‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 34 sur 50 · LES YEUX VERTS · texte numérisé non relu

LES YEUX VERTS

Dès que Béatrix. se \it seule devant M. de Parfondval, elle tomba agenouillée et sanglota, le front appuyé sur ie bord du lit.

— Mais, madame, dit le comte eu voulant lui prendre la main, expliquez-vous, de grâce.

Béatrii se leva subitement et répondit au comte avec un mouvement d'indignation :

— Une pension alimentaire aux demoiselles de Bt'- Ihisy ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce bien vous qui avez dicté cet horrible testament?

Le malade, tout atterré, regardait Béatrix sans comprendre.

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Après un silence, Béatrix poursuivit ainsi :

— Sachez donc, monsieur, que les demoiselles de Béliisy n'ont pas besoin dei votre pension alimentaire. It ist bien temps, d*ailleurs,:de penser à elles quand Tune .*est faite comédienne et Tautre...

— Mes filles, des comédiennes ! s'écria le comte. Mes illes, des comédiennes !

— Vos filles... vous voyez bien qu'elles sont vos filles, :ar ce cri est parti du cœur.

M. de Parfondval s'était soulevé et avait saisi la main ie Béatrix.

— Vous êtes donc ma fille I s'écria-t-11 d'une voix brisée... Béatrix? c'est vous qui êtes Béatrix? continuait M. de Parfondval en pressant la main de Béatrix.

— Ouij dit-elle avec un sourire et avec une larme. Mais, mon Dieu, je ne veux pas vous faire mourir un quart d'heure plus tôt. Après tout, je ne me plains pas de ma destinée, car je suis la fille du monde la plus heureuse. Une pension alimentaire! mais j'ai plus de cent mille livres de rente?

— Vous ?

— Vous vous imaginez dont que nous jouons la comédie pour rien? Mais Marguerite, vous ne devinerez jamais à quelle extrémité elle a été réduite , il j a un an, car il y a un an je n'étais pas riche pour venir à son aide.

— Parler! parlez!

— Eh bien! la pauvre enfant, elle s'est résignée à prendre le voile aux GarméUtes. Comprenez- vous tout

ce qu'elle a dû souffrir avant d'en arriver là, sans compter les souffrances du cœur ?

— Le ciel soit loué pour Marguerite I dit M. deParfondval ; celle-là, au moins, priera Dieu pour sa mère coupable.

— Coupable! s'écria Béatrix; coupable! on vous a trompé.

— Enfant que vous êtes, est-ce que j'accuserais votre mère, si elle était restée digne de mon cœur, car je l'aimais profondément!

— Vous avez beau dire ; ma mère a peut-être été faible par le cœur, toutes les femmes le sont; mais au moins tous les enfants qu'elle vous a donnés sont bien les vôtres.

— Pauvre fille, qui vous l'a dit?

— Celui qui nous a recueillies, celui qui nous a nourries de son pain, car il connaissait bien ma mère. D'ailleurs, c'était lé bruit du pays. Ne savez-vous donc pas ce qui se disait là-bas? On disait que vous aviez fui ma mère en l'accusant injustement.

— Je n'aurai pas la cruauté, reprit tristement le malade, de vous dire que j'ai eu raison. Nous sommes loin de ces événements qui ont gâté ma vie ; si Dieu a pardonné à votre mère, je lui pardonne.

— Pardonnez-lui dans ses enfants.

— Eh! mon Dieu, je voudrais croire qu'ils sont les miens...

— Quel aveuglement ! Est-ce parce que vous avez devant les yeux une comédienne ? Allez, c'est bien une Parfondval. Je n'ai jamais donné de conseil à personno,

pas même à moi; cependant aujourd'hui pernieltez-moi de vous en donner un.

— Pauvre enfant, que me conseillerez-vous donc?...

— Je vous conseillerai de ne pas ajouter une cruauté à toutes vos cruautés. La mère n*a-t-elle pas été assez punie par votre abandon ? Les filles n'ont-elles pas assez longtemps porté la peine de leur mère? Croyez-moi, je ne parle pas pour moi, mais pour ma sœur, car je suis bien sûre que la pauvre fille ne vivra pas longtemps dans celte solitude des Carmélites. Déchirez le testament que vous venez de signer, faites qu'elle ait sa part de votre fortune. N'en restera-t-il pas assez à celle qui a eu toute votre tendresse depuis vingt ans?

— Mais, madame, vous ne savez pas ce que vous dites ; si je croyais que vous fussiez mes filles, vous et votre sœur, si j'avais même un doute, le doute le plus vague, pensez-vous donc que j'eusse signé ce testament? Je ne puis reconnaître que ma fille; à ma fille seule appartient toute ma fortune. Je veux bien, en considération de tout ce qui s'est passé, vous accorder à toutes les deux...

— Vous devriez comprendre, interrompit vivement Béatrix, que nous ne pouvons accepter. Si nous sommes vos enfants, nous demandons ce qui nous est dû; si vous ne voulez pas nous reconnaître, nous n'accepterons pas une obole, car nous ne venons pas mendier à votre porte.

M. de Parfondval était de plus en plus ému ; la voix de Béatrix était ta voix d'Amélie : il écoutait parler la cofflédienae tout à la fois avec douleur et avec amour. Cette

voix Favail rajeuni de vingt ans. Toute sa vie lui scmi)lail un rêve.

— Mon enfant, dit-il en ressaisissant la main de Béa- 4rix, est-ce voire cœur qui vous dit que je suis volic 4)ère ?

Au lieu de répondre, Béatrix se jeta dans les bras du •comte de Parfondval; il la pressa sur lui avec effcsion.

— Ma fille , ma lie ! s'écria-t-il d'une voix brisée, vous êtes ma fille, dites -moi que vous êtes ma fille !

Béatrix était assise sur le lit ; elle appuyait ses lèvres ^ur la main du comte.

