‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 30 sur 50 · LES JEUX DE LA DESTINÉE · texte numérisé non relu

LES JEUX DE LA DESTINÉE

Depuis quelques instants, ils suivaient, en pente douce, un petit ruisseau perdu sous les herbes qu'enflaient çà et là des courants d*eau de la forêt. Après une demiheure de marche , comme ils se trouvaient dans un fourré profond, ils retrouvèrent le chasseur gravement incliné, comme un philosophe, au-dessus du ruisseau.

— Que fais-tu là ? est-ce ainsi que tu nous abrèges, le chemin ?

— Eh ! mon Dieu ! monsieur, ne voyez-vous pas qu'à moins de rebrousser chemin, il faudra nous arrêter ici î

— Que veux-tu dire ?

— Voyez ce ruisseau qui fait un demi-tour et nous «mpêche de passer.

— Comment, faquin, tu ne saurais sauter par-dessus cette goutte d'eau ?

— Moi, passe encore; mais vous? mais madame ?

— En effet, dit Béatrix, comment voulez- vous que je

fasse?

Maurice saisit Béatrix, Téleva galamment sur son épaule , et s'élança sans plus de façon de l'autre côté du ruisseau.

Il s'aperçut que Béatrix était pâle et émue.

— Vous avez eu peur.

Elle se rapprocha de Maurice, lui glissa les bras autour du ^cou, et lui dit en penchant la tête avec un trouble adorable :

— J'ai peur de vous aimer.

— Bea^trix, vous n'avez jamais été si belle... avec moi...

— Eh bien! Maurice, vous allez rire; mais je vous aime sérieusement. Je vous assure que cela ne m'était jamais arrivé. Vous comprenez, j'aimais en passant; je me laissais séduire par un peu d'esprit, de bonne grâce ou d'extravagance. Tout homme qui se montrait devant moi un franc enfant prodigue, toujours de belle humeur, se moquant du monde entier et de moi-même, sachant dompter un cheval et donner avec grâce un bon coup d'épée, était bien sûr de me faire tourner la tête — pour un jour ou deux, — mais cela n'allait jamais plus loin ; c'étaient des feux de paille toujours clairs et gais, mais autant en emportait le vent. Vous, Maurice, je vous ai vu mille fois sans y songer; vous passiez, avec raison je

crois, pour un extravagaol de premier ordre ; on m parlait beaucoup de vos chevaux et de vos dettes, de vos maltresses et de vos duels. Quand j'étais un mois sans vous voir au théâtre ou au Bois, on me disait que vous étiez à Londres, ou à Stockholm, que sais-je? ilnemevint jamais à l'idée d'aller vous consoler ni de faire avec vous le tour du monde. Il faut dire que vous n'êtes jamais venu à moi avec un sentiment bien profond. Vous me disiez : Je vous adore ; mais vous ne me disiez pas: Je vous aime.

— V'oyez comme deux heures de solitude sont bonnes pour les cœurs bien faits! J'avoue que jusqu'ici, dans le tourbillon couleur de "flamme qui nous emportait, je n'avais pas pris le temps de vous aimer. Je vous trouvais belle et charmante comme une femiile du Titien ou comme une statue de Glésinger ; mais mon culte s'arrêtait dans la passion du contour et de la couleur. Maintenant que je vous ai portée dans mes bras et que j'ai senti battre mon cœur sous le vôtre ; je vous aime avec...

Béatrix interrompit Maurice en lui pressant la main.

— Maurice, aimez-moi avec amour tout simplement. N'oublions jamais cette promenade romanesque à travers la forêt. Vous verrez si je m'en souviens ! Tenez, Maurice, vous allez vous moquer de moi , mais laissez-moi vous dire toutes les folies qui me passent par la tête : je m figure que j'étais perdue dans je ne sais quel océan sans fin ; mon pauvre vaisseau faisait eau de toutes parts; depuis que je vous serre la main, je puis crier avec joie, comme le matelot r Terre I terre !

— Terre ! terre ! s'écria Maurice , sans vouloir trop

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prendre au sérieux ce que disait la comédienne. Voyez: !elte échappée nous avertit que nous sommes à la li- Akrê de \a forêt.

— Quel beau soleil couchant, là-bas, à travers ces bourgeons ! C'est la première fois que je comprends luelque chose au coucher du soleil.

— Voyons, ma chère Béalrix, prenons garde de tourner à réglogue.

