LE COUVENT DES CARMÉLITES
Lelenden^ain, Maurice d'Orbessac avait un rendezvous avec une femme pieuse du faubourg Saint-Germain, à la petite église des Carmes de la rue de Vaugirard.
Il arrêta son américaine devant la porte du Luxerabourg. C'était vers le soir, à Theure où les églises, déjà désertes, ont un aspect funèbre. Maurice jeta son cigare et entra dans la cour des Carmes comme s'il eût franchi le seuil du foyer de TOpéra.
Cependant ce ne fut pas sans une certaine impression religieuse qu'il pénétra dans cette petite, église, célèbre par les massacres de 1792. 11 s'avança jusque devant Tautel sans rencontrer personne. Comme il allait revenir
jr ses pas, il entendit uu bruit confus, un sourd gémisement, une voix qui priait.
11 regarda autour de lui, il n'aperçut personne; et ^pendant la voix devenait de plus en plus distincte. 11 nit par découvrir une grille noire, scellée dans le mur
côlé de Tautel. Mais, dès qu'il s'en approcha, la voix [u'il entendait s'éteignit comme le bruit du vent.
Il se rappela vaguement que le couvent des Garmé- [tes était voisin. Il y avait donc derrière cette grille une carmélite qui priait. 11 voulut la voir ; mais la tombe l'est pas plus obscure que le lieu où l'on priait, il pensa
d'abord qu'un voile noir était étendu, suivant la coutume, entre deux grilles, afin que ces pauvres amantes du Seigneur fussent séparées des vivants, comme le sont les morts par le marbre du tombeau. Mais peu à peu il distingua une forme, vague d'abord, plus précise bientôt : le profil d'une femme agenouillée.
Jamais la prière n'avait courbé une femme avec tant de grâce. Elle semblait perdue dans ce monde ineffable dont le Seigneur permet l'entrée aux vierges d'ici-bas qui mettent leur gloire à porter sa couronne d'épines.
Tout un roman confus se déroula subitement dans l'imagination de Maurice, il avait pu distinguer que la femme qui priait était jeune et triste : elle devait être belle.
Bientôt elle fil le signe de la croix, se leva lentement, s'inclina devant l'autel sans remarquer Maurice, et disparut dans l'ombre. Maurice avait oublié son rendezvous; il né devait d'ailleurs revoir qu'une ancienne lïiatlresse qu'il n'avait jamais beaucoup aimée. .Une de
ces mille passions du monde qui naissent et meurent par la vanité. Il sortit de Téglise presque décidé à poursuî la carmélite dans les profondeurs du couvent.
Il revint dans la cour; ses yeux s'arrêtèrent surdeui petites portes contiguës, très-artistement encadrées de vignes, comme le sont celles des cabaretiers de village. Sur Tune de ces portes, Maurice lut : Sainte Thérèse^ sur l'autre : Sainte Madeleine.
Une ardente curiosité avait saisi Maurice.
— 11 faut, dit-il résolument, que j'entre au parloir, el que je sache comment vivent dans la mort ces pàle> amantes du Seigneur.
Ayant levé les yeux entre l'égnse et les ceps de vigne, il vit sur une porte entr'ouverte une Viei^e avec une auréole d'étoiles d'or ; sur cette porte était écrit : sâ^^
CARMELI.
A tout hasard, Maurice franchit le seuil de cette porte; mais, au ijout d'un sombre corridor voûté, il fut arrêté par une tour en pierres, qui sembla lui dire : Tu n'iras pas plus loin.
Déjà il avait respiré l'odeur austère et sépulcrale du couvent. 11 retourna sur ses pas, songeant à pénélret plus avant par les petites portes qu'il avait déjà remarquées. Comme il rentrait dans la cour, il craignit d'être arrêté par le concierge, qui montait les degrés de réglis^' Il pensa d'abord à s'adresser à cet homme, mais il TéSéchit qu'il avait toujours le temps d'en venir là.
Dès que le concierge fut entré dans l'église, Maurice i s'avança droit aux petites portes, et les secoua violemment ;. il ne fut pas peu surpris quand l'une des deuî
eéda sous sa main; il entra à la hâte comme un voleur, referma la porte sur lui, et marcha à l'aventure.