— On m'a dit, murmura-t-elle en pleurant, on m'a dit que vous étiez mon père; je vous ai- longtemps attendu, car je ne pouvais croire à un oubli si profond: TOUS n'êtes pas venu; mais Dieu n'a pas voulu que vous mouriez sans mé voir, car c'est Dieu qui m'a con- <luite ici.

Béatrix ne put arrêter une larme. La lumière de bougies frappait alors sur sa figure. M. de Parfondval, qui l'avait vue jusque-là dans l'ombre, ranima toutes ses forces pour la contempler.

— Oui, oui, dit-il en passant la main sur son froûl vous êtes ma fille ; Dieu me pardonnera-t-il d'ava abandonné mes enfants? La vengeance m'a aveuglé.

Il avait pris les mains de Béatrix et l'attirait doue ment vers lui pour l'embrasser; mais tout à coup il repoussa.

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— Qu*ai-je vu ? Non, non, je ne me suis pas trompé, dit-il en regardant toujours Béalrix.

— Vous me faites peur.

— Ces yeux, reprit-il avec colère, ces yeux verts, ce sont les yeux verts de Pierre Marbault.

En prononçant ce nom, le comte jeta Béatrix hors d\u lit, et retomba mourant sur son oreiller.

Béatrix poussa un cri. Au même instant, M*«« de Fargiel se précipita dans la chambre.

Elle vit son père étendu satis mouvement; elle vit Béatrix agenouillée sur le tapis, se tordant les bras avec désespoir.

— Qu'y a-t-il? ... qu'ai-je entendu?

La comtesse s'était arrêtée devant Béatrix. Après un silence, elle reprit d'un ton impérieux :.

— Madame, je vous ordopne de me dire ce qui s'est passé entre mon père et vous.

Béatrix leva sans répondre ses grands yeux sur la comtesse.

— Est-ce que vous êtes venue pour assassiner mon^. père, madame?

— Ne parlez pas si haut, madame, dit Béatrix en se levant et en regardant M»»© de Fargiel des pieds à la tête, ne prenez pas ces airs d'impératrice; je suis ici che?: moi. , •

— Vous êtes ici chez vous ?

— Oui, car je suis, comme vous, une Parfôndval. Mme de Fargiel recula tout atterrée.

Elle n'avait presque jamais pensé à Glotilde et à Mar-

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guérite; elle ne pouvait s'imagiaer qu'elle dût les voir un jour.

Cependant Maurice était revenu dans la chambre, dod moins surpris que M">« de Fai^iel. .

— Voyons, dit-il en essayant de rire, est-ce que la comédie dure encore ?

Il s*approcha de Béatrix.

— Madame, vous abusez un peu des droits de Thospllalité.

Béatrix le r^arda d*u]f œil bagard.

— Vous ne savez donc pas, dit-elle en élevant la voix, que je suis ici chez mon père ? Ce testament que vous n'avez*pas signé et que vous ne signerez pas, était destioé à nous déshériter, ma sœur Marguerite et moi.

Maurice se tourna vers W^^ de Fargiel, qui ne savait que dire, qui regardait tour à tour son père, Béatriiet Maurice.

— J*espère, madame, que vous ne prenez pas au sérieux cette scène ridicule.

DisanI ces mots, Maurice lança à Béatrix un regard courroucé.

— Une scène ridicule! C'est vous qui dites cela, Maurice, une scène ridicule, parce que je retrouve mon père -après un abandon de vingt ans !

Béatrix avait prononcé ces mots avec un accent profondément senti.

— Madame, dit Maurice à la comtesse, dites-moi ce •qu'il me faut penser de tout ceci. Béatrix est votre sœur?

La comtesse sourit avec dédain et avec colère. — Ma

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•sœur! ma sœur! cette comédienne! Ali! monsieur, «épargnez-moi cette injure.

Béatrix courut au lit comme pour interroger le malade.

— S'il pouvait parler, dit-elle en voyant que M. de Parfondval était toujours sans mouvement, s'il pouvait iparler, il vous confondrait. Mais l'heure viendra où vous n'oserez plus mentir. N'avez-vous pas de honte! renier votre sœur au lieu de vous jeter dans ses bras ! Vous avez raison, je ne suis pas votre sœur, du moins pour vous ^'mer, car je suis votre sœur, comme Mai^erite, pour partager avec vous la succession de M. de Parfondval.

La scène devenait de plus en plus embarrassante pour Maurice. Tout en voulant ne rien prendre au sérieux de •ce que disait Béatrix, il était vivement ému. 11 regardait tour à tour la belle figure impassible, quoique inquiète, de M™« de Fargiel, et la jolie tête aimée de la comé- •dienne.

Cependant la garde-malade était rentrée; elle essayait de réveiller M. de Parfondval. 11 était plutôt accablé par un profond assoupissement qu'évanoui.

— J'oubliais, dit tout à coup la garde-malade en se tournant vers Maurice, votre voiture vient d'arriver. Yotre chasseur a trouvé des chevaux et un postillon sur la route de Luzarches.

— Maurice, partons à l'instant , dit Béatrix en allant vers le jeune comte. 11 faut que j'aille trouver Marguerite. — • Soyez tranquille, madame, poursuivit-elle en ^'adressant à M™« de Fargiel, je reviendrai. Quand mon père verra tout d'un coup ses deux enfants abandonnées, il retrouvera son cœur pour elles.

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cadieiDîre à la comédienDe dont Tépaule frissonnait déjà -sous le Tent humide de la nuit, si je ne vous aimais pas ^rieusement depuis trois ou quatre heures, je crois que Je Taimerais par fantaisie, car elle est belle au moins.

— Vous vous étiez déjà vus, à ce qu'il paraît?

