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CHAPITRE II L'AMOUR VIVANT

(( Dieu est amour » (1 Jean, iv, 16). Cette définition de Tapôtre, qui a renouvelé le monde moral en déplaçant son axe, qui a porté nos aspirations, par une imitation filiale, vers le Bien souverain qui est l'objet de Dieu même et, par un retour ému, vers Celui qui nous a aimés le premier, cette définition, dis-je, nous fait connaître en Dieu une nature. Par nature et substantiellement. Dieu est amour. Mais la doctrine catholique va plus loin; elle fait de l'amour, en Dieu, une personne : le Saint-Esprit, comme elle fait de la lumière spirituelle, en Dieu, une personne : le Verbe.

N'allons pas croire à je ne sais quel émanatisme

du genre de ceux que les gnostiques des premiers

âges proposèrent, tourment de la foi, au lieu d'en

être l'expression. Le Fils, l'Esprit ne sont pas des

émanations de Dieu : ils sont Dieu même. Encore l'amour chrétien. a

i8 L'AMOUR CHRÉTIEN.

moins seraient-ils, comme le dirent quelques-uns, des aspects de l'action de Dieu dans la création, ce qui les supprimerait en tant que personnes, j's sont Dieu, dis-je. Dieu dont la vie s'épanouit au dedans, non dans la direction de ses œuvres.

La Trinité, c'est l'affirmation, en Dieu, d'une richesse vitale qui ne se satisfait point dans l'unité sans distinction aucune, qui est souveraine unité pourtant, et qui trouve ce biais de s'épanouir comme en trois centres de jaillissement, en trois termes de relations intérieures qui écartent la solitude sans introduire nulle division, nulle multiplication corrélative.

Le Père, c'est Dieu fécond selon l'esprit; c'est sa fécondité; c'est Dieu même. Le Fils, c'est le fruit divin de cette fécondité : Verbe menta-I, Idée réelle. Axiome éternel, eût dit Taine, et — cela aussi, Taine l'avait soupçonné — c'est en Dieu un subsistant; c'est Dieu même. L'Esprit-Saint, c'est le fruit de la complaisance qui joint le Père et le Fils, l'I ntelligence et l'I dée, le Verbe et Celui qui le clame, le Verbe, expression de l'infini, infini lui aussi, impliquant Tattirance réciproque d'où jaillit l'amour. Et cette complaisance de Dieu pour Dieu est aussi identique à Dieu; elle est Dieu, parce qu'elle est essentielle et parfaite.

Si ma pensée me devenait intime et adéquate au point d'être identique à moi, et si ma complaisance en moi-même avait la même intimité et la même perfection, je deviendrais trinité, et je n'en serais que plus un, plus simplement, plus indivisément moi-même. Celui qui connaît porte en soi idéalement ce qu'il connaît; Celui qui aime poftC Zn soi affectivement, en impression, ce qu'il aime; si c'est moi-même que je connais et que j'aime, je suis donc en moi triplement : par mon être, par ma conception de moi-même, par mon amour. Seulement, une de ces trois choses est moi substantiellement; les autres ne sont que des accidents de ma substance. En Dieu, où rien n'est accidentel, où tout est Dieu, parce que tout est parfait, la pensée est subsistante, l'amour est subsistant, et ils sont Dieu sans cesser d'être pensée, amour, distincts de la source dont ils procèdent selon qu'ils en procèdent, identiques à elle selon toute la posivité d'un être commun.

O Dieu, qu'il est loin de moi de vouloir éclaircîr ton mystère en parlant ainsi î Je sais que je balbutie; mais tu parles, toi, et il suffit. Tu parles au dedans, et ton Verbe te dit : Me voici ! Tu parles au dehors, tu te révèles, et tes fils du temps doivent faire la même réponse : Me voici! je crois, j'adore et n'es-

ao

père la compréhension qu'en récompense d'une utilisation filiale. 11 me suffit de savoir que vous êtes Trois, ô Vous, et que parmi ces trois est l'Amour.

