‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 41 sur 50 · DALILA ET MADELEINE · texte numérisé non relu

DALILA ET MADELEINE

— Écrivez .donc, répéta le juif à M™« de Fargiel, car elle semblait hésiter.

Enfin elle écrivit sous la dictée du banquier :

Je soussignée (avec deux c, c'est cela), je soussignée reconnais devoir et m* oblige de payer à M. Salonumj banquier^ demeurant à Paris , rue de la Michodièrt, n» — , à sa première réquisition j la somme de vingt miUe francs, pour pareille créance que m*a déléguée Jlf . fe comte Maurice d'Orbessac...

Mme (le Fargiel laissa tomber la plume.

— Je n'écrirai jamais cela.

— Que voulez-vous? n faut que tout ceci soit en rè^e.

— Pourquoi ce nom de M. d'Orbessac?

— Pour vous compromettre et me garantir de votre payement Si vous avez de la bonne volonté, ce billet ne courra pas le monde, il rentrera dans vos mains; ainsi , que vous importe?

— Voyons, hâtons-nous.

— fl n'y a plus à mettre que, la date et la signature.

Le juif écrivit rapidement sur une autre feuille de papier:

Si, par ma sollicitude, M. le comte Maurice d'Orbessac ne va pas à Clichy demain^ je reconnais abandonner tous mes droits sur Vobligation que m'a souscrite aiijourd'hui madame. .» — Madame?... madame?... j'ai bien de la peine à lire votre nom.

— Madame la comtesse de Fargiel , dit Régine en dévorant sa honte.

— Voilà une garantie. Lisez, et vous verrez si j'entends les affaires.

Mm« de Fargiel lut et plia le papier.

— Maintenant, ce« n'est pas tout : il s'agit de tendre une embûche à notre ami Maurice. Vous allez lui écrire pour qu'il aille demain vous saluer..: Je ne sais où... Que diable I ce n'est pas à moi à faire tous les frais d'imagination. 11 serait bon de l'entraîner du côté de Gli-

chy, car, s*il fallait le conduire bien loin, je ne réponde pas qu'un régiment y parviendrait.

— J'ai trouvé, dit M™« de Fargiel en ressaisissant la plume.

Elle écrivit :

(( .Vai un mot à vous dire, monsieur, un mot d'adieu peut-être. Venez donc demain matin, vers dix heures, sur le boulevard des Capucines; vous reconnaîtrez ma voiture.

» Mille et un compliments,

» Comtesse de fargiel. »

— C'est bien, dit le père Salomon, qui s'était penché au-dessus de Régine, vous avez fait vos grades dans la diplomatie.

M™e de Fargiel plia la lettre , la cacheta et écrivit :

Monsieur le comte (TOrbessac^

rue de la Chaussée -d'Antin.

— Mais s'il ne rentrait pas chez lui ? dît l'usurier en hochant la tête.

— A la grâce de Dieu ! dit M»® de Fargiel.

Elle se leva et partit avec la lettre à la main. Arrivée

chez elle : — Tenez, dit-elle au domestique qui vint lui

ouvrir, M. le coriite d'Orbessac demeure rue de la Chaus-

' sée-d'Antin, je ne sais pas à quel numéro ; il faut à toute

force qu'il lise cette lettre aujourd'hui.

Maurice rentra chez lui vers minuit; il se laissa prendre par curiosité à la lettre de M«n« de Fargiel.

« J*ai un mot à vous dire; un mot d'adieu, peutêtre. »

— ^J'irai, dit-il;* ce qu'elle dira ne peut que me servir dans la mission que je me suis confiée à moi-même.

Un peu avant dix heures il se promenait sur le boulevard, le regard levé sur les rares équipages qui passaient à cette heure où le vrai Paris se réveille à peine.

Il reconnut la voiture de M'^^® de Fargiel ; les chevaux allaient au |)as , il eut tout le temps de s'approcher de la portière , sans avoir l'air de se hâter, il salua gravement.

— Ah ! bonjour, monsieur, dit-elle nonchalamment, j'avais oublié...

— Je vous écoute, madame.

