LA COMÉDIENNE ET LA CARMÉLITE
Maurice d'Orbessac quitta Béatrix et Marguerite pour aller trouver un avocat. 11 commençait à prendre la vie au sérieux. 11 n'avait jamais été si profondément touché au cœur que depuis cinq jours. Le lundi, il avait aimé ]\fme de Fargiel avec ivresse; le lendemain, il avait aimé Marguerite avec religion ; quatre jours après, il aimait Béatrix avec folie.
Un philosophe a dit que, sur les choses de Tamour, quiconque veut raisonner, commence par déraisonner. Ainsi faisait Maurice. Ces trois figures adorables passaient sous ses yeux éblouis comme le mirage pour le
voyageur éperdu. 11 allait en avant sans chercher à savoir les épisodes du voyage.
Après le départ de tous ses visiteurs, quand Béatrii fut seule avec Marguerite, elle alla se jeter en pleurant sur un petit canapé.
Marguerite, surprise, car c'était la première fois qu'elle voyait des larmes sérieuses dans les yeux de sa sœur, s'approcha d'elle et la regarda en silence.
— Pourquoi pleures-tu? lui demanda-t-elle après quelques secondes d'attente.
Marguerite la regarda tendrement et lui prit la main.
— Je ne sais pas pourquoi je pleure, répondit-elle, mais ce sont des larmes qui viennent du cœur. Ah ! Marguerite, reprit-elle avec un soupir et en levant les yeui au ciel, Marguerite, tu es bien heureuse, toi !
— Heureuse !
Marguerite regarda sa sœur avec un sourire amer.
— Oui, bien heureuse, parce que tu appartiens à Dieu! moi j'appartiens aux hommes; tu es pure copame un ange du ciel, ma petite Mai^uerite, tu as le droit d'aimer; mais moi... moi, à tout le monde...
— En vérité, ma sœur, je ne te comprends plus; celte tristesse n'est pas du tout dans ton caractère. Que se passe-t-il? voyons, parle-moi.
Béatrix ne répondait pas.
— Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même; ce qu'il te faut, c'est l'insouciance, c'est l'oubli du cœur...
Béatrix se leva subitement comme atteinte par un trait cruel.
— L'oubli du cœur r Ah I Marguerite, tu ne sais pas ce que tu dis ; tu m*as connue, mais tu ne me connais plus.
. Béatrix s'approcha d'un miroir de Venise.
— Tu ne vois donc pas que mon regard a changé ? Mais en un seul jour une révolution s'est faite en moi. Hier, je te plaignais, je ne comprenais pas qu'on pût vivre entre quatre murs dans les sombres cellules ^que tu m'as dépeintes; aujourd'hui, je t'envie, je voudrais être dans une cellule où je pourrais prier Dieu de toutes mes forces et de tout mon cœur. J'y trouverais une joie austère et sainte qui rafraîchirait mon âme. Si j'avais seulement passé huit jours en prières, il me semble que j'aurais le droit d'aimer.
— Que dis-tu?
— Tu ne comprends donc pas que j'aime Maurice, tu ne comprends donc pas que je l'aime comme je n'ai point aimé les autres? Ah I cela me rend bien heureuse et bien triste!... Marguerite, tu as bien fait de venir, car, à qui aurais-je confié ma joie et mon chagrin?
— Moi, dit Marguerite après un silence, je ne t'enviais pas ; mais j'avoue que, connaissant Ion caractère, je ne supposais pas que je dusse jamais te voir pleurer ainsi dans le tourbillon couleur de rose où je t'ai quittée il y a un an, où je le retrouve aujourd'hui, car c'est par les yeux, et non par le cœur, qu'on te séduit, loi; pourvu que tu aies de belles robes, de beaux meubles et de beaux chevaux...
— De belles robes! s'écria Béatrix, saisie d'une colère soudaine.
Elle passa dans sa chambre; MaTguerite la suivit.
— De belles robes ! reprit-elle en-ouvranl une armoire,' les ToQà, mes belles robes!
Elle prit dans ses bras une douzaine de robes de toute espèce, en velours, en soie, en gaze, en mousselioe, en cachemire ; elle les jeta sur le tapis et les foula du pied ayec un noble dédain.
