LA COMÉDIENNE
Peu de jours après ces deux expéditions dç Maurice d'Orbessac, il y avait chasse à courre dans la forêt de Chantilly. Quoique le temps fût très-incertain, un assez grand nombre de Parisiens, curieux de ces spectacles qui, seuls entre tous, rappellent encore les belles époques de la royauté et de la chevalerie, entouraient les étangs de Commelles.
Maurice d'Orbessac était là, comme il était partout chaque fois que le spectacle ou les spectateurs promettaient à son esprit ou à son cœur quelque charmante distraction. Tout le monde admirait sa bonne grâce à monter son cheval, un arabe de la plus pure origine, qui
prenait en pilié les locomotives de Versailles et de Sainl- Germain.
Ce jour-là, les chasseurs se firent attendre : le cerf était prêt pour le sacrifice; on entendait déjà le son du cor et le cri sauvage des chiens ; mais les hôtes du pavillon de la Reine-Blanche venaient à peine d'arriver.
Pour une heure, cette silencieuse et poétique retraite, perdue dans les eaux et dans les feuilles, allait revivre par le bruit, Téclat et la joie.
A chaque instant, on voyait déboucher quelque élégante voiture. Tout à coup la foule se retourna pour voir arriver une calèche découverte, traînée par quatre chevaux d'une fierté toute royale.
Cette calèche était d'un luxe jusque-là inconnu. Elle ne pouvait appartenir qu'à une impératrice de Russie ou à une reine de théâtre.
Cette calèche, conduite à la Dâumont par deux jeune* postillons galamment harnachés, était vert et or; il n'y avait d'autre armoirie qu'un chiffre. Les deux postilloDS, poudrés à frimas, étaient vêtus de casaques en velours vert brodé d'or. Derrière la calèche se tenait, avec une raideur toute britannique, un chasseur vraiment gigantesque, dont Napoléon eût fait le plus beau tambourmajor de la garde impériale.
Dans cette calèche, qui rappelait quelque souvenir des contes de fées, il y avait une femme, — une belle femme qui avait plus que toute autre l'air d'être la reine de cette fêle pittoresque et animée; cependant elle n'avait pas de couronne, si ce n'est celle de la jeunesse, si ce n*est celle que porte toute femme qui a vingt ans,
qui est belle et qui est aimée. Elle était vêtue d'une rob^^ de reps bleu foncé, presque cachée sous une mantille de dentelle noire. Elle était coiffée avec une légèreté féerique par un chapeau de crêpe rose. Je ne dirai pas qu'elle était d'une beauté incomparable; mais sa figure, qui n'avait aucun car^iclère bien distinct, était d'une fraîcheur éblouissante; la rosée, quand se lève le soleil, n'a pas plus d'éclat matinal.
Ati premier coup d'œil, on jugeait sans peine que cette femme était décidée à ne prendre de la vie que la gaieté, le luxe , l'insouciance et l'amour, — l'amour argent comptant. — Aussi, vivant dans ce beau dessein, elle i\' avait jamais pâli sous le^ chagrins; ses yeux n'avaient jamais perdu leur éclat dans les larmes. Un conte persan nous dit: « lly a des femmes qui sont des roses, il y a des femmes qui sont des épines, il y a des femmes qui sont des sourires de Dieu, il y a des femmes qui sont des grimaces du démon. » Celle dont nous parlons n'avait voulu se charger ni des épines, ni des grimaces ; quoiqu'elle fût certainement dans l'éclat de la jeunesse, elle n'était ni svelte ni élancée; elle s'était laissé prendre par un léger embonpoint qui rehaussait encore la splendeur de son corsage. Cette femme, par sa luxuriance, eût surtout séduit Titien et Rubens. L'un ou l'autre de ces deux grands peintres eût rendu avec passion la vie et la couleur de cette nature tout en fête.
Or, quelle était cette femme qui arrivait ainsi seule, avec fracas, comme en triomphe, pour voir tuer un cerf dans les étangs de Commelles?
Nul ne l'attendait là ; à son apparition, tout le monde
se tourna vers elle, quelques-uns pour dire un mot suri elle, quelques autres pour dire un mot contre elle ; mais personne ne se détacha des groupes déjà formés au bord des étangs pour aller à sa rencontre,
A peine les chevaux s'étaienl-ils arrêtés tout écumants, que les princesses se montrèrent discrètement sur le balcon gothique du pavillon delà Reine-Blanche.