— Une fois, une seule fois... Ne vous ai-je pas dit -que j'avais violemment rencontré une comtesse, en sau- 4ant dans sa calèche aux Champs-Elysées ?

— C'est celle-là! Maurice, je suis jalouse. Je vous «nfermerai chez moi.

— Si vous voulez.

— Je suis folle, et je ne sais plus ce que je dis, Maurice, aimez-moi ; car, si vous ne m'aimiez pas, que deviendrais-je ? Depuis ce matin , voilà que toute ma vie «st changée. J'étais venue si gaiement à cette chasse à •courre; un triste pressentiment couvre mon cœur : j'ai ibeau me dire que je vous aime et que vous m'aimez, j'ai envie de pleurer.

— Vous êtes une enfant; c'est la nuit qui vous attriste ainsi; demain vous reprendrez, avec le soleil, toute

'Votre folle gaieté.

— Non, je sens que c'est fini.

Séatrix pleurait.

— Quoi! dit Maurice un peu attendri, vous pleurez, vous qui n'avez jamais versé une seule larme. C'est sans 4oule cette scène du château. Mais dites-moi la vérité me suis-je trompé en devinant que vous étiez la fille na lurelle de M. de Parfondval?

— Sa fille naturelle! Je suis sa fille, comme M^^ d Pai^el elle-même.

— Expliquez-vous.

— Mon père, vous l'avez vu. 11 habitait au château do Parfondval, avec ma mère et mes deux sœurs... Un jour, il revint de la chasse avec du sang à son fusil. En entrant au château, il demanda sa berline et partit avec 4'aînée de ses filles, celle que vous venez de voir. 11 ne reparut jamais. Ma mère mourut le jour même de son départ. Elle avait voulu lui parler, il n*avait pas voulu l'entendre. Nous restâmes orphelines, ma sœur Marguerite et moi.

Béatrix s'interrompit.

— Marguerite, ne Tavez-vous pas vue chez moi, rue de Buffault, il y a un an?

— Je ne m'en souviens pas, répondit Maurice. Qu'est- «elle devenue?

— Oh ! mon Dieu, c'est toute une histoire ; sachez seulement qu'elle est aux Carmélites, à l'heure qu'il est.

— Aux Carmélites! s'écria Maurice ; quel trait de lumière!

Maurice raconta à Béatrix sa singulière rencontre au <x>uvent de la rue de Vaugirard.

— C'est peut-être ma sœur, dit la comédienne ; cepen- <lant, si elle était libre depuis trois jours, elle serait déjà ^enue me voir] Faites-moi son portrait.

— Je n'ai pas eu le loisir de la voir beaucoup; si elle in'était devenue une sainte fille, vouée au Seigneur , je •dirais qu'elle n'a soulevé son voile que pour me faire admirer la pureté idéale de ses traits et le doux éclat de -ses yeux bleus. J'ai cru un instant voir apparaître une Vierge de Raphaël.

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— C'est ma sœur. Mais si elle est libre, comment ne Vai-je pas vue?

— Peut-être n'ose-t-elle plus aller chez une comédienne. A-t-elle d'autres amies?

— Oui , une pauvre ûlle qui grave de la musique, de côté de Saint-Sulpice. Sans doute Marguerite s'y sera réfugiée; mais nous nous aimons trop pour qu'elle craigne de me voir. 11 faut dire que je suis bien coupable. Depuis quatre à cinq mois, j'étais si profondément perdue dans le tourbillon, que je ne trouvais pas une heure pour aller lui parler à la grille. Il faut dire aussi que celte manière de se parler est bien ennuj'euse. Si seulement il était permis de s'embrasser ou même de se voir!

— Je ne comprends pas qiie votre sœur se soit emprisonnée là.

— Que voulez-vous? c'était bien assez d'avoir à répondre un jour de mes actions, qui sont un peu vives, sans me charger de celles de ma sœur.

Après un silence, Boatrix dit à son compagnon da voyage :

— Savez-vous que vous êtes dans une position fot singulière ; car, si j'ai bien compris, vous êtes un pe« amoureux des trois sœurs.

— C'est vrai , répondit Maurice avec un accent convaincu ; mais , reprit-il en appuyant Béatrix sur cœur, si je suis amoureux des deux autres, je n'ai que vous.

Quoique Béatrix n'eût pas toujours l'habitude d'en tendre la délicatesse du langage, elle comprit.

— D'ailleurs, reprit Maurice, je crois bien que, sij

,Sljl

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>ris plSisir à voir voire sœur la comtesse et voire sœur a carmélite, c'est parce qu'elles m*ont rappelé quelque rfiose de vous.

— C'est cela, dit Béatrix d'un ton railleur,.. Mais je n'aperçois que nous entrons à Paris. J'arriverai à temps >Dur jouer mon rôle d'ingénue.

tï, ROLE d'ingénue.

Maurice et Béatrix étaient donc sur le point d'arriver chez lui ou chez elle^ à leur retour de la forêt de Cbantillj.

— Oui, oui, nous n'y songions plus, dit Maurice; 3 faut jouer ce soir votre rôle d'ingénue , ma pauvre Béa* trix!

— Quand je ferais manquer la pièce, remarqua-t-elle, je n'y vois pas grand mal.

— Et les bouquets que les lions et les ours de l'avanl*] scène ont apartés pour vous?

— Ce ne sont pas des bouquets de diamants.

— Songez avQc charité à ce pauvre vaudevilliste, ni malin.

— Ils sont six.

— Alors la pièce est six fois moins spirituelle.

— 11 y a pourtant un joli couplet final que je devais chanter. %

— Eh bien! dit résolument Maurice, si nous arrivons à temps, vous jouerez gaiement votre rôle, car nous tournons un peu trop à Télégie et à la pastorale.

Ils arrivaient devant le théâtre en question. Le régisseur désespéré accourut au-devant de Béatrix.

— Mais, madame, vous ne savez donc pas que je suis responsable?