La religieuse, toute détachée qu'elle fût des pompes du monde, soupira un peu en yoyant piétiner ainsi toutes ces riches étoffes.
— Je comprends bien le sentiment qui te fait détester la fortune, ma chère Béatrix, mais enGn où veux-tu en venir?
— Est-ce que je le sais? murmura Béatrix hors d'ellemême.
Disant ces mots, elle ramassa une robe des Indes bro. dée de soie et d*or.
— J'étais pourtant bien jolie avec celle-là!
Mais, au souvenir de Maurice, elle laissa retomber la robe.
■7- Je ne veux plus la voir, dit- elle en la repoussant du pied. G*est ce vieux fou de receveur général qui me l'a donnée.
Elle rentra dans le salon.
— Ces beaux meubles, dit-elle en s'arrêtant tour à tour devant une console dorée avec un marbre en mosaïque, devant une pendule ciselée par un Benvenuto Gellini, devant un piano d'Érard, devant un tableau de Decamps, devant vingt autres richesses qui eussent fait
honneur au salon d'un roi, ces beaux meubles ne m'appartiennent pas, je vais les renvoyer à tous ceux,..
Elle sonna. Un valet de chambre apparut aussitôt à la porte.
— Jacques, vous Vappelez-vous de qui me vient ce tableau ?
— Oui, madame.
— C'est bien; ne me dites pas son nom. Vous allez le décrocher et le renvoyer à l'instant même à qui il appartient. Vous en ferez de même pour tous les meubles que je n'ai pas achetés moi-même.
— Est-ce qu'elle deviendrait folle? marmotta le domestique.
Il regarda sa maîtresse en écarquillant ses yeux.
— Mais, madame, songez donc que ce tableau est tout à fait à sa place ici.
— Pas un mot de plus, dit Béatrix d'un ton impérieux ; qu'on suive mes ordres à l'instant même. Mais, avant tout, dites à Guillaume d'atteler tout de suite, et priez la portière de monter.
Bien que le domestique fût habitué à exprimer ses opinions devant Béatrix, elle lui avait parlé d'un air si con- A^aiQcu et si décidé, qu'il n'osa plus faire la moindre observation; il sortit gravement, non sans avoir jeté un regard de mécontentement sur l'habit de Marguerite, qui pourtant n'était pour rien dans tout ceci.
— Oiseau de niauvais augure ! murmura-t-il en fermant la porte.
— Ma chère Marguerite, dit la comédienne en émbras-
sànt sa sœur, je suis bien fâchée de te faire assister à mes folies ; mais enfin peut-être suis-je à la dernière.
— Je ne sais que te dire, murmura Marguerite, car je ne. sais encore si c'est de la folie ou de la sagesse. Seulement, je te sais gré de ce retour sur toi-mênae; la dernière folie est presque toujours le commencement d'une bonne action. Le repentir est déjà la vertu ; mais ce repentir-là ne te conduira pas à la vertu, puisque c'est encore une nouvelle passion toute profane qui te fait haïr les anciennes.
— Écoule, ma pauvre sœur, tu ne comprends pas; mais je me garderais bien de chercher à te faire comprendre.
En cet instant, le valet vint avertir que la portière attendait.
Béalrix lui demanda s'il n'y avait pas dans la maison quelque petit appartement à louer.
— C'est selon, dit la portière en s'inclinant avec respect, est-ce pour cette demoiselle?
— C'est pour moi, ditBcatrix.
La portière eut l'air de ne pas comprendre ; cependant, comme elle avait déjà remarqué la pâleur et la tristesse de la comédienne, elle pensa que quelque catastrophe était survenue.
— Pour vous? dit-elle d'un ton à la fois compatissant et railleur.
Car la portière avait eu aussi ses jours de gloire; on l'avait vue, quelque vingt ans auparavant, figurer avec quelque succès dans les ballets de la Porte-Saint-Marlin.
— Oui, pour moi, dit Béatrix avec dignité.
— Mon Dieu, madame, nous avons bien le petit appartement du balcon qui est de sept cents francs ; il est un peu mansardé.
— C'est tout ce qu'il me faut, dit Béatrix.
— Mais je ferai remarquer à madame qu'avec cet apparteïfaent-là il n'y a ni écurie, ni remise.
— C'est bien ; allez ouvrir les fenêtres ; avant une heure, j^y serai moi-même.