La nouvelle venue fut presque la première à les saluer.
A sa manière simple de saluer, on jugea que ce devait être quelque dame allant à la cour. On se dit même son nom de proche en proche, croyant reconnaître certaine beauté célèbre par ses aventures plutôt encore que par sa beauté et le nom de son mari.
Maurice s'était approché de la calèche. , . Le chasseur était descendu pour baisser le marchepied, mais ce grand diable d'homme, distrait par le spectacle du balcon, se laissa devancer par Maurice, qui, en deux secondes, avait sauté à terre et avait remis son cheval à son jockey.
— Est-ce que tu vas descendre ? demanda-t-il familièrement à la nouvelle venue.
Et, se reprenant aussitôt :
— Madame, je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur.
— Ainsi soit-il, dit-elle en tendant la main. Je ne suis pas fâchée de te rencontrer, Maurice ; vous n'êtes guère plus amusant que les autres, monsieur le comte; mais...
— Mais Votre Altesse a la bonté de me trouver moins ennuyeux. Que diable viens-tu faire ici?
LES FILLES D'ÈV^ 59
— Moins que rien: le chercher.
Et, se reprenant, elle poursuivit avec emphase :
— Je viens admirer ces vieux chênes paresseux qui a* ont pas encore une feuille verte.
Maurice était monté sur le marchepied.
— En revanche, dit-il sur le même ton, le printemps tout entier chante et fleurit sur votre figure, ô divine... CoDament vous nommez-vous aujourd'hui?
— Je ne sais plus ; comme il vous plaîta.
— Béatrix?
— Si vous voulez.
— Je vous salue, Béatrix. Vous savez que je t'aime toujours.
— Dites-moi, Maurice, est-ce que vous ne pourriez pas me parler avec respect"^ Ne dirait-on pas qu'il est avec quelque femme du monde?
— Madame! j'oubliais...
— Songez-y; voici d'ailleurs que les curieux entourent ma voiture. Que penserait-on de moi si on vous en- A(indait me parler ainsi?
— Madame! vos chevaux commandent le respect. Est* ce que tu vas rester là? Pour moi, je n'ai pas l'habitude de percher sur un marchepied. Un marchepied est bon à quelque chose, mais quand on doit s'élever plus haut : je vais m'asseoir sur ce coussin.
— Et si le prince est ici?
— Est-ce que tes chevdux ne sont pas payés?
— Est-ce que cela me regarde? Est-ce que vous me prenez pour une femme légitime?
Maurice venait de s'asseoir en face de Béatrix , ce qui fit chuchoter tous les groupes voisins.
' — Comment passerez-vous la saison, mon ami Maurice ?
— Madame, permettez-moi de refuser ce titre, qui m'humilie profondément; je ne veux jamais être l'ami d'une femme; son ennemi, passe encore...
— Vous êtes un homme d'esprit...
— Vous êtes une femme de cœur ; marions ces deux belles choses jusqu'à demain.
— C'est un peu long.
A cet instant, on entendit le galop retentissant d'un cheval qui suivait le bord du bois sans s'effrajer des roseaux, des buissons et des branches. On reconnaissait un cheval dressé au steeple- chase. Il était monté par un jeune cavalier d'une grâce et d'une distinction renoarquables. H saluait çà et là, en homme qui se trouve à une fête de famille.
Il allait droit à la calèclie de Béatrix. A la vue du personnage nonchalamment assis en face de la dame, sa figure, ouverte et gaie comme un jour de printemps, se rembrunit tout à coup.
Cependant il salua Béatrii avec toute sa bonne grâce accoutumée.
— Ah! bonjour, prince. Prenez garde d'effrayer mes chevaux; vous savez comme ils sont étourdis.
Le prince avait lancé vers Maurice un regard foudroyant. Béatrix lui tendit très-galamment la main.
— Mon cher prince, je vous ai attendu.
— Ah ! dit-il avec une amertume qu'il voulait vainement cachi^r, vous m'avez attendu ?
— Oui, pas trop longtemps; mais vous savez que je (l'ai pas l'habitude d'attendre. Je vous ai accordé une minute de grâce.
— En vérité, vous êtes trop bonne, et je vous remercie. Béatrix s'était remise à causer avec Maurice. Le prince,
furieux, éperonna son cheval et courut saluer les dames du balcon.