Ils arrivaient au bout d'une avenue, en pleine campagne, dans un petit vallon désert. Le chasseur vint leur lire qu'il venait d'apprendre par un garde qu'en moins l'une heure ils arriveraient à Luzarches.

— Mais, dit Béatrix qui jusque-là avait marché sans 5e plaindre, je n'ai pas la force d'aller plus loin, d'ailleurs la nuit est venue.

— A moins que madame, poursuivit la chasseur, n'aime mieux demander rhospiMilii|fmK^|i|^m^* voisin. ,

Maurice venait d'apercevoir au-dessus d'un massif de marronniers un toit aigu et des ailes de briques à coins Je pierre, dans le goût du seizième siècle.

— A coup sûr, dit Maurice, on ne nous attend pas là ; t'est presque une raison pour y aller.

—Eh bien ! allons, dit résolument Béatrix, il faut bien nue le roman se continue dans toute sa bizarrerie; il faut bien que notre voyage sentimental se compose de plusieurs chapitres. Qui sait? un épisode curieux nous attend peut-être là. Qui sait si nous ne surprendrons pas quelque mystère du département de Seine-el- Oise? ' '

Tout ea parlant ainsi, Maurice et Béatrix marcliaient à pas comptés vers le portail du château.

— Voyons, Maurice. Ah! que vous êtes un homme timoré ! Vous ne vous décidez donc pas ?

— Je me demande quelle figure nous allons faire.

— Belle et bonne figure, j'imagine.

— Enfin vous présenterai-je aux. honnêtes gens qui habitent ce château comme ma sœur, ma femme ou im maîtresse ?

— Gomme votre sœur, on ne vous croira pas ; comme votre femme, c'est bien eftnuyeux. Pourquoi pas comme votre maîtresse ?

— Je veux seulement éviter de vous soumettre...

— A une humiliation? Sachez-le bien, il n'y a d'humiliées que les femmes sans cœiir. Envoyez le chasseur à Luzarches; il demandera des chevaux à la poste, il ira dans la forêt chercher la calèche, il nous l'amènera ici. C'est donc pour deux heures à peine qu'il nous faut rhospitalité.

Ils. étaient arrivés dans la cour du château, ilsn'avaieni encore rencontré personne.

— Williams, dit Maurice au chasseur, qui les suivait toujours, allez annoncer la visite forcée de M. le comte et de M™e la comtesse d'Orbessac : après quoi vous irez à Luzarches, comme on vient de vous le dire.

Le chasseur obéit. 11 s'était à peine éloigné, qu'un homme très-gros et très-court, un honame tout rond, apparut tête nue sur le perron,

— C'est sans doute le marquis de Carabas du canton,

lit Béalrix. Voyez, c'est un homme bienséant, le voilà |ui accourt à notre rencontre avec la prestesse de Sain- ^'ille.

En effet, l'homme tout rond arriva tout essoufflé de- \rani Maurice, ce que voyant, Williams prit le chemin de [.uzarches. L'homme du château salua Maurice et lui [.)arla ayec volubilité, sans prendre garde à sa compagne le voyage.

— Monsieur, monsieur, vous arrivez bien i propos. . ' ■ i '

— Monsieur, j'étais loin de me douter qu'il y eût de l' à-propos dans ma visile.

— Monsieur, nous n'avons pas un instant à perdre.

— Sans doute pour nous mettre à table, dit Maurice à Béatrix.

— J'avais Compté sur M. de Limiers; mais j'avais compté sans mon hôte.

L'homme tout rond sourit et daigna saluer Béatrix.

— Cela arrive tous les jours, dit-elle avec un sourire; moi, monsieur, c'est bien pis, j'ai compté sur mes chevaux, voilà pourquoi...

— Mais, monsieur, de grAcc, poursuivit l'homme tout rond, hâtcns-nous ; car Dieu seul sait le temps qui nous reste pour signer.

— Pour signer!

— Après lecture faite selon la coutume et selon la loi. . — Mais, monsieur...

On était arrivé au bas du perron.

-^ Monsieur, prenez la peine de monter ; madame pourrait se promener un peu dans le parc. •

— Mais, monsieur, dit Maurice, je ne signe jamais sans elle.

— Ah I permettez ! pour cette fois il faudra bien signer seul; il est impossible que madame soit admise làhaut.

— Alors, monsieur, vous comprenez que je ne prendrai pas la peine de monter moi-même.

