HISTOIRE DE MARGUERITE
Le lendemain, à dix heures, Maurice était libre. Il courut chez Béatrix.
Il eut beaucoup de peine à trouver le nouvel appartement de la comédienne, grâce aux indications bienveillantes de la portière ; au cinquième étage, il sonna à tout hasard. La femme de chambre de Béatrix vint ouvrir et lui expliqua tout en peu de mots.
— M"« Béatrix voulait aussi me renvoyer comme les autres, ajouta- t-elle ; mais si on ne me veut plus, il faudra qu'on me chasse.
C'était une rusée Normande qui voyait bien quetôl ou tard elle y trouverait son compte. Elle conduisit Mau-
rice vers Marçuerite, qui n'avait pas quitté sa sœur depuis deux jours. Elle était assise à la fenêtre» lisant un journal.
— Vous voyez, dit- elle en rougissant, que' je reprends les mauvaises habitudes du monde. Ma sœur vient de sortir sans me dire où elle allait.
Maurice était pénétré de reconnaissance et d'enthousiasme pour la noble résolution de Béalrii, qui s'était violemment détachée des chaînes impures de la passion,, et qui, pareille à Toiseau qu'un rayon d'avril révolte à la liberté, s'était envolée de sa cage dorée pour aller se baigner dans l'air vit.
— Je vous assure, dit.Marguerite à Maurice, que je n'ai jamais vu un plus noble et plus touchant spectacle. Elle a tout quitté vaillamment, sans un lâ'che regret. Jl n'y a que pour ses chevaux qu'elle a eu des larmes , mais ses robes et ses bijoux, elle a tout jeté victorieusement à ses pieds.
— Ce que vous me dites lîx me va droit au cœur, car vous savez comme j'aime Béatrix .
Marguerite ne répondit pas. Maurice venait de s'asseoir à côté d'elle ; il admira encore, tout en pensant à Béatrix, la beauté adorable de la religieuse. Peu à peu, Vimage de Béatrix se perdit dans le lointain doré de l'imagination : il ne vit plus que Marguerite par l'âme comme par les yeux.
-T- 11 y a, dit tout à coup Maurice en regardant toujours Marguerite d'un œil devenu trop tendre; il y a des femmes qu'on ne peut voir sans amour... J'aimè Béatrix et je vous aime... comme ma sœur.
— Prenez garde, dit Mai^uerite avec une profonde •expression de tristesse, vous ne savez pas qui vous aimez.
Ces paroles inattendues surprirent Maurice.
— Je sais toute votre vie, dit-il à tout hasard; vo«5 êtes pure comme le ciel et douce comme le jour. Vos pieds sont trop délicats pour marcher avec les hommes, vous vous êtes tournée vers Dieu.
: — A ce portrait, je ne me reconnais point ; vous voulez parler d'un ange, je ne suis qu'une femme. Vous croyez que je porte avec moi l'esprit de Dieu, hélas! je porte l'esprit du mal. Il y a un verset de l'Écriture qui ilit : c( La douleur me suit et frappe tous ceux qui m'entourent. » Ce verset fatal, on aurait pu l'inscrire sur mon berceau. Écoutez donc.
Maurice, de plus en plus surpris, regardait avec émo- •tion la figure plus animée de Marguerite.
— Voici, reprit-elle, mon histoire en peu de mots:
« A peine étais-je née, que ma mère mourait, et que mon père, la croyant coupable, fuyait mon berceau avec
horreur.
» Qu'est-ce qu'une enfance d'orpheline destinée à la pauvreté? enfance sans soleil et sans cai:iBsses. J'étudiais beaucoup, non pas pour savoir, hélas! mais pour apprendre aux autres.
» Je commençais à me sentir vivre dans nos fraîches -campagnes du Bourbonnais ; j'avais quinze ans; la bonne mère Nature était ma mère, je courais avec une folle ardeur à travers les bruyères et les sainfoins, m'enivraiit
de rayons et de rosée ; mais il fallut partir pour Paris, car c'était là seulement que je devais trouver à gagner mon pain.
» Je- n*âi jamais admis que, dans un pays civilisé comme la France, les femmes soiient contraintes au travail, excepté à ce travail si doux de Tintérieur qui consiste à élever des enfants. Au moins, ce travail béni du ciel n'e^t pas payé avec de Targent.
