LE BOUQUET DE FLEURS D'ORANGER
Ce jour-là, mon ami Henty de Roseray s'ennuvail d'avoir le cœur oisif depuis une grande semaine.
On était aux belles matinées d'avril; on rencontrait à chaque pas un rayon de soleil, une belle femme et un bouquet de violettes. Vous savez ce bien-aimé soleil d*avril qui, après avoir fait longtemps mauvais visage aux Parisiens, redevient tout d'un coup, comme par caprice, si souriant et si doux; cette femme, plus charmante encore que belle, qui a mis de côté la fourrure et les robes d'hiver, qui a retrouvé sa jeunesse et sa grâce avec la robe du printemps ; ce bouquet de vio-
lettes, enfin, si bien planté au corsage, qu*on le voudrait cueillir d'une main religieuse, si ce n'est d'une lèvre profane.
Henry demeurait quai Voltaire ; ses fenêtres regardaient la Seine. A sonTéveil, un rayon de soleil, traversant ses rideaux, vint trembler sur les bruyères roses de sa jardinière. Ce gracieux tableau ranima ses souvenirs amoureux; après les souvenirs, les espérances traversèrent son imagination comme une troupe folâtre de belles filles qui vont à la fête voisine. Il se leva en chantant un air de la Nortna. 11 ouvrit une fenêtre et vit passer des femmes en écharpe qui ne pensaient pas à lui ; mais, s'imaginant voir l'image vivante de ses rêveries, il descendit bientôt, résolu de ne rentrer au logis qu^avec quelque chose dans le cœur.
Il était près de onze heures du matin. Où aller? À coup sûr le hasard est un lutin malveillant qui conduira les belles femmes au nord si vous allez au midi. Henry suivit le quai tout simplement, non pas du côté de TAcadémie, où il n'y a que des livres, mais de Fautre côté, vers le poi^ Royal, où il passe toujours une jolie femme. Henry, comme vous voyez, était un homme d'esprit qui cherchait la science à la façon de notre première mère. Les sots auront beau dire, les plus ignorants sont ceux qui lisent le plus, car ceux-là n'ont pas le temps d'aimer : il y a plus à apprendre dans le cœur d'une femme que dans mille volumes. Maudit soit Gutenberg I le bal de l'Opéra est la seule bibliothèque à mon gré.
Outre que mon héros était un homme d'esprit.
c'était un homme à la mode. Cela vous semble fabuleux ;' car que deviendraient les sots s'ih laissaient aui hommeswd'esprit le privilège de la mode ? Il faut bien dire que Henry de Roseray n'était pas à la mode pour son esprit, mais un peu pour sa figure, passablement pour ses habits, beaucoup pour sa grâce à valser et à monter à cheval. En y regardant de plus près, on lai découvrait d'autres qualités encore : le pied du cavarier, le regard noble, la lèvre efféminée, la main fine et blanche à tel point qu'il ne mettait de gants que pour le soleil. Il n'était pas du club jockey, mais, en revanche, il n'était pas auditeur au conseil d'État. Il avait failli être avocat, circonstance aggravante ! mais pour passer son examen il m'a demandé gravement où était l'École de droit. 11 se laissait vivre avec insouciance, grâce à vingt mille livres de dettes que son père payait tous les ans sans rien dire, en vrai philosophe : cepen dant son père était député.
Ce matin-là, le père et le fils suivirent le même chemin; mais le fils n'eut garde d'aller à la Chambre.
— Où vas-tu? lui demanda le père à l'angle du pont Royal .
— Je ne sais pas, répondit-il.
— Hélas I dit sentencieusement le député, où allonsnous? Car Tabime des révolutions est encore béant.
Vous devinez qui du père ou du fils perdit sa journée ? Ce fut le député.
Au bout du pont Royal, Henry s'arrêta tout émerveillé devant une jolie fille, pimpante et fraîche, qui venait d'acheter un bouquet de violettes. Par malheur
pour elle, elle n*en était plus à son premier bouquet.
— D'où vient-elle? où va-l-elle? qui est-elle? se demanda Henry. — Qu'importe? reprit-il, elle est jolie, elle est svelte, elle est blanche ; si elle entre aux Tuileries, je vais me promener avec elle.
Elle entra aux Tuileries ; ce n'était pas là son chemin ; mais comment ne pas entrer dans le jardin, quand il y a si gai soleil et quand on respire un bouquet de violettes? Une fois entrée, elle regarda vers Vhorloge pour voir. . . pour voir si Henry la suivait tou jours. II la suivait lentement, en homme qui ne sait pas encore quel parti prendre, ou peut-être en homme qui craint une rencontre inopportune.
— Déjà onze heures ! dit la jolie fille au bouquet de violettes.
Et elle ralentit son pas pour laisser plus de loisir à Henry; elle venait, je crois, de la rue des Saints-Pères, elle allait dans la rue Yivienne.
— J'aurais bien fait, reprit-elle, de passer le pont des Saints-Pères.
Pourquoi n'avait-elle pas, en effet, pris le chemin le plus court ? Parce que, en passant par le pont Royal , elle avait eu pour le même prix son joli bouquet de violettes.
Il y avait beaucoup de monde aux Tuileries, non pas encore les promeneurs, mais les allants et venants. L'amour aime le silence et la solitude, comme disent les poètes; notre jolie lille, curieuse sur ce chapitre, fit tout d'un coup un zigzag gracieux et s'avança indolemment sous les marronniers déserts. Alors Henry la
suivit d'un peu plus près. Enfin il Taborda sous le septième marronnier, n** 8,313, un chiffre amoureux.
— Je vous sais gré, madame, d'être venue sous ces arbres, car j'ai passablement de belles choses à vous dire.
Elle fit semblant de ne pas entendre.
— En premier lieu, je vous dirai que vous êtes jolie : j'en suis bien aise pour vous comme pour moi. Qu'en dites-vous?
— Je suis sourde et muette, répondit en souriant la jeune fille.
Elle marcha un peu plus vite.
— Si je vous parle ainsi, reprit notre héros, ce n'est pas, comme dirait un niais, parce que je crois vous avoir vue quelque part, c'est parce que je ne vous ai jamais vue. Je suis pour l'amour impromptu ; l'amour qui n'est pas une surprise est une phrase de M. delà Palice. Vous avez trop d'esprit pour ne pas penser comme moi et avec moi, n'est-ce pas?
Un silence assez fatal suivit ces paroles.
— Vous avez bien torl, en vérité, de ne pas me répondre; il me semble que vous n'êtes pas de celles qui cachent leurs dents.
La fauvette, à ces mots, ne se sent pas de joie.
Donc la jolie fille, jusque-là sur la défensive, perdit beaucoup de terrain pour montrer ses dents blanches. Elle parla peu cependant, mais assez pour .avertir Henry qu'elle passait souvent vers onze heures dans le jardin des Tuileries. C'était un rendez-vous pour le
lendemain. Henry ne Toulait pas attendre si longtemps; mais tout d'un coup elle lui échappa, comme un oiseau, dans un groupe de promeneurs, en murmurant :
-^ Attendez-moi sous Vorme.
— A demain donc î dit-il.
Après une petite promenade sous les arbres, il alla s'asseoir deyant le café et demanda je ne sais quoi avec un journal. Il voulut lire un article sur la question d'Orient; mais le moyen de s'occuper de lord Palmerston, quand il fait un si beau soleil I Le moyen de lire un premier-Paris, quand on a encore devant les yeux l'image souriante d'une jeune fille qui prend le pont Royal pour avoir un bouquet de violettes I
A côté de Henry vinrent bientôt s'asseoir un capitaine d'artillerie, une vieille dame, une jeune fille, une femme de chambre et un chien anglais. Le capitaine avait Tair, de prime abord, d'un homme insouciant et frivole ; un mauvais physionomiste eût découvert qu'avant tout ce capitaine aimait ses moustaches. Mais, en regardant- de plus près, on eût deviné qu'il avait au fond du C(£XkV quelque ardente pensée d'amour ou d'ambition.
La vieille dame était sa mère. Quoique d'origine anglaise, elle rappelait assez bien ces pauvres vieilles marquises du règne de Louis XVI, qui sont arrivées jusqu'à nous toutes pâlies et toutes brisées par les révolutions. Elle avait encore, sur ses lèvres mille fois fanées, je ne sais quel sourire plus gracieux que tendre, ce sourire qui vous arrête çà et là tout rêveur, quand vous regar-
dez sur les quais un vieux pastel de La Tour, ou une vieille toile de Fragonard.