La portière sortit en hocliant la tête et en proie à une méditation philosophique.
— Les chevaux sont à la voilure, dit le coclier en paraissant sur le seuil.
— Attends-moi un instant, dit^éatrix à Marguerite; j'ai quelques ordres à donner, je reviens tout de suite.
Elle s'élança hors de l'appartement et descendit l'escalier quatre à quatre.
Elle avait depuis six mois dans son écurie les deux plus admirables chevaux d'outre-Manche qui fussent à Pari§, deux bêtes précieuses, finement modelées, bonnes autant que belles, d'une allure noble et flère, qui avaient coûté un prix fou « à celui qui les a achetées et même à moi, » disait naïvement Béatrix dans les coulisses du théâtre.
Quand elle fut au bas de l'escalier, un des deux chevaux hennit joyeusement. 11 était habitué à ses caresses et à ses sucreries; c'était le phis jeune; il avait un petit air folâtre et enfantin ; il secouait vaillamment sa Crinière, il sautait comme un cheval dressé à la danse par Franconi ; il était d'une légèreté fabuleuse et d'une intelli-
gence surprenante ; sa physionomie exprimait tous les nobles instincts de la bète.
Béatrix alla à lui et le flatta sur le cou comme de coutume.
— Gomme vous êtes joli ce matin, mon cher Phénix, quel regard impérieux! quelle narine enflammée! Voyons, baisez-moi vite^
Phénix leva la tête en hennissant vers Béatrix; elle se plaça entre les deux chevaux et les caressa tendrement Fun et Taulre.
— Guillaume, dit-elle en s*adressant à son cocher, vous allez de ce pas conduire cette calèche chez le. prince de V^aldesthal, rue Saint-Dominique, ensuite vous conduirez ces deux chevaux chez lord Alston, vous savez, rue de Grammont.
Le cocher regardait la comédienne d*un air tout ébahi.
— Eh bien, tu n'entends donc pas, imbécile ?
— J'entends bien, madame, mais je ne comprends pas.
— Il ne s'agit pas de comprendre, suivez mes ordres mot à mot. Quand tu auras conduit la calèche rue Saînl- Dominique, et les chevaux rue de Grammont, tu iras te conduire toi-même chez celui qui te paye tes gages.
Le cocher faillit se laisser tomber en bas de son siège.
— Moi j'irai me conduire i6oi-même?
— Eh bien, oui, toi. Que veux-tu que je fasse de toi quand je n'aurai plus de chevaux ni de voiture?
Le cocher ne trouva rien à répondre à ce raisonnement; il parut réfléchir un peu.
— C'est vrai, madame, mais je vais bien m'ennuyer,
— Et ces pauvres chevaux, dit Béatrix, ils vont bien s'ennuyer aussi. N'est-ce pas, mon petit Phénix, que tu ne serais pas content du tout si tu savais que tu vas par-: tir sans moi pour ne plus revenir ? Ah 1 comme nous nous amusions tous les deux quand tu m'emportais au triple galop à travers les boisi Quelles bonnes parties nous avons faites ensemble! Pauvre Phénix! Qui est-ce qui te donnera du pain dans tes belles dents? Et toi, ma pauvre ftebecca, la plus douce et la plus vertueuse des bêtes, qui est-ce qui va apprécier maintenant tes belles qualités?
Elle flatta de la main les deux chevaux, et regagna l'escalier tout en disant adieu au cocher, qui ne voulait pas obéir. Elle avait toutes les peines du monde à retenir ses larmes.
Avant de remonter, elle appela la portière et demanda la clef du petit appartement.
Tout en prenant la clef, Béatrix glissa une pièce de vingt francs dans la main de la portière.
— Ahl madame, je suis bien sensible à vos malheurs.
— Je n'ai point de malheurs, interrompit sèchement Béatrix. Écoutez ce que je vais vous dire. Avant une demi-heure je serai là-haut tout installée dans le petit appartement, car je vais y faire transporter les quelques meubles qui me sont indispensables. Tout ce que je laisserai dans le grand appartement appartiendra à mes . créanciers. Ils se partageront cela comme ils l'entendront, je ne veux plus y être pour rien. Faites-moi la grâce de dire à ceux qui viendront que je suis partie
pour ritalie. D'ailleurs, dès aujourd'hui, je ne m'appelle plusBéatrix, mais M**® de Parfondval.