» Je ne pouvais pas me résoudre à devenir institutrice. Cependant une occasion se présenta. On avait parlé de moi à quelques grandes familles. M™* la vicomtesse d' A — avait une tille de huit ans qu'elle voulait garder auprès d'elle. Elle vint à moi ; elle me pria de si bonne grâce d'aller chez elle instruire sa fille, ou plutôt jouer avec un enfant, que je me décidai, avec peine toutefois, comme si j'avais pressenti que je portais le malheur dans cette maison.
» J'habitais une petite chambre à l'entre-sol, sous l'appartement du vicomte d'A — . J'y vivais assez tristement, mais assez résignée, aimant de tout mon cœur ma petite écolière.
» Un soir, il y avait bal d'enfants à la cour ; la vicomtesse y conduisit sa fille. Le vicomte dit qu'il n'irait pas, ■sous prétexte qu'il attendait une communication du ministre, car il était dans la diplomatie. La vicomtesse partit seule. Je descendis à ma chambre, j'y allumai du feu •et je pris un livre.
» Tout d'un coup j'entendis un bruit léger ; je me retournai en tressaillant I c'était M. d'A — .— Est-ce que :S|me (j'A — n'est pas partie? lui demandai-je gravement.
11 parut tout déconcerté. — Ma femme est déjà aux Tuileries. Je ne vieas pas pour vous parler d'elle, maU pour vous parler de vous-même. Je commençais à être inquiète. Il avait résolument refermé la porte. — Mais, monsieur... — Marguerite, dit*il en voulant me saisirla main, ne Favez-vous pas remarqué depuis longtemps je vous aime comme un fou.
» Je fus si effrayée, que je me précipitai vers la porte. Il me retint et me ramena de force au milieu delà chambre. — Mai^uerite, écoutez-moi, dit-il d'un air décidé, voilà ce que je veux faire : je suis nommé consul en Amérique, je vais partir; je n'en ai rien dit à ma femme, qui l'apprendra sans doute par les journaux. Dans une heure, une chaise de poste viendra me prendre ici pour me conduire au Havre. Je ne veux point partir seul, je vous enlève. J'étais de plus en plus effrayée.— Pourquoi m'enleverî lui dis-je froidement, je ne vou^ aime pas. — Vous ne m'aimez pas? vous m'aimerez ! Songez donc que c'est pour vous seule, que c'est pour vivre en paix avec vous que je me suis fait exiler à quatre mille lieues, car j'ai bien compris que vous n'étiez pas une de ces femmes dont on fait sa maîtresse, qu'on emmène pour huit jours à Fontainebleau ou à Saint-Germain. S'il en était temps encore, je vous épouserais à la face des hommes, car je vous aime de tout mon cœur et de toute mon âme.
» Pendant qu'il parlait, je m'étais rapprochée de la porte : je parvins à l'ouvrir et je m'enfuis précipitamment. 11 me rejoignit dans la cour de l'hôteL — Si vous ne voulez pas m'aimer,' dit-il en me pressant sur son
coeur avec violence, si vous ne voulez pas m'aimer, il ne me reste plus qu'à mourir. Bien qu'on m*eûl dit souvent que les amants parlaient de mort à tout propos, la voix de M. d'A — avait une telle expression de désespoir, que je nie sentis touchée. Je connaissais un peu, d'ailleurs, le caractère du vicomte; c'était une tête légère qui prenait feu au moindre vent; on ne. comptait plus ses folies. — Vivez, lui dis-je, mais oubliez-moi. Disant ces mot§, je m'enfuis vivement. Cette fois, je fus assez heureuse pour arriver jusque devant la porte, qui vetiait d'être ouverte; je m'envolai comme un oiseau. Je me blottis en face de l'hôtel, dans l'encoignure d'une porte. Le vicomte me poursuivit au hasard yers la rue Bellechasse.
» Je vis arriver la chaise de poste qui devait nous conduire tous les deux au Havre. En m'éloignant, je ne pus m'empêcher de songer à la destinée singulière qui m'eût atteridue dans ce voyage.
» A minuit, quand M™« d'A — rentra chez elle, elle demanda si son mari était couché. La femme de chambre, . qui attendait en dormant, lui répondit qu'elle n'en savait rien. M™* d'A — alla au cabinet de son mari ; elle poussa un cri et appela au secours : le vicomte était baigné dans son sang. Il venait de se tirer un coup de pistolet ; il respirait encore. Sa femme s'approcha de lui, mais il prononça mon nom.
