CHAPITRE PREMJER L'AMOUR EN DIEU
C'est en Dieu que prend origine l'amour, parce que c'est en Dieu que prend origine tout; mais à l'égard de ce qui se fonde en Dieu, l'amour ne vient pas ex xquo : il vient en tête. L'amour est le commencement et la fin de tout.
Certains — vulgaire ou philosophes — ne veulent voir en Dieu qu'une puissance fatale, ou qu'une sagesse indifférente dont la froide sérénité serait l'attribut le meilleur du premier Être. On peut demander à ceux-là s'ils ont bien réfléchi, si leur Dieu est vraiment Dieu, si même il est pensable et ne pousse pas l'esprit à d'évidentes contradictions.
Dieu est puissance : c'est la source cachée d'où Izs forces universelles surgissent. Dieu est sagesse : c'est l'Axiome éternel, d'où toutes les solutions du créé dérivent, déroulant les conséquences de ce que
la « "Pensée de la Pensée » porte en soi. Mais si Dieu est sagesse, si Dieu est puissance, n'est-il pas inévitable d'ajouter : Dieu est amour? Voit-on une puissance qui se mette en branle sans un vouloir à réaliser, c'est-à-dire un amour à faire triompher : amour qui la violente, elle, la puissance, qui la plie à servir, alors que sans lui elle ne servirait rien, mais aussi ne servirait à rien et ne serait rien? Et voit-on aussi qu'une sagesse intervienne, dans une œuvre, sans motif et sans but, sans réaliser rien, n'aimant rien et ne pouvant donc avoir affaire à rien?
La sagesse, concurremment avec la puissance, dont elle règle le déploiement, est une exécutrice de l'amour. La sagesse est un amour qui médite, et la puissance est un amour à l'œuvre. Je m'applique à penser parce que je tends vers quelque chose, parce que j'y adhère de cœur, parce que je l'aime, de même que je m'applique à agir conformément à ma pensée parce que j'ai un but que je chéris. Pas d'amour, pas de but; pas de but, pas de recherche; pas de recherche, pas d'action. L'ordre des choses est celui-ci : l'amour d'abord; la sagesse ensuite; la puissance enfin, jusqu'à ce que la puissance ayant réalisé avec sagesse les fins de l'amour, l'amour satisfait s'y repose.
D'ailleurs, j^aimevais à le dire en passant, ceuxlà s'abusent qui accordent à Dieu quelque chose sans lui accorder tout. Nous ne sommes pas dupes du (( Dieu fini » que certains ont voulu ramener du paganisme! Or, si Dieu est infini, ce que vous lui accordez, vous le lui accordez donc sous le mode de l'infini, et, sous ce mode nécessaire, tout attribut enveloppe aussitôt tous les autres; car l'infini n'a pas d'exclusion ; l'infini ne peut exclure que le néant; tout ce qui a valeur d'être s'y range. Si Dieu est infini, c'est-à-dire si Dieu est, il a donc tout. 11 n'a pas seulement tout, il est tout; chaque valeur d'être est, en lui, identique à lui, participée seulement dans le créé et, en tant que participée, distincte.
Or, croiriez-vous accorder tout à Dieu, si vous lui refusiez ce qui explique tout, ce qui est à la base de tout, qui provoque et reçoit tout, alpha et oméga de toute activité, raison de tout être? Ou Dieu, ou rien, disons-nous quand il s'agit de prouver la sou-
veraine nécessité d'un premier Etre. Ou l'amour, ou rien, pourrions-nous dire équivalemment; car l'amour est le lien réel de la gerbe d'attributs dont le mot Dieu, introduit dans la formule explicative du monde, n'est que le lien verbal.
L'Amour est, à ce titre, le premier des noms
divins, ne le cédant en sublimité qu'à celui qui les contient tous sans en dire aucun, les signifiant indéterminément et par là plus immensément, plus divinement : Celui qui est.
Et qu aime-t-il, ce Dieu qui substantiellement est amour? — H aime, comme tout héros de l'amour, œ qu'il y a de plus élevé, de plus beau, de plus total, de plus enthousiasmant et de plus magnifique; il aime, lui, le Meilleur, ce qu'il y a de meilleur; car le meilleur et le meilleur amour se répondent. Or, le meilleur, où est-il? Le meilleur, c'est ce qui n'est pas un bien, c'est-à-dire participant du bien, reflétant le bien, nous montrant un degré du bien; mais ce qui, en dehors de toute participation, de tout degré, étranger à toute négation et sans nul contour limitateur, montre le bien dans son essence, l'épanouit totalement, n'en laisse rien ignorer ni désirer, et en f^t une gerbe où les distinctions s'abolissent par le serrage d'un lien qui ramène tout à l'unité de plénitude.