La jeune fille était sa nièce. Il y avait six mois à peine que miss Jenny Murray habitait Paris. Née à Londres, elle n'avait quitté celte ville qu'à la mort de sa mère, veuve depuis longtemps. Jenny aurait pu se marier à Londres, mais il lui était venu là-bas je ne sais quel écho trompeur du monde parisien ; eUe avait dans Tesprit je ne sais quoi de romanesque, je ne sais quelle petite fleur bleue qui ne pouvait s'épanouir sur les bords embrumés de la Tamise ; elle était venue avec quelque vingt-cinq mille livres de revenu demander un peu de soleil et un peu d'amour à la France. Mais, par malheur, il n'y avait que bien peu de soleil dans le vieil et triste hôtel de sa tante. Pour Tamour, il s'en était depuis longtemps exilé. Le capitaine d'artillerie venait bien de temps en temps de Yiucennes avec un cigare et un madrigal sur les lèvres ; mais ce n'était pas là un amoureux romanesque comme en rêvait la délicate Anglaise.
En s'asseyant, elle regarda au travers de son voile Henry de Roscray. Elle le trouva fort à sa guise. Mais, se dit-elle tout bas, celui-là doit être, comme mon cousin, très-préoccupé de ses moustaches. D'ailleurs, il lit un journal au lieu de me regarder, c'est encore un cœur mal fait.
— My dear, dit-elle tout haut en se tournant vers le Capitaine, the sun...
— Je vous ai déjà dit, ma belle cousine, que j'aimais la langue française ; quand vous me parlez an-
glais, je suis obligé de me servir d'interprète à moimérue, si bien que j'écoute de toutes mes oreilles, mais pas de tout mon cœur. Je sais, d'ailleurs, que les femmes ont bien assez d'une langue pour déguiser leur pensée; n'est-ce pas, ma cousine?
Henry de Roseray, qui avait un peu entendu, laissa tomber son journal à cet instant.
— Ma foi, mon cousin, si les femmes déguisent leur pensée, la faute en est aux hommes ; mais nous n'en sommes pas là-dessus, Dieu merci ; je voulais simplement vous parler du soleil...
— De la lune et des étoiles, interrompit en riant le capitaine. Que voulez-vous prendre, cousine ?un sorbet, une limonade, une orange?
— Rien qu'un rayon de soleil, mon cousin.
— Oh I la belle romanesque I Milton vous eût mise dans son Paradis perdu,
— N'y sommesL-nous pas tous, dans le Paradis perdu?
Pendant qu'elle disait cela* avec un sourire désenchanté, le capitaine demanda des oranges. Henry de Roseray lança un regard byronien h la jeune Anglaise. Si ce regard fut perdu pour lui, il ne fut pas perdu pour elle; car ce fut dans ce regard ardent que Henry vit toute la splendeur et toute la grâce de Jenny. Vous devinez bien ce qu'il y a de charme adorable dans ces blondes Ggures d'Angleterre, animées par l'entrain de Paris, ces traits si purs, qui semblent formés par une main divine, ces couleurs si délicates, qui semblent le
. reflet des roses et des lis cultivés par les anges ; et puis ces yeux, qui vous parlent des joies du ciel en attendant
les joies de la terre ; enfin, cette nonchalance du cygne^ qui appartient tour à tour à la tendresse et à la volupté.
— Quel dommage que ce soit là une rose du Bengale ! dit Henry en retombant de son admiration.
A peine achevait-il ces paroles, qu'un de ses amis vint lui tendre la main.
— Enfin je te rencontre à propos 1 dit le survenant en lorgnant la jeune Anglaise.
Cet ami s'appelait Hector Rivière (quelquefois Hector de la Rivière, ce qui ne faisait de tort à personne, hormis à lui-même).
Henry se leva et suivit Hector. Il se retourna bientôt pour jeter un dernier regard sur miss Jenny. Elle s'était penchée à l'oreille de sa femme de chambre, mais sans perdre de vue notre héros.
— C'est toujours, dit Henry, avec un doux et triste sentiment que je quitte, sans espérance de la revoir, une belle femme à peine entrevue, une rose dont je n'ai pas respiré le parfum : il est vrai que celle-ci est une rose de Bengale.
— Une rose de Bengale? dif Hector d'un air surpris...
— Oui, c'est une Anglaise, un beau corps sans âme, ou plutôt une âme sans amour.
— Ce que lu dis là est insensé, Henry; si les Anglaises n'ont rien dans le cœur, c'est la faute des Anglais, qui ne savent pas cultiver la fleur délicate de l'amour. Dieu a semé cette fleur-là dans toutes les âmes, laissant aux hommes le plus beau privilège,
celui de l'arroser d'une larme et de Fanimer d'un regard.
Henry regarda Hector des pieds à la tète.
— Tu ne me croyais pas capable, lui dit Hector, d'un semblable galimatias sentimental ? Tu ne me connais guère, ô mon ami! et je me connais bien moins encore. Mais je veux surtout combattre ta pensée, à savoir qu'il est triste de quitter à jamais une belle femme qu'on rencontre à la promenade, au. bois, au théâtre, au bal, je ne sais où. C'est encore une de tes erreurs : le hasard fait bien ce qu'il fait. Il ne se passe pas de jour qu'on ne s'amuse à ces charmantes rencontres : une belle vous apparaît comme un astre impromptu ; vous savfâs d'avance que vous n'avez qu'un seul instant à passer soqs ses beaux yeux. Yofis vous dépêchez de l'aimer de toutes vos forces. Comme elle sait qu'elle n'a^'ien à risquer, elle y met un peu de bonne volonté et un peu de coquetterie ; elle est alors, comme par miracle, plus belle que jamais ; vos yeux se disent mille pensées adorables qui vous vont au cœur. Va, moi qui te parle, j'en ai aimé plus d'une comme cela^ que j'ai même regrettée, bien entendu, plus qu'une passion de six mois. Hier encore, je n'ose dire où, dans un omnibus qui avait passé, il est vrai, par la rue Laffitte. . . Ahl la jolie femmel Mais n'en parlons plus... Oui, mon cher, l'amour n'a pas des ailes pour rien; c'est en voltigeant çà et là qu'il atteint son but.
— Tu te trompes, dit Henry; c'est en voltigeant çà et là qu'il voyage, mais il n'arrive à rien.
— Tant mieux, s'il n'arrive pas. Arriver à quoi, s il vous plait?
Ils entrèrent au café Anglais.
En bon physionomiste, Henry de Roseray s'était trompé tout à fait sur le caractère de la jeune Anglaise. Rose de Bengale, avait-il dit, fleur sans parfum, femme sans amour : l'erreur était grande. Miss Jenny avait dans son petit cœur anglais un petit volcan d'Italie. Elle avait lu des romans; elle passait les heures les plus douces à rêver une vie romanesque. Libre de sa main et de sa fortune, elle avait depuis, longtemps juré qu'elle prendrait pour compagnon de route ici-bas ud homme selon son cœur ; il fallait être blond de cheveux et de barbe, assez grand, avec un joli pied et une main fine ; avoir plus d'esprit que de beauté, cependant la beauté ne devait pas être hors de concours; ne pas être bavard ni trop empressé, plutôt grave que léger, mais grave avec un éclair de franche gaieté; par-dessus tout, il fallait être original. J'ai bien peur que Henry de Roseray ne soit le modèle du portrait caressé en rêves. Qui sait si ce n'est pas la destinée* de Jenny qui a entraîné notre héros sur les pas de la jolie fille au bouquet de violettes pour le conduire sous les yeux distraits de la jeune Anglaise?