Il se trouvait dans un parloir. A peine eut-il fait cinq ou six pas, qu'un obstacle se présenta; c'était encore une grille, car les couvents sont meublés de grilles; celle-ci lui sembla né pas devoir résister beaucoup ; en effet, il en fit justice à Qoups de pied.
Quoiqu'il fût brave et aventureux, toujours sans peur et non point sans reproche, quand il se fut fait un passage, il écouta avec une certaine appréhension.
On l'a déjà dit, c'était le soir, tout prenait une teinte funëbre; il s'imaginait qu'il allait voir apparaître quelque supérieure outragée qui pousserait des cris de terreur.
Il n'entendit rien que les battements de son cœur; il s'avança plus loin.
Il se trouva tout à coup dans le petit cloître, c'est-àdire dans une petite cour des plus désolées, entourée d'un corridor à arcades, humide et glacé, où jamais le soleil n'était descendu. Pas une fleur, pas une touffe d'herbe, pas une plante grimpante n'égayait cette cour et ces murs. En levant les yeux, Maurice distingua sept ou huit petites fenêtres irrégulièrement percées, de l'aspect le plus lugubre. Il passa rapidement dans le grand clottre; cette fois, la nature se montrait un peu : quelques arbustes rabougris, des lilas et des sureaux qui n'ont jamais dû^fleurir, une herbe haute comme celle des cimetières qui n'a dû jamais exhaler l'odeur du printemps; voilà ce que Maurice vit dans la grande cour.
— Enfin, dit- il, cette cour est moins désolée que b première, les religieuses qui ont là leurs fenêtres ne soot pas si exilées que les autres.
Mais, comme il disait ces mots, il aperçut sur la muraille nue une grande croix, grossièrement peinte, entourée de draperies sanglantes.
H eut un mouvement d'effroi.
— Quelle est donc, se demanda-t-il, l'abbesse assez aveugle pour infliger à ses sœurs un pareil tableau?
Il traversa un petit jardin très-primitif, assez semblable à celui d'un curé de campagne. Entre quelques tilleuls sans sève et sans force s'étendaient çà et là quelques ceps de vigne qui ne prenaient jamais, au soleil de septembre, des teintas d'or et de pourpre.
Au bout du jardin, Maurice s'arrêta dans une petite grotte, où il découvrit deux tombeaux sans épilaphe. En effet, à quoi bon laisser son nom quand on a passé 5ur la terre sans y avoir vécu?
Entre ces deux tombeaux, sur un humble piédestal, était un buste en pierre. Maurice reconnut Madame Louise de France, sœur de Louis XV, représentée sous le voile et Thabit des carmélites.
11 s'étonnait, non pas sans quelque raison, de n'avoir vu jusque-là que des images de mort; il regarda aux fenêtres, il écouta : aucun bruit, aucune figure, ne vint l'avertir qu'il y avait là des êtres vivants. Il se décida à retourner sur ses pas et à monter dans l'intérieur du couvent. Il s'arrêta au premier étage, de plus en plus surpris du silence de mort qui l'environnait; il ne savait trop s'il devait monter plus haut. 11 suivit le corridor tout en
se demandant ce qu'il allait dire à la première carmélite qu'il rencontrerait.
Une porte entrouverte lui donna l'idée de passer par c0lle porte : il se trouva dans une cellule. Or, voici ce qu'il vit dans une cellule du dix-neuvième siècle : une pièce de sept à huit pieds, éclairée par une petite fenêtre grillée au dehors et couverte d'un voile noir au dedans. Le lit se composait de quatre planches, d'un peu de paille et d'une couverture de laine; or, le lit formait tout l'ameublement.
Cependant il ne faut pas oublier que la cellule avait pour ornements un christ en buis et un bénitier en étain, des chapelets, des scapulaires et des disciplines, car, pour ces saintes filles, ce n'est point toujours assez du cilice pour vaincre les rébellions de la chair.
Gomme Maurice distinguait à peine les murs jaunâtres de cette. cellule, il arracha avec une sainte colère le voile noir qui la fermait au soleil; il s'imaginait qu'au moins cette fenêtre était comme une échappée souriante sur le ciel, sur les arbres, sur les toits de la grande ville; mais il n'aperçut que la draperie sanglante de la croix peinte sur la muraille du cloître.
