dieu se reconnaît et tous doivent reconnaître aussi le Maître divin. C'est Dieu qui veut qu'on s'aime en montant et en descendant, en donnant et en recevant, du rocher qui jaillit à la fleur qui s'entr'ouvre, de la plaine arrosée au glacier qu'on salue de loin, — et il en donne l'exemple.
Quand le Père céleste incliné regarde le monde, et quand le monde haletant aspire vers lui comme le lotus vers la lumière, la foi voit circuler entre eux un esprit d'amour. L'Esprit-Saint, amour substantiel, nous est envoyé, et ses soupirs, dit saint Paul,
avec ceux de « toute créature », remontent vers le Père.
C'est le cas suprême de la paternité et de la filiation avec leur geste naturel et dans leur attitude réciproque. Ce que fait la paternité quand elle est parfaite et armée de puissance, nous le savons par la création, par la rédemption, par la providence. Ce que fait l'amour filial, quand il est lui aussi revêtu de perfection et de pouvoir, nous le savons par Jésus, quand l'art chrétien nous le montre làhaut accueillant sa Mère une couronne aux mains et, sur ses lèvres, un souverain, un ineffable sourire.
Jésus, qui avait tout reçu, lui aussi, de ses Père et Mère, si j'ose ainsi parler de Marie et du Père descieux, apprend à nos enfants ce qu'ils doivent au passé, je dis le passé éternel et son humble figuration vivante en deux êtres. 11 leur apprend en conséquence à retourner leurs cœurs, et, au lieu de cette ingrate folie qui jette la vie toujours en avant, sans un regard ni un sentiment en arrière, à joindre en leur pensée ce qui fut et qui les fit naître, ce qu'ils sont et ce qu'ils feront naître, tellement que dans la famille au complet, avec ses prolongements en deux sens autant que nos regards et nos cœurs peuvent atteindre, tous aient leur droit, tous soient aimés, et que Dieu soit tout en tous.