» J'appris le lendemain ce malheur foudroyant; j'en .fus malade d'épouvante. Je ne savais plus que devenir. Parmi les jeunes fiHes, pauvres comme je l'étais, que j'avais connues dans la maison de M™« Lefébure (une
vieille dame où nous descendîmes à notre arrivée à Paris), il en était une plus douce et plus Jolie, que Je me pris à aimer de tout mon cœur, comme j'aimais ma sœur Béatrix ; c'était la Joie et la providence de toute sa famille. EUe aussi gagnait son pain; mais aussi elle pouvait se dire qu'elle travaillait pour les autres. Elle gravait de la musique ou cploriait des estampes avec une telle rapidité, que^ plus d'une fois, ses Journées lui valaient Jusqu'à huit francs. Il faut dire qu'elle se levait tôt et se couchait tard; il faut dire aussi que, hormis l'après-midi du dimanche» où elle allait respirer sur les quais et les boulevards, elle ne s'accordait Jamais à elle-même une heure de repos. ^
» J'étais si touchée de cette vie édifiante, que Je la suppliai, la pauvre Hortense, de me prendre avec elle. Ce fut son malheur.
» Elle avait un amant, un Jeune médecin sans malades, qui n'avait vu d'abord en elle qu'une maîtresse, mais qui, après l'avoir connue par le cœur, s'était bien vite décidé à lui offrir son nom et sa fortune, celte fortune était mé- .diocre. « Mais tant mieux, disait Hortense, J'aurai tant de de plaisir à travailler pour lui! » En effet, un travail comme celui-là, c'était presque une distraction, ce n'était pas tout à fait un art, mais ce n'était pas non plus un métier. Nous aimions la musique, nous aimions la peinture, nous chantions en gravant, nous parlions du Titien et de Rubens en coloriant. Ce fut le seul temps de ma vie où je compris le bonheur; mais vous dirai^e pourquoi J'eus quelques heures d'illusion,?
» Hortense était sur le point de se marier. Le jeune
médecin, M. Richard, venait tous les jours s'asseoir devant notre table; il était gai et ne manquait pas d'esprit. Avez-vous deviné ? le cœur est si faible à seize ans ! je l'aimai. Je n'en dis rien à Hortense, je n'osais pas me le dire à moi-même.
» La pauvre fille! — Tu ne nous quitteras pas, me disait-elle en me prenant la main, et^ quand cette bonne folle de Béatrix viendra , nous la retiendrons à dîner dans notre paradis ouvert à tous les vents.
» Je la lotissais dire, je rougissais et je regardais M. Richard à la dérobée. Ce qu'il y eut de plus triste, c'est qu'il m'aimait. — Je n'y comprends rien, me dit un jour Hortense, du train dont il y va nous ne nous marierons jamais; il lui manque toujours quelque chose: aujourd'hui c'est son acte de naissance, demain c'est le consentement de sa mère.
» Je ne répondais rien; un voile de Iristesse s'était répandu sur toute la maison ; M. Richard n'avait plus d'entrain, Hortense était soucieuse, sa mère était inquiète.
» Un soir , je traversai la rue pour retourner chez Mme Lefébure, oii j'avais toujours mon lit. Un jeune bomnae m'aborde tout à coup. -7- Mademoiselle, dit-ij en jetant son cigare. Je reconnus la voix de M. Richard; je me sentis défaillir ; il me prit la main, j'étais sans résistance. — Vous avez compris, me dit-il, que je n'épouserai point Hortense? — Monsieur... dis-je en dégageant ma main.
» L'avouerais-je, hélas 1 ce qu'il venait de me dire était allé jusqu'à mon cœur. — Je sais bien, reprit-il, que
vous allez vous indigner, mais mon parti esl pris; si vous ne voulez pas m'en tendre, Hortense n'y gagnera rien; je l'ai aimée... Je vous aime... mais je vous aime avec mille fois plus de force. — Monsieur, murmurai- je d'une voii mourante, je suis avant tout l'amie d'HortenSe ; épousezla, je ne retournerai plus chez elle. — Ni moi non plus, dit-il.