— Attendez donc... je suis si préoccupée du danger où se trouve mon pauvre père! Tenez, je vais au château (Je Marvy... ,

Tout en parlant, M^e de Fargiel jetait un regard furtif vers la rue Basse-du-Rempart, car c'était là que devaient se trouver les alguazils de Clichy.

— Vous allez au château de Marvy? répéta lentement Maurice; j'espère vous y voir demain, ce soir peut-être, ^vec vos deux sœurs, M"«s ciotilde et Marguerite de Parfondval.

-" A demain donc, monsieur, dit M»»e de Fargiel, qui voyait Maurice cerné de toutes parts. — Je serai enchan-

téede vous rencontrer là- bas, continua-t-elle (c'était le chat qui joue avec la souris). Ce que j*ai à vous dire, )e vous le dirai au ch&teau... Vous voulez donc toujours lutter contre moi? ajouta-t-elle avec un léger sourire.

— Quand on vous a vue, madame, on est forcé d'être votre ami ou votre ennemi.

A cet instant , M™« de Fargiel remonta lestement ; le cocher, averti d'avance , partit au grand trot. Les gardes de commerce ne laissèrent pas longtemps seul Maurice sur la chaussée.

— Monsieur le'comte d'Orbessac, dit Tun deux. Maurice était si loin , par la pensée , des gardes de

commerce, qu'il répondit avec distraction :

— Oui , je suis le comte d'Orbessac.

— Eh bien! monsieur le comte, dit Falguazil en exhibant un mandat , je suis obligé de vous conduire à Clichy.

— A Clichy ! s'écria Maurice en levant fièrement la tête.

Il s'aperçut seulement alors qu'il était aux mains d'une horde de gardes de commerce. ^

— ^ Pourriez-vous me dire, demanda-t-il, le nom de la bonne âme qui se charge ainsi des frais de mon Ic^ement?... Mais qu'importe? je comprends, poursuivit-il en frappant du pied avec indignation, me voUà joué par Mme de Fargiel!

Uû fiacre avait été amené; Maurice, jugeant qu'aucune résistance n'était possible, monta dans le fiacre et se laissa conduire vers la prison, tout en songeant à sa

liberté. Comme il arrivait là en pays de connaissance, il y fut accueilli avec toutes sortes de bonnes grâces.

— Avez-vousdes cigares? lui demanda-t- on d'abord. A propos, votre ami, ce pauvre baron chevelu, est ici depuis hier.

— J'en suis bien aise pour lui, dit Maurice d'un air -distrait. Voulez-vous le prier de me recevoir un instant ?

On conduisit Maurice à la chambre du jeune baron.

— Quelle bonne fortune pour moi ! dit celui-ci au ^nouveau venu. Est-ca que vous êtes ici pour longtemps?

— C'est selon, répondit Maurice, peut-être jusqu'à demain malin. •

— Ce ne serait pas la peine d'y venir.

— D'autant moins que j'aime quelquefois Clichy; c'est le seul lieu du monde où j'ai le loisir de descendre en moi-même. Cependant il faut tout dire, je n'y suis guère \enu que pour mes amis. Mais vous, comment diable êtes-vous ici? J'espère bien que c'est la dernière de vos folies.

— Sans métaphore, dit le baron qui voulait prouver de la philosophie, les femmes m'ont conduit à Clichy parles chemins de fer; j'ai voulu faire de bonnes actions, j'en ai pris de mauvaises. Ah ! mon cher comte, si jamais vous allez de Strasbourg à Bâle, faites-y voyager toutes mes malédictions. Je n'avais d'abord perdu que cent soixante-quinze mille francs à la baisse ; je me suis retourné: hélas! le monde entier s'est acharné à

lûa ruine ; tantôt c'était l'Espagne qui se battait contre

TEspagne, dix francs de baisse; tantôt le roi des Français qui n'avait pas soupe, dix francs de baisse ; tantôt la reine d'Angleterre qui était en couche, dix francs de baisse.

Le baron raconta mot à mot toutes ses infortunes au jeu. 11 avait fini par s'attendrir sur lui-même; — car, dit-il en terminant, me voilà pauvre pour longtemps.

