AMÉLIE
Mais le comte, averti par une femme de chambre, lut
cette lettre avant Pierre Marbault. il enferma la tempête
dans son cœur; il envoya la lettre et remit sa vengeance
au mardi indiqué pour le rendez-vous.
— Nous serons trois pour nous dire adieu ! dit-il d'une voix sourde et terrible.
Le mardi, Amélie parla d'aller au cimetière de Béthisy. Le comte lui, donna la main pour monter en voiture et s'éloigna en disant qu'il partait pour la chasse.
Il partit pour la chasse.
Pierre Marbault était venu à la rencontre d'Amélie ; dès qu'elle le vit apparaître dans l'avenue, elle fit signe au cocher d'arrêter, disant qu'elle voulait marcher jusqu'au château.
Elle s'appuya doucement sur le bras de Pierre sans trouver la force de lui dire un mot. Pierre lui prit la clef dans les mains et la conduisit dans la petite chambre où elle l'avait aimé sans angoisses.
Ils étaient là tristes tous les deux ; ils semblaient pressentir que la mort était du rendez-vous ; Amélie d'ailleurs avait déjà la pâleur du tombeau.
— Tenez, Pierre, dit Amélie, c'est vous qui avez cueilli ces pervenches.
Et elle lui donna un bouquet tout flétri.
A cet instant, le comte de Parfondval survint à pas de loup dans la chambre voisine, en pressant son fusil sur son cœur.
Pierre prit le bouquet et le porta à ses lèvres sans dire un mot.
— Pierre, Pierre, je vais mourir, reprit Amélie, n'estce pas que je suis pâle? Ne dirait-on pas un spectre qui cherche son tombeau? Je n'ai plus que la force de me coucher dans la tombe.
— Je ne vous survivrai pas, dit Pierre.
— Vivez pour penser à moi quand je serai morte. Et , puis ces pauvres petites filles, qui est-ce qui les aimera?
On entendit un bruit étrange; Amélie tressaillit et se souleva;
— Avez-vous entendu?
— C'est le bruit du vent dans les portes. Quand vous serez morte, madame, je mourrai. Vous ne savez donc pas que c'était là que je vous attendais?
Amélie était plus pâle encore.
— Pierre, prenez garde à moi, dit-elle d'une voix éteinte, je me sens faible comme si j'allais mourir.
Pierre Marbault s'agenouilla devant elle et la soutint dans ses bras.
. — Ami, dit-elle, je suis bien coupable, puisque je voudrais mourir comme je suis là.
Le comte apparut à la porte.
— ' Le comte ! s'écria-t-elle avec terreur.
Et elle tomba évanouie dans les bras de Pierre.
Le comte ne dit pas un mot, il arma son fusil.
— Monsieur, lui dit Pierre, tuez-moi, si vous voulez, mais prenez garde d'atteindre une femme morte.
Le coup partit.
Mme de Parfondval se leva subitement.
— C'est une lâcheté! dit-elle avec exaltation.
Pierre MarbauU était tombé sur Ta dalle, frappé à mort. •
— Monsieur le comte, murmura- t-il, je vous remercie de m*avoir tué.
VU
Le comte disparut ; il reprit à travers bois le chemin du cliâteau, sans s'inquiéter d'Amélie. A son retour à Parfondval, elle n'était point revenue.
Elle revint pourtant, car il lui semblait qu'avant de mourir elle devait demander pardon à Dieu sur le berceau de ses enfants.
Quand elle rentra dans la cour du château, elle vit une berline de voyage qui attendait. Elle prit le courage de monter à la chambre du comte.
— Monsieur, c'est moi qui partirai.
11 ne desserra pas les dents. Régine avait un manteau et se tenait à l'écart.
— Est-ce qu'elle va partir aussi? demanda la mère avec effroi.
— Oui, dit la petite fille avec hauteur, car vous n'êtes plus ma mère.
— Je ne suis plus ta mère !
On emporta Amélie à moitié folle et à moitié morte.
Une demi-heure après, comme le comte allait descendre à tout jamais l'escalier du château, Amélie se représenta devant lui, tenant dans ses bras ses deux der-
nières enfanls, pareille àla madone de ce sublime lobîeau de la Charité d'Andréa del Sarto.
Le comte, passa outre en silence. C'était le deriiier coup.
Quand arriva le médecin, qui venait tous les soirs, il fut effrayé des ravages du mal.
Comme il avait vu partir la berline:
— Il est bien éijonnant, dit- il avec inquiétude, que M. de Parfondval s'éloigne aujourd'hui, car, s'il* ne revient que demain, il ne trouvera plus sa femme.
Déjà la malade n'avait plus sa raison. Elle parlait tout à la fois de Régine, de Pierre Marbault, de son mari, de meurtre, de sang, de mélédiction. Le médecin n'y comprenait rien. Elle demanda à écrire une lettre; le médecin lui fit donner du papier, des plumes et un encri»..r.
Elle écrivit cette lettre qui était le roman de sa vie et qui devait être le drame de la vie de ses trois filles.
— Ne me quittez pas, lui dit-elle d'un air suppliant. Cette lettre, vous la remettrez vous-même au comte. Descendez dans le parc et revenez avant une heure.
En descendant, le médecin apprit que Pierre Marbault avait été tué d'un coup de fusil par le comte de Parfondval. Il savait d'ancienne date qu'Amélie avait aimé Pierre Marbault, mais il ne pouvait croire qu'elle fût coupable. 11 y avait dans la figure de la comtesse une expression de. pureté angélique, un accent de pieuse résignation aux devoirs d'épouse et de mère qui frappait tout le monde.
Quand le médecin remonta à la chambre d'Amélie, la
pauvre femme écrivait encore.
— Atîendez, dit-elle d'un air abattu, voilà que j'ai fini.
En effet, un instant après, elle déposa la plumé, parcourut rapidement d'un œil éteint les pages qu*elle venait d'écrire, et, se tournant vers le médecin, elle lui dit :
— Tenez, mon ami, voici ma confession. Vous la lirez, car j'ai confiance en vous; vous la ferez parvenir au comte lie Parfondval, qu'importe le lieu où il soit, car il est parti peut- être pour ne plus revenir. Dans cette lettre j'ai dit toute la vérité; or il faut qu'il sache toute la vérité. Je remercie Dieu de m'avoir accordé une dernière grâce: la force d'écrire jusqu'au bout.
La comtesse s'assoupit. Sur le soir, elle demanda ses enfants : Béatrix était là ; la nourrice apporta Marguerite
— Régine! Régine! s'écria la comtesse.
Amélie retomba et s'assoupit encore. Vers minuit, te médecin, qui sommeillait au coin du feu, fut éveillé par un cri. Il se leva et alla pour voir la comtesse ; elle venait de mourir.
FIN DU PROLOGUK.