» Je rentrai vivement chez M™« Lefébure. Le lendemain, j'écrivis à Hortense que j'étais souffrante ; je ne la trompais pas ; la rencontre de la veille m'avait bouleversée; j'étais dans le feu de l'enfer.
» Yexs le soir. M™® Lefébure entra dans ma chambre avec une lettre à la main. — Tenez, Marguerite, on m'a dit que c'était de votre sœur.
» Pour la première fois de ma vie je sentis le mensonge courir sur moi comme le serpent. — Oui, une lettre de ma sœur, dis-je en brisant le cachet. — J'avais reconnu, j'avais- deviné, j'avais pressenti que c'était une lettre de M. Richard.
» Cette lettre, c'était la folie, la passion, le désespoir. Mon amour lui avait donné le vertige, comme s'il fût passé près d'un abtme. A cette lettre, je ne répondis rien. Le lendemain, dès le point , du jour, après une nuit sans sommeil, j'allai ouvrir ma fenêtre ; mon premier regard, que je voulais lever vers le ciel, tomba sur la fenêtre d'Hortense. Le croiriez -vous, la vue de celte fenêtre ne me donna pas un bon sentiment, mais une pensée de jalousie.
» Dans la matinée, un homme se présenta chez M«ne Lefébure ; il voulait, disait-il, me parler d'Hortense.
M™* Lefébure était absente. La domestique le fit entrer dans ma chambre.
» Dès que la porte fut refermée, il se jeta à mes genoux; il fut si éloquent et si passionné, que je n'eus pas la force de prononcer le nom d'Hortense. Je me mis à pleurer, mais c'étaient dès larmes de joie bien plutôt que des larmes de douleur,
» A mon agitation, à l'égarement de mes yeux, aux battements de mon cœur, à mes larmes surtout, il comprit trop que je l'aimais. — Quelle joie inespérée ! s'écria-t-il tout éperdu. Il me baisait les mains, il se jetait à mes pieds. La fenêtre était restée entr'ouverte ; il m'y entraîna sans savoir ce qu'il faisait; et moi, grand Dieu! est-ce que je savais seulement où j'étais?
))Mais, hélas ! Hortense était à sa fenêtre ! c'était Theure où il venait la voir; elle regardait dans la rue comme pour hâter son arrivée.
» Tout d'un coup, voulant me faire un signe d'amitié, elle nous aperçut...
» C'en était fait, elle comprit tout; elle poussa un cri, elle tomba évanouie devant la petite tablé où elle avait rêvé le bonheur tant de fois et en notre compagnie à tous les deux. Cette pauvre fille, si courageuse pour lutter contre la misère, elle qui avait eu tant.de force d'âme, elle succomba au premier coup qui la frappa au cœur!
» Sa vieille mère accourut au cri qu'elle avait jeté ; elle 1§ releva et la transporta sur son lit. Hortense ne se releva plus: dès ce jour elle eut le délire; elle * m'appela, , car, après son amant et sa mère, c'était moi qu'elle avait
le plus aimée ; elle m'appela pour me parler encore de son amour.
» Je courus à elle; mais, quand j'arrivai, l'heure du délire était passée, elle me regarda avec le triste sourire d'une amitié trahie. J'étais dans l'enfer, Dante a-t-il rêvé ce supplice horrible ? — Hortense, Hortense, lui dis-je, iûdignéede moi-même; c'était un jour de folie, il ne m'aimait pas, je l'ai aimé ; mais, sur mon âme, je te jure que je ne l'aime plus.
» Horten^ç ne m'entendait pas. Que vous dirai-je? elle vécut huit jours, huit siècles ppur elle et pour moi, passant de. la raison au délire, se berçant d'illusions perdues et r^ïtombant en pleine réaHté.