— O mon Dieu! murmura Maurice en tombant à genoux, vous qui avez fait la lumière, le ciel et le soleil, la verdure et les fleurs, vous qui 4vez permis à nos cœurs d'aimer les merveilles sorties de vos mains, avez -vous donc permis de pareilles expiations?
— C'est cela, dit Maurice, quand ce moment d'exaltation fut passé, je vais tomber dans la théologie. Après tout, pour la poésie de notre siècle, il ne faut pas sup-
50 LES FIbLES D'EVE
primer ces prisons sans issue, qui sont, pour ainsi dire, la préface de la mort.
Il s'était remis à marcher dans le corridor, -de plus en plus obscurci : il supposait que toutes ies carmélites étaient réunies dans le chœur pour la prière du soir. Comme il jugeait que le chœur ne devait pas être loin, il s'avançait silencieusement, espérant pouvoir assister, sans les distraire, à ce pieux exercice. Mais,àrangle du corridor, il se trouva tout à coup devant une carmélite.
Elle portait le costume de son ordre dans toute sa rigoureuse tristesse. Dès qu'elle aperçut Maurice, elle baissa son voile, et fit deux pas en arrière.
— Madame, dit Maurice avec respect, pardonnez-moi d'être venu ici.
La religieuse ne répondit pas.
— N'esl-il pas permis, reprit Maurice, n'est-il pas permis au cœur qui -souffre de pénétrer là où l'amour de ^Dieu inspire de si grands sacrifices?
— Monsieur, dit la religieuse d'une voix faible, en s'avançant pour passer, vous pouvez continuer votre pèlerinage. ^
— Madame, permettez-moi de vous arrêter un moment, je suis presque égaré ici, je ne comprends rien à ce silence et à ce sommeil ; on m'avait dit que les carmélites étaient toujours en grand nombre.
— C'est vrai , monsieur ; mais, depuis ce matin, le couvent n'est plus habité.
— Daignez m'expliquer, madame, ce que sont devenues vos compagnes.
— Les carmélites ont bâti un autre couvent un peu plus loin, dans la même rue. Aujourd'hui, poux la première fois depuis bien des années, elles ont quitté cette maison.
— Mais vous, madame ?
— Ah ! moi , monsieur, les portes ne sont pas encore éternellement fermées sur moi ; vous savez peut-être que, après un noviciat de quatre ans, on est forcée de retourner dans le monde avant de prononcer ses vœux.
— Vous n'abusez pas de la liberté, dit Maurice avec un léger sourire; si vous passez votre noviciat, madame, en de pareilles distractions , vous n'avez rien à craindre des dangers du monde.
— Aujourd'hui, monsieur, je ne suis entrée que pour dire adieu à ces tristes murs, hospitaliers pourtant.
La religieuse qui, jusque-là, cherchait à s'en aller, eu un tressaillement subit; elle avait osé regarder Maurice, peut-être l'avait- elle reconnu. Elle s'appuya contre la porte d'une cellule.
. — Qui sait, d'ailleurs? reprit-elle avec un peu d'embarras, peut-être ne suis-je venue ici que pour apprendre à aimer le monde.
Elle se mordit les lèvres, toute repentante d'avoir dit ces mots. Maurice, enclianté de les avoir entendus, parce qu'il espérait que la religieuse irait plus loin dans ses aveux, se rapprocha d'elle d'un air fraternel.
— Vous avez raison, madame : vu d'ici, le monde prend des perspectives plus attrayantes; pour moi, je vous l'avoue, bien que je sois philosophe et que j'aime la retraite, si je passais un jour et une nuit dans quelqu'une de
ces lamentables cellules, je rouvrirais joyeusement mes bras à Satan , à ses pompes et à ses œuvres. En vérité, n'est-ce point assez de passer une fois par le tombeau? Il faut que le lîlonde soit bien cruel aui cœurs qui viennent battre ici?
La religieuse garda le silence.
— Cependant, continua Maurice, je comprends jusqu'à un certain point qu'on vienne ici; celles qui, par exemple, comme Madeleine, ont à se faire beaucoup pardonner après avoir beaucoup aimé.