L'Amour vivant est appelé Esprit par allusion au souffle de vie, au soupir, à la respiration intérieure qui s'exhale. Car, nous le disions, l'amour de Dieu pour Dieu se répand sur toutes ses œuvres, et alors, par sa puissance, l'Esprit divin exhalé devient impulsion active, influence fécondante comme l'air qui circule, force purifiante et entraînante comme la tempête. On l'appelle Esprit-Saint parce qu'il est l'Amour parfait, à savoir pur de tout mélange (aYioç), à savoir ferme et immuable (sandus). Ses symboles sont la colombe, signe de la fécondité et des attentions de l'amour; la nuée lumineuse, voile de mystère et d'inspiration; les langues de feu : ardeur, conquête; lèvent : impulsion, entraînement, pouvoir. Et quand on le voit ainsi communiqué, agissant, incorporé pour ainsi dire à la création que Dieu aime, pour que, elle aussi, devienne esprit et devienne sainte, on appelle le Saint-Esprit le Don. Don par excellence, don substantiel, l'Esprit divin précède tout autre don et les contient tous en les

L'AMOUR VIVANT. ai

unifiant; car ils sont amour, et c'est Lui qui est l'Amour.

Tout ce que Dieu fait, c'est par amour qu'il le fait, amour réglé par sa sagesse. Toute œuvre de Dieu dans le monde est donc une œuvre de son Esprit communiqué par le Verbe, une (r mission » de son amour vivant, qu'il nous envoie en union avec le Fils, sagesse vivante.

N'allons pas ici encore nous tromper, en prenant à la lettre des expressions nécessairement métaphoriques. Pas plus que la « procession » intérieure des divines personnes n'est une émanation d'êtres nouveaux, pas plus leur mission temporelle n'est un voyage. Dieu ne voyage pas. Dieu n'est point dans l'espace. L'Esprit qui est envoyé était déjà là où il est envoyé. Là où il ne serait point, il n'y aurait rien, puisqu'il est créateur. La première mission de l'Esprit est figurée dans la Genèse par ce vent violent ou Esprit de Dieu qui planait sur les eaux. Mais si l'Esprit créateur était déjà là où il vient, communiqué de nouveau il y sera d'une nouvelle manière; il y recevra une nouvelle mission; sa créature l'utilisera pour croître, s'épanouir, se garder, aboutir selon les formes exigées par le premier établissement de sa nature.

Quand il s'agit de la créature raisonnable, le don

de l'Esprit peut devenir un don au sens complet, parce qu'il est accepté. Son effet est la grâce, qui nous fait coparticipants de cette vie à trois qu'est la Trinité, en vue d'intimités éternelles. Mais dans la grâce, qui surélève tout en nous, ce qui lui est le plus propre, c'est ce qui le définit lui-même : l'amour. Et ce n'est pas là réduire son lot, puisque, nous l'avons dit, l'amour est le commencement et la fin de tout.

L'amour donc, l'amour qui tend à Dieu et s*y complaît comme Dieu se complaît en soi ; l'amour qui voit en Dieu ce qui s'y trouve en effet, à savoir tout, et qui l'aime, aimant pour sa beauté et son utilité ce qui est seulement chose, aimant fraternellement les personnes qui communiquent avec lui en une même nature et en une même destinée : tel est l'effet de l' Esprit-Saint. La langue chrétienne inclut le tout dans ce mot si large et si haut pour qui sait comprendre : la charité.

Et comme la charité est une intention universelle; comme elle est un parti pris d*orienterla vie, toute la vie vers Dieu, ensemble, l'habitation de l'Esprit en nous s'épanouira selon toutes les vertus, dans tous les replis de notre être, dans toutes les directions de notre activité. Ce qu'on appelle vertus, c'est l'amour de Dieu et des hommes cherchant ses

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chemins, se défendant contre les ennemis de sa marche, constituant ses moyens et, pour cela, redressant ou actionnant tout en nous. L'Esprit d'amour y trouve donc son oeuvre.

Mais comme l'activité des vertus laisse place — le paganisme même le pensa — à une activité plus immédiate du divin, à une sorte de génie religieux c[ui procède par inspiration, qui passe par-dessus nos délibérations et n'a besoin, en nous, que d'une passivité vertueuse, on attribue aussi au Saint- Esprit les donSf qui portent son nom deux fois, puisqu'il est, lui, le Don suprême, et qu'on appelle ces dons de l'âme des esprits.