— Je sais, dit gaiement Béatrix, qu'il y va de voire 4ête.

— Vous ne savez donc pas que la pièce est commencée? On a sifflé pendant une heure, on a brisé les violions, on a chanté la Marseillaise, et tout cela, parce que vous vous promeniez sans doute en belle humeur. Le directeur est si furieux, qu'il m'a défendu de rentrer 5dns vous dans les coulisses.

— Eh bien! mon cher, il s'en est peu fallu que Votre Excellence ne couchât à la belle étoile.

Béatrix, suivie du comte d'Orbessac, s'était élancée , plus vive qu'un jeune daim, vers sa loge. En moins de cinq minutes, sa femme de chambre, qui l'attendait là, l'avait coiffée et habillée en paysanne. Elle se précipita «ur la scène. Elle rencontra le directeur, qui avisait à lui tout seul. En homme d'esprit, il la laissa passer sans lui dire un-mot. Dès qu'elle fut devant les spectateurs, elle s'aperçut qu'elle avait presque oublié son rôle. Elle devait débuter par un monologue sur ce thème rebattu:

ne LES FILLES D'EVE

Cammeni FeMprit rieni aux filles. Le souffleur avait beau crier, eUe ne pouvait coudre deux mots ensemble. Elle prit TaDlamment son parti. « €k)mment l'esprit vient aui fines? Je ne tous le dirai pas , parce que je le sais bien. »

Une conTersation assez galamment scandaleuse s'établit à tous les coius du théâtre; les malins s'imaginèrent que c'était une scène préparée ; on applaudit à outrance. Le soir même, les six auteurs se réunirent en conseil, arec le directeur comme président, pour savoir ce qu'il y avait à faire. Ils convinrent d'ajouter à leur pièce la scène improvisée paî hasard ; on dut proposer à Béatrix des droits d'auteur.

Son triomphe fut éclatant : elle n'avait jamais paru pius belle. Mais ce fut surtout au couplet final qu'on l'étouffa sous les roses et sous les bravos.

Maurice l'attendait dans la coulisse.

— Béatrix, vous êtes adorable ! Je vous enlève et ne vous quitte plus. Aujourd'hui seulement je comprends toute la folle et aveugle passion qui nous entraîne vers les cx>médiennes. Nous les admirons par tous les yeux des spectateurs, et nous sommes jaloux des mille r^ards qui tombent sur elles. Le prenâier degré après le trône, c'est le théâtre; ne pouvant aimer des reines, nous aimons des comédiennes.

Tout en berçant Béatrix de ces paradoxes, Maurice la conduisait chez elle, rue de Provence.

iîISTOIRE DE BÉATUIX.

Mais n'est-ce point ici le lieu de raconter somraaire-^ ment Thistoire de Béatrix ; car jusqu'ici nous la connaissons si peu, que nous savons à peine son nom?

Elle s'appelait Béatrix ; s'il fallait l'en croire (excepté nous-mêmes, personne ne la croyait sur ce point), elle avajt le droit de signer ses lettres galantes Béatrix de Parfondval, ou Béatrix de Béthisy. Mais que lui importait à elle, qui jouait la comédie, que leur importait à eux, qui la voyaient jouer, qu'elle fût la fille de M. le comte deParfondval?

Elle était venue à Paris, n'ayant pas encore quinze ans. Elle avait jusque-là vécu dans le silence d'un village du

Bourbonnais; on s'était donné beaucoup de peine pour l'instruire y mais elle s*était donné beaucoup de peine pour ne rien apprendre.

C'était une charmante étourdie, toujours gaie, toujours rieuse, quoi qu'il arrivât, n'ouvrant jamais lui livre, ne comprenant rien à la grammaire non plus qu'à la géographie. Cependant, il y avait sur la carte de France un petit point noir qui l'attirait, comme l'oasis attire le voyageur; ce point noir, c'était Paris. Paris, l'enfer des fêtes et des enchantements pour les filles d'Eve qui ont soif des pommes du paradis retrouvé.

Béatrix de Parfondval avait le pressentiment que sa vie s'épanouirait là. Aussi , quand mourut celui qui depuis treize ans lui servait de père, quand on lui annonça qu'elle allait partir pour Paris, où elle devait, sur la recomman- ' dation du défunt, entrer au Conservatoire pour y étudier le chant et l'enseigner ensuite, car elle avait une fort belte voix, ce fut pour elle une joie sans pareille. Mais elle perdit sa voix et passa à la déclamation. Elle passa surtout à l'amour, car l'amour a aussi ses professeurs au Conservatoire.

Ella y demeura trois ans, de moins en moins comédienne. On n'avait réussi qu'à gâter sa charmante nature en la forçant de retenir des rimes sans nombre qui n'étaient pour elle ni des pensées ni des sentiments.

Ses maîtres avaient d'abord songé à faire d'elle une tragédienne; après une année d'étude, il fut décidé en comité sérieux qu'elle était plus propre à la comédie. Elle débuta, ily a àpeu près deux ans, au théâtre du Vaudeville ; mais elle n'y eut de succès que dans les coulisses.

Après une épreuve aussi décisive, on lui donna la liberté d'aller jouer ailleurs. Elle était sans ressource; ceux qui lui avaient donné une si belle éducation théâtrale avaient réussi sans peine à épuiser le peu qu'elle avait d'argent à son arrivée à Paris. Elle n'aurait pu trouver de quoi vivre qu'en donnant des leçons de musique ; mais elle n'était pas née seulement pour vivre, elle était née pour bien vivre.