Ce bien-là est unique autant que souverain; ce bien-là est au bout de la perspective des biens : c'est vers lui qu'on s'oriente en les traversant; à lui
sont suspendus par Je désir, disait Aristote, Je cieJ et toute Ja nature. Mais ce pJiiJosopIie ajoutait : Dieu même, Dieu amour est suspendu à ce bien-Jà qui Je représente sous J'une de ses faces. Dieu aime Je meiJIeur, disions-nous, et comme Je meilJeur, c'est Dieu, Dieu aime Dieu, entièrement retourné sur Jui-même. IJ s'aime infiniment, parce qu'il est Infiniment aimable; iJ peut s'aimer infiniment, parce qu'il est infiniment aimant, et il doit s'aimer infiniment, parce qu'il est infiniment équitable, sage, désintéressé, alJant cJiercher le bien là où il est pour l'aimer selon sa mesure — selon sa mesure à lui. Dieu; selon sa mesure à lui, bien, qui ici n'a pas de mesure.
Mais précisément parce qu'il s'aime ainsi. Dieu aime tout, de même que, se connaissant, il connaît tout, lui, source d'où tout émane, centre de rayonnement de toute vérité, de toute bonté, parce qu'il est le point de départ de tout être. Dieu aime assez son être pour le communiquer, son bien pour le répandre, sa vérité pour la diffuser. 11 ne peut s'augmenter au dedans : il se dilate au dehors. La création entière, animée ou inanimée, pensante ou non, n'est qu'une émanation amoureuse, et, procédant ainsi de Dieu, elle y demeure suspendue comme le rayon à son soleil; elle en reproduit l'éclat plus ou moins;
cUc y puise sa chaleur et la communique; elle y trouve toute sa consistance.
Dieu donc, en aimant Dieu, aime tout ce qui est de Dieu. Ne pas aimer ses créatures, ce serait, pour Dieu, vouloir qu'elles ne fussent point. Rien n'est sans ton octroi, ô Amour, universellement pèreî De quelle paternité pourrions-nous jouir, si celui-ci se récusait « de qui se dénomme toute paternité au ciel et sur la terre » ? (Ephés., m, i5).
Seulement, le caractère de l'amour divin est tel, qu'il n'a pas à présupposer ce à quoi il doit s'attacher, comme nous aimons, nous, ce qui est aimable sans nous et précède, pour les justifier, nos complaisances. L'amour de Dieu est créateur de ce qu'il doit aimer. L'amour de Dieu donne l'amabilité, avant de donner l'amour. 11 en donne le commencement, et il en donne le progrès, car le progrès n'est que la chose devenue mieux elle-même. Si donc l'amour de Dieu nous donne l'être et se constitue ainsi le fondement de sa valeur qui permettra les complaisances de l'amour, il donne aussi le plus être, le meilleur être, qui appellera le meilleur amour.
O amour divin, comment pourrai s-je me glorifier! De toi je tiens tout, et d'être, et d'être ton objet, et de pouvoir le devenir davantage. En me con-
templant, tu contemples ta Oéritéen l'un de ses cas; en me jugeant, tu pèses dans l'intègre balance une parcelle détachée de ton Être; en m'aimant, tu adresses encore à toi, par un détour, un hommage qui n'est dû qu'à toi seul, mais dans lequel tu me comprends, au nom de l'amoureuse unité qui fait de moi un humble toi-même. 11 reste que moi aussi je te glorifie en moi, et que j'y trouve mon honneur emprunté, ma force d'ascension et ma joie provisoire, ô mon Amour voilé, ô mon Mystère!
C'est dès l'éternité que Dieu aime ses créatures; car dès l'éternité il les porte en ses trésors d'être, en sa pensée, en sa puissance. Qu'elles naissent un jour, cela est nouveau pour elles, mais non pas nouveau pour Dieu. L'amour de Dieu n'est donc pas nouveau non plus, même en ce qui les concerne, bien que nouvellement elles en jouissent. « Je t'ai aimé d'un amour éternel^ » disait au nom de Jéhovah le prophète (jérémie, xxxi, 3).
Ces créatures qu'il aime toutes, toutes éternellement. Dieu les aime aussi de tout près et dans l'intime. L'amour divin n'est pas une régence lointaine. Comment serait-il lointain, puisqu'il est créateur?
La création se fait d'infiniment près. 11 n'en est pas comme des actions qui utilisent des intermédiaires, ni même comme des fabrications directes qui supposent une matière, ignorant dans son fond ce qu'elles pétrissent et ne pouvant qu'utiliser des propriétés partielles. La création part du rien, c'està-dire qu'elle donne tout. Elle est donc présente à tout. Si elle est œuvre d'amour, elle applique donc l'amour à la racine de l'être, et celui-ci sera aimé plus intimement qu'il ne pourra s'aimer lui-même; car je ne suis pas intime à moi autant que Celui qui fait que je sois moi.
Mais ces créatures aimées ainsi gratuitement, universellement, dans l'intime et éternellement, sontelles aimées également? Oui, sans doute, si l'on parle de l'amour divin pris en lui-même, dans son acte éternel et immuable, dans son acte égal à Dieu. En ce sens-là, Dieu nous aime tous infiniment; car Dieu ne fait rien que sous le mode de l'infini qui est celui de son être. Mais cet amour, qui est infini, ne se donne pas des objets infinis et ne leur communique pas des biens infinis. De même, cet amour, toujours égal pris en lui-même, ne se donne pas des objets égaux et ne leur communique pas des biens égaux. Dieu aime, en ce sens-là, inégalement, comme il aime partiellement. Ainsi le veut l'ordre;
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ainsi le veut ce meilleur bien communiqué par !« Créateur à son œuvre.