— Ah cà! mon cher Maurice, dit Béatrix avec un rire contenu, vous comprenez bien qu'il vous faudra défendre à la pointe de l'épée la place que vous avez là. Songez que ce pauvre prince est depuis six mois mon amant... du lendemain... Ces chevaux et cette calèche m'ont été envoyés ce matin par les ordres du prince; voyez ce billet •
« Madame, cette nuit, en jouant au lansquenet, j'ai » pensé à vous : c'est déjà une bonne fortune ; j'ai gagné » la voiture que je vous envoie, avec mes chevaux, » mon postillon et mon chasseur. Je suis de la chasse à » courre : je vous attends à deux heures aux étangs de » Commelles, devant le pavillon de la Reine- Blanche. »
—On n'est pas plus maladroit, dit Maurice en remettant le billet. Quiconque donne une voiture à une . femme lui donne le moyen de s'en aller avec un autre.
Cependant le prince avait été rejoint par son groom, il sauta sur l'herbe et lui remit son cheval. Maurice, tout en divaguant avec Béatrix, ne l'avait pointperdude vue.
— Tenez, dil-il à la dame, voilà qu'il vient de faire le siège de sa voilure. ,
Ea effet, le prince était revenu droit à la calèche.
— Madame» dit-il en jouant le calme le plus inaltérable, j'ai deux mots à vous dire.
— Dites, monsieur, nous vous écoutons.
Le prince pâlU de colère; il poursuivit pourtant avec le même calme.
— Mais, madame, pour le moment, c'est à vous seule que je tiens à parler; tout à l'heure, quand j'aurai deux mots à dire à votre voisin, je ne solliciterai pas votre présence.
— Vous comprenez bien, monsieur, dit Maurice gravement, qu'il né me prendra pas la fantaisiede descendre pour que ma voisine vous écoute à votre gré et non pas au sien. Quand on est ici, on n'a pas envie de s'en aller; vous me comprendrez d'autant mieux que vous n'j êtes pas.
— Vous êtes des enfants, dit Béatrix; n'allez- vous pas prendre tout cela au sérieux?
— Non, madame, répondit le prince, n'ayez pas de souci, je ne prends jamais rien au sérieux quand je suis avec vous. Seulement, poursuivit-il d'un ton impérieux, je veux vous dire deux mots à vous toute seide, et, un jour ou l'autre, je vous les dirai.
Le prince s'éloigna et trouva son groom arrêté avec un postillon de la calèche ; il donna des ordres, remonta, à cheval, et disparut dans la forêt.
— Il est fou, dit Béatrix.
— Nous avons un tort envers lui, remarqua Maurice, celui d'être dans sa voilure.
— Comment, sa voiture! n'est-elle pas à moi?
— Oui, jusqu'à un certain point; il a signé la donation. Mais vous, Béatrix, pour Taccepter, vous n'avez pas signé.
Cependant le groom s'était éloigné, et le postillon était remonté sur son cheval.
— Que faites-vous? s'écria Béatrix en voyant qu'il faisait claquer son fouet.
Le postillon ne répondit» pas; les chevaux fendirent la foule et gagnèrent au galop un des chemins couverts de la forêt. Maurice, debout dans la calèche, avait beau ordonner au chasseur de faire arrêter, celui-ci n'avait même pas Tair de Tentendre. Il n'était sensible qu'aux branches qui, bon gré, mal gré, lui faisaient courber la tête.
D'abord, Maurice et Béatrix s'étaient impatientés-,, maintenant, ils ne pouvaient s'empêcher de rire de cette promenade inattendue, qui avait tout l'air d'une coursfr au clocher^
— Après tout, madame, il ne faut pas nous plaindre; le chemin est vert, nous respirons l'odeur dès jeunes pousses; le soleil nous sourit à travers les arbres; la vie est un voyage: en avant !
— En effet, puisque nous ne savons jamais où nousallons, à quoi bon nous inquiéter de notre chemin aujourd'hui.
— 11 faut rendre justice aux chevaux du prince, ils sont d'une bonne race, ils défieraient les ailes de flamme
de la vapeur. Au train dont ils vont, nous irons souper à Calais.