Esprit d'intelligence, pour percevoir les hautes vérités comme par une intuition sans recherche; esprit de conseil, pour les appliquer à la pratique; esprit de sagesse, pour bien juger de ces mêmes vérités une fois conçues, une fois exprimées par soi ou par d'autres; esprit de science, pour juger de leurs applications; esprit de piété ^ pour organiser nos rapports, qui sont, au fond, chose familiale, et qui se relient en Dieu Père; esprit de force ^ pour résister aux périls du bien; esprit de crainte, pour éviter avec prudence les pièges du mal : c'est le septénaire sacré, que d'anciens artistes représentaient par la colombe sept fois répétée, en cercle (forme parfaite), le

Christ trônant au centre, la Sagesse sur son cœur, et rayonnant à partir d'elle.

Cette habitation multiple en ses ressources et en ses effets constitue l'être humain en la dignité de temple. « JVe savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous? » (1 Cor., 111, i6). Mais saint Paul n'oubliait pas que notre être est dpuble, et craignant que le Dieu-Esprit ne parût habiter que notre esprit, alors que la chair a besoin des mêmes secours pour aboutir aux mêmes destinées, il disait encore : « TVe savez-vous pas que vos membres mêmes sont le temple du Saint- "Esprit? » (1 Cor., vi, 19).

La mission de l' Esprit-Saint devient spéciale et renouvelle, si je puis dire, son mandat, quand le bien progresse en nous et surtout s'il progresse comme par bonds. Les variations lentes, comme disent les savants, prouvent l'Esprit créateur et sanctificateur; mais les variations brusques le manifestent davantage. Une conversion, une entreprise héroïque, une décision extrême, comme la marche au martyre, cela prouve que, selon le mot de l'Apôtre, « ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les choses futures,,, ne pourront nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ », et que « les grandes eaux mêmes

ne peuvent pas éteindre l'amour » (Cant., vin, 7).

Un effet intérieur qui éclate en manifestations visibles, tel un miracle, est aussi le résultat d'une mission spéciale de l'Esprit.

Enfin, la mission de l'Esprit divin n'est pas seulement individuelle, elle est collective.

L'Esprit-Saint est l'âme de notre âme, disait saint Augustin; mais comme saint Paul, en parlant de l'âme, n'avait pas oublié le corps : ainsi saint Augustin, en parlant de l'individu, n'oublie pas le groupe. Religieusement, nous sommes ensemble, constitués en Eglise, et comme l'association crée un être nouveau qui a son unité propre et ses fonctions propres, bien que ses finalités se distribuent, l'Eglise a besoin, elle aussi, elle d'abord, que l'Esprit divin y habite. C'est parce qu'il y habitera, qu'il pourra, normalement, habiter en nous, puisque l'Eglise nous crée au spirituel, telle une mère. Aussi saint Augustin nous dit-il que si le Christ est la tète de l'Eglise, c'est l' Esprit-Saint qui en est l'âme, c'est-à-dire Je lien vital. Ce que fait l'âme dans le corps, c'est de garder à l'unité des éléments disparates, de les organiser en hiérarchie. Ce que fera notre âme divine, dans le corps social appelé Eglise, c'est d'y créer aussi l'unité, par le ciment de l'amour, et de mettre en hiérarchie tous ses membres.

Cette dernière condition n'est pas comprise de tous. Quand on dit que l'Evangile est une loi d'amour; que c'est la marque du Nouveau Testament, et que là est le précepte du Maître, beaucoup l'entendent d'une impulsion purement sentimentale. Allais c'est une illusion. L'amour qui crée l'Eglise est semblable à celui des membres l'un pour l'autre, dans la fable et dans les Epîtres ; semblable à celui dont parlait Empédocle, qui assemble des éléments pour des créations mondiales. Pure semence d'anarchie chez Tolstoï et aussi au tréfonds des doctrines protestantes, l'amour, dans l'idée catholique, est un amour organisateur, un amour qui crée l'ordre et qui, par Tordre, réalise les fins de l'amour qui sont : le bien pour tous et, par le bien, le bonheur.

h' unité du corps mystique, comme s'expriment nos théologiens, est à l'image de l'unité du corps social, qui est à l'image de l'unité du vivant. Tout se tient, et l'anthropologie religieuse, l'anthropologie sociale et l'anthropologie individuelle se répondent, ajoutant à ce qu'elles ont de commun ce qui est propre à chacune, sans que l'espèce fasse tort au genre, sans que telle vie contredise les lois générales delà vie.

