I NE MATINÉE CHEZ BÉATRIX
Ce jour-là, à deux heures, pendant que Maurice était ihez M™e de Fargiel, Béalrix se disposait à recevoir ses visites habituelles.
Elle était d'autant plus charmante, qu'elle attendait tout le monde sans attendre personne. Elle feuilletait un roman sans y rien comprendre, selon sa coutume, car il lui était impossible de coudre deux idées ensemble.
Elle s'était jetée éperdument dans la vie, sans regarder en avant, sans regarder en arrière, tout entière aui choses qui passaient. On pouvait dire avec raison qu^elle vivait au jour le jour, le cœur ouvert, les mains pleines de fleurs, comme ces insouciantes filles qui semblent
l'exister que pour êire belles, pour être aimées et pour limer quand elles out le temps.
— C'est étonnant! il ne vient personne aujourd'hui, lit Béatrix en regardant la pendule.
Cette pendule, de style rococo, était des plus mythoogiques. Boucher en avait donné le modèle dans un bisîuit de Sèvres. Elle était dominée par un vieillard ailé |Ui fuyait, une faux en main ; sous le cadran couvert l'arabesques, trois jeunes tilles, de physionomies vaiées, passaient leurs heures, Tune à filer un certain fil qu'elles donnent à retordre aux mortels ; Tautre à tenir le 151 par le bout ; la troisième à le couper assez près de a quenouille.'
Depuis plus d'un an que Béatrix voyait chaque jour cette pendule, elle n'avait pas encore deviné toute la profondeur du mythe.
Elle se retourna trois ou quatre fois sur le divan, et trois ou quatre fois aussi elle changea de page dans le livre qu'elle feuilletait. Enfin, elle entendit son groOm qui annonçait M. le prince de Waldeslhal à la porte du salon.
Sans trop savoir dans quel but, elle fit semblant de ne pas entendre, et lut avec beaucoup d'attention la page qu'elle avait sous les yeux.
Le prince traversa le salon, souleva d'une main dis- <'rète la portière du boudoir. Comme elle eut l'air de ne pas le voir, il eut tout le loisir de contempler cette jolie fille, couchée avec un abandon charmant. ^ Un doux narfum. de femme et d'amour était répandu dans ce petit paradis de Mahomet, depuis les arabesques
du plafond jusqu'à la rosace filée en Perse qui assoupissait les pas du prince.
— Ah! c'est yous, dit Béatrix d'un air distrait, je n'espérais plus vous rencontrer ici.
Elle retourna le feuillet du livre et continua résolument sa lecture.
— Mais, madame...
— Ah ! oui, je vous conseille de prendre votre défense.
— Je vous trouve charmante vous-même, je vous donne une voiture qui m'avait coûté...
— Oui, il y a bien de quoi vous vanter,^ dit Béatrii en posant son livre sur ses genoux. Voilà bien les princes d'aujourd'hui : ils vous donnent une voiture sans chevaux.
— En vérité, n'ai-je pas bien fait ? D'Orbessac se fût moqué de moi; ne fallait-il pas mieux me réserver le droit de me moquer de lui?
— Eh bien! grâce à vous, nous nous sommes promenés comme des amoureux, comme des bergers d'Arcadie, sans compter que j'ai fait une bonne rencontre; j'ai retrouvé mon père, un père de comédie, que je n'avais pas vu depuis vingt ans.
— Ah! je vous en prie, faites-moi grâce des malheurs de votre famille ; il y a si' longtemps que je m'attendris sur ces infortunes-là! Quel roman lisez-vous donc là?
— Je ne sais pas le titre.
Béatrix ferma le livre et regarda la couverture :
LES RILLES D'EVE 137
— Le Lys dans la vallée, par M. de Balzac. Avez-vous vu Maurice?
— Vous en raffolez toujours ?
— Toujours.
— Ah! dit le prince d'un air distrait, c'est étonnant. Les moutons de Panurge, ce ne sont point les hommes, ce sont les femmes; quand Tune d'elles est amoureuse d'un mauvais gentiUâtre, toutes les autres viennent à la suite.
— D'un mauvais gentillâtre! dit Béatrix. M^ le comte d'Orbessac est plus noble que vous : il est gentilhomme, vous ne Têtes pas. Un prince allemand, qu'est-ce que c'est que cela? Vous avex donc oublié le mot de Louis XV : « Le prince de *** est-il gentilhomme? » demanda-t-il un jour qu'on lui présentait un prince de votre pays.
— Où avez-vous lu cela ?
— C'est Maurice qui me l'a dit. D'ailleurs, chaque fois qu'on parle de vous, c'est^ à qui répétera le mot de Louis XV.
Le prince était furieux.
— Maurice, Maurice, dit-il en se promenant avec agitation, ce n'est pas lui qui me doit un coup d'épée.
— Du reste, poursuivit Béatrix, le plus prince des deux, ce n'est pas vous; du moins, c'est mon opinion. Est-ce que vous croyez qu'il m'aurait donné une voiture sans chevaux, lui ? Allons donc 1 il m'aurait donné plutôt les chevaux sans la voiture.
Le priQce était exaspéré. On annonça M"® Gnmille.