La portière n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. Béatrii monta rapidement l'escalier. Quand elle fut sur le palier, elle se retourna pour dire à cette femme que cependant, malgré sa consigne, elle y serait toujours pour M. le comte Maurice d'Orbessac.
Béatrix retrouva sa sœur toute pensive à la cheminée du salon.
— Ma chère Marguerite, je viens d'accomplir un grand sacrifice; celui-là me sera compté dans le ciel : j'ai renvoyé mes chevaux. Pauvres bêles! j'en ai les larmes aux yeux.
Béatrix donna des ordres, et monta avec sa soeur au petit appartement, véritable refuge des poètes quand les poètes habitaient des mansardes.
— C'est bien, dit Béatrix en passant sur le balcon, je transporterai là mon jardin, car tu sais, Marguerite, que j'ai, de l'autre côté, sur la terrasse, un vrai jardin avec des arbres et de l'eau.
Béatrix respirait de tout son cœur.
— Ne trouves-tu pas que l'air est plus pur ici ? En vérité, il y a tout un monde entre ces trois étages. Ici c'est le ciel, poursuivit Béatrix en regardant les nues. Plus bas, c'est l'enfer ! Ahl comme je m'applaudis de ma résolution 1 Je veux vivre de peu, de rien, s'il le faut,
. pourvu que j'aie toute liberté de cœur et d'esprit. Maurice va bien être étonné quand il me trouvera perchée si haut; mais il comprendra. J'aurais dû commencer par l'aimer au lieu de finir par là : car, il est jeune, il est
i>eâu, il est brave; à la bonne beure, ce n*est pas un marchand d'argent comme les autres qui, pour tout billet doux, ne vous donnent que des billets de^ banque. C'est déjà quelque chose; mais j'aime mieux un simple mol parti de son cœur que cent louis puisés dans la bourse d'un autre. Ma pauvre sœur, j'offense ta candeur avec tous ities contes, mais tu me pardonnes à cause de la bonne intention. Maintenant, explique-moi pourquoi tu es sortie du couvent.
— Pourquoi? dit tristement Marguerite. Pour y rentrer. Je t'ai dit que, selon la coutume, on m'a renvoyée dans le monde pour consulter mes forces une dernière fois.
— ^ Est-ce que tu retourneras aux Carmélites?
— Oui, car, si je n'allais pas là, où irais-je? répondit Marguerite en levant les yeux au ciel.
— Avec moi,^câr, moi aussi, je vais me retirer du monde. Demain, je déchire mon engagement avec le théâtre; je veux tivre seule. Oui toute seule; ainsi tu peux vivre avec moi.
— Et M. le comte d'Orbessac?
— Ah! oui, j'oubliais; mais vivre avec lui, n'est-ce pas vivre avec moi seule, car Maurice est toute ma vie?
— Alors, je ne puis vivre avec toi.
— Enfant, ne vous effarouchez pas, Maurice m'épousera peut-être. Qu'aurez- vous à dire?
— Ce que j'aurai à dire? Ah ! Bé^trix, tu ne devines donc pas !
Marguerite se caciia la figure dans ses deux mains.
l'amour filial.
Cependant M™» de Fargiel était demeurée dans son fauteuil, atterrée et tremblante. Quand Maurice fat sorti, elle se leva d*un bond, courut à sa cheminée, et se regarda dans sa glace ; elle voulait voir si Maurice avait pu découvrir sur sa jolie figure la soif d'ai^ent qui la dévorait, s
Mais, comme beaucoup de femmes qui vivent par l'esprit et non par le cœur, M™« de Fargiel avait ud masque impénétrable, toujours calme et plein de séduction.