Ajoutons que, l'Eglise étant universelle dans le

temps aussi bien que dans l'espace, l'amour qui relie entre eux, organiquement, les hommes religieux de chaque génération relie aussi les générations religieuses. L'Esprit d'amour souffle à travers les temps comme il soufflait sur le chaos primitif pour l'organiser, et eux aussi, les temps, il les organise. 11 entraîne au progrès ce qui sans lui serait stagnant. 11 plane, il palpite, il rayonne, âme lumineuse et ardente de l'histoire comme il l'est de chaque groupe contemporain et de chaque être.

C'est lui qui provoquait les désirs humains sous Ja forme de cette recherche du Dieu inconnu dont saint Paul portait témoignage à l'Aréopage. C'est lui qui insufflait cet esprit prophétique qui ne cherchait plus seulement, qui trouvait et qui pressentait, qui donnait et qui promettait, faisant le lien entre la recherche et Celui qui devait venir. C'est lui qui a réalisé dans l'humanité du Sauveur cette plénitude J'ûù nous avons tous reçu, disait Jean, grâce pour grâce. C'est lui qui a éclaté, dans l'Eglise naissante, en manifestations intérieures et extérieures destinées à témoigner Dieu et à rassembler ainsi, par l'attirance de son action et de ses promesses, le troupeau dispersé de ses enfants. C'est lui qui a travaillé et qui travaille, tout le long des âges chrétiens, au développement laborieux et coupé d'arrêts ap-

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parents de ce germe évangélique dont la percée est si lente, parce que la terre est dure, dont les aiguilles vertes se montrent, se fanent, repoussent et lancent la tige pourtant, parce que l'histoire, au temporel et au spirituel, en doit vivre.

Effort matériel, génie de la science, inspiration des arts, esprit de rénovation politique, génie intime des héros de la vertu, sainteté qui fait dépasser l'homme après avoir achevé l'homme : c'est toute la civilisation, dans tous les sens, qui est proposée comme fruit à l'Esprit d'amour; car tout entière, pourvu que la hiérarchie des biens y soit sauve et que le Bien suprême y domine, elle fait partie des fins créatrices préconçues par amour, et profite donc aussi des poussées, des exhaussements qui sont la part de Dieu dans l'œuvre à deux qu'il a entreprise sur terre.

La civilisation chrétienne, c'est un amour divin qui travaille, voulant faire du bonheur par de l'organisation matérielle et morale, par du savoir, de l'expérience, de la vertu, par tout ce qui soulève le genre humain comme une masse où un levain fermente.

Levain de l'amour, qui te complètes par le feu, pour transformer et fixer en bonté la pâte ingrate de notre humanité pécheresse, que tu as encore à

faire, dans le monde et dans nous tous! Puisses-tu, dans le genre humain toujours inconscient, faire se lever de nouveaux prophètes! Puisses-tu, dans notre Eglise perpétuellement en marche, fournir les conditions de la marche, éclairer l'autorité, assurer Tobéissance, susciter les initiatives, affermir les progrès! Puisses-tu, dans chacun de nos coeurs, procurer le commencement par la conversion, le progrès par les vertus agissantes, la fin par la persévérance! Puisses-tu, lors des aboutissements où chacun aura sa place, nous montrer la consommation de tes élus en myriades de myriades pour qu'ils t'honorent par le nombre, en sublimité de valeur pour qu'ils t'honorent par la qualité, en plénitude de joTe, ensemble, pour qu'ils t'honorent par le bonheur! Car le bonheur est pour l'amour la louange suprême, étant le témoignage que le bien objet de l'aniour se rend au dedans de nous, disant par ses bondissements, comme dans l'Apocalypse : ^^/ne/z/ Amen! C'est bien! C'est bienl