Le lendemain, comme Henry s* habillait pour aller aux Tuileries, à peu près à la même heure que la veille, un Auvergnat lui remit une lettre. Comme vous et comme moi, il perdit une minute à vouloir deviner de qui lui venait cette lettre, sur le cachet, l'écriture et leparrum ; mais pas d*armes sur le oachet, une écriture sans caractère, pas le plus léger parfum. Pourtant, en la respirant, il pensa que le souille d'une femme y avait passé. Enfin, il brisa le cachet et lut cette énigme :
« A onze heures comme hier ; le jardin est grand, « mais on se trouve sans se chercher. »
Il ne comprit pas. Il pensa d'abord que ce ne pouvait être que de la jolie fille au bouquet de violettes ; mais qui pouvait lui avoir appris son nom et enseigné sa demeure? car sur l'enveloppe il y avait bien : Monsieur Henry de Roseray^ quai Voltaire. Cependant, dit-il, je n'avais pas écrit sur mon chapeau, comme dans la fable : Cest moi qui suis Guillot. Qu'importe, après tout, d'où cela me vienne 7 il y a trois étoiles pour signature, c'est d'un augure sentimental et poétique.
Il partit pour les Tuileries; mais, par un contretemps fâcheux, il y fut surpris par une petite averse. — Allons, dit-il avec dépit, voilà mes espérances qui tombent dans l'eau.
Il revint sur ses pas en maudissant le climat parisien; et, ne sachant comment bien perdre son temps, il rejoignit son. père à la Chambre. Il sortit bientôt, fatigué de voir tant de médiocres avocats sans causes.
Le lendemain, il se promenait, dès dix heures, aux Tuileries ; un vent léger agitait les branches déjà touf-
ma
fues des marronniers ; çà et là une chanson d^oiseau traversait le silence un peu bruyant des ombrages. Dans les parterres, les jacinthes s'épanouissaient à côté des tulipes : les roses printanières semblaient n'attendre qu'un jour pour la floraison ; dans les bassins, les hirondelles revenues passaient toutes joyeuses, effleurant du bout de leurs ailes les cygnes surpris et les étoiles blanches des jasmins ; c'était partout, sous ce beau ciel, dans ce jardin en fleur, un tableau de la vie plus ardent et plus charmant que jamais.
Il attendit. — Elle passa; — elle passa, plus pimpante et plus jolie encore que l'avant-veille, avec un doux sourire sur la lèvre, un rayon d'amour dans les yeux : cependant Henry fit la grimace au passage; pourquoi? Elle ne passait pas seule. — Attendez-moi sous V orme y dit-elle encore.
— Qu'elle aille se promener ! s'écria Henry,
Il se promena lui-même. 11 s'empara, sans y penser, de la première chaise venue contre la terrasse des Feuillants. Comme son regard errait à l'aventure, il découvrit tout d'un coup, avec une douce surprise, la vieille tante de miss Jenny Murray.
— A merveille, dit-il, voilà de quoi distraire mon regard pendant Pentr'acte.
La vieille tante n'était pas seule, bien entendu; à côté de sa tête, qui hochait un peu, se dessinait Je ravissant profil de la jeune Anglaise. Elle faisait semblant de regarder au loin; mais la vérité, c'est qu'elle voyait très-bien Henry.
Elle secouait indolemment un petit bouquet de myo-
solis; de temps en temps elle le respirait avec un soupir céleste, comme si ce bouquet fût un souvenir des anges ; or, à force de le respirer et de le balancer, il tomba à ses pieds un peu du côté de Henry : c'était là qu'il l'attendait. 11 s'empressa de le ramasser; il Toffrit à Jenny avec une grâce parfaite; mais Jenny, jouant merveilleusement la distraction, eut Tair de ne pas voir le geste de Henry. Il prit son parti sans balancer, il garda le bouquet. C'est toujours un bouquet, dit-il, je n'en espérais pas autant d'une Anglaise. Le myosotis est la fleur du souvenir. Dieu veuille que je me souvienne de celle-là toute la durée de son bouquet! Mais ce serait à coup sûr perdre mon temps que de rester dans celte atmosphère septentrionale; allons un peu plus loin.
Il se leva et fit un tour dans la grande allée. Quand il passa devant miss Jenny, elle inclinait sa blonde tête sous je ne sais quelle rêverie mélancolique. -^ Comme les apparences sont trompeuses, dit-il, une Française pareillement inclinée rêverait à son amant, à coup sûr; niais une Anglaise I elle pense à prendre du thé.
Il s'éloigna pour chercher fortune. *
En rentrant vers minuit, sans avoir rien trouvé, on lui remit une lettre de mademoiselle ou de madame Trois -Étoiles.
« Je suis déjà oubliée, n'est-ce pas? j'ai passé sur « votre âme comme une hirondelle sur les fleurs. »
Le lendemain, Jenny vint, de son pied léger, jusque dans son salon. 11 tomba ébloui et atterré sur son livan.
ses L*AMOUR
— Est-ce bien une femme ou une vision? se demanda-t-il. C'était une femme et une vision ; ellenelui dit pas un mot. Elle apparut et disparut comme par enchantement.
n ouvrit une fenêtre sur la cour, en se rappelant que quinze jours auparavant il avait lorgné sa voisine, la femme d'un consul, depuis dix ans à son poste, je ne sais où, ni elle non plus. Mais, au lieu de regarder par les clairs rideaux de cette dame, le hasard entraioa son regard sur la balustrade d'une grande fenêlreoùoD chien dormait avec délices sous un rayon de soleil.
— C'est bien étonnant, dit Henri ; il me semble que i j'ai déjà rencontré ce chien-là quelque part ; j'ai vu hier i dans la cour me charrette pleine de meubles : c'était sans doute pour l'emménagement de ce chien.
Comme Henry avait son journal à la main, il l'ouvrit par mégarde et y jeta un regard distrait; mais bientôt il y prit goût au point qu'il ne vit pas de prime abord une jolie fille passer sur la balustrade, à côté du chien.
— Oh I oh I dit tout à coup Henry, voilà une voisine dont je ne me doutais guère.
Or la jeune fille qui venait de passer sur la fenêtre était tout simplement Jenny.
Après s'être appuyée un instant sur la balustrade, elle se pencha sur le chien et le caressa gentiment. Le chien, qui sommeillait encore, se réveilla tout à fait, comme par reconnaissance.
— Les belles mains I dit Henry.
A cet instant la femme de chambre apparut, trans* portant une jardinière toute pleine de pâquerettes et de
myosotis. Jenny se releva et respira au-dessus de ce joli jardin. Elle avait entrevu Henry, elle ne savait trop quelle figure faire. Elle pensa à rentrer; mais il y avait là son chien, ses fleurs, du soleil ; et puis elle aurait eu Tair de s*en aller à cause de lui. Elle demeura, elle cueillit une pâquerette en murmurant : A little^ muehf passionately^ non ai ail. Elle rejeta la fleur avec dépit et leva un regard au ciel. Il faut dire que la fenêtre de Henry était dans le chemin du ciel.
Elle rentra dans le salon, suivie de son chien. La femme de chambre demeura un instant encore» comme pour étudier la physionomie de Henry; mais il ferma sa fenêtre avec insouciance. Cependant, une heure après, il y revint par curiosité, rien que par curiosité. — Quel joli profil I quel teint adorable ! dit-il en allumant un cigare. Mais je voudrais bien avoir des nouvelles du bouquet de violettes. Dirai-je donc longtemps encore comme le poète : Le désert est dans mon cœur? Il oublia peu à peu que Jenny était sa voisine ; il finit par ne plus ouvrir sa fenêtre sur la cour ; il reprit plus que jamais son insouciance vagabonde et ses amours en plein vent.
Près d'un mois après le matin où Henry avait vu Jenny à sa fenêtre en compagnie de son beau chien, il fut trcs-surpris de la rencontrer à une soirée de madame de T... Jenny dansait comme un ange ; il dansa avec elle par caprice plutôt que par entraînement. Il se contenta de danser ; il ne trouva pas un mot galant à dire. Cependant, à la fin du quadrille, il allait parler de je ne sais quoi, quand le capitaine d'artillerie le re-
garda avec un certain air de bravade qui ne loi fit pas peur, mais qui Tarréta court dans son éloquence. Jenny, qui avait de la bonne volonté à son égard, le trouva spirituel. Un danseur qui ne dit rien du tout a mille fois plus d'esprit que celui qui dit quatre paroles. Cependant un homme d'esprit qui cause en dansant a beaucoup de chances pour toucher le cœur de sa danseuse ; la parole glisse amoureusement sur les ailes de la musique. Mais tout Tesprit doit, selon madame de Staël, se borner à ceci ou à peu près : Vous avez le plus beau bouquet ; ou bien : Vous dansez comme un ange.