— Vous m'effrayez. Après tout, la fin couronne l'œuvre, reprit-elle; or, l'œuvre, n'est-ce pas le bonheur? Mais ne vous semble-t-il pas que les chevaux s'emportent?
Maurice se leva et apostropha tour à tour le chasseur et les postillons iivec colère; ceux-ci continuèrent à ne pas s'occuper des personnes qui étaient dans la voiture.
— Encore, dit Maurice avec fureur, si le chemin avait des marges, je sauterais à terre, et je rossegrais ces coquins-là; mais je courrais risque de rester accroché dans ces maudits branchages comme feu Absalon par sa che* velure.
— Je vous conseille, dit Béalrix, de continuer gravement à me faire votre cour ; cette solitude est charmante, on ne peut pas faire son chemin avec plus de mystère. Voyons, asseyez- vous près de moi,«et dites-moi ce que vous avez dans le cœur. Vous savez que j'aime les confidences.
— Mon Dieu, si j'étais de bonne foi, si je ne vous aimais avec passion, depuis une heure je vous dirais peutêtre que celte promenade forcée me rappelle qu'il y a trois ou quatre jours, je me suis trouvé en pareille aventure.
— En pareille aventure ! Et où donc?
— Dans les Champs-Elysées.
— îtacontez-moi cela.
— Rien de plus simple, ou plutôt rien de plus compliqué. Nous voulions savoir s'il était possible d'aller
se promener au Bois en compagnie d'une femme de bonnes vie et mœurs, de quelque gracieuse habitante du faubourg Saint-Honoré, mais sans la connaître le moins du monde. Je me suis élancé dans une calèche découverte, en face d'une belle femme qui rêvait sans doute aux printemps évanouis, car elle avait près de trente ans.
— Quel extrayagant vous êtes! Et que vous a dit la belle inconnue?
— C'est toute une odyssée. Vous avez lu le Voyage sentimental et le Voyage autour de ma chambre?
— Ce sont des livres dont je raffole, car je n'y comprends rien.
— 11 faudrait un Sterne ou un Xavier de Maistre pour vous raconter notre voyage de point en point. Dans di^ ans, ce sera, si j'ai bonne mémoire, une des belles pages de ma vie.
— Et notre voyage à nous deux à travers les solitudes de cette forêt, est-ce que vous allez Toublier?
— Jamais !
Maurice, qui avait pris la main de Béatrix, Téleva à ses lèvres avec passion.
— Savez-vous, mon cher Maurice, que nous n'arrivons pas?
' — Est-ce qu'on arrive jamais, si ce n'est au cimetière ?
— Je vous conseille de faire le philosophe ; qui sait ce qui nous attend au bout du voyage?
— Je suis prêt à tout. .
— Je connais le prince; je m'imagine qu'il va débusquer à la prochaine avenue, armé jusqu'aux dents.
— Oui, avec son imagination, il a dû trouver cette péripétie. Il veut vous forcer à nous voir ferrailler ou faire feu.
Maurice continua avec emphase :
— 11 veut s'abreuver de vos larmes et se repaître de vos pâleurs.
— Il ne me connaît guère; est-ce que je pleure? est-ce que je pâlis? Qu'importe ce qu'il arrive, je ne sourcille-
• rai pas; d'ailleurs, je compte sur la destinée, qui ne m'a jamais soumise à de tristes spectacles. Vous le savez, tout ce qui m'entoure est dans une atmosphère sereine et joyeuse. On s'est plus d'une fois battu pour mes beaux yeux, mais on n'a jamais versé une goutte de sang-
— Oui, si jamais le bonheur s'est égaré sur la terre par mésaventure, sans nul doute il a pris votre image; je suis profondément fataliste: aussi, je ne redoute rieo en votre compagnie, pas même vos caprices.
— Remarquez-vous comme moi que ce chemin s'assombrit singulièrement? Il me semble que les chevaui se sont emportés. Voyons donc! me voilà toute décoiffée, les branches battent mes dentelles.
Maurice se leva furieux et apostropha encore le chasseur':
— Coquin I dis-moi où nous allons, ou je te précipite sur ces épines.
Le chasseur répondit avec un air inquet qu'il ne savait pas.
Après des détours sans nombre par des chemins à
peine fréquentés des gardes forestiers et des chasseurs, les quatre chevaux qui entraînaient Maurice d'Orbessac et Béatrix s'arrêtèrent tout à coup au ' rond-point de la Chênaie.