Nos théologiens, cherchant partout des traces de Dieu dans sa création, ont coutume de distinguer, dans ce qu'ils en découvrent, ce qui a caractère d'image et ce qui représente un vestige. L'image, c'est ce qui reproduit des traits; le vestige, c'est le témoin d'un passage. Si Dieu agit et qu'on le reconnaisse plus ou moins à son action, c'est un vestige; s'il imprime sa resssemblance sur un fils de l'Esprit, c'est une image.

A cet égard, on ne peut espérer découvrir dans

la nature ce qu'on a découvert dans l'homme; la

nature ne fait point image; mais nous devons y

trouver des vestiges et reconnaître que les pas du

divin Marcheur y sont imprimés partout- A ceux

qui en doutent, la Genèse donne une haute leçon,

quand elle fait dire au Créateur, comme conclusion l'aa\our chrétien. 3

H L'AMOUR CHRÉTJEN.

de chaque période formatrice : « C'est bien! » le bien étant précisément le reflet du divin visage et la trace du passage de l'amour.

Les poètes chrétiens n'ont pas manqué de consentir à ce verdict. A la suite de leurs émules inspirés, ils ont fait de leur lyrisme une perpétuelle transposition des valeurs naturelles en des attributs divins; quand l'amour s'est trouvé sur leur route, ils n'ont pu négliger de montrer Dieu penché, pour s'y mirer, sur cette flaque d'eau luisante et rafraîchissante.

Les saints, ces poètes de l'action, quand ils n'ont pas été par surcroît les poètes du verbe, ont vécu de ce sentiment avec une intensité qui explique leurs clans et aussi, quelquefois, leurs naïvetés adorables.

(( Loué soit Dieu, mon Seigneur j par toutes les créatures, et spécialement par mon frère le soleil, qui nous dispense la lumière et le jour. Il est beau et rayonnant d'une vive splendeur. "Et il rend témoignage de vous, ô mon Dieu » : ainsi chante un François d'Assise. Ce témoignage d'une lumière vivifiante, d'une lumière qui est amour, nos mystiques le retrouvent même dans le caillou obscur, dans la bète, dans l'être morne sur lequel l'homme projette son âme. Ils se disent que les choses ont une âme aussi, une âme

divine, et l'anthropomorphisme charmant qui leur fait traiter cette âme comme une sœur est une philosophie authentique, en même temps qu'une poésie où la vie humaine associée à la vie universelle s'organise en une suite de strophes.

Assurément, nous ne pouvons prendre à la lettre tout ce que le lyrisme conceptuel ou sentimental accumule ici de métaphores; mais une doctrine précise y est latente. Reste à savoir laquelle. Qu'y at-il, vraiment, dans la nature, à titre de vestiges du Dieu amour? — Une foule proclame qu'il n'y en a point, et sourit, ou s'indigne, quand on prétend trouver ces traces. Heraclite s'assombrissait, après avoir dit sentencieusement : C'est le combat qui est le père de toutes choses. Nous reconnaissons chez ce Grec notre luHe pour la vie, et, comme application à la vie humaine des leçons de la nature, nous voyons poindre au loin l'aphorisme de Nietzsche : « Efforçons-nous divinement les uns contre les autres ».

Mais ces spéculations, qui se croient très profondes, ne le sont pas assez. L'opposition universelle est une des lois du monde; mais ce n'est pas la première, ni à plus forte raison Tunique. Empédocle, le poète philosophe d'Agrigente, le reconnaissait déjà partiellement quand il partageait — équi-

tablement, pensait-il — l'empire du monde entre l'amour et la haine. Son tort était d'admettre ces deux forces ex-xquo. Un peu plus tard, Platon lui eût appris que ce dualisme est fautif. L'unité règne.