Le même soir, Henry se retrouva en face du capitaine à une table de v^hist. Le capitaine avait une franchise un peu rude qui plut à Henry; il le jugea brave et sincère.
— J'en suis bien aise pour cette jeune Anglaise, dit-il d'un air distrait.
Madame de T. . . recevait son monde tous les jeudis. Le jeudi suivant, Henry retrouva Jenny au milieu d'un quadrille ; il dansa encore avec elle dans le plus profond silence. 11 remarqua, en la reconduisant, qu'elle était d'une pâleur extrême.
— Peut-être mon silence est-il trop éloquent, inurmura-t-il. C'est ennuyeux de parler en dansant, ce n'est guère plus amusant de danser sans rien dire ; je ne reviendrai plus ici.
Il ne retourna plus aux soirées de madame de T... 11 ne revit plus Jenny que de loin en loin, quand il prenait le loisir d'ouvrir sa fenêtre sur la cour.
% GOMME IL EST 27i
— C'est étonnant comme cette jolie petite fille a pâli, disait-il à chaque rencontre. Pourquoi diable n'épouse-t-elle pas son cousin?
Un matin, à son réveil, le domestique vint Taverlir qu'un monsieur tout noir demandait gravement à lui parler en tête-à-tête.
— Tout noir, dit- il, c'est un corbeau de mauvais augure; cela menace d'être gai. Dites-lui d'entrer, Jean. Mais emportez donc ces chiffons de femme.
Le domestique ramassa çà et là, sur la cheminée, sur un fauteuil, sur un tapis, un petit gant de Suéde, une broche, un mouchoir de batiste. Ce domestique, qui avait assez le style d'un roué coquin, pria Thomme noir d'entrer, tout en respirant Tambre du mouchoir.
L'homme noir entra en silence et s'inclina d'un air digne et sévère au-dessus du lit de Henry. Notre héros se souleva et lui rendit son salut de l'air du monde le plus comiquement sérieux.
— J'ai deux mots à vous dire, monsieur Henry de Roseray. Je suis un oncle outragé.
— Je vous écoute, monsieur.
— Sans préambule oiseux, j'arrive droit au fait ; je ne viens pas ici pour faire des phrases ; les beaux mots me vont mal; je ne suis pas avocat, grâce au ciel!
— J'en suis bien aise pour vous et pour moi, monsieur.
— Je hais les beaux discoureurs qui se donnent toutes les peines du monde pour embrouiller leur pensée ; Jl faut les suivre dans des détours sans nombre, au risque de se perdre et de ne pas se retrouver. Je ne
273 L*AUOUa
suis pas de celle école fâcheuse ; à quoi bon se &tîguer vainement Tesprii et la poitrine? Pourquoi perdre do temps à parler pour ne rien dire? Tous les chemins Tont à Rome; mais, pour aller à la raison et a la vérité, il n'y a qu'un chemin , le chemin du naturel.
Pendant ce début si rapide et si simple, Henry étudiait la physionomie de cet homme grave. C'était un homme de cinquante ans à peu près ; vain et sentencieux, il y avait en lui Tétofie d'un procureur du roisobalteme ou d'un avocat obscur * sa figure, depuis longtemps éteinte, retrouvait ça et là un accès d'orgueil qui la ranimait pour un instant. 11 s'écoutait parier, même quand il ne parlait plus. Il écoutait les autres avec laisser aller et avec distraction. Bon homme au fond, mais se gardant bien de se laisser deviner. Il était vêtu avec une sévérité lugubre, tout noir des mains aux pieds. II Tant tout dire : c'était un médecin.
Après un silence prétentieux, il reprit la parole, tonjours d'une voix glaciale, toujours répétant deux ou trois fois sa phrase sacramentelle :
— En un mot, monsieur Henry de Roseray, je vais, sans perdre de temps, vous apprendre de quoi il est question, car, enfin...
— Hais, monsieur, j'écoute avec impatience ; vous promettez d'aller comme sur un chemin de fer, mais nous avons "bien de la peine à nous mettre en route. Voyons, ai-je commis un petit dâit? Ai-je oubUé de payer un billet? Suis-je découvert pour la garde nati-o-nak?
— Il s*agit bien de tout cela, monsieur l Si je viens
COMME IL EST â75
ici, ce n'est pas pour si peu de chose. L'honneur, votre honneur et le mien^ sont en jeu.
— En vérité ! Je voudrab bien savoir ce qu'ils ont à démêler ensemble ?
— Vous ne le saurez que trop tôt, monsieur. Mon silence devrait parler. Il est des choses qui se devinent, des mystères qu'on soulève d'un rien, des secrets...
— Enfin, monsieur, quel est votre secret?
— Mon secret, c'est le vôtre ! Descendez en vousr même, consultez votre cœur.
— Mon cœur n'a pas grand' chose de bon h me dire.
— C'est là que je vous attendais, monsieur; voire cœur doit trembler devant votre raison, qui est son juge : car enfin, monsieur, vous avez séduit une jeune fille, un ange de candeur et de vertu, une héroïne de sagesse, un ange sans défense qui s'est confié à l'amour comme à Dieu. Vous cpmprenez, monsieur, que je ne viens pas ici pour faire des phrases.
— Le nom de l'ange en question, s'il vous plaît?
— C'est cela : vous avez profané tous les noms du calendrier, votre cœur est devenu un almanach... Mais ici ce n'est plus un nom comme les autres : miss Jenny Murray ! Qu'en dites-vous?
— Je ne connais pas.
— Quelle indignité ! dit le médecin en frappant du pied ; on séduit d'abord, sauf à ne pas connaître ensuite I Voilà bien les hommes d'aujourd'hui, ma pau* vre nièce!
— Monsieur, je suis à peu près un homme de bonne foi, je ne cache pas ma vie : j'ai le cœur en plein vent;
eh bien, il faut m'en croire : je ne connais pas misa Jenny Murray . D*après le portrait que vous m'en faites, j'ai lieu de regretter de ne pas la connaître.
— En vérité, monsieur, on ne trompe pas avec plus d'hypocrisie. La pauvre fille, si elle vous entendait parler ainsi, ah I monsieur, elle en mourrait.
— Il y a un malentendu entre nous. Vous êtes bien sûr que miss Jenny n'est pas folle? Vous ne vous êtes pas trompé de porte dans Tesçalier ? Il y a peut-être un autre séducteur au même étage.
Le médecin prit son portefeuille. Voyez, monsieur, voyez votre nom écrit de la main tremblante de miss Jenny.
— Ahl mon Dieu, quelle lumière! s'écria Henry.
— Enfm, Dieu soit loué I vous voilà revenu à votre cœur. On a beau taire pour masquer le cœur, le cœur finit toujours par se montrer.
Henry gardait le silence ; cette écriture de Jenny, c'était récriture des lettres mystérieuses marquées de trois étoiles ; mais il était toujours dans le dédale. Que voulait dire le médecin en parlant de séduction? Henry avait bien des peccadilles sur la conscience; mais il était toujours demeuré dans le domaine de la comédie amoureuse, son amour n'avait jamais dépassé l'éclat de rire ; s'il avait mouillé sa paupière, c'avait été par des larmes de joie. Or la séduction, c'est le drame, ou tout au moins le mélodrame.
-^ A propos, dit-il tout à coup en entendant ouvrir une fenêtre, miss Jenny n'est-elle pas une jolie Anglaise, qui habite la maison en compagnie d'une vieille
tante, d'un beau et d'un jeune capitaine d'artillerie?
— Pardieu ! ne le savez-vous pas mieux que moi?
— Et c'est celle-là que j'ai séduite?
— Oui, monsieur, vous Tavez séduite indignement! Henry regarda le médecin dans les yeux.
— C'est étonnant, dit-il, vous n'avez {Pourtant pas trop l'air d'un fou.
— Je subirai sans me plaindre toutes vos imperti* neuces ; je suis ici pour défendre une cause sacrée; j'irai jusqu'au bout de mon rôle. Quand je me suis mis en route, c'est pour arriver à quelque chose.
— Si vous y tenez, je veux bien encore vous croire raisonnable : cela ne coûte rien ; mais, pour la peine, parlons un peu raison. Vous me croyez donc un fier don Juan pour séduire une jolie Anglaise à la barbe d'un capitaine d'artillerie? Vous savez s'il a des moustaches terribles, celui-là !