— Ah! mon Dieu! dit tout à coup Béatrix, je joue ce soir.
Elle n'avait pas achevé ces quelques mots, que le jeune prince de Waldesthal, débusquant par une avenue, vint, à cheval, se présenter devant elle avec le sourire forcé sur les lèvres.
— Eh bien! madame, que dites-vous de la promenade? Je suis bien aise de vous rencontrer. N'est-ce point un miracle que la chasse m'ait '^conduit sur vos pas?
Maurice voulut descendre de la calèche. *
— Un instant, s'il vous plaît.
— Il ne me plaît pas d'attendre, répliqua Maurice. Exposez-moi vos griefs sans perdre une minute. Vous savez, sans doute, que madame doit jouer la comédie ce soir?
— Je sais que madame ne jouera pas ce soir la comédie, du moins aux Variétés.
— Je serais curieuse de savoir pourquoi? dit en souriant Béatrix.
— La raison en est bien simple, répondit le prince : je vous ai donné cette calèche, madame, mais remarquez bien que je ne vous ai donné ni mes chevaux ni mes gens ; voyez la conséquence...
Les postillons avaient vivement dételé les chevaux sans que Maurice et Béatrix s'en; fussent aperçus; sur un
signe du prince, ils remontèreat dessus et se dirigèrent tranquillemeot vers les étangs de Gommelles.
— Pour cette fois, dit Maurice, cachant mal son dépit et s' élançant sur Therbe, nous allons voir qui de nous deux, monsieur le prince, demeurera céans; je vous crois trop galant homme pour avoir, en pette occasion, oublié des armes.
— Nous nous retrouverons ailleurs, répondit le prince; mais aujourd'hui je n'ai pas d'autre raison à vous donner. Vous n'êtes qu'à trois heures de Chantilly ou à trois heures de Luzarches; avec madame, les chemins sont semés de roses, mais je vous conseille de vous mettre en route, car voilà le soleil qui décline. Du reste, je vous laisse mon chasseur pour aller à la découverte.
Maurice était furieux, il piétinait le gazon et cherchait à saisir par la bride le cheval du prince. Ayant jeté les yeux sur lé chasseur, il ne put s'empêcher de rire de l'air contrit du pauvre garçon, qui était demeuré derrière la calèche, fidèle à son poste, craignant tour à tour la mauvaise humeur du prince ou de Maurice.
— Voyons, grand dromadahre, lui dit Béatrix, va traîner la voiture ou baisse-moi le marchepied.
— Adieu, madame, dit le prince en. saluant ; je vous souhaite bon gîte et bonne fortune... Si je rencontre votre cheval et votre jockey, poursuivit-il en saluant Maurice, je leur dirai où vous êtes.
En achevant ces mots, il partit comme un trait. Béatrix descendit de la calèche, et passa doucement sa main sur le bras de Maurice.
— Eh bien ! mon cher, où allons-nous ?
— Tous les chemins vont à Rorae ; mais vous ne voulez pas aller par là. •
— Dieu m'en garde ! Je voudrais aborder quelque château de fée, où flambe un bon feu de sarments, où des mains invisibles apportent aux voyageurs égarés des alouettes toutes rôties et du vin de Champagne frappé.
— Gela peut se rencontrer. Ce qui est certain, c'est que nous trouverons dans ce petit coin de la France un château plutôt qu'une auberge. Vous savez que le déparlement deSeine-et-Oise est peuplé de châteaux. Il y en a peut-être cinquante sur la lisière de la forêt.
— Intelligent obélisque, dit Béatrix au chasseur, prénezles devants, et, comme l'a dit le prince votre maître, allez à la découverte. — Tenez, Maurice, ce sentier me semble très-engageant.
— C'est vrai, mais en moins de cinq minutes vous aurez déchiré vos bottines de satin.
Maurice s'arrêta et se glissa sous les touffes de chêne pour cueillir quelques tiges de violettes et de primevères éparses çà et là. Il rejoignit Béatrix et lui attacha son bouquet au corsage, bien qu'elle le voulût tenir à la main. Us se mirent ensuite à marcher sérieusement, ne parlant plus guère que pour se plaindre du soleil qui gagnait trop vite l'horizon, des branches et des épines qui déchiraient l'écharpe et les pieds de Béatrix.