Elle voulut à toute force se jeter dans l'enfer du théâtre, malgré les trop sages exhortations de quelques |)ersonnes pieuses qui l'aiihaient et qui tremblaient pour sa vertu. Un directeur de théâtre avait compris qu'il y a deux choses qui font la vogue d'une actrice : la première, la figure; la seconde, l'esprit. Aussi, quand Béatrix se présenta au directeur dont nous parlons, il la regarda et lui offrit six mille francs avant qu'elle ouvrît la bouche. On signa un dédit de vingt mille francs. Le directeur avait calculé juste. « Je la payerai pendant six mois à cinq cents francs., ci . . 3,000 fr.

» Elle quittera le théâtre, parce qu'elle est trop jolie pour y demeurer; celui qui l'enlèvera me comptera vingt mille francs, ci. . . 20,000 fr.

Tout compte fait, c'est un engagement de dix-sept mille francs en ma faveur, ci. . . 17,000 fr.

Béatrix fut effravée de cette bonne fortune; dès ce jour elle perdit le peu de raison qu'elle avait. Elle donna dans lous les charmants travers des comédiennes.

Béatrix, depuis qu'elle était célèbre au théâtre *V, mais célèbre surtout dans la jeunesse dorée, habitait un

somptueux appartement dans la rue de Provence. On n'avait jamais plus insolemment répandu le luxe et le faste des reines d'autrefois et des comédiennes d'aujourdMiui.

Cet appartement se recommandait surtout par Fédal des peintures. Diaz y avait peint des dessus de porte <i*une lumière adorable. Trois ou quatre habiles décorateurs de l'Opéra avaient métamorphosé les plafonds ■en Oh'mpe et en £den, mais surtout en paradis de Maiiomet.

Dans le salon, une Diane au bain, œuvre voluptueuse nl'un maître moderne, s*encadrait au-dessus delaglace de la cheminée. Cette Diane répandait un grand charme par son sourire coquet et par ses épaules ruisselantes. Elle ne se baignait pas pour elle, mais pour ceux qui la regardaient. Béatrix avait elle-même posé pour cette Diane; il est probable que le peintre n'avait consenti à signer son <Buvre qu'à cette condition. Nous ne serons pas de ceux qui blâmeront Béatrix : depuis qu'une princesse a laissé tomber sa robe devant Canova, comme autrefois Vénus sortant des eaux, il est admis que les plus belles surfaces appartiennent aux arts.

Quoique éclairé par trois fenêtres, ce salon était le plus souvent dans le demi-jour. Des rideaux de velours d'un rouge sombre arrêtaient l'éclat de la lumière. 11 n'y avait que. la nuit, au rayonnement des mille bougies des candélabres, qu'on pouvait admirer à loisir toutes les poétiques richesses de l'ameublement.

Ce qu'il fallait surtout admirer, c'était une cheminée de marbre de Carrare, sculptée d'après un dessin de vase

antique du Vatican. Deux galantes cariatides épandaienl d'une main les flots de leur chevelure et soutenaient de l'autre un bas-relief, où le sculpteur avait représenté la danse des Muses. Il y avait sur la cheminée une pendule de Boule, travaillée sur ébène et sur écaille ; deux candélabres d'argent ciselé par quelque vieil artiste inconnu, qui avait étudié sans doute le maître florentin ; enfin , deux gigantesques coupes du Japon, aux vives et fraîches couleurs, où l'on aurait pu sans métaphore planter deux orangers. Le meuble ne présentait aucune époque distincte. Béatrix, qui avait l'instinct des arts, avait emprunté çà et là au moyen âge, à la renaissance, mais surtout au règne de Louis XV, ses étagères, ses fauteuils, ses canapés et ses consoles.

Un petit boudoir aliénait au salon ; ce boudoir, des plus coquets et des plus amoureux, était tendu de velours blanc; un lustre en porcelaine de Saxe suspendait audessus d'une table en mosaïque toutes ses roses épanouies. Sur la table étaient éparses de ravissantes chinoiseries, autour d'uu beau lis naturel qui venait de fleurir • — symbole de l'innocence de Béatrix !

LES MÉTAMORPHOSES DE l'aMOUR.

Be^lrix conduisit Maurice dans le boudoir; elle y revint bieutôl dans le plus joli négligé du monde, une robe ouv^e, de soie grise, à guirlandes de roses enlacées , de^^nait galamment ses contours plus orgueilleux que délicats*

Quand Béatrix se fut assise sur le divan, à côté de son compagnon de voyage, quand elle eut pencbé languissamment les boucles de ses cheveux sur le front rêveur de Maurice, elle lui dit :

— A quoi pensez-vous ?

— Ne le savei-vous pas ?

— Oui« vous pensez à moi; mais vous pensez aussi à mea sœurs*

LES FIUES D'EVE 117

— Voyons, Béalrix; tout ce que j*ai vu aujourdliui, tout ce que vous m'avez dit, c'est encore une énigme pour moi. Racontez-moi tout naïvement votre histoire.

— Est-ce que je m'en souviens, surtout quand vous êtes là î

Et copame Maurice insistait.

— Attendez, dit-elle, je me rappelle que celui qui nous a élevées, mais qui est mort trop tôt, me demanda un soir et me dit devant le curé qui venait de le confesser :

ce Béatrix, je vais mourir et vous laisser seules, vous et

» votre sœur, sans avoir pu découvrir si votre père existe

» encore. J*ai fait ce que j'ai pu ; Dieu m*est témoin que,

» depuis douze ans, je n'ai pensé qu'à vous, mes pau-

» vres enfants; j'ai fini par vous aimer comme aurait

» dû vous aimer votre père. Je vous laisse à peine de

» quoi vivre pendant quelques années, car la pelile

» ferme de Bélhisy n'avait presque plus de valeur quand

» je l'ai louée pour vous. Aussitôt que je serai mort, vous

» partirez pour Paris où ma cousiûe Lefebure veillera

» sur vous avec toute la sollicitude d'une mère ; j'ai tout

» expliqué pour votre voyage à votre gouvernante : Dieu

» ne. vous abandonnera pas. D'ailleurs, j'espère encore

» que vous retrouverez votre père. »

Eq disant ces mots, le pauvre homme prit parmi les papiers épars sur son lit une lettre cachetée, à l'adresse de M. le comte de Parfonival.

a Si jamais vous rencontrez votre père, remettez-lui

» celle letlre, car celle lettre, pour vous, c'est une for- » tune. Cette lettre lui prouvera, je n'en doute pas, qu'il » s'était trompé en accusant votre mère. »

— El celle lettre précieuse? dit Maurice en s'animaat. Béatrii se leva et alla prendre sur rélagère un coffret

<rébène, qui s'ouvrait avec une petite clef d'ai^ent que fiéatrix portail à sa châtelaine.