Notre Newton a montré, à propos d'un des rouages tout premiers de la grande machine, que le vieux Sicilien se trompait. L'attraction, cet amour des éléments inférieurs, est un phénomène primitif ; la répulsion est un phénomène dérivé. Les combinaisons, fondées sur des convenances réciproques et des attirances, sont primitives; les destructions sont des phénomènes dérivés. Un composé se dissout parce que ses éléments ou tels d'entre eux ont plus d'affinité avec un corps voisin qu'ils n'ont de satisfaction dans la combinaison actuelle; ce sont des divorcés par amour.

Et ce qui est vrai pour chaque cas élémentaire est vrai pour les ensembles. Voit-on jamais que la nature prépare la destruction de ses œuvres? La nature ne détruit rien : elle bâtit; tous ses agents sont des constructeurs auxquels elle délégua sa puissance d'idéal sous la forme de ce que Claude Bernard appelle Vidée directrice , et aussi sa puissance d'amour, par les tendances qui font de cette idée active une recherche.

L'AMOUR DANS LA NATURE. l-j

Tout s'efforce vers des réalisations qui révèlent Je caractère du bien, qui sont donc objet d'amour, puisqu'il est convenu d'appeler ainsi, à ce niveau, l'adaptation unitive d'êtres ou d'éléments d'êtres attirés par une réciproque convenance.

S'il arrive si souvent que la nature constructive voie ses échafaudages s'écrouler; si les mondes meurent; si les évolutions rétrogradent; si le soleil, qui est fait pour féconder, brûle, et si l'eau, faite pour rafraîchir, inonde; si tout semble hésiter entre la vie et la mort, entre le bien et le mal, c'est que la raison immanente qui préside au travail, qui dirige les tendances n'est qu'une raison partielle, aux manifestations dispersées. 11 n'y a pas de lien ferme pour la gerbe totale. Dieu a permis, pour des raisons tirées de ses fins supérieures, le règne relatif du hasard, c'est-à-dire de rencontres irrationnelles, dans un monde qui est raison : rencontres qui ne font plus addition ou multiplication, ainsi que dans chaque série ordonnée; mais soustraction, déperdition, bataille, apparent produit de la haine, en réalité résultat d'une anarchie relative de l'amour.

Reste qu'au fond l'amour travaille et, quand il est vaincu, recommence. 11 est la seule puissance déchaînée dans la création. Tout être actif s'en recommande. « Pour l'amour du meilleur, a ditlepseudo-

Aréopagite, toutes choses agissent, quoi que ce soit qu elles agissent » {Les J^oms divins, IV).

Montons d'un degré. Voici la vie. Nous y trouverons l'amour au sens propre, du moins l'amour qui est une passion, car de l'amour volonté, il n'y a pas trace dans la nature.

Ici nous rencontrons Darwin, et Darwin expliquera que ce qui fait progresser les espèces, ce qui développe la vie, à partir du fond des mers où elle paraît avoir pris naissance jusqu'à sa haute manifestation dans l'homme, c'est le combat. Oui, le combat éliminateur des faibles, extincteur des combinaisons sans avenir parce qu'elles sont mal venues et mal adaptées. Tout est combat, tout est conflit, tout est carnage. L'organisme détruit l'aliment; le gros poisson mange le petit ; le fort mange le faible. C'est avec cela que se construit l'animalité, comme Heraclite disait qu'avec cela se construite monde. Les vivants s'entre-tuent, s'entre-chassent, s'entredévorent. 11 en meurt afin que d'autres vivent; il en meurt afin que d'autres s'amusent, s'ébattent, se reproduisent, progressent. Un vestige de l'amour divin, cherchez-le donc, ô théologiens philosophes. Eh bien oui, nous le cherchons.

Dieu me garde de contester au génie ses trou-

vailles, même hypothétiques. Je laisse à de plus savants ou à de plus hardis de décider qui a raison, en matière positive, de Darwin ou de ses contradicteurs aujourd'hui nombreux. Mais je dis que Darwin a oublié une chose fondamentale : c'est que le travail qu'il décrit en suppose un autre. Éliminer les mal venus, soit; mais quel pouvoir les a fait venir? Et les bien venus, quelle poussée les amène à l'être?