Celle-ci, en entrant , se prosterna presque aux pieds du
prince.
— Ah ! bopjour, madame, lui dit-il ; vous avez merveilleusement dansé dans voire pas de quatre, hier. Qu'est-ce que dirait la Gamargo en vous voyant ?
— r Ab! prince» vous faites danser mon coeur de joie.
— N'en croyez rien, elle n*en a pas, dit Béatrix.
On annonça presque en même temps un banquier, une tragédienne surnuméraire, un journaliste obèse. On se mit à parler du dernier scandale parisien et de la dernière course de cbevaui. Le journaliste dépensait beaucoup de verve, le prince parlait peu, le banquier ne disait pas un mot.
— Pourquoi ne dites- vous rien? lui demanda le journaliste.
— G*est vrai, dit Béatrix, ne dirait-on pas qu*il est ici pour son argent?
— Oui, madame, dit le banquier d'un air de reprodie (car le brave bonhomme avait acheté fort cher le droit de venir chez elle), oui, je suis ici pour mon dirent. D'ailleurs, reprit-il avec un sourire malicieux, quand je suis avec cet homme d'esprit, je me repose sur son art de bien dire et de tout dire. 11 parlé pour lui et pour moi.
— Mais je parle en n^n nom, dit le journaliste, qui avait pris une attitude triomphante.
— Ne vous fâchez pas, poursuivit le banquier avec beaucoup de calme ; vous êtes assez riche pour faire tous les frais de la conversation.
— Allons, allons, dit la danseuse, tout le monde se mêle d'avoir de l'esprit.
— Il n'y a, dit le journaliste, que Béatrix qui persiste dans sa charmante bèlise.
— ' Oui, dit le prince encore furieux, Béalrix est toujours sur le point d'avoir de Tespril. »
— Voilà cprame j'aime les femmes, reprit le journaliste. Est-ce que M"»® de Staël vaut Manon Lescaut? D*aiileurs, ne vous y trompez pas: le meilleur de l'esprit français nous vient de quelque bonne bête comme la Fontaine. Béatrii, dans ses naïvetés et ses extravagances, arrive souvent à un trait inattendu.
— Moi , dit-elle, je ne suis pas, comme vous, un livre toujours ouvert à la même page. Vous êtes un homme d'esprit, je suis une femme de cœur. L'esprit ! vieux livre .connu. Le cœuri livre toujours nouveau.
— Ah ! BéatriXj vous vous perdez! s'écria le journaliste.
— C'est vrai, à force de fréquenter la bonne compagnie !
— Prenez bien garde de changer votre adorable naturel, qui est à vous, pour l'esprit qui est à tout le monde. Mais je remarque avec chagrin qu'il y a sur ce front que j'aime, parce qu'il est petit comme ceux des Étaires, je remarque sur votre front, sur vos lèvres, dans vos yeux, un certain accent de tristesse, t
— Cela vient du cœur, répondit-elle en pensant à Maurice.
Ou vint à parler de Virginie, une tragédie qui avait été jouée peu de temps auparavant.
— Moi, dit Béatrix, je n'ai pu rester jusqu'à la fin ; quand j'ai vu, au troisième acte, que Paul ne paraissait pas, je m'en suis allée. J'entends bien mieux le roman que la tragédie.
lûO LES FILLES D'EVE
La tragédienne surnuméraire se hâta de se moquer de Béatrix. i
•^ Mais, ma chère, Virginie est une vieille histoire prise dansTAncien Testament, si je ne me trompe.
Disant ces derniers mots, la tragédienne regarda timidement le journaliste.
— Non, non, vous ne vous trompez pas, lui dit-il d'un air d'approbation.
— De l'Ancien Testament ! reprit Béatrix distraite, n'ai-je pas entendu dire qu'il y en avait un nouveau?
— Vous avez raison, dit gravement le journaliste. Le banquier, qui n'avait guère appris l'histoire qu'en
lisant les journaux, ne put cependant s'empêcher de rire de tout son cœur de la science profonde de la tragédienne et de la naïveté sublime de Béatrix.
Le groom vint dire à Béatrix qu'une jeune dame vêtue en religieuse demandait M"« Béatrix de Parfondval.
— U faut la faire entrer, dit la danseuse.
— Nous verrons son attitude, pensa la tragédienne.
— Elle va nous distraire un peu, dit le prince.
— C'est une étude, pensa le journaliste.
Le banquier ne dit pas un mot; il se croyait presque à la comédie, il n'avait garde d'interrompre les acteurs. Béatrix s'était levée gravement.
— Messieurs, dit-elle avec dignité, vous ne verrez pas] celle qui me demande.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas. C'est la raison des femmes. Je vais recevoir la nouvelle venue dans ou
LES FILLES D*ÈVE lil
chambre. S'il vous plaît d'aller sur la terrasse, vous y trouverez des cigares.
Béatrix s'inclina et sortit. Elle courut à l'antichambre, et se jeta dans les bras de la. religieuse.
— Ma sœur! s'écria-t-elle en l'embrassant avec effusion. Comme il y a longtemps que nous ne nous sompies vues!
Elle entraîna Marguerite avec mille caresses dans la chambre à coucher.