Maurice, en bon camarade, lui fit apporter du vin de Champagne frappé, et, bien qu'il prît en pitié tous les paradoxes qui font de Clichyun paradis terrestre d'où sont bannis les créanciers, il tint joyeusement compagnie au. baron, voulant aussi prouver qu'il était philosophe.

Cependant, il rêvait gravement à tous les moyens connus et inconnus de sorti* au plus vite, non pas pour lui d'ailleurs,, car il comprenait bien qu'on y passât toute une semaine, mais pour Béatrix et pour Marguerite, dont il voulait faire triompher la cause eii face de M°^ de Fargiel.

11 prit une plume et écrivit :

a Ma belle et douce et charmante Béatrix, ne vous ef- » frayez pas si je vous dis que je suis prisonnier de » guerre, c'est-à-dire prisonnier de votre sœur, madame » la comtesse de Fargiel, qui me redoute à si juste titre.' » Votre sœur a beaucoup de dispositions pour la diplo- » matie. En cette circonstance, elle espérait compter » sans son hôte, mais elle comptera deux fois, car son » hôte espère bien sortir demain de Clichy, toujours » décidé à vous conduire, vous et M"* Marguerite, » château de Marvy. Nous n'avons pas de temps

» perdre. Je m'aperçois même que je fais presque des » phrases, ce qui est hors de propos. Allez tout de suite » rue de la Michodière, vers le boulevard, chez un » vieux banquier qui s'appelle Salomon. C'est ma Pro- » vidence, un juif qui serait capable de me prêter unécu » sur ma parole! Vous lui direz qu'à la veille d'une » grande, entreprise on m'a conduit en prison pour quel- » ques billets anciens. Signez tout ce qu'il vous dira de » signer. C'est un honnête homme qui prend des hypo- » thèques; mais, quand il a tiré cinquante pour cent de » son argent, il est heureux. Je suis son enfant gâté ; je » ne doute pas qu'à votre prière de me délivrer il ne » prenne sa canne à bec-de -corbin et n'aille à l'instant ^ » trouver qui de droit et n'obtienne au moins quelques » jours deliberté, c'est tout ce qu'il nous faut.

» Cette lettre vous expliquera pourquoi je ne suis pas » retourné ce soir chez toi, adorable fille d'Eve. Ah! je » vous aime, Béatrix! Mais, comme tu me le disais si » bien hier, je t'aime tristement. Tiens, je m'efforce »àla gaieté, mais j'ai le cœur inquiet. Est-ce qu'il y » aurait un malheur entre nous? Un poète a dit: Le pres- » sentiment est un écho qui répond d'avance. «J'entends » déjà l'écho. Je ne sais plus ce que je dis, Béatrix, je » t'aime, voilà tout.

» J'embrasse, madame, vos cils d'ébène et vos ongles jf) de rose.

» Le comte d'orbessag. »

Quand Béatrix reçut cette lettre, elle était seule atten-

dant Maurice. Elle la lut avec une surprise douloureuse.

— C'est cela, dit-elle à plusieurs reprises r c'est mon malheur qui commence. C'était bien la peine de retrou- 'ver mon père ! Mais suivons les ordres de Maurice.

Elle jeta son mantelet sur ses épaules et descendit, résolue à aller à pied chez M. Salomon. Elle croyait se rappeler que déjà Maurice ou quelque autre lui avait parlé du petit banquier juif.

Elle le trouva qui respirait avec délices la poussière de ses vieux meubles. Il n'avait pas reçu de visite depuis celle de M"»* de Fargiel.

— Oh ! oh! dit-il en lui-même, voilà encore une beautt' inconnue.

Il salua galamment Béatrix.

J'ai oublié de dire^ que M. Salomon ne daignait recevoir habituellement que les femmes jeunes et belles. — Car, disait-il, avec celles-là il y a toujours de la ressource.

Jl fut frappé de la rayonnante beauté de la comédienne.

— Quel éclat! quelle jeunesse! quel luxe! marmottait-il entre ses dents. J'espère que celle-ci ne vient pas, comme la comiesse de Fargiel, me prier de séquestrer son amant.

— Monsieur, lui ditBéatrix, jesuis envoyée chez vouspar M. le comte Maurice d'Orbessac.