La sélection naturelle vient trop tard pour expliquer tout; elle n'est qu'une porte de sortie; je demande l'entrée. Avant le combat, avant la chute en faveur du meUîeur, il y a le meilleur, il y a le moins bon; avant le meilleur et le moins bon, il y a le germe. Et à coup sûr, en remontant plus haut, on pourra raisonner pour le germe comme pour le vivant : invoquer des conflits antérieurs qui fournissent aux conflits présents leur matière. Mais reculer n'est pas résoudre. On ne peut toujours parler de survivants sans que s'expliquent \zs vivants, ni faire de la vie uniquement avec de la mort.

Ici ou là, et dût-on dépasser en arrière la vie, rencontrant la matière source prétendue des premiers germes, dans tous les cas, il faudra invoquer Vidée directrice f l'efi^ort créateur qui précède le triage de la séleciion, la recherche du bien dont on veut

faire Je mieux, l'adaptation unitive, l'adhérence d'éléments sympathiques et connaturels, en un mot l'amour.

Et cet amour, en revenant, on le retrouvera tout le long de l'échelle vitale. Toute émotion est fondée sur l'amour, fût-ce la haine, vu qu'il n'y a lieu de haïr que ce qui prive d'un bien aime — et à plus forte raison le désir, qui est un amour en quête, la crainte, qui est un amour menacé d'un péril, la tristesse, amour que la menace a frappé, la colère, amour qui se venge, l'audace, amour dressé contre l'obstacle, l'espérance, amour qui attend et, pour finir, la jouissance, qui est un amour satisfait.

L'organisme détruit l'aliment, disait-on; mais ce n'est point pour détruire : c'est pour vivre et faire vivre. Ce n'est point non plus pour tuer que le lion tue; dans sa griffe abaissée, je ne vois qu'une force avide, accapareuse et jalousement aimante; dans son rugissement, il y a tout le creux de son large corps affamé, tout le creux de son antre, avec la lionne couchée et les petits qui attendent : vaste creux de la caverne féconde orientée vers l'avenir et que le génie de l'espèce habite. C'est lui, ce génie qui ne hait point, mais qui veut, veut, veut, et pour cela brise l'obstacle, c'est lui qui représente déjà l'amour créateur sous deux formes, l'une spéci-

fîque et l'autre individuelle : le désir et la faim.

La faim, c'est déjà un amour déguisé, puisque c'est l'instinct de conservation qui travaille. Conserve-t-on si âprement, lorsque l'on n*aime point? Le désir, c'est un amour plus large, qui déborde l'individu, qui s'étend à l'espèce, se sacrifie au besoin pour elle, court à l'aveugle, mais court avec une vélocité d'autant plus grande vers cette plus haute vie dont le plaisir n'est que l'appât. Une volonté inconsciente, mais redoutable et sacrée n'entraîne-t-elle pas chaque vivant loin de son cas? Ne fait-elle pas de son élan une force de propulsion qui oublie pour finir l'être d'où elle émane: tel le boulet qui part, arraché à son âme hurlante?

Dans le détail de la vie animale, la sympathie, la coopération, à l'intérieur de l'espèce tout au moins, font équilibre aux instincts égoïstes et en contiennent les écarts. De là, ces traits de dévouement touchants que tant de jolis récits nous rapportent; de là ces fourmis qui s'épuisent de travaux, qui acceptent, en faveur de la colonie, la journée de seize heures, qui vont jusqu'à se noyer volontairement pour faire de leurs corps un pont qui sauvera leurs compagnes-

Les animaux ont inventé avant nous l'assistance dans le travail, les secours aux blessés, les mutua-

lit£s, les voyages économiques, jusqu'aux infirmeries, j'allais dire jusqu'aux orphelinats, car il est de fait que les familles de singes adoptent des orphelins et les traitent avec tendresse.

Ohl sans doute, tout cela ne va pas très loin, et à cette médaille il y a le revers. Si le fort mange le faible, si le désir veut souvent la mort, il y a là de quoi émouvoir la sensibilité et inquiéter la raison; c'est un mystère dont je n'ai garde de troubler la sublime horreur; mais je ne fais point un paradoxe en disant : C'est au fond un mystère d'amour.

