‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 40 sur 50 · UN ROI · texte numérisé non relu

UN ROI

Il n'était pas nuit encore quand M^^ de Fargielse présenta seule à une des maisons de la rue de la Miclio- Jière qui avoisinent le boulevard. Le prince de Walieslhal l'avait conduite chez elle; elle s'était jetée presque aussitôt dans le premier fiacre vjE;nu ; enfin, elle irrivait au t)ut de son voyage.

— M. Salomon ? dit-elle à une portière renfrognée.

— C'est ici; mais M. Salomon ne reçoit pas tous ceux jui se présentent; le pauvre homme, il aurait fort à faire.

La portière avait mis la tête à la fenêtre pour regarder

la visiteuse. Après l'avoir considérée des pieds à la tête, elle daigna lui dire :

— Après tout, peut-être est-ce qu'il voudra vous recevoir. Suivez-moi.

M™« de Fargiel monta l'escalier en silence.

— N'allez pas si haut; ne dirait-on pas qu'on demeure sur le toit !

M™« de Fargiel avait oublié que le juif demeurait à l'entre-sol. la portière montra qu'elle possédait une clef pour ouvrir la porte de Salomon. Depuis que cet honnête homme était veuf, il n'avait voulu pour tout serviteur que la portière de la maison.

M™« de Fargiel traversa deux pièces obscures, encombrées de vieux meubles. Ayant entendu un bruit de pas, M. Salomon, vieux parchemin ridé, vint sur le seuil de son cabinet, comme un loup, moitié craintif, moitié affamé, qui va flairer au bord de son antre.

— Monsieur Salomon, dit M™» de Fargiel, je viens à vous sur la recommandation du prince de Waldesthal.

Le juif fit signe à la portière qu'elle pouvait le laisser seul avec la visiteuse. Elle s'en alla comme elle était venue, — en grognant. — Les propriétaires n'ont pas pour rien bâti des niches au pied de leurs maisons.

jyfme (Je Fargiel était entrée dans le plus étrange cabinet qui soit à Paris, la capitale des choses singulières. Une boutique de bric-à-bra^c, un jour de déménagement, en donnerait presque une idée. On y voyait des tableaux de prix, les plus curieuses crédences, des étagères admirablement sculptées, des porcelaines^ de tous les pays, des tapisseries des Gobelins fraîches comme il y a deux

siècles. M. Salomon ne permettait à nul autre qu*à luimême de balayer les araignées, dans la crainte qu'on ne lui brisât quelque morceau de Sèvres ou de Saxe, de €hine ou du Japon.

— Vous avez là des chosfô bien précieuses , dit en entrant M™« de Fargiel.

— Ne m*en parlez pa», dit le juif en haussant les épaules, tous ces brimborions me coûtent assez cher, et dorment là sai^s me rapporter cinq sous par an.

— Vous avez du moins le plaisir de vivre au milieu des merveilles de Tart.

— Est-ce que J'y entends quelque chose! Je voudrais bien avoir en bel argent comptant la moitié de ce que m'ont coûté ces merveilles. Que voulez-vous? la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Quand je porte cinquante mille francs à des grands seigneurs ruinés qui ne peuvent plus me donner hypothèque sur leurs terres, je prends hypothèque sur leurs meubles. Voilà comment j'ai appris à connaître la valeur d'un Raphaël ou d'un Rembrandt. Voyez-vous là-bas cette Vierge au Palmier? Attendez, je vais secouer la poussière. .

Mme de Fargiel était si étonnée de voir tant de richesses amoncelées en un si petit espace, qu'elle oubliait presque le but de sa visite. Elle suivit le père Salomon devant le tableau attribué à Raphaël.

— Eh bien! dit-il en secouant la tête, comment trouvez-vous cela ? Est-ce que le Musée du Louvre possède une œuvre pareille? Je suis encore assez hardi, car j'ai prêté vingt mille louis là-dessus.

— Vingt mille louis! dit M™» de Fargiel d'un air distrait ; vous les rendra-t-on?

— Oui, oui, car cette Vierge ^ telle que vous la voyez, elle appartient à un musée d'Italie. C'est un grand-duc qui me Ta apportée pour un an ou deux. On croit làbas qu'un peintre a obtenu le privilège d'en faire une copie à son atelier. — En vérité , poursuivit le juif en penchant la tète d'un air admiratif, je me suis habitué à vivre comme en famille avec cette flgure-là. Quand le grand-duc m'apportera quarante mille louis pour que je la lui rende...

— Quarante mille louis I Je croyais que ces choses-là ne vous rapportaient aucun intérêt?

— Je voulais dire à jour fixe. Cent pour cent, ce n'est pas trop, car je cours bien des chances : on peut me voler ; je suis obligé de veiller sur tout cela sans un quart d'heure de distraction. Et puis la guerre , l'incendie , les révolutions , que sais- je ! mais j'oubliais de vous offrir un siège ; tenez, voilà un fauteuil sur lequel j'ai prêté dix mille francs.

— Dix mille francs ! dit M™« de Fargiel ; c'est impossible, car c'est un simple fauteuil ei> tapisserie.