— Prenez garde, monsieur, n'allez pas par quatre chemins ; reconnaissez et réparez votre faute, ou bien vous les verrez d'un peu plus près, ces moustaches terribles !
— Je n'y tiens pas, mais cela m'est égal.
— Si je ne puis vous faire entendre raison, celui-là en viendra à bout; mais ce ne sera plus par les armes du sentiment et de la dignité.
— Mon cher monsieur, parlons d'autre chose. Fumez-vous ? voici des cigares.
— 11 s'agit bien de cigares I Peut-on masquer ainsi son coBur ; après tout, pourquoi tant de dédain pour une fille qui est riche et belle? pourquoi. . .
\ Liiî
— Cela dépasse les bornes I je vous déclare, monsieur, que, si vous n'en finissez pas, je vais, sinon vous conduire à la porte, du moins m'en aller moi-même. Après cela, vous divaguerez tout à votre aise. Les murs ont des oreilles, vous parlerez aux murs.
Le médecin leva la tête avec dignité.
— Adieu, monsieur; je ne dirai plus un mot, je n'essayerai plus de ramener votre cœur dans le bon chemin ; je vais dire à celle que vous avez séduite, je vais lui dire ce que vous êtes. La pauvre fille en mourra! elle qui avait bâti tant de châteaux sur votre amour! Ah ! bâtir sur Tamour, c'est bâtir sur le sable. Mais un autre viendra, monsieur, un autre qui ne sera pas médecin, vous comprenez... ce sera le capitaine... son épée sera sans doute plus éloquente que ma parole.
Le brave médecin sortit comme un tyran de mélodrame.
— Je n'y comprends rien, dit Henry en s'habillant. A-t-elle rêvé que je la séduisais, ou bien rêvé-je moimême? Enfin, c'est toujours une aventure de plus. — Voyons, reprit-il en allumant un cigare, je veux sortir de ce labyrinthe. En premier lieu, il faut que ma mémoire retrace tout ce qui s'est passé dans mon cœur depuis six mois. C'est un abîme, on s'y perd. Je vois à peine confusément un joli pied par-ci, une main blanche par-là; un voile bleu, une amazone qui passe aux Champs-Elysées, une valseuse qui penche sa tête sur mon épaule, un cachemire bien porté, une écharpe mal portée, un coupé où j'ai passé une heure en belle
GOBIME IL EST 277
compagnie, un bouquet ramassé pendant une contredanse. A propos I qu'est devenu ce joli bouquet de vio* lettes qui n'avait coûté qu'un sou sur le pont Royal? bienheureux bouquet! celui-là a eu un tombeau digne de lui. Quel joli corsage I
Et, après avoir ainsi évoqué tous ses souvenirs d'amour, Henry tomba dans une rêverie charmante où ii respira tout à son aise le parfum du beau temps passé.
— r Donc, poursuivil-îl en allumant un autre cigare, j'ai suivi dans les Tuileries ce joli bouquet de violettes, je Tai abordé sous le marronnier le plus toufTu, je lui ai dit ma façon de penser, qui n'est pas la façon de penser de tout le monde. Or tout cela m'a fait aboutir à quoi? à rencontrer une Anglaise sentimentale, qui veut à toute force m'épouser. Par Dieu I voilà une idée qui ne me serait pas venue I que lui ai-je donc fait pour encourir ainsi sa disgrâce? « Premier point : je suis allé m'asseoir'^près d'elle ; elle a laissé tomber des myosotis, souvenez-vous de moi. Moi qui n'entends rien à Tanglais, j'ai ramassé le bouquet par mégarde, et je me fSnis bien gardé de me souvenir d'elle. Deuxième point : j'ai rencontré miss Jenny dans un bal, j'ai dansé avec die; mais, ce bal m' ennuyant beaucoup, je n'y suis pas retourné. En additionnant, il y a un total qui équivaut à une séduction! J'avoue que jusqu'à présent je m'y étais pris d'une tout autre manière. »
Ce matin-là, comme Henry chiffonnait unedouzaine lie cravates printanières, on vint lui annoncer une autre visite : M. d'Harcourt.
— A merveille, dit-il, voilà donc les moustaches du capitaine d*artillerie.
Ce M. d'Harcourt n'était rien moins que le capitaine d'artillerie en question. Il salua à peine, s'avança fièrement vers Henry et lui jeta un regard de dédain. Henry eût répondu à ce regard s'il n'eût dès Tabord découvert une profonde tristesse dans la figure du capitaine.
— Décidément, dit-iU il y a quelque chose de sérieux, voyons! Mais j'ai beau chercher dans mes souvenirs, je n'y puis rien trouver de grave à propos de la miss Jenny susdite.
— Monsieur, dit le capitaine d'une voix brève, si vous avez eu de la peine à comprendre notre vieil ami le médecin, je pense que vous me comprendrez au premier mot : il faut épouser ma cousine ou nous couper la gorge.
— Nous nous couperons la gorge tant qu'il vous plaira ; mais, avant tout, je voudrais bien savoir pourquoi.
— Vous le savez mieux que moi, monsieur, dit M. d'Harcourt avec amertume.
— Mais, monsieur, à coup sûr il y a un malentendu ; je ne sais le nom de miss Jenny que depuis une heure.
— Le nom ne fait rien à raffaire. Vous avez séduit une jeune fille, vous allez l'épouser ou nous allons nous battre.
— Voyons, la main sur le cœur : si miss Jenny a été séduite par quelqu'un, c'est par vous-même. Or j'ai bien assez de mes œuvres sans reconnaître celles des autres.
. — Mais pouvez-vous parler de celte façon quand j'ai vu se nouer et se dénouer cette fatale passion? Vous aviez vos raisons pour ne plus retourner chez madame deT...
— Monsieur, je n'y suis pas allé plus longtemps parce que je m'y ennuyais, voilà tout le mystère. Mais j'y suis allé ^sez de temps pour voir sur quel pied vous étiez avec miss Jenny.
— Monsieur, si j'avais été sur un si bon pied avec ma cousine, je ne viendrais pas vous trouver.
M^d'Har<îourt se promena à grands pas, la tête pensive et inclinée,
— Sachez-le donc, dit-il tout à coup, car je le confie à tout venant, tant j'ai le cœur plein I j'aimais ma cousine avec la tendresse dévouée d'un frère et la passion dévorante d'un amant. Depuis quatre ans, cet amour m'est venu peu à peu ; d'abord je m'en doutais à peine; aujourd'hui c'est mon âme, c'est ma vie. Et vous, un inconnu, vous, un étranger, vous êtes venu prendre ma place au soleil I car c'est vous qu'elle
SSO LAMODR
aime, vous qui ne l'avez aimée ni respectée. Ah I mon Dieu I j'en perdrai la tcte ; mais au moins je serai vengé I Et pourtant, si je vous tue, je la tuerai du même coup I La pauvre fille est à moitié morte déjà ; elle vous appelle à grands cris. — Voyons, suivez-moi chez ma mère, nous nous entendrons mieux là qu'ici. Et je vous en supplie pour vous et pour elle surtout, gardez-vous bien d'éveiller ma colère jalouse I votre vie ne tient à rien.
— En vérité, monsieur, je ne sais plus que penser : vous parlez avec Taccent d'un cœur ému, avec tous les dehors de la bonne foi ; je vois bien que vous êtes en proie à une vraie douleur ; mais, je le répète, je ne suis pour rien dans cette douleur. Croyez-vous que miss Jenny n*ait point par hasard un accès de folie?
— Folle I ma cousine, folle I
Le capitaine saisit la main de Henry.
— Venez I venez ! vous verrez si elle est folle, la malheureuse enfant !
Il entraîna Henry, bon gré, mal gré.
— Allons, dit notre héros en se résignant, le mystère va peut-être se dévoiler en face de miss Jenny.
L'appartement de la vieille madame d'Harcourt s'ouvrait dans un autre escalier. Ils descendirent donc, traversèrent la cour et remontèrent. Pendant ce trajet, qui se fit en silence, Henry renoua sa cravate, repoussa ses cheveux en arrière et peigna sa barbe. Tout en ne voulant pas avoir séduit Jenny, il ne voulait pas se résigner à n'être pas séduisant. Par cela seul, un meilleur physionomiste que le capitaine eût bien vu qu'il
COMME IL EST 2Si
n'avait pas séduit Jcnny : un séducteur arrivé au but ne fait pas tant de façons.