Eh quoi î l'amour voudrait ces hécatombes? Non ; mais il doit les permettre en raison de vouloirs supérieurs où l'esprit est le but, la matière douloureuse la servante. Et ces vouloirs divins s'exécutent au moyen d'élans qui ne peuvent éviter Taiguillon de la souffrance ni les pièges de la mort, mais qui vont, eux, vers la vie, vers la meilleure vie, et qui par là figurent, qui par là prouvent, en passant par l'idée de providence, cette vie intérieure de Dieu où l'amour suprême a pour objet le suprême Bien.

Disons que la vie universelle nous présente un double mystère : l'un, douloureux et troublant, le mystère du mal ; l'autre, glorieux et évocateur, où le premier s'absorbe, à savoir le mystère de cette

recherche jamais lassée, dont les visions de Darwin ont précisément élargi les perspectives. Effort inépuisable, qui accumule les créations et se sent assez puissant pour ne rien craindre des chutes; qui laisse périr individus, espèces, parce qu'il a dans ses réserves des ressources de vie à foison, et qui à travers tout ce chaos prépare les destinées incommensurables et les fêtes éternelles de T esprit.

Toute la création aime, et comme cette poussée d'amour est une participation de Dieu, toute la création prouve que Dieu aime. Toute la création tend au Bien divin; elle l'aime inconsciemment : toute la création prouvé donc que Dieu aime Dieu, et que l'Esprit d'amour est comme son âme. Souffle sacré qui, répandu, entraîne les mondes et les anime au dedans, comme leur âme également, mais cette fois transcendante, séparée par sa perfection et d'autant plus intime; souffle tourbillonnant qui, parti de Dieu Père par le Verbe, y revient par lui, entraînant tout le créé pour le mêler aux échanges de la Trinité.

Enfin, toute la création tend au bien divin à travers le bien des créatures raisonnables, à travers la personne fin en soi, dirait Kant; toute la création prouve donc par ce détour encore que Dieu aime et qu'il s'aime, qu'il est Esprit d'amour subsistant, ex-

tasié en soi et en tout ce qu'il produit dans la mesure des valeurs qu'il y étage, puisque les créatures raisonnables sont aussi aimées, avec leur annexe, le monde, comme représentants du Bien divin, et que c'est ce Bien qui est aimé premièrement en elles.

Dieu au commencement, Dieu à la fin, il faudra bien toujours en revenir là. Ainsi le veut l'ordre; ainsi le veut le droit éternel. Mais, nous le disions, ' cet amour de Dieu pour Dieu n'est pas un égoïsme. Si Dieu n'aimait pas Dieu, il ne le répandrait pas; s'il ne le répandait pas, où serions-nous, gouttes de cet océan, rayons émanés de cet astre d'où s'échappent, par trop-plein de lumière, toutes les clartés de la vie?

O Dieu, si le monde évolue, si les sphères tournent, si les plantes poussent, si la vie coule au fond des mers, si les animaux paissent ou s'élancent vers la proie, si les airs frétillent d'ailes, si tout s'émeut et accourt quand vous dites à la vie universelle : Va ! c'est pour le règne de vos fins d'amour à l'égard de tous ceux qui en peuvent recevoir la richesse.

Si à leur tour ceux-ci pensent, s'ils aiment, s'ils agissent sous la lumière de la raison et la poussée de leurs amours, s'ils s'épanouissent en œuvres et se survivent, et se multiplient, et se remettent à flamber de toutes les flammes de la vie, tout cela, c'est

pour que votre règne arrive, que votre nom soit sanctifié, c'est-à-dire que votre Bien triomphe et que, ne pouvant s'exalter au dedans, il éclate au dehors en bonté qui se donne.

Nous n'allons pas nous laisser troubler par ce que nous ne savons pas; les aboutissements suprêmes nous échappent; mais le travail qui se fait révèle pourtant sa loi fondamentale, sa ligne d'élan, sa direction, et cela nous parle de vous comme nous aimons qu'on nous en parle.

En dépit de l'apparence, le secret de la vie universelle, c'est l'amour.

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