LE COMTE DE PARFONDVAL
Béatrix s'était insensiblement approchée du lit.
— Je demande à M. le comte de Parfondval , ditolle d'une voix émue , la grâce de demeurer un instant seule avec lui. ^lors je pourrai lui expliquer pourquoi M. le comte d'Orbessaû ne signera pas ce testament.
De plus en plus surpris et inquiet, M. de Parfondval regarda Béatrix. Il fut quelques secondes sans lui répondre.
— Non, non, murmura-t-il tout bas en passant la main sur son front, ce n'est point un rêve.
S'adressant au notaire et aux témoins : — Messieurs,
oulez-vous avoir la bonté de passer pour un instant lansle salon?
Quand le notaire et les témoins furent sortis, Béatrix >e retourna vers M"*^ ^e Fargiel.
— Madame, je désire être seule pour parler à M. de ^arfondvai.
Et comme M™« de Fargiel, tout interdite, semblait ne- )as devoir écouter Béatrix, son père, se tournant versv jlle, lui dit en essayant de sourire: — Allons, ma fille, 1 faut s'exécuter de bonne grâce, car c'est sans doute la
iernière fois qu'une aussi jolie bouche me demande un^ quart d'heure d'entretien.
Maurice offrit le bras à M™« de Fargiel.
Comme la pièce où ils venaient d'entrer n'était éclairée que par les dernières teintes du couchant, la comtessede Fargiel alla droit à la cheminée et sonna vivement.
Un domestique entra avec un flambeau dans chaque main.
— Madame, dit Maurice quand cet homme fut sorti, je vois qu'une certaine agitation s'est emparée de votre âme. Rassurez-vous, je suis venu ici avec une comédienne : c'est une bonne fille qui ne sait pas souvent ce qu'elle dit; je la connais, mais pourtant je n'ai pas le droit de Farrêter dans ses impertinentes folies. Une aventure assez bizarre nous a réunis, bon gré, mal gré,. depuis deux ou trois heures. Mais rassurez -vous : quoi, qu'elle dise, quoi qu'elle fasse, ce sera toujours de ht comédie.
— De la comédie, monsieur; mais songez que mon. père est au plus mal. Je suis venue aujourd'hui en toute-
liâte sur une lettre du médecin, qui croyait que M. <i ParfoDdval n'avait plus que peu de jours à vivre.
— Je ne serais pas surpris, madame, que Béatrii ait demandé un téte-à-téte à monsieur votre père pouroblenir de lui quelques lignes dans son testament, car savons-nous si H. de Parfondval en est à son premier téte« à-téte avec les comédiennes des Variétés?
— II ne faut pas calomnier mon père ; mais pourtant, comme je ne suis pas sa confidente, je ne puis jurer de rien. Je serais bien curieuse de savoir ce qu'elle va dire à mon père.
M™« de Fargiel s'était rapprochée de la porte et l'avait entr'ouvQrte lég^ement. Comme le lit du malade était h l'autre côté de la chambre, elle ne put rien entendre. Elle revint vers Maurice.
— Permettez-moi de vous dire, madame, que je bénis le hasard qui m'a si étrangement conduit ici ; j'espérais vous revoir. Lundi, au bout des Champs-Elysées, quand il m'a fallu vous quitter, un doux et triste pressentimeot m'a averti que je vous retrouverais bientôt, mais je ne pensais pas que je vous rencontrerais dans ce pays presque perdu.
— Un pressentiment doux et triste ?
— Oui, madame, je réunis toujours c^es deux mots; ne croyez-vous pas comme moi que l'amour ne va jamais sans eux?
— Cependant, dit M™« de Fargiel d'un air rêveur, sans penser à répondre, cette demoiselle qui court les champs avec vous, c'est votre maîtresse?
— Je ne sais rien encore, répondit nonchalamment
Maurice. Si je ne vous eusse pas rencontrée, peut-ôlro leviendrais-je follement épris deBéalrix, car elle est bien jolie et bien attrayante.
— D'abord, elle a un grand avantage sur nous autres pauvres femmes du monde : elle joue la comédie...
— Ces pauvres femmes du monde! elles ne savent pas jouer la comédie, elles!
La conversation dura sur ce ton près d'une demilieure. Maurice fut spirituel plutôt que tendre, galant plutôt que passionné; M™* de Fargiel se contenta de mettre en jeu ses plus vives coquetteries. Mais chacun d'eux était distrait par la singularité du rôle de Béatrix.
Or, que se passait-il entre la comédienne et le malade ?