— Suivez-moi toujours , dit M. d'Harcourt en entrant.
Il traversa une antichambre, un petit salon, et frappa du doigt à une porte de chambre à coucher. La femme de chambre vint ouvrir.
— Ahl c'est vous, monsieur d'Har...
Elle n'acheva pas ce mot, tant elle fut surprise par la présence de Henry de Roseray. Elle annonça M. d*Harcourt et un autre monsieur. Le capitaine fit passer Henry en avant. Du premier regard, Henry vit les rideaux du lit; au même instant, les rideaux furent «oulevêsy et il aperçut une pâle figure qui reposait sur Toreiller. C'est à peine s'il reconnut Jenny, tant la douleur l'avait ravagée ! Elle ouvrit de grands yeux égarés^ elle poussa un cri de joie et de surprise, elle tendit les bras vers lui.
— Ah I c'est vous, dit-elle d'une voix étouffée, c'est vous, enfin I je vous attendais.
Henry, presque entraîné par cette voix, s\npprocha du lit. Le capitaine le suivit comme un loup qui suit sa proie. Jenny, voyant ce regard de colère, murmura tristement :
— Allons, mon cousin, un peu de pitié pour moi. Que voulez-vous? il n'y a plus à revenir là-dessus.
Elle tendit une main à M. d'Harcourt et l'autre à Henry. Lé capitaine pressa la petite main blanche en soupirant; Henry ne savait que faire de celle qu'il avait prise.
— Méchant ! dit Jenny, c'est donc ainsi qu'on se revoit après une si douloureuse absence ! Mais tous ne savez donc pas tout ce que j'ai souffert? Ma pauvre vieille tante en mourra. Âhl Henry I Henry I vous ne m'avez pas aimée, n'est-ce pas? vous m'avez trompée comme tant d'autres. De grâce, Henry, dites toute la vérité, dites-moi que je meure ou que je vive; ne me laissez pas plus longtemps à la toiiure. Henry, vous ne m'avez pas aimée, n'est-ce pas?
— Eh bien, dit le capitaine, avisez-vous un pende lui dire que vous ne l'avez pas aimée !
En ce moment, le vieux médecin et le père de Henry entrèrent dans la chambre.
— Oui, monsieur, disait le médecin, un homme d'honneur comme vous comprendra tout d'un eoup, sans préambule ni paroles oiseuses, en un mot et sans détour, qu'il n'y a qu^une chose à faire, un mariage.
— Monsieur, dit le député en s'adressant à son 6b, vous savez ma façon de penser sur ces choses-là. Je vous l'ai dit maintes fois : prenez garde à ce que vous faites; la première fille venue qui viendra se plaindre devant moi sera accueillie par un juge intègre, qui vous condamnera sans délai à l'épouser. On ne se joue pas ainsi de l'honneur des familles; les vrais représentants du pays (ici le député leva un peu la tête) doivent marcher droit pour donner l'exemple. Vous comprenez ce qui vous reste à faire. Vous n'irez pas par quatre chemins. Heureusement pour tout le monde qu'ici ce n'est pas la première venue. Je vois avec plaisir que nous avons affaire à une famille honorable.
Le député s'inclina devant miss Jenny, devant le capitaine et devant le médecin.
— Mon père, dit Henry, qui gardait toujours la main agitée de miss Jenny, je partage vos idées sur ce point d'honneur; mais ici, je le dis tout haut, on se moque de nous.
Jenoy retira sa main et jeta un cri perçant; M. d'Harcourt, frappant du pied, saisit violemment le dossier d'un fauteuil pour ne pas saisir Henry.
— Vous le voyez, monsieur, dit le médecin au député, perverti jusqu'au fond du cœuri Peut-on comprendre une pareille conduite? Votre fils séduit miss Jenny au moment même où elle devait épouser son cousin, qui Tadorait; miss Jenny est belle et riche (car, ne vous trompez pas, elle possède à coup surplus d'un demi-million) ; miss Jenny l'aime plus que la vie, puisqu'elle veut mourir s'il persiste dans son horrible refus; eh bien, l'ingrat n'est pas touché le moins du monde I
— Tout cela est bien étrange, se disait Henry; il y a ici quelqu'un de fou, moi, elle, a moins que tout le monde ne soit feu.
H se mit à réfléchir assez raisonnablement; mais comment voir clair dans ce dédale? Jenny avait-elle été séduite par son cousin? mais alors, qui l'empêchait d'épouser son cousin, qui avait Fair d'être de bonne foi dans son amour? avait-elle été séduite par un autre? Henry voyait avec horreur se dessiner quelque figure de subalterne, quelque professeur ambulant, quelque mauvais maître de musique. Âpres tout, c'était bien
sr2
dommage; car Jenny, avec sa fortune et sa beauté, avait autant de droit que toute autre à devenir sa femme, seulement il ne comptait pas sitôt en passer par le ma- , riage.
Pendant qu*il raisonnait ainsi, la pauvre J^nny cachait ses larmes sur Toreiller.
— Quoi I dit tout à coup le capitaine en se frappant le front, vous n'êtes pas attendri par ce spectacle? Mais c'est la douleur qui se débat avec la mort I Voyons, achevez-la, dites encore un mot, dites, dites.
— Je n'ai plus rien à dire, murmura Henry.
Jenny lui jeta un regard désespéré. Il fut touché jusqu'au cœur; il se pencha sur elle, lui reprit doucement la main, et lui dit à l'oreille :
— De grâce, expliquez-moi celte énigme. Peut-être allait-elle lui répondre; mais, M. d'Har-
court s'étant approché, elle murmura :
— Henry, de grâce, n'oubliez pas ainsi que je vous ^i tout sacrifié ; ce n'est pas la mort que je vous demande, c'est l'amour, c'est la vie! souvenez-vous de vos. serments et de ma faiblesse I
. — Eh bien, Henry, dit tout à coup le député, qui ne détachait pas ses yeux de Jenny, j'espère que cette voix-là te fera entendre raison.
Henry était presque fasciné par le regard de la jeune fille. Comme elle vit qu'il chancelait dans sa résolution, die souleva la tête et dit d'une voix mourante :
— Henry I Henry I de grâce, un baiser, un seul baisser, et que je meure aussitôt!
Cette fois il fut entraîné malgré lui ; il prit dans ses
^ mains tremblantes Tadorâble figure de Jenny; il la ' baisa sur le front avec égarement.
— Henry I je vous aime, Henry I
A peine Jenny eut-elle dit cela qu'elle tomba évanouie.
— Enfin, dit le médecin, tout est pardonnél
Il s*empressa de secourir la jeune fille ; Henry se détourna un peu, mais au même instant il revint devant le lit, comme si un charme fatal renchainait désormais à Jenny.
— Tenez, lui dit le médecin, je suis fort en peine de la rappeler à la vie; mes sels n'y font rien; mais, au toucher de votre main,* je suis sûr qu'elle va se ranimer comme jpar enchantement. L'amour est le dieu des miracles.
Henry reprit encore une fois la main de Jenny ; elle ; ouvrit ses grands yeux célestes :
— Ah ! c'est toi, dit-elle avec un sourire.
Peu à peu Henry était revenu à sa raison ; mais à ce regard, mais à cette voix qui le touchait au cœur, il chancela encore, il fit semblant d'aimer la pauvre fille, et, en vérité, il l'aimait déjà. On a vu des cœurs moins rebelles. Comment ne pas s'attendrir à la vue J une belle fille qui a l'air de mourir d'amour pour vous? n y avait bien autour de Henry un mensonge qui gâtait un peu l'aventure ; mais, en même temps, il y avait un mystère qui avait bien sa poésie.
Enfin, l'amour a des caprices sans nombre, il s'amuse à nous surprendre, même quand nous le repoussons ; l'amour sait mieux que nous le chemin de notre
cœur ; il en connaît les détours, il arrive à son butcn dépit de toute notre raison. Et puis, ce qui avait surtout égaré Henry, c'était je ne sais quel air de bonne foi dans le regard de Jenny.
— Miss Jenny coupable, dit-il, n'oserait pas me regarder ainsi ; elle a toute la candeur de l'amour.
Il en était là de ses réflexions quand elle lui dit avec un divin sourire :
— Ah î c'est toi !