— Voilà, dit-elle.

Elle ouvrit le coffret et le présenta au comte d'Orbessac. Il pritla lellie d'une main respectueuse, et regarda tour à tour d'un air pensif le cachet et la suscripiion.

— Il paraît, dit^éatrix avec émotion , que ma mère a •écrit celle lettre une heure avant de mourir.

— Très-bien! dit Maurice; j'espère que celle ''lettre ^era un testament plus sérieux que celui de ce soir ; ditesinoi mot à mot ce que vous savez de l'histoire de votre famille.

Béatrix raconta tant bien que mal celte histoire qu'elle ^vail apprise dans le Bourbonnais, où tout le monde la racontait. Maurice comprit que M. de Parfondvat avait 4')handonné ses deux petites filles, dans l'horrible idée qu'elles étaient les filles de l'amant de sa femme. ► — Je veux, dit-il d'un air résolu, qu'il sache la vérité avant de mourir. La mémoire de votre mère sera vengée. Vous arriverez avec les mêmes droits que M™« de Fargiel à la succession de M. de Parfondval. 11 n'y a pas un moment à perdre pour convaincre le comte ; car, si sa fortune n'est pas en terres ou en maisons, il pourrait de

la main à la main tout donner à W^^ de FargieL Je dois la voir demain; peut-être parviendrai- je à lui faire entendre raison, même avant d'avoir remis ou plutôt lu celte précieuse lettre à M, de Parfondval.

— Maurice, dit la comédienne en regardant le jeune comte avec une tendresse inaccoutumée, tout cela m'occupe l'esprit; ces espérances qui viennent de naître sous mes yeux comme par enchantement, je les donnerais

pour vivre une heure de plus avec vous. Expliquez-moi

doue pourquoi je vous aime tant?

. Maurice prit les deux mains de Béatrix dans les siennes :

— Est-ce que l'amour s'explique? dit-il en la regardant avec passion.

Leurs yeux s'étaient rencontrés: Béatrix tressaillit et appuya son front sur l'épaule de Maurice.

— Je vais pourtant, lui dit-il avec un sourira, vous expliquer notre passion subite. Je vous aime parce que ^ vous êtes charmante ; et vous, vous m'aimez parce que je vous aime.

— Oui, oui, je vous aime et c'est bien vous que j'aime; ce n'est plus ni le plaisir, ni le luxe, ni les fêtes, ni les folies. Quelle métamorphose depuis lûer ! Je ne me reconnais plus, mais je suis fière de sentir mon cœur battre.

Maurice était, en amour, plus panthéiste que spirituaiiste, surtout quand il se trouvait avec des comédiennes ; il ne comprenait pas la métamorphose qu'avait subie Béatrix; il ne croyait pas, car c'était un esprit fort, que Vamour pût régénérer et faire refleurir si soudainement

le cœur d'une comédietine. Aussi, lui dit -il en riant ce passage de l'Évangile : a II lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle aura beaucoup aimé. »

— Ah! Maurice, vous raillez, vous êtes cruel, si vous saviez comme aujourd'hui tout est sérieux pour moi!

— Voyons, Béatrix, ne tournez pas trop à l'élégie, on peut s'aimer et rire. Remarquez que nous n'avons pas de temps à perdre en sentimentalisme exagéré, songez que ce pauvre prince viendra demain.

— Le prince, jamais 1 dit vivement Béatrix.

— Alors ce sera...

Maurice chercha, en retroussant ses moustaches, un nom parmi les habitués des coulisses.

— Un autre, dit- il pour ne pas se tromper.

— Vous êtes méchant I Est-ce que l'expiation commence déjà pour moi ?

Béatrix repoussa la main de Maurice, et recula au bout du divan. •

— Allons, allons, ne vous effarouchez pas, dit le jeune comte en allant à elle, je suis tout prêt à faire pénitence Avec ^-ous.

Et^ partant de là, il lui fit un très-beau discours sur la \'ertu, toujours en raillant. Sans doute le discours dura longtemps, car Maurice ne retourna chez lui que vers dix lieures du matin.

n fiima un cigare, cherchant à secouer un peu le roman conftis qui s'emparait de son cœur.

Il y avait ce jour* 11 course de chevaux au Champ de Man> Malgré son émotioD, il ne voulut pas perdre l'ôcca-

sion de remporter un premier prix; c'était, d'ailleurs, leplus clair de ses revenus.

Un peu avant quatre heures, il se présentait chez M™e de Fargiei, tout en songeant encore à l'aventure des Champs-Elysées.

— C'est un beau rêve, se disait-il; mais ce n'est qu'un rêve interrompu par un réveil trop prompt. Je croyaisavoir rencontré une vraie femme; mais j'ai déjà trop bien vu que c'est la soif de l'or qui dévore ces belles lèvres, qui semblent du feu, mais qui sont glacées. De ces deux sœurs, je crois que la comédienne est celle qui n'a jamais mis le pied sur les planches.