— Non, non, dit-elle en se mirant avec une certaine nonchalance, il n'a pu deviner la vérité. Quand il m'a
rencontrée pour la première fois dans les Champs-Elysées, je n'avais pas un plus cliarmant sourire, une bouche pl}is fraîche et des yeux plus veloutés. — C'est moi qui ai lu dans le fond de son cœur, continua M^^ de Fargiel en se laissant tomber doucement sur une ottomane; si j'ai bien lu, il m'aime; c'est en vain qu'il luttera, c'est en vain que ses beaux sentiments l'entraîneront à se faire le chevalier errant d'une fille perdue ; il finira par succomber. — Cependant, reprit-elle après un silence, qui sait s'il n'arrivera pas à temps, comme il l'a dit, pour rendre à César ce qui appartient peut-être à César? Il y a en lui quelque chose de généreux qui l'aveugle sur la simple vérité; il aura entendu les prêcheurs humanitaires ; il serait capable de défendre la veuve et de protéger l'orphelin ; je n'y comprends rien, car, malgré toutes ses niaiseries, c'est un homme d'esprit. Enfin, il ne faut pas s'y fier. Je croyais pouvoir compter sur lui, il est plus sûr de ne compter que sur soi-même.
Disant ces mots. M™» de Fargiel se leva pour sonner.
— Adèle, dites à Sébastien que je veux partir dans une demi-heure pour le château de Marvy. Vous allez m'habiller.
Une demi-heure après. M™® de Fai^iel monta en voiture. Comme elle passait sur le boulevard, elle ordonna à son cocher d'arrêter devant un magasin de deuil ^ le mot est consacré.
Elle descendit et regarda d'un air pensif toutes les étoffes variées. A quoi pensait-elle? vous le savez. Elle se demandait quelle étoffe siérait le mieux à son teint, è
sa taille, à la couleur de ses yeux, quand son père serait mort.
Il y avait au moins huit jours que, par respect pour Tagonie de son père, elle n'était entrée dans un magasin, elle qui vivait beaucoup pour s'habiller, pour la mode, pour le caprice. '
On déploya devant ses yeux avides toutes les sombres richesses, tous les funèbres caprices inventés pour les veuves désolées.
Elle passa une heure à caresser les étoffes du regard et de la main ; elle finit par se décider pour quatre ou cinq robes, devant marquer toutes les périodes de son deuil, ou , pour parler sans métaphore, l'affaiblissement graduel de sa douleur.
Elle remonta en voilure et dit au cocher qu'il fallait arriver à Marvy, comme si elle ne s'était pas arrêtée en route. Le cocher était habitué à obéir, dût-il tuer ses chevaux ; aussi jamais coupé n'avait brûlé plus lestement le pavé de Paris.
Quand elle descendit dans la cour du château, elle ne demanda pas comment son père se trouvait. Après avoir ordonné aux domestiques de ne laisser pénétrer personne auprès de son père, sous quelque prétexte que ce fût, elle demanda si le médecin était venu. On lui répondit qu'il était reparti. Elle remonta dans son coupé et ordonna à son cocher de la conduire sans retard à Beaumont.
Le médecin du comte était un brave campagnard, jeune encore, qui, depuis plusieurs années, se consolait de vivre loin de Paris en fumant beaucoup et en cultivant
un petit jardin renommé dans tout le pays pour la variété de ses roses et de ses dahlias. 11 ne vivait guère en société intime qu'avec son cheval et ses deux chiens, >oit qu'il voyageât, soit qu'il demeurât chez lui. C'était jn lionnéte homme de médecin qui laissait faire toute >a besogne à la nature.
Quand le coupé de M™« de Fargiel arriva devant sa porte, il était au fond du jardin, échenillant ses rosiers; aussi ne vint-il pas au-devant d'elle. Cependant il ne lui donna pas le temps d'arriver au fond du jardin, il la reconnut en la voyant passer au-dessus d'un massif de dahlias.
11 courut à sa rencontre.
— Ne vous dérangez pas, monsieur Delaporte, je n'ai qu'un mot à vous dire.
Le médecin salua avec* timidité, car il n'était pas acl'outunaé à recevoir de pareilles visites. Les gens du pays lui envoyaient quelquefois leurs voilures, mais ne venaient guère chez lui.
— Madame, si vous voulez passer dans le salon?
— Mon Dieu! monsieur Delaporte, ce n'est pas la peine ; nous pouvons, si [vous voulez, faire un tour de jardin.
— Mon pauvre jardin, dit le médecin avec un sentiment d'orgueil naïf, il a bien perdu depuis un mois. Voyez, madame, toutes les roses sont flétries.
— En vérité, monsieur, vous avez là, ce me semble, une collection, je ne dirai pas digne d'un prince, mais digne d'un amateur.