— Eh bien! oui, un simple fauteuil en tapisserie. Vous ne comprenez donc pas?

— J'avoue que...

— C'est bien ';simple. Cette tapisserie a été travaillée par une femme à la mode sous lès yeux de ^monsieur son mari pour monsieur son amant. L'amant me l'a proposé comme bonne et valable hypothèque un jour qu'il voulait jeter de la poudre aux yeux

d'une petite fille des parages de TOpéra, Commo je sais que FamaDt tient à la dame , s'il ne me donne pas vingt mille francs au 15 juillet ( c est l'époque où ils partiront ensemble pour les eaux ) , je m'amuserai à brouiller les cartes. J'ai, d'ailleurs, un billet en bonne forme.

— On m'avait dit, en effet, dit M™« de Fargicl de plus en plus surprise, que vous jouiez un grand rôle dans toutes les passions profanes du monde parisien;

— Il faut bien tenir un peu de place au soleil. Tout ce que vous voyez là, ce n'est rien. J'ai dans ce vieux meuble, déchiqueté par les vers, environ doux cents autographes qui valent bien un million. C'est là surtout que l'hypothèque est bonne. En effet, quand l'amant qui m'a donné la lettre de sa maîtresse en nantissement ne m^ paye pas pour une raison ou pour une autre, j'adresse un mot à celle qui l'a écrite: c'est toujours une femme du monde , car je n'accepte pas de mauvaises écritures. Elle accourt et ne raardliande guère longtemps. J'ai ouï parler de quelques romanciers qui vendaient leurs œuvres à deux ou trois francs la ligne; pour moi, je vends mes manuscrits à deux ou trois mille francs la ligne. Il y a pourtant des femmes qui ne veulent pas s'acheter ou se racheter

clier. Que fais- je alors? j'appelle le mari. Quand

le mari est un homme spirituel sur ce chapitre, ce

qui n'arrive pas souvent, il se moque de moi et de

sa femme; mais j'ai encore d'autres ressources, je

m'adresse au père. Vous voyez que j'ai des garanties

sans nombre. Tout ce que je vous dis là, ma belle dame , ce n'est pas pour faire étalage de mon importance, c'est pour vous mettre plus à l'aise, car j'imagine que vous venez.,.

— Je viens pour vous offrir une garantie sur une mauvaise créance.

— Parlez, madame, parlez. Je suis un cou/esseur. Tout ce qui m'est confié est là pour jamais.

Le juif se frappait la mamelle gauche, comme s'il y avait eu quelque chose dessous.

— Vous connaissez M. le comte d'Orbessac?

— Si je le connais ! dit le père Salomon avec une figure épanouie. C'est mon entant prodigue. Quel gouffre! quel abîme! quel volcan! Je l'ai cousu d'or, et Dieu sait quand je serai payé !

— Combien vous doit-il? demanda M«»« de FargieK qui ne voulait pas s'engager trop loin.

— C'est selon.

— Enfin?

— Je ne saurais' vous dire.

— Sur la somme qu'il vous doit, je vous garanti» vingt mille francs si vous voulez faire conduire M. d'Orbessac à Clichy pendant liuit jours.

— Rien n'est plus simple ;j*ai toujours des contraintes^ par corps contre tous ceux qui dépensent mon argent;, mais Clichy est un moyen usé ; c'est bon pour les créanciers vulgaires : on va encore à Clichy, mais on ne paye plus ses dettes pour en sortir. Cependant, si vouscroyez qu'il faille emprisonner un peu notre ami d'Orbessac, car je suppose qu'il est votre ami, puis-

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que vous lui voulez du mal, nous y aviserons. Ce n*est pas cependant la chose du monde la plus aisée. M. d'Orbessac sort souvent à cheval ; or, quand il est à cheval, on mettrait en vain tous les gardes de commerce après lui. D'ailleurs, les gardes de commerce le connaissent trop bien; même quand il est à pied, ils n'osent l'approcher, car il est capable de tout. Je ne demande pas mieux que de l'empêcher pendant huit jours de faire des folies, mais il faudrait , madame , y prêter la main.

— Moi , monsieur, que me dites- v<^s là?

— Qui veut la fip , veut les moyens. Est-ce qu'on aurait jainais pris Samson sans Dalila, — sans comparaison, madame? — Voyez-vous, il y a toujours quelqu'un de plus fort qu'un homme, c'est une femme. Je sais ce que je dis , et vous m'entendez. Avec des yeux comme les vôtres, on peut conduire M. d'Orbessac comme un enfant. ^

— Peut-être.

— Allons, allons, je n'aime pas une femme qui dojile de ses forces. Je vous réponds du succès. Prenez la [>eine de vous avancer à ma petite table; voilà du papier et de l'encre , écrivez.

M™e de Fargiel obéit lentement.

— Que vais-je écrire?

L'usurier prit la lampe qui était sur un bahut et la posa sur la table. Il avait l'expression du diable aux yeux le flammes des légendes du moyen âge.

Mme de Fargiel clioisit une plume, et regarda le p^n> ^alomon avec un peu d'inquiétude.

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