Le meilleur bien de la création, en effet, cen*est pas celui de tel être, quelque parfait qu'il soit, c'est celui de l'ensemble, sous les auspices de l'ordre, de l'harmonie, qui de la multiplicité émiettée fait l'unité riche. Dans une œuvre orchestrale, ce qui vaut le mieux, ce n'est pas tel accord, ce n'est pas telle mélodie, c'est le déploiement sonore, dont l'unité est la marque du génie plus encore que sa richesse. Tout n'est pas là au même plan; il y a des sacrifices; il y a des silences quelquefois pailletés de légers bruits, et l'unisson entraînant ou la polyphonie émouvante ont pour support les assises calmes d'un travail orchestral tout uni. Ainsi l'amour divin a-t-il traité son immense symphonie créatrice.
Dieu aime mieux s^r créature, en aimant moins — en ce sens qu'il lui donne moins — telle de ses créatures. Et celle-ci, moins aimée prise à part, doit se trouver aimée en toutes, aimée dans le tout dont elle est solidaire, comme le trait de flûte est aimé dans la symphonie sans qu'il s'en détache.
Tous pour chacun, chacun pour tous, cela est vrai de l'amour comme des services. « Que je jouisse de toi, frère, dans le Seigneur, » écrivait Paul à Philémon : chaque petit être peut pousser ce cri vers
les grands êtres objets de son admiration et de son envie vertueuse, vers l'infini des sphères et le plus grand infini des esprits. Tout cela est un avec lui, et l'averse des grâces que l'amour infini fait pleuvoir est réjouissante pour l'herbe comme pour l'immense prairie où elle pousse, enracinée à la Terre vivante, buvant la sève qui nourrit tout.
Que sera-ce si, par le Christ, Dieu a trouvé le moyen d'unir ses créatures en valeur non seulement entre elles, mais avec soi, leur cédant sa divinité incarnée, afin de pouvoir aimer, dans cette chair humiliée et douloureuse, tout l'infini qui est son propre objet!
O Dieu! vous avez aimé le monde jusqu'à lui donner votre Tils unique; mais surtout vous lui avez donné votre Fils unique afin de pouvoir l'aimer davantage, l'aimera fond, l'aimer en l'Un de vous Trois, ô Trois en Un, l'aimer infiniment et réaliser comme une identité d'amour qui permettra au Sauveur de dire : « Si quelqu'un m'aime, mon Père aussi l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous établirons en lui notre demeure. »
Au baptême du Jourdain, la voix qui se fit entendre disait: « T^oici mon Tils hien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances. » Cette parole, en son sens complet, exige l'incarnation; mais avec l'incarna-
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tion, elle nous ouvre, sur l'amour de Dieu, une vue large. Le Christ résume l'humanité pour l'amour, comme il la résume pour la douleur expiatrice et le salut; par lui, elle peut aimer; par lui, elle peut être aimée avec une plénitude qui ne laisse rien désirer à l'objet divin, qui place l'humanité elle-même au niveau des échanges ineffables que nous aurons à contempler dans la Trinité.
Et comme l'humanité traîne avec soi son univers conjoint : substance morte ou demi-vivante dont zUz est l'âme, c'est tout le créé qui par l'homme racheté se trouvera faire partie de la famille de Dieu, l'aimant par soi ou par procuration et recevant son amour comme le reçoit au dedans de Dieu même le Bien qui lui est identique.
O adorable élargissement de ce qui en soi n'était qu'un rien et en qui le Tout divin va reposer ses complaisances! Le néant s'est dilaté pour recevoir l'être; Dieu agrandit la coupe pour y verser la divine liqueur.
Amour, amour, quand tu nous tiens.
On peut bien dire : Adieu prudence!
Mais non! l'amour divin donne à l'amour humain des leçons de prudence autant que d'excès généreux. 11 aime infiniment par nature; il ne pouvait
aimer infiniment ce qui est un support trop fragile pour ce poids : il y ajoutera cet étai invincible, la croix, dont les bras divinement encastrés peuvent porter le monde. Mais c'est le ciel même, que la croix porte quand tu t'y appuies, douloureuse Cariatide, la tête chargée du coussinet d'épines, tous tes membres arc-boutés à ton bois sanglant. Avec ces forces complémentaires, l'humanité peut soutenir l'infini et le mêler à ses destinées; Dieu s'y repose; Dieu s'y complaît; Dieu s'y agite dans l'effort du travail. 11 faudra bien que nous voyions cet amour à l'œuvre ; mais tout d'abord il fallait le nommer. Nous l'avons nommé "Dieu : il faudra le nommer d'un plus propre nom, en nommant et en adorant, après l'amour qui est nature, en Dieu, l'amour qui est personne : le Saint-Esprit.