‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 39 sur 50 · LE PRINCE DE WALDESTHAL · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE WALDESTHAL

Le prince de Waldesthal était un simple baron aDemand qui était venu depuis six mois à Paris, où il mangeait son fonds avec son revenu. Il espérait s'arrêter à temps dans sa ruine par un mariage solide; aussi le voyait-on courir avec la même ardeur les femmes du monde et les comédiennes. Peut-être ne désespérait-il pas de retrouver chez M™® de Fargiel mille fois plus qu'A n'avait donné à Béatrix.

Malgré ses habitudes hautaines et dédaigneuses, M™« de Fargiel reçut le prince de Waldesthal avec beaucoup de déférence.

— Prince, dit-elle en lui tendant la main, je n'espé-

rais guère vous voir ici ; car il ne faut pas plus compter sur vos promesses que sur délies des femmes.

— C'est bien dit, madame. Mais tout ce qui passe sur vos lèvres devient un précieux dicton.

La comtesse s'était assise sur un divan. M. de Waldesthal alla, tout en se dandinant, s'asseoir devant la fenêtre entr'ouverte.

— Et votre père? poursuivit- il d'un air distrait. Je lui ai juré , il y a huit jours, de revenir bientôt. Ne trou-> vez-vous pas que, dans ce monde, on s'attache toujours plus vivement à ceux qui s'en vont qu'à ceux qui restent ?

— Franchement, prince, vos paradoxes ne deviendront pas, j'imagine, des dictons précieux.

-^ C'est cela ; l'impertinence est à la mode; vous êtes adorablement impertinente.

— Qu'y a-t-il de neuf à l'Opéra ?

— Ce qu'il y avait de neuf il y a dix ans; aussi nous n'allons plus là. Nous avons transporté nos pénates dans les théâtres du boulevard, depuis les Variétés jusqu'aux Délassements- Comiques,

— Ne connaissez- vous pas une comédienne au théâtre des Variétés, très-renommée pour ses aventures? Une vertu primitive; je veux parler de M**« Béâtrix.

— Ah parbleu ! une grande dame et une grande folle dans ses manières, moitié Clairon, moitié Manon Lescaut. Chez eDe, tout est comédie ou roman.

— C'est bien eDe. Sait-on d'où eUe vient?

— On n'apprend cela qu'au tribunal, quand ces dames ont des procès avec leur mère. On ne sait pas d'où

elles Tiennent, on ne sait pas où elles vont, c*est à merveflle; cela leur donne plus de ragoût. On peut bâtir tout à son aise un roman avec leur commencement et avec leur fin. Quand on cueiUe une rose, s*inquiète-t-OD jamais du rosier, du printemps et de Thiver? Si j*ai bonne mémoire, j'ai ouï dire que Béatrix n'était pas d'une naissance obscure ; on parlait d'un comte. Atten> dez donc : je crois bien qu'elle se nomme M^'^ de Béthisv.

— Vouscrovez?

— Ce nom-là ne sonne pas trop mal. Je me rappelle lui avoir entendu parler avec une emphase théâtrale du château de ses ancêtres ; mais vous savez qu'il ne faut (>as ajouter foi à toutes ces liistoires de comédiennes.

— Elle ne parlait pas de son père?

— Est-ce qu'il est possible qu'elle ait un père? C'est, d'aiUeurs, une fille de trop d'esprit pour entretenir ses amants des malheurs de sa famille. U n'y a plus que les demoiselles de comptoir qui s'apitoient sur les désastres de leur maison.

— Elle a des amants?

— Beaucoup, ou pas un seul, car cela revient au même.

— C'est-à-dire qu'elle n'aime personne.

— J'imagine; mais les jolies femmes sont faites pour être aimées ; elles aiment quand elles ont du temps de trop. ,

— Cependant, il m'a semblé qu'elle aimait M. d'Orbessac.

— Vous l'avez donc vue ?

— Oui, par hasard, je ne sais plus où, j'en rougis encore.

lyfme de Fargiel se pencha vivement à la fenêlre pour cacher son trouble.

— Sans doute, elle vous aura amusée par son humour el ses extravagances.

— Elle était assez morose ce jour-là. M. d'Orbessac, vous le connaissez ?

— Qui ne le connaît un peu? c'est lui surtout qui est humoriste et extravagant. Nous nous rencontrerons sous peu, car l'un de nous deux, je ne sais plus lequel, doit à l'autre un bon coup d'épée.

— C'était comme un pressentiment, pensa avec joie ^me de Fargiel.

— Et quand vous rencontrerez-vous? demanda- t-elle au prince en ayant l'air de prendre beaucoup d'intérêt à la question.