Il laissa parler son cœur, il répondit sans pensera ce qu'il disait :
— Oui, c'est moi, je suis là pour ne plus vous quitter. Oubliez le mal que je vous ai fait, vivez pour moi comme je vais vivre pour vous.
— Ah ! dit-elle en levant les yeux au ciel, Dieu tous récompensera.
— Ainsi tout est dit, murmura le député. ^ Il tendit la main à Henry.
— C'est bien, Henry, tu n'as pas oublié mes leçons. — Messieurs, je vous salue, car on m'attend à la Chambre pour ne pas voter les fonds secrets. — Mademoiselle, permettez-moi de vous baiser la main. Je vous demande pardon des chagrins que mon filsvous a causés, mais les chagrins sont à leur terme. A quand k contrat de mariage?
— A ce soir, dit M. d'Harcourl d'un air sombre, car je veux le signer avant... avant de partir.
— Que votre volonté soit faite, dit le député.
— Attendez, mon père^^e vais vous conduire un peu
— Vous me quittez déjà ! dit Jenny avec angoisses
— - Je reviens tout de suite, répondit Henry en dépassant le seuil de la chambre.
n accompagna son père jusqu'à la Chaml»*e, dans le dessein de lui dire la vérité. Mais, chacfue fois qu'il voulait parler, une main invisible se posait sur ses leyves : c'était la main du destin ou plutôt de Jenny. S'il parlait, son père se moquait de lui, son père prenait fait et cause pour lui et retirait sa parole. Alors il ne fallait plus songer à Jenny ; il achevait de briser un pauvre cœur qui avait déjà de l'écho dans le sien ; il abandonnait une femme qui serait peut-être la joie de sa vie.
— Ayant tout, il faut que je la revoie, dit-il.
Il quitta brusquement son père après quelques vagues paroles ; il revint sur ses pas et retourna chez madame d'Harcourt.
— Demandez à mademoiselle Jenny si je puis lui parler^ dit^il à la femme de chambre qui vint ouvrir.
Cette jeune fille revint aussitôt et le pria de la suivre dans la chambre de miss Jenny.
— Je vous attendais, dit-elle en soulevant sa main. Une vive rougeur colora son front.
— Enfin, passa Henry, je vais savoir à quoi m'en tenir.
Dès que la femme de chambre se lut éloignée, il dit à Jenny d'une voix émue :
— Depuis ce matin, je suis dans le feu des pieds à la tête ; il y a en moi de l'amour, de la colère, de la jalousie, que sais-je? A coup sûr, mademoiselle, avant ce soir je serai plus malade que vous; mais, en vérité.
la mort n'est pas ce qui peut m'arriver de plus triste. De grâce, quel est le mystère qui m'entoure si bien?
Jenny détourna la tète et répondit en rougissant encore :
— Le mystère, vous ne le devinez donc pas? Le mystère, c'est l'amour.
A ce mot, la voix de la jeune fille mourut sur ses lèvres.
— Voilà, reprit-elle, le seul mot que je puisse dire aujourd'hui. Si votre cœur sans confiance ne plaide pas pour moi, qu'il n'en soit plus question. Vous Tarez dit, la ùiort n'est pas toujours ce qui peut nous arriver de plus triste... J'entends la voix de mon cousin, silence !
M. d'Harcourt entra soudainement.
— Ma cousine, je pars demain pour Nancy... A moins qu'il ne faille... Le contrat de mariage se signe toujours ce soir?
— Oui, dit Henry, résigné à tout.
Il sentit une larme de Jenny arroser sa main.
Il serait trop long de vous raconter mot à mot les angoisses de Henry durant le reste de l'après-midi. U passa une heure avec la vieille madame d'Harcourt, qui lui raconta en pleurant l'amour et la douleur de soa fils; il passa une heure dans la chambre de Jenny eo compagnie du vieux médecin ; il dîna seul ; il se promena sur les quais et retourna vers huit heures, pâle et abattu, pour le contrat de mariage^ presque décidé à créer des obstacles. Mais, en voyant la pâle, douce et triste figure de Jenny :
— Allons, dit-il, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront.
Le contrat de mariage se rédigea en silence ; il n'y eut point de débats pour les intérêts : tout le monde était d'accord là-dessus, — même le notaire. — La vieille madame d'Harcourt pleurait au pied du lit, le capitaine se promenait à grands pas; le député, le médecin et plusieurs amis échangeaient quelques paroles sur la séance de la Chambre, sur le beau -temps, sur la forme des contrats de mariage; Henry et Jenny se regardaient souvent.
Le notaire présenta gracieusement la plume à Jenny pour la signature ; elle signa en jetant un regard de crainte et d'espérance; Henry signa sans y regarder à deux fois, mais pourtant d'une main agitée. Quand ce fut le tour du capitaine, il murmura entre ses dents :
— J'avais cependant dit que ce ne serait pas avec une plume et de l'encre que je signerais ce contrat de mariage.
Quand il eut signé, il. embrassa sa vieille mère avec effusion.
— Adieu, lui dit-il; ce n'est pas demain qu'il faut partir, c'est aujorurd'hui.
Il prit son chapeau et sortit aussitôt, plus pâle que >a cousine. 11 sortit sans lui dire un mot, sans la regarder.
Henry resta bientôt seul avec madame d'Harcourt, à côté de Jenny. Après avoir bien pleuré, madame d'Harcourt s'assoupit dans son fauteuil.
— Enfin, nous sommes seuls! dit Henry après un
silence. Vous allez me dire, maintenant que j'ai fait preuve de bonne volonté ( il appuya sur ce mot avec un peu d'amertume), vous allez me dire le secret*
— Mon Dieu I dit Jenny, vous ne comprenez donc pas que je vous aimais et que je ne Taimais pas. Il est parti, je puis vous le dire, je puis le plaindre. Hélas! il m'aimait tant, que, sans le mot de séduction que je lai ai jeté au cœur, il ne se fût jamais résigné à me voir aller à un autre. Pardonnez-moi ce mensonge. C'est moi plutôt qui suis coupable de séduction, n est-ce pas, méchant aveugle? Mais j'avais beau faire pour arriver à votre cœur !
— Que n'ai-je pas compris tout de suite? s'écria Henry avec joie, je n'eusse pas fait tant de façons pour vous épouser, car je vous aimais. .
Et voilà comment celui qui poursuivait un bouquet de violettes trouva un bouquet de fleurs d'oranger.
Six niois^ après, vers les beaux jours d'automne^ M. Henry de Roseray se promenait avec sa femme dans la grande allée des Tuileries ; la lune de miel argentait encore leur ciel de lit, à en juger par leurs regards tendrement amoureux.
Depuis une demi-heure ils parlaient de M, tfHarcourt, qu'ils n'avaient pas revu depuis le contrat de mariage.
— Mon Dieu ! dit tout à coup Jenny, n'avez-vous pas vu sous les marronniers?
— Qu'est-ce donc? demanda Henry.
— Voyez !
Henry vit alors son cousin , qui promenait à son bras, devinez qui? — La jolie fille au bouquet de violettes que nous avons vue au début de ce conte? — C'était elle, en effet, mais plus jolie encore.
— Tout cela est bien étonnant, dit-il avec un soupir de regret à sa folle jeunesse. Si j'avais fait un pas de plus dans les Tuileries le jour du bouquet de violettes, qui sait si les rôles ne seraient pas changés ?
Qui sait si les rôles ne changeront pas? Henry de Roseray avait voulu lire le roman de la vie, et il n'en pouvait plus teuilleter que l'histoire. Mais dans Thistoire ne retrouve-t-on pas le roman?
L'ARBRE DE LA SCIENCE
Quand Dieu fit la femme aux dépens de Thommc^ il créait du même coup la femme et Tamour. En effet, l'homme est attiré vers la femme comme à un autre lui-même et comme à un bien perdu. 11 veut ressaisir sa force primordiale, il veut s'enchaîner à celte autre vie qui est encore la sienne. La femme, de son côté, trouve que Dieu ne lui a pas donné tout ce qu'il y avait de grandeur et d'héroïsme dans l'homme. Elle essaye de conquérir ce qui lui manque ou de se donner tout entière, comprenant bien qu'elle n'est que la doublure de l'étoffe primitive qui habille l'idée de Dieu.
La doublure ne vaut-elle pas l'étoffe?