162 LES FILLES D'ÈVË
M™* de Fargiel avait touché M. Delaporle sur la corde la plus sensible; elle continua sur le même ton.
— Est-ce que c'est vous, monsieur, qui avez dessiné ce jardin? Ces courbes sont parfaites, un serpent n'a pas d'ondulations plus capricieuses. Quels beaux ébéuiers} Combien avez-vous d'arpenls?
— Ah ! madame, vous voulez vous amuser d*un pauvre petit propriétaire qui a pu mettre à peine un arpenl à sa maison et à son jardin.
— C'est impossible, ou bien vous avez merveilleusement l'art d'étendre la perspective et de tromper les yeux. Voyez, monsieur Dela'porte, je vous prends vousmême à témoin , voyez comme cette échappée se perd bien dans l'espace. Je ne savais que trop, hélas! que vous étiez un habile médecin; je n'imaginais pas que vous fussiez un îirchitecte aussi distingué. Maintenant, je ne songerai plus à vous demander une consultation sur ma santé sans vous consulter sur les dessins de mon parc de Luciennes. Mais, mon Dieu! il est bien question de parc! Vous avez vu mon père, aujourd'hui? Comment l'avez- vous trouvé? Plus mal, n'est-ce pas?
— Non, madame; aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui.
M™® de Fargiel, qui n'avait pu cacher un secrel contentement lorsque d'abord M. Delaporte lui avait dit que le malade se trouvait assez mal, se rembrunit tout à coup.
— Mon Dieu ! pensa-t-elle, s'il allait vivre six mois, tout serait perdu.
•^ Ah! monsieur Delaporte, comme je suis heureuse
de ce que vous m'apprenez ! Ainsi nous pouvons espérer encore.
Le médecin garda le silence.
— Je ne sais si Tamour filial m'abusait, mais je me suis toujours imaginé que je ne perdrais pas mon père. En effet, il est jeune encore, pourquoi ne vivrait-il pas jusqu'à quatre-vingts ans?
— Pourquoi? pourquoi? dit le médecin d'un air soucieux.
— Monsieur Delaporte, vous êtes trop habitué à voir mourir les gens, vous vous figurez toujours que la mort ne frappe à la porte que pour entrer dans la maison. Voyons, dites-moi que vous sauverez mon père.
— Non, madame, c'est impossible, à moins d'un miracle.
— Eh bien, je ne crois pas aux miracles, mais je crois à celui qui sauvera mon pfere.
Mme (Je Fargiel regardait M. Delaporte avec anxiété; elle ne voulait pas l'interroger directement, mais surprendre par hasard le secret qui la tourmentait.
— Ne croyez-vous donc pas, monsieur Delaporte, qu'il me sera possible d'emmener mon père à Paris dans une huitaine de jours ?
— Non, madame, car, dans huit jours...
Le médecin n'osa achever. Un éclair de joie funèbre passa sur le front de M™^ de Fargiel.
— Monsieur, dit-elle d'une voix émue, vous m'effrayez.
— Madame, au point oti en est monsieur votre père, il
i64 LES FILLES D'EVE
faut s'attendre à tout d*un jour à l'autre... car^ maintenant, la moindre crise...
^mc de Fargiel avait à la main un très-riche mouchoir qu'elle porta à ses yeux avec une grâce charmante. Le brave médecin était touché jusqu'aux larmes.
— Adieu, monsieur. Quoi qu'il arrive, comptez sur ma reconnaissance; je n'oublierai jamais avec quelle sollicitude vous avez veillé sur mon père.
M"»« de Fargiel prit rapidement une petite allée qui conduisait à la porte de la cour.
Le médecin la suivit respectueusement sans lui rien dire.
^mc de Fargiel s'enfonça dans son coupé comme absorbée par la douleur. — ËnGn, dit-elle quand elle futè <|uelque distance, le comte sera mort dans huit jours, et encore vivra-t-il jusque-là? Maurice aura beau faire, je parviendrai sans trop de peine, j'imagine, à ajourner ses beaux desseins chevaleresques.
Quand elle arriva au château, le comte sonmieillait.
— 11 paraît, lui dit le vieux valet de chambre, que monsieur le comte commence à se reposer.
— Je vais le voir.