— Demain peut-être , à moins qu'il n'oublie mon offense, car je me souviens que c'est moi qui l'ai offensé.

Le prince se mit à rire en se rappelant la course au clocher de Maurice et de Béatrix.

Il raconta toute cette aventure à M™« de Fargiel, qui, à son tour, lui apprit que c'était à la suite de cette promenade forcée que le comte d'Orbessac et la comédienne avaient fait une halte au château de son père.

— Ah! dit-elle pour contrarier un peu le prince, ce comte d'Orbessac est un homme charmant : beaucoup d'esprit, beaucoup de cœur; car je dois vous avouer

qu'il me fait la cour. Tout ce qu'on peut dire de galant et de tendre, il me Ta dit.

— En vérité, s'écria le prince avec un mouvement de dépit, cela passe un peu les bornes. Comment, ce n'est point assez de m'enlever mes comédiennes, il ose encore se jeter à ma rencontre cliez les grandes dames! ce faquin ! Je lui défends de reparaître devant vous.

Mais la comtesse, avec perfidie :

— Il pourrait bien vous dire la même chose.

— Mais vous, madame, demanda le prince d'un air à la fois surpris et suppliant, que lui diriez-vous?

Mme de Fargiel soupira.

— Vraiment, je ne sais que vous répondre... La raison du plus fort est toujours la meilleure.

— Vous faites bien de me parler ainsi, madame, car si nous nous battons...

— Oh! monsieur...

— Ah! madame, j'en suis fâché pour vous, mais nous nous battrons. Je suis très-surpris qu'il ne m'ait pas encore envoyé ses témoins, il n'est pas toujours li bre ; on le rencontre quelquefois partout ailleurs qu'en France. On ne dépense pas deux cent mille francs par an sans être obligé de temps à autre de perdre de vue ses créanciers.

— M. d'Orbessac a des dettes? dit M™» de Fai^iei avec une voix comprimée.

— Il en a peu, répondit nonchalamment le prince ; il ne doit guère que ses chevaux, ses voitures, son loyer et les robes de sa maîtresse ; des misères ! cela ne vaut pas la peine d'en parler.

— Et ses créanciers ne sont pas toujours d'accord avec lui ?

— Ah! mon Dieu I excepté le père Salomon, qui lui a prêté trois ou quatre cent mille francs sur je ne sais quel comté imaginaire, les créanciers de M. d'Orbessac sont des gens bien dressés, mais le juif n'entend pas toujours^ raison. Quand par hasard, la nuit, il a rêvé de son argent, il est sans pitié le matin, il met trois ou quatre gardes de commerce aux trousses de son spirituel créancier, car il a obtenu contre lui une contrainte par corps. Cet hiver, il avait fait saisir M. d'Orbessac ; mais il lui a rendu la liberté, on ne sait par quel mystère.

— Et où demeure cet honnête homme de juif?

— Quelle idée !

— Je ne sais trop ce que je dis, mais je voulais savoir si ce n'était pas un vieillard rachi tique, au regard fauve, qui demeure dans ma rue. Chaque fois que je sors ou que je rentre, j'ai l'ennui de le rencontrer.

— C'est un autre juif, sans doute, car le nôtre (je dis le nôtre, parce que nous l'avons tous un peu fréquenté) demeure rue de la Michodière, du côté du boulevard. C'est un très-singulier personnage; il remue des millions dans un entre-sol où vous ne voudriez pas loger une rivale. II dispose à son gré de bien des événements. En effet, il ti#nt à lui, à lui seul souvent, que telle aventure galante arrive à bonne fin. En amour, celui qui compte sans le père Salomon doit s'attendre à compter deux fois.Vraiment,la Providence prend quelquefois d'étranges figures pour nous secourir dans les mauvais jours. Or, le père Salomon est la Providence pour beaucoup

d'entre nous : c'est le ministre des finances de la jeunesse dorée.

— Peut-être aussi pour moi cet usurier sera la Providence, pensait M™« de FargieL

— Prince, dit-elle tout haut, est-ce que vous retournez à Paris ?

— Oui, madame ; j'avais des visites à faire à l'abbaye de Royaumont ; je n'ai rencontré personne. Je voulais presque y retourner; mais voilà le soleil qui s'en va.

— Ma voiture est partie pour l'Ile-Adam ; voulez-vous m'emmener dans la vôtre , car les chevaux de mon père vont deux à deux, comme les bœufs de la chanson?

— Madame, je suis enchanté de l'honneur que vous me faites; mes chevaux iront comme le vent ; si vous les voulez demain pour revenir, ils seront à votre disposition.

— Je vous remercie; je vais donner des ordres pour que mon cocher, au retour de l'Ile- Adam, aille me joindre à Paris.

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