— Monsieur, je vous requiers de me suivre à Tinstant, ou j'assume sur vous une grande responsabilité.

— U faudrait pourtant s'expUquer un peu, dit Maurice avec impatience.

— G*est bien simple; vous êtes majeur?

— Je ne le sais que trop.

— Vous savez écrire ?-

— Peu ; je n'en abuse pas.

— Vous êtes Français?

— Pas beaucoup, car je ne suis pas né maUn.

— Vous n'êtes ni parent ni allié du comte?

— Je commence à comprendre et je vais vous dire ce que vous êtes.

— Ah I je croyais que vous me connaissiez.

— Notaire royal, dit Maurice en appuyant sur chaqae mot.

— M« Alboise, à Pontoise, dit le notaire en s'indinant.

— Département de Seine-et-Oise, dit Béatrix en appuyant sur la rime.

— Vous comp^nez, monsieur, dit le notaire, que j'aie le droit de vous appeler là-haut comme témoin.

— Qu'est-ce qu'il y a donc à signer ?

— Un testament.

— C'est une chose assez grave, je n'aime pas les testanients; il faut que l'argent aille où il plaît à Dieu, par te chemin naturel. C'est peut-être un vieillard qui déshérite une famille sans pain, pour enrichir un riche hospice qui nourrit cent pauvres... administrateurs.

— Mon cher monsieur, dit le notaire, cela ne nous regarde pas; le malade a encore toute sa tète; nous ne sommes que des instruments, la loi nous ordonne d'obéir.

— Je ne connais pas cette vieille boiteuse louche qui se nomme la loi; c'est gr&ce à elle que sont faites et respectées toutes les iniquités qui peuplent la terre, mais, puisque enfin le hasard m'a conduit ici un jour où il manquait un témoin , voyons ce testament ; passez , Béatrix.

— Considérez, monsieur, dit le notaire, que madame ne peut assister à la lecture de ce testament.

— Considérez, monsieur, dit Maurice, que si je ne veux pas vous suivre...

. — Allons, comme il vous plaira; madame se tiendra à la fenêtre avec M™« la comtesse.

On traversa le vestibule, on passa dans une salle do billard. Un domestique en livrée vint demander à Maurice le nom qu'il fallait annoncer.

— Annoncez un témoin, dit Maurice. .

On passa dans une chambre à coucher, d'un ameublement très-suranné.

Celui qui venait de dicter son testament était couché

«^lans un lit h baldaquin d'une forme carrée, couvert de rideaux de soie rouge bordée de franges d'or. Le notaire >s'avança devant une petite table parsemée de papiers, oîi brûlaient deux bougies dans des flambeaux d'ai^ent uni; trois témoins étaient gravement assis autour de cette table. C'étaient deux paysans et un huissier. Un feu de charme brûlait gaiement dans la cheminée comme aui plus beaux jours d'hiver; une pendule allégorique, qui rappelait un tableau de Prudhon, V Amour poursuivant les Muses, marquait sept heures et demie.

Maurice salua le malade, qui était un vieillard. Ses cheveux blancs et sa longue barbe grise lui donnaient l'air d'un vénérable patriarche.

— Où est ma fille? demanda-t-il en inclinant la tête devant Maurice.

La fille du malade était à la. fenêtre de la chiambre, quand Maurice s'était montré sous. le portail; elle-même avait envoyé à sa rencontre le notaire, qui, depuis une heure, attendait un témoin. Bientôt^ voyant venir un homme et une femme de bonne compagnie, elle était passée dans sa chambre pour rajuster un peu sa coiffure. A peine son père Feut-il demandée, qu'elle se présenta à la porte de la chambre.

Elle salua Béatrix avec une dignité glaciale. En voyant Maurice, elle tressaillit et voulut en vain réprimer la rougeur qui lui montait au front. Maurice tressaillit aussi : il avait reconnu la comtesse de Fargiel, celte belle femme un peu romanesque avec laquelle il s'était promené si cavalièrement aux Champs-Elysées quelques jours auparavant.

Béalrix, qui s'aperçut de leur-lrouble, les regarda l'un ^ t l'autre avec une surprise inquiète. Elle se rapprocha le Maurice.

— Maurice, lui dit-elle avec une pâleur subite, un vaiC«B pressentiment m'avertit que nous aurions bien fait J^'aller plus loin. 11 va se passer ici quelque chose d'é- L range.

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