— Cependant, madame sait peut-être que la nuit qui vient sera mauvaise: le médecin nous l'a dit; d'ailleurs, il ne passe jamais deux bonnes nuits à la suite l'une de l'autre.
Pendant que le domestique parlait, M™« de Fai^el montait l'escalier. La garde - malade se présenta à la porte.
— Monsieur le comte vieat de s'endormir, dit-elle à voix basse ; si madame roulait attendre.
]lf me de Fargiel ne prit point garde à ce que dit cette femme, non plus qu'à ce qu'avait dit le valet de chambre. Elle alla droit au lit de son père soulever le rideau, et regarda le vieillard avec une tendresse de convention.
Le bruit des pas et le mouvement de la lumière du jour réveillèrent le comte. — Ah! ma fille, c'est vous; je vous attençlais, murmura-t-il en tendant la main à sa fille.
— Eh bien! mon père, comment vous trouvez-vous? J'ai rencontré tout à l'heure le médecin, qui a beaucoup apaisé mon inquiétude.
— Que voulez-vous, ma chère Régine? le médecin a eu raison de vous rassurer ; mais pourtant n'êtes-vous point assez raisonnable pour subir sans désespoir le coup qui va vous frapper ? Je ne le sens que trop, j'ai bien peu de jours à vivre. Les étouffements sont revenus. A la première crise, ils m'emporteront. Tenez, il n'y a pas une heure, M. Delaporte venait de me quitter, j'ai bien cru que je ne vous reverrais pas. Enfin, Dieu soit loué! vous voilà. Écoutez, ma tille, si vous m'en croyez, vous ne retournerez pas à Paris, pendant trois ou quatre jours.
— Trois ou quatre jours, dit M™« de Fargiel en réfléchissant, mais pendant un siècle, si vous voulez. Savezvous, mon père, pourquoi je passe à Paris la moitié du temps depuis que vous êtes malade 2 c'est pour vous donner plus )ie repos et de liberté. Le docteur m'a re-
commandé tout bas de ne vous parler qu'à certaines heures de la journée. Il connaît votre cœur : la moindre agitation vous épuiserait; j'ai dû m'absenter de vive force.
— Puisque vous me parlez de mon cœur, Régine, sachez donc que depuis trois jours il est à la torture. Je ne vous Tai point encore dit ; mais pourquoi ne point parler devant ma fille? Depuis que j'ai vu cette fille...
— Cette comédienne ! se hâta de dire M™» de Fargiel.
— Toute ma vie d'autrefois est venue s'agiter sous mes yeux. Dans mes heures de fièvre surtout, je revois ta mère, je revois tes sœurs, car ce sont tes sœurs, puisqu'elles sont les filles de ta mère.
— Mon père, à quoi bon vous tourmenter ainsi pour des créatures indignes de votre cœur et de votre nom î Ces deux enfants qui vpus préoccupent ne sont pas mes sœurs, car, dès que ma mère vous a eu trompé, elle m'est devenue étrangère comme à vous-même.
— C'est bien dit, murmura le comte en saisissant la main de sa fille.
Il s'était soulevé en ranimant ses forces; un éclair de vengeance avait passé devant ses yeux, mais presque au même instant il retomba sur l'oreiller et soupira tristement.
— Oui, ma fille, vous avez raison : cette femme n'était plus ma femme, cette mère n'était plus votre mère ; mais pourtant je n'ai jamais su toute la vérité. Depuis le soir où j'ai dicté mon testament, cette pauvre Amélie vient me voir toutes les nuits. Je ne crois pas aux revenants. Ëh bieii ! dès que la garde-malade s'endort, je vois flotter
des ombres sous mes yeux, là-bas, dans le fond de ma chambre. Peu à peu ces ombres prennent la forme d'une femme ; je crois reconnaître Amélie suppliante, éperdue, atterrée, comme je Fai vue le jour de notre départ ; elle vient me recommander ses enfants. Quf sait ? mes enfants peut-être !...
Vous le dirai-je, continua M. de Parfondval, la révélation de cette fille m'a touché profondément. Elle a la voix de sa mère. Je Fécoutais avec douleur et avec charme. Si c'était ma fille, de quoi ne serais- je pas coupable ! En effet, à quelle vie pleine d'écueils et de périls ne Fai-je pas abandonnée? Aussi je la retrouve dans les égarements les plus effrénés. Une comédienne î la mattresse de tout le monde !