Maurice avait raison : Béatrix était un de ces cœursnaïfs qui vont sans détour ofi la passion les emporte ; la comtesse de Fargiei était trop une femme d'esprit ; elleavait appris de bonne heure que, dans une société de^ convention, gouvernée par des lois, des modes et des coutumes arbitraires, quiconque se laisse aller aux mouvements impétueux d'un cœur de vingt ans va tout droit à l'abîme. Elle avait remarqué trop souvent que le pouvoir des femmes ne se soutient si haut qu'en entassant sous lui mensonge sur mensonge. Pendant que Béatrix débutait au théâtre, elle jouait la haute comédie dans les> salons ; pendant que sa sœur se mettait du rouge dans lai coulisse, elle étudiait son masque devant un^iroir.

XIU

l'amour de l*or.

Maurice sonna avec quelque émotion ; en homiDequi lae sait pas dans quel chemin il va s'engager.

Le valet annonça M. le comte Maurice d'Orbessac.

— Je vous attendais avec impatience, lui dit la comtesse avec son plus cbarmant sourire.

Maurice alla s'asseoir silencieusement devant elle dans ' un petit fauteuil couvert d'une housse, car le luie de h comtesse n'était pas à la hauteur de celui de la comédienne. La plus riche des deux, c'était celle qui n'avail rien, puisqu'elle avait l'art de dépenser beaucoup d'ar- -gent dans ces charmantes superfluités qui font la joie des . yeux. Chez M™» de Fargiel tout était convenable, mss

rien n'était joli ; c'était le luxe de ces gens riches qui n'ont pas le^entiment des arts, qui aiment l'or pour luimême, et non pas ce qu'il donne.

Elle occupait un vaste appartement, un peu désert et un peu triste, qui n'avait jamais l'air habité. 11 y avait des meubles d'or et de soie , mais presque toujours ré- •couverts de ces froids et mornt^s linceuls qu'on appelle housses. Nous ne cooiprenons pas les housses ; nous •croyons fermement que ces robes de chambre ne furent inventées que par quelque gentilhomme ruiné, inspiré par un Galeb, qui voulait faire croire que les meubles de la maison étaient neufs.

JMaurice ne fut donc pas charmé, dans son premier -coup d'oeil, du salon de M™« de Fargiel.

— Eh bien ! monsieur, dit la comtesse sans trop savoir comment elle devait débuter, avez-vous accompagné la comédienne à son théâtre?

— Madame, je l'ai accompagnée jusque chez elle.

— Ah ! ces drôlesses habitent donb quelque pari? Maurice, qui était sérieux, ne jugea pas à propos de

répondre. M™® de Fargiel poursuivit en se mordant les lèvres.

— Est-ce qu'elle a continué la plaisanterie? Est-ce <|u'elle s'imagine toujours que mon père a eu tort de l'oublier dans son testament?

— Oui, madame, répondit Maurice. Peut-être ne savezvous pas toute cette histoire; sans doute M. de Parfondval, qui vous a emmenée bien jeune d'un pays où vous «e deviez jamais retourner, n'aura pas voulu vous entretenir...

I2ft LES FILLES D'EVE

— Je sais loul, dit vivement M">« de FargieL Hier, quand vous fûtes partis, mon père, revenu de son assoupissement, m'appela et me parla de ma mère. 11 me dit que cette comédienne qui venait le troubler à sa dernière heure...

— Était votre sœur.

— Ma sœur! ma sœur! murmura M™« de Fargiel avec ennui.

— Mon Dieu! madame, il n'y a pas de quoi vous désoler, car, après tout, M"« Béatrix de Parfondval est une jolie fille pleine de cœur et de grâce...

— Mais, encore une fois, monsieur, elle n'est pas ma sœur. C'est ma sœur par hasard, car certes elle, n'est point la .fille de mon père. Une Parfondval ne fût pas devenue comédienne.

— Des préjugés, madame, toujours des préjugés. Shakspeare et Molière étaient comédiens; quel est celui qui refuserait d'être leur frère ?

— Eh bien ! c'est ma sœur si vous voulez; que m'importe après tout ?

— Ah ! je vous demande pardon, madame, remarquai bien que, si Béatrix est votre sœur, .ceci n'est plus un doute, même pour vous, les dispositions testamentaires de M. de Parfondval vont être singulièrement modifiées; car, je ne sais si vous l'ignorez, Béatrix ne sera pas seule à vous disputer la succession.

— Oui, je sais tout; la comédienne a une sœur. Mais, croyez* le bien, monsieur, je ne me résignerai jamais à prendre tout cela au sérieux.

Mme de Fargiel s'était animée ; un certain accent de colère venait de percer dans ses paroles. Après un silence ;

— Mais, plus j*y pense, monsieur, et plus je trouve extraordinaire que vouç vous soyez fait Tavocat d'unemauvaise cause. Vous trouvez donc du plaisir à devenir mon ennemi?

En disant ces derniers mots, la comtesse de Fargiel avait regardé Maurice avec des yeux un peu trop tendres.

— Votre ennemi, madame 1 Eh! mon Dieu! ne savezvous donc pas, ne voyez-vous donc pas que je vous aimo avec passion?

M™.® de Fargiel eut un mouvement de dignité. Elle fut sur le point de se lever pour faire comprendre à Maurice qu'il avait été trop loin. Mais, s'il persistait à lutter avec elle, Maurice ne pouvait- il pas lui faire perdre les deux tiers de la succession du comte de Parfondval? Elle aima mieux prendre un air moqueur.

-^ Vous m'aimez, monsieur? dit-elle en souriant; je^ n'en crois pas un mot.

Maurice lui avait vaillamment saisi la main.

— Veuillez vous souvenir, madame, qu'il n'y a pas huit jours, je vous ai rencontrée, par une bizarrerie du» sort, comme un de ces rêves charmants qui passent et qui reviennent quelquefois dans la vie. Vous étiez belle comme'aujourd'hui, comme vous le serez demain; c'est tout un roman digne des autres Champs-Elysées.