Dans le mariage, l'harmonie vient des contrastes. On ne fait pas un accord avec une seule note, ni un
L*iMOUR GOMME IL EST 293
tableau avec une seule couleur. A toute âme brune il faut une âme blonde, la force aime la grâce, l'esprit se repose dans le sentiment.
Peut-on admettre un instant avec le philosophe grec que les hommes s'endorment du sommeil éternel, en gardant le sentiment de leur vie? Les méchants dorment d'un sommeil inquiet, les bons « d'un sommeil de miel, comme s'ils reposaient sur le versant de l'Hymette. » Les passionnés emportent dans le tombeau la fièvre de l'amour inapaisé; les ambitieux, l'horreur du néant. S'il n'y a pas de seconde vie, la mort rend ainsi la justice des châtiments et des récompenses; elle a des sommeils couronnés de roses pour ceux qui lui arrivent les mains pleines de bonnes actions et des sommeils couronnés d'épines pour ceux qui lui tendent leurs mains tachées de sang.
L'amour des beautés byzantines est doux à cueillir comme les roses sauvages dont la pâle senteur ne pénètre que l'âme; on a je ne sais quelle chaste joie à se déchirer les mains à ces églantiers qui ont plus d'épines que de fleurs. •
C'est la femme qui perd la femme. Avec l'homme la femme se retrouve.
<i9i L'AMOUR
Ce n'est pas Adam qui a corrompu Eve.
Aujourd'hui le serpent prend la figure de la femme pour corrompre la femme.
Quand vous voyez par le monde deux amies inséparables, c'est qu'elles sont aimées toutes les deux dans les mêmes régions, — à moins qu elles n'aient commis ensemble quelque joli crime. — Le temple de ramitié des femmes s'élève souvent sur le tombeau de leur vertu. Quand deiix femmes sont amies ou ennemies, on peut toujours se demander : a Où est l'homme? »
Quand Tamour a le diable au corps il transporte le paradis dans l'enfer ou l'enfer dans le paradis. Il répand sur les flammes vives les lys, les roses blanches et les violettes qui fleurissent aux doigts des madones et des martyres.
Le masque de l'amour a pris plus de femmes que IMmour lui-même.
L'amour est comme le poète, qui trouve toujours des vers nouveaux avec la même poésie.
L'amour est plus grand encadré' par Tart que par la nature, comme la religion, qui est plus belle avec Palladio, Michel-Ange, Raphaël et Mozart que dans une église rustique.
Il en est des passions amoureuses comme des chi- Hières de Tesprit. Je me suis toujours représenté ces adorables figures du monde idéal comme des belles filles embarquées sur une mer orageuse et côtoyant le rivage où on les appelle sans jamais vouloir aborder, parce que leurs pieds de neige ne sauraient toucher la terre. Elles passent, elles passent, et sourient à ceux qui tendent les bras vers elles; mais, comme elles sont à tous, elles ne sont à aucun; elles sourient, mais elles fuient, comme le soleil dont le rayon ne s'arrête jamais, même sur la treille toute de pourpre et d'or qu'il a nourrie de son feu, de son sang et de ses larmes.
Les songes sont des comédiens qui nous jouent à nous-mêmes nos passions. Mais la vie la plus sérieuse n'est qu'une série de songes qui représentent une comédie invraisemblable. La mort nous réveille et nous dit le nom de l'auteur.
L'amour se nourrit de larmes et de sang, dit l'An-
S96 L*ÂMOUB
thologie, et non de lait et de roses. C'est qu'il a sucé le lait des bétes féroces quand Vénus Tabrita dans les bois inaccessibles contre les colères de Jupiter.
Quand une femme se déshabille, elle est encore \êtue de sa pudeur — si elle est amoureuse.
Quand une femme se donne corps et âme, elle est encore chaste — si son cœur bat.
La chercheuse d'esprit qui trouve l'amour ne trouve pas Tesprit. Le chercheur d'amour perd dans son voyage tout l'esprit qu'il a.
L'esprit hait le commerce de l'amour, et l'amour hait le commerce de Tesprit.
En amour, il n'y a que les tyrans qui restent sur le trône. Les monarques débonnaires laissent tomber leur sceptre en quenouille.
Il y a longtemps que les femmes se peignent la figure; quelques-unes le font avec un art si délicat, elles sont si bien peintes, en uû mot, qu'elles ont l'air de ne l'être pas. Elles appellent cela corriger les oublis de la nature. On se peignait, dans l'antiquité : Sapho mettait da blanc pour attendrir Phaon ; Aspasie mettait du rouge
pour cacher les ravages de Tamour. A Rome, quand les généraux entraient en triomphe, ils se barbouillaient eux-mêmes eu signe de joie. « Pourquoi vous mettez-vous du rouge? » demandait le maréchal de Richelieu à mademoiselle Gaussin; et, comme la comédienne avait un peu de littérature, elle répondait : « Les généraux mettaient du rouge le jour où ils entraient en triomphe à Rome ; chaque jour n'est-il pas pour moi un jour de triomphe? »
Les étrangers s'imaginent toujours que Paris est le pays de la chevalerie, que les hommes y sont galants, comme à la cour des Valois ou des Précieuses, et qu'ils rappellent ces paroles de Tacite, parlant de leurs ancêtres : « Ils croient qu'il y a quelque chose de divin dans les femmes. » Ce n'est plus que le pays du cigare et du cheval. L'opinion sur les femmes a tout à fait changé. Aujourd'hui ils croient qu'il y a quelque chose du démon dans la femme. Opinion aussi digne de créance que la première.
La mode a eu ses jours de carnaval ; il fut un temps où les hommes se firent un gros ventre pour se donner un air de majesté, où les femmes se tirent des hanches invraisemblables pour se donner un air de grandeur. Les masques eux-mêmes eurent leurs jours de mode. On jugea qu'il était indécent de sortir sans masque. La
L*AHOUR
feuille de vigne d'Eve avait tout envahi ; on prenait un masque pour aller dans le monde et pour aller à l'église. Mais l^ientôt la beauté, qui n'aime pas les verrous, voulut resplendir comme le soleil lui-même: non>seulement le masque tomba, mais avec le masque tout ce qui couvrait les bras et le sein.
De toutes les modes, la meilleure est celle qui habille peu les lemmes. Dans Tantiquité, elles n'étaient guère vêtues que de leur pudeur. Aujourd'hui, dans les fêtes parisiennes, la robe descend très-bas et cache des pieds qui ne sont sans doute pas irréprochables, mais elle ne monte pas très-haut : cinquante mètres d'étoffe pour la jupe et cinquante centimètres pour le corsage.
L'antiquité a connu M. de Cupidon — un enfant qui n'était pas né à l'amour. — Les anciens ont élevé des temples à Vénus — Vénus pudique et Vénus impudique, aux chasseresses comme aux bacchantes; — mais ils n'ont pas pénétré dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par cœur toutes les sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la Passion. Nous avons moins bâti de temples à Tidée, mais nous avons pieusement élevé l'autel du sentiment.
L'amour se couronnait de roses ou de pampres chez
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les anciens; il se couronne d'épines chez les modernes. Une courait que les sphères radieuses du monde visible ; il habite les régions étoilées de l'idéal.
Chez Sapho, comme chez Didon, Tamour a toutes les violences, toutes les colères, toutes les fureurs, mais ne s'attendrit jamais jusqu'aux larmes. Elles sont égarées, mais elles ne pleurent pas. Le feu qui les altère, qui les dévore, qui les consume, c'est la volupté de la louve. Ce n'est pas la soif de Tinfini qui les attire, ce n'est pas la piété universelle qui ouvre et répand leur cœur sur toutes choses : elles sont dominées par les désirs qu'allume le sang.
La femme que ûo^s a donnée le christianisme ne vou ♦ drait pas, au prix de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer de l'amour païen . La femme nouvelle, tout en subissant les morsures des bêtes féroces de la volupté, se détache,' d'un pied victorieux, de la fosse aux lions, par ses aspirations vers l'inOni. Elle sait que sa vraie patrie est au delà de la forêt ténébreuse qui lui cache le ciel .
Oh ! la belle vie que celle qu'on devine à peine, la vie errante et vagabonde comme la source qui jaillit de la montagne, qui traverse la vallée en réfléchissant le ciel bleu, les nuages blancs, les arbres verts, en caressant la verveine et le myosotis, en mêlant .sa chanson