— Mon père, mon père, pourquoi tant d'inquiétude ? Je vous promets de veiller à l'avenir sur cette fille et sur sa sœur ; mais, de grâce, oubliez-les ; n'apprenez pas au monde, qui Fignore, un malheur qui retomberait sur moi, après avoir frappé votre mémoire.
— Mais vous ne savez donc pas, ma chère enfant, que cette comédienne, si elle est bien conseillée, peut venir à ma mort déjouer toutes mes espérances? Aux yeux de la loi elle est votre sœur; elle parviendrait à faire casser mon testament. Quel bruit et quel scandale I les procès! les journaux ! La France entière saurait mon histoire et mon déshonneur.
— .Et le moyen d'empêcher tout cela? , demanda vivement Mme de Fargiel.
— Heureusement que presque toute ma fortune est en rentes sur l'État. J'ai écrit hier à Fagent de change
cie vendre les trente-deux mille francs de rente cinq pour cent. 11 doit m'apporter lui-même l'argent. Quoi qu'il arrive, c'est toujours plus de'huit cent mille francs que vous ne partagerez pas avec celles que la loi reconnaîtrait pour vos sœurs.
— Huit cent mille francs! murmura M™* de Fargiel i
avec une voix plus douce que si elle eût prononcé : J( i vous aime.
— J'ai, en outre, un peu d'argent comptant. Vous savez que j'ai toujours eu l'habitude d'avoir des valeurs en portefeuille. Et puis, mon receveur de rentes ne m'a pas encore versé le dernier semestre échu. Quant à mes deux fermes en Picardie, il faudrait pouvoir les vendre avant ma mort ; car je crois vous avoir déjà dit que, si toute ma succession était en argent comptant, vous ce seriez pas obligée de partager. Parmi mes vieux amis, le colonel de Forgeville est le seul qui consentirait à nous servir en cette occasion. Nous pourrions faire ensemble un acte sous seing privée, par lequel j'e lui vendrais, à une date antérieure, mes deux fermes, moyennant un prix payé comptant. 11 est le seul ici, d'ailleurs, qui sache que ces deux fermes m'appartiennent. Quand s'ouvrira ma succession, personne ne viendra donc les réclamer. Si vous voulez, Régine, vous m'amènerez ce soir le colonel. Vous pourrez lui envoyer votre voilure ; d'ici à l'Ile-Adam il n'y a pas loin.
— Si vous le désirez, mon père...
Mme ae Fargiel alla nonchalamment parler à la gardemalade, qui transmit bientôt à Bastien Tordre de courir à l'Ile-Adam.
— Mais toi, reprit le comte, quand sa fille revint auprès de lui, toi, pauvre femme sans conseil, que faire avec de l'argent comptant ? Je regrette bien de n'avoir pas songé plus tôt à vendre en mon nom pour racheter au lien. Mon grand tort en tout ceci a été de m'y prendre trop tard. Que veux-tu? je ne supposais pas qu'il me faudrait mourir sitôt,
Le -comte avait prononcé ces derniers mots d'une voix éteinte, M™® de Fargiel vit bien qu'il n'avait plus la force de parler; pourtant elle lui demanda d'un air distrait, connme si elle pensait à tout autre chose :
— Et quand l'agent de change doit-il vous apporter l'argent?
— Demain, ma chère Régine, murmura le malade en fermant les yeux sous les baisers de sa tille.
— Il faut, pensa, la comtesse en remarquant d'un air tout à la fois joyeux et effrayé les ravages du mal, il faut qu'il vive jusqu'à demain... Cependant, reprit- elle avec anxiété, demain peut-être cette comédienne et sa sœur viendront ici avec M. d'Orbessac. Je ne craindrais pas les deux filles; mais M. d'Orbessac, c'est un homme, et depuis quand une femme n'a-t-elle pas raison d'un homme?
Le valet de chambre vint annoncer la visite de M. le prince de Waldesthal.
— Dites au prince qu'il m'attende au salon. Elle descendit presque aussitôt.
— Le prince pourrait me sauver ^ pensa-t-elle au bas de l'escalier, s'il voulait se battre demain avec M. d'Orbessac; il l'empêcherait devenir... mais s'il le tuait!...
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