— Oui, vous avez raison, dit M™® de Fargiel d'un air rêveur, un roman que je voudrais oublier 1

Elle pencha la tête et rougit.

i26 ^ LES FILLES D'EVE

— Attendez au moins, pour oublier, que le rooaan -soit fini.

Mme de Fargiel ne répondit pas : Maurice la regardait avec un sentiment de dédain et d'amour. Il admirait les ondulations de ce beau cou, gracieux comme celui des cygnes, qui portait une tête si fière et si délicate, dont tous les contours étaient exquis; il aimait ce corps ■souple et flexible comme un roseau ; il était fou de l'elte main blanche qui jouait avec les boucles de sadïevelure, et de ce pied de fée, coquettement posé sur uo ■<-'oussin.

Mais, tout en admirant cette perfection presque idéale de la forme visible de la comtesse, il sentait vaguemeol qu'une âme perverse, un cœur sans battements, se cachaient là-dessous. En un mot , il était amoureux ei n'aimait point. Après un silence, il dit à la comtesse:

— Avec une beauté comme la vôtre, pouvez-vous douter un instant quand on dit : Je vous aime ! Mais, à coup sûr, ceux qui se laissent séduire par tant do charmes sont bien à plaindre ; car vous êtes trop belle pour aimei autre chose que votre beauté.

— Ma beauté, dit M™« de Fargiel avec un sourire adorable, je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue.

— Pour moi, madame, je n'ai eu le bonheur que df l'entrevoir un instant, je vous jure que je vivrais un -siècle sans oublier un trait, un contour, une nuance, dt* celle adorable figure.

Maurice se contentait de dire des banalités avec IVcent de la passion ; mais, comme c'était un homme d'esprit, il ne perdait pas de vue les chemins de traverse.

Il s'était d'abord levé ; bientôt il s'était assis comme par distraction à côté de M™*» de Fargiel. Cela s'était fait si naturellement, Maurice avait un air si naïf dans son <Hilhousiasme et dans sa passion, quç Mi>« de Fargiel ne songea pas à s'en apercevoir.

Une minute auparavant, elle avait eu le dessein de se laisser aimer par Maurice, mais tout simplement pour le détourner de la cause qu'il voulait plaider auprès de M. de Parfondval ; maintenant, quoique avant tout ce fût une femme de tête et non une femme de cœur, elle se laissait un peu entraîner par les paroles passionnées, par l'élégance, par la belle figure et par l'esprit de Maurice. Cette main blanche qu'il avait vantée, Maurice la tenait dans les siennes; deux fois il l'avait déjà baisée, sans que M"« de Fargiel eût pu se fâcher, tant il y mettait d'exquise galanterie.

Ce n'est pas tout : ce cou si mollement incliné qui indiquait tant de volupté dans le sentiment, Maurice l'eftîeura de se^ lèvres de feu.

M»»e de Fai^iel jugea qu'il était temps de sortir de cette rêverie charmante.

— Remarquez, dit-elle à Maurice d'un air railleur, que <a n'était pas pour cela que je vous avais prié de venir

— A propos, demanda Maurice sur le même ton, que *voulez-vous donc me dire?

— Je ne sais plus.

Mme de Fargiel avait prié Maurice de venir chez elle pour savoir si Béatrix continuerait à faire reconnaître ses droits comme fille de M. de Parfondval; mais elle ne

voulait pas avouer à Maurice qu'elle Tavait fait ^ppder pour rinterroger à ce sujet.

— Je crois, reprit-elle d'une voix douce en regardant Maurice avec une tendresse inexprimable, je crois que je vous avais prié de venir me voir, parce que je voidaîs vous proposer...

• — Je vous écoute.

— Non, non, c'est une folie.

— Dites toujours, cela doit être charmant.

— Je voulais vous prier de ne plus revoir cette comédienne.

La comtesse avait à dessein laissé percer un accent de jalousie.

— Madame, c'est impossible ; il y a beaucoup de choses impossibles, il est vrai, que je serais heureux de tenter pour vous; mais vous devez comprendre que, au moment où je me charge des intérêts de Béatrii, il faut, à toute force, que je la voie.

Mme de Fargiel se leva vivement et alla s'as^oir suru» fauteuil.

— Vous l'aimez donc, cette fille ? dit-elle d'un air profondément outragé.

Maurice fut presque surpris par son attitude fière et menaçante. 11 ne l'avait jamais vue si belle. M™« de Fargiel, comme les tragédiennes grecques, était plutôt faite pour la haine que pour la tendresse. Pour la voir dans* toute sa splendeur, il fallait la voir dans un mouvement de colère à demi dompté.

— Je suis vraiment désolé, madame, de ne pouvoir vous rapprocher de Béatrix.

— Jamais! monsieur.

— Songez qu'à son lit de mort M. de Parfondval auût vu avec un sourire de joie ineffable, comme le pardon e son injustice , ses trois filles s'embrasser dans une f fusion de cœur.

— Ce sont là de§ phrases; c'était bon il y a dix ans; B sais ce que je dois à Tamour de mon pfire et à la mé- Qoire de ma mère. Du jour où M™« de Parfondval fut loupable, elle ne fut plus ma mère : pourquoi voulez-vous ionc que ses deux filles soient mes sœurs ?

— Vous êtes bien cruelle, madame, de la condamner sans l'entendre, comme ces juges endormis qui ne prennent pas la peine d'écouter l'accusé.

Disant ces mots, Maurice tira de sa poche la lettre que lui avait confiée Béatrix.

— Voilà, dit- il en présentant celte lettre à M™^ de Fargiel, 'voilà qui vous fera reconnaître jusqu'à ^uel point vous avez été injuste.

Mme de Fargiel saisit la lettre d'un air calme, bien qu'un secret instinct Faverlît que c'était l'écriture de Mme de Parfondval.

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