— C'est bien, se dit le juif, l'affaire a réussi... Est-il? à Clichv ? demanda-t-il àBéatrix.

— Qui vous l'a dit.

— Je sais tout.

— ^ Alors, vous savez pourquoi je viens à vous.

— Pour le délivrer. C'est convenu. Dans huit jours.

— Huit jours ! s'écria Béatrix avec terreur ; mais tout est perdu s'il n'est pas libre demain . ^

— Demain! c'est impossible.

M. Salomon pria Béatrix de s'asseoir sur le fauteuil même où s'était assise M™« de Fargiel, moins de vingtquatre heures auparavant.

— Attendez-moi un instant.

Il alla vers son vieux meuble à papiers. Il fallait trois clefs pour l'ouvrir ; ces trois clefs étaient toujours peijdues à son cou. Il prit dans un tiroir l'obligation de vingt mille francs qu'avait signée M™» de Fargiel.

— Vovez, dit-il en revenant vers Béalrix.

Il lui montrait le chiffre de vingt mille francs, tout en cachant la signature de la comtesse. *

— Je sais qui a sign^ ce billet, dit Béatrix avec colère, c'est ma sœur, M™« de Fargiel.

— ^.O^i^porle? reprit le juif un peu surpris, quoiqu'il fût habitué à ces ententes cordiales de famille.

— Il m'erl coûterait vingt mille francs pour donner la liberté à mon cher d'Orbessac! Que diable! vingt mille francs, cela ne se trouve j)as tous les jours sous les pieds d'une jolie fille; il n'y a guère que Fanny Essler et Carlotta Grisi...

— Mais si je vous les donnais, les vingt mille francs?

— C'est vrai, mais vous ne les avez pas; je sens cela tout de suite. Et puis, d'ailleurs, j'ai engagé ma parole pour huit jours. Ce diable de Maurice est bien heureux,

en vérité, d'avoir pour maîtresses deux sœurs si charmantes.

— Monsieur, dit Béatrix en se récriant, M. le comte (l'Orbes§ac n'est pas l'amant de ma sœur.

— Tant pis pour lui! tant pis pour moil Pour en revenir à vous, que puis-je faire?

— Je vous l'ai dit, il me faut la liberté pour M. d'Orbessac.

— La liberté! la liberté! vous parlez de cela comme s'il s'agissait de la liberté d'un criminel... Attendez cependant... je me souviens que, dans l'engagement que j'ai donné à M™» de Fargiel, je me suis obligé seulement à emprisonner Maurice; elle avait bien, il est vrai, dit pour huit jours, mais je n'ai pas signé cela. 11 vous faut Maurice demain?

— Oh ! oui, je vous en supplie, dit Béatrix en joignant les mains.

— Eh bien! vous l'aurez... mais vous me donnerez vingt-cinq mille francs.

— Vingt-cinq mille francs! je n'ai rien.

— Allons donc! dit le juif avec un sourire hasardé, vous les trouverez. Pendant plus de dix ans tous les trésors du monde sont à vous.

— Ainsi, dit Béatrix en se levant, je compte sur vous.

— C'est entendu, je vais de ce pas donner mon désistement, mais signez-moi cela.

— Allons donc! ma parole...

— Elle a raison! Touchez là, dit le juif en tendant la «nain à Béatrix.

La pauvre fille était si heureuse d'avoir réussi dans sa fDissioD, qu'elle donna la înain de bon cœur.

- — C'est étonnant, dit M. Saloraon tout ému, c'est la première fois que Je laisse partir une femme sans autre ^age qu'une poignée de main. Ah! la belle fille!

Béatrîx descendait l'escalier quatre à quatre. Arrivée dans la rue, elle se jeta dans un fiacre qui passait, et se fit conduire à Clichy.

— Ah ! dit-elle en embrassant Maurice avec une expansion de joie et d'amour, il me semble que tu es en prison depuis un siècle. Maurice, Maurice, je ne peux plus vivre sans toi. Dès que tu n'es plus là, je manque d'air et de soleil : demain nous irons voir mon père. S'il ne veut pas me reconnaître, qu'importe? tu seras là, Maurice; je t'aime comme une folle; je ne vis plus que pour loi ; je serais heureuse de mourir pour toi.

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