La religieuse ne disait pas un seul mot, Maurice la regardait, tout impatienté de ne pas voir se lever son voile.
— Mais vous, madame, qui êtes jeune et belle, vous qui n'avez jamais aventuré votre «cœur dans les joies de ce monde, pourquoi voulez-vous commencer là où les autres finissent?
Maurice remarqua le trouble et l'agitajtion de la novice.
— Pourquoi ? pourquoi ? Dieu le sait. Dieu seul le saura. Vous me parlez des joies du monde, et les joies du monde, monsieur, ne sont pas faites pour toutes celles qui vivent et meurent sous le soleil.
— Allons, pensa Maurice, je me suis trompé ; cette religieuse, que je me figurais jeune et belle, est sans doute quelque vieille fille sans figure et sans dot.
Pendant que Maurice se parlait ainsi à lui-même, la religieuse murmurait.
— Il a dit que j'étais jeune et belle ; serait-ce un grand crime de lui prouver qu'il avait raison? Pourquoi ne lèverais-je pas un peu mon voile? Ah ! oui, reprit-elle, il faut que le monde soit bien désert, pour qu'on vienne
s'exiler ici; il serait si doux cependant d'ainaer et de prier Dieu en toute liberté d'âme et d'esprit! Vous le dirai-je ? nulle plus que moi n'a été repoussée du monde ; j'ai toujours vécu avec un secret penchant pour le mysticisme^ Eh bien ! je ne sais pas encore si j'aurai la force de prononcer mes vœux. Voyez, du reste, dans quelle soaibre prison vous êtes entré.
Elle marcha en avant, Maurice la suivit sans dire un mot. Décidément, il pensait que le voile de la religieuse cachait quelque horrible figure qui n'avait pu toucher un seul homme.
— Si elle avait le*moindre attrait, se montrerait-elle d'un abord aussi facile? Sans doute, elle n'a séduit personne jusqu'ici, et, malgré toute ma compassion pour les . cœurs qui souffrent ou qui attendent, je ne Taimerai pas, même par charité.
11 la suivit pas à pas, de plus en plus surpris de ce qui lui arrivait dans ce couvent abandonné.
Elle le fit entrer dans le chœur.
— Voyez, lui dit-elle en levant son voile sans avoir
l'air de penser à ce qu'elle faisait, bien que, depuis qu'il
lui avait parlé de sa jeunesse jet de sa beauté, elle n'eût
• songé qu'au moyen de le lever naturellement; voyez,
nous venions ici à cinq Jieures du matin ; à minuit, il fal-
: lait encore y prier. Voyez ces treize tableaux qui sont les
treize stations de Notre-Seigneur : deux fois par jour, nous
: faisions ce que Notre-Seigneur n'a fait qu'une fois en sa
r vie. Voyez ces cinq taches blanches sur le parquet, ce sont
p les cinq plaies de Jésus-Christ, ce sont d'autres stations
f 011 l'on prie avec un accent encore plus funèbre.
Maurice ne regardait ni les stations ni les plaies de Noire-Seigneur ; depuis que la religieuse avait levé son voile, il n'avait pas détaché ses yeux de la plus douce figure qui fût entrée aux Carmélites depuis M"« de la Vallière.
— Madame, pennettez-moi de vous dire que Dieu ne vous a pas créée si belle et si charmante pour vous enfermer dans un cloître.
La religieuse rougit et détourna la tête. 11« étaient redescendus dans le corridor. A cet instant, le concierge demanda si sœur Marguerite était descendue.
— Me voici, dit la religieuse en faisant un signe d'adieu à Maurice.
— Madame, lui dit-il en s'inclinant, je veux revenir étudier ici, mais je n'ose dire que j'espère vous y rencontrer encore.
— Monsieur J!tfaurice d'Orbessac, j'espère vous rencontrer ailleurs, dit-elle, en descendant l'escalier avec une légèreté fabuleuse.
— Elle sait mon nom ! c'est bien singulier.
Maurice voulait la suivre; mais, arrivé au rez-dechaussée, elle disparut dans les tours obscures du grand cloître. Il s'y égara durant quelques minutes. Quand 0 retrouva la porte, le portier lui dit que M"« de Bélhisy ou sœur Marguerite était déjà plus loin que Saint-Sulpice.
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