» Elle mourut. Il y eut un désespoir plus grand que celui de sa mère, ce fut le mien. *
» ^ n'avais pas revu M. Richard. En apprenant qu'Horlense était mortellement atteinte, il- s'était tenu à l'écart. Trois jours après la mort, je revenais du cimetière, désolée de ne pouvôirmourir moi-même. M.Richard m'aborda dans la rue; je passai fièrement, sauvage dans ma douleur; il me suivit, me dépassa et se représenta devant moi. — Marguerite, je vous aime, me dit-il avec
son accent passionné. — Et moi, je vous hais, lui répon-
dis-je avec fureur; c'est odieux! vous l'avez tuée et vous n'êtes pas venu une seule fois lui dire de vivre. •
» Mes paroles l'avaient irrité. — Je l'ai tuée! C'est vous qui l'avez tuée, me dit-il en m'arrétant de force; est-ce que je^ l'aurais délaissée si je ne vous avais pas vue ? Est-ce que je n'aurais pas résisté si je n'avais découvert du trouble dans vos yeux quand vous me re-
gjardiez,. du trouble dans votre voix quand vous me pariiez. Elle est morte; puisque je Tai perdue, vous êtes à moi... Il m'avait saisi la main, il me prit violemment le bras et voulut m'entraîner. Je le repoussai avec colère. — Tuez-moi, lui dis-je, mais ne me touchez pas !
» Les passants s'étaient arrêtés autour danous. 11 ne trouva plus rien à dire; je m'éloignai en toute hâte sans savoir où aller. Ma sœur, pensai-je, il n'y a qu'elle seule qui voudra m'écouter.
» Béatrix demeurait rue de Buffault; je la retrouvai en folle et joyeuse compagnie... Vous en souvient-il, mon^sieur? Ce fut là que je vous vis. Je vous remarquai même, sans doute, puisqu'un an après je vous reconnus à votre pèlerinage au couvent des Carmélites. Quelle est donc cette jolie fille de la rue Saint-Jacques? demanda-t-on à ma sœur en me voyant entrer, car je n'avais ni les manières hardies, ni la toilette éclatante de toutes ces heureuses filles qui vivent avec insouciance. Je me sentis offensée ; j'entraînai ma sœur dans une pièce voisine et je lui parlai, tout en sanglotant, du malheur qui était venu me frapper. Elle ne me comprit pas, — Des peines de cœur, ma chère, dit-elle gaiement, est-ce que je connais cela? On se console d'un amant avec un autre; si tu t'ennuies de l'autre eôté de l'eau, viens avec moi. — Jamais! lui dis-je ; je suis bien coupable, mais j'ai trop de respect de moi-même pour tom^ ber dans toutes ces folies. Heureusement pour toi que tu es placée à un autre point de vue; je ne t'accuse pas, Dieu merci ! mais il m'est impossible de vivre comme
toi. — Tu veux donc aller au couvent? me dit en riant Béatrix. — Le couvent! m'écriai-je avec une sombre volupté, le couvent ! vivre dans la mort ! marcher du sacrifice h l'expiation, et de Texpiation au sacrifice ! Oui, je veux aller au couvent : je sens trop que je ne suis pas née pour vivre des joies. du monde. -^ Eh bien! dit Béatrix d'un air railleur, tu iras au couvent, et, s'il faut une dot, je la payerai ; il faut bien faire quelque chose pour les siens. Cependant, reprit-elle, songes-y un peu, le couvent, c'est bien noir: quel silence, quels jours, et surtout quelles longues nuits! Je n'ose pas te donner un mauvais conseil, mais, en vérité, j'aimerais encore mieux, si j'étais la belle et pâle Marguerite, me jeter étourdiment dans les folies où nous sommes; car, voistu, ma chère petite sœur, ajouta-t-elle en me baisant sur le front, on a toujours le temps de faire pénitence, r- Au couvent ! au couvent ! m'écriai-je avec ferveur et avec exaltation.
» Que vous dirai-je encore? J'allai trouver le soir même la supérieure des Carmélites, jugeant que c*était le plus triste de tous les couvents. Elle voulut bien m'accueillir; mais à la condition pourtant que ma sœur payerait ma dot. Ce qui fit dire à Béatrix que les ^es à marier étaient décidément bien malheureuses, puisque Dieu ni les hommes n'en voulaient pour rien.
» Ne connaissez-vous pas toute ma vie au couvent ? Durant les premiers jours, j'acceptai avec un saint et austère plaisir la prière et le^jeûne ; cependant, malgré tout mon zèle, quand je vis tomber à mes pieds ces chers habits que j'avais souvent portés, allègre et joyeuse, des
larmes s'échappèrent de mes yeux; mais, au souvenir d'flortense, je me replongeai plus avant dans les ténè^ bres de la vie monastique.
» Quand vous m'avez rencontrée, je repassais dans ma mémoire les sombres angoisses du temps que j'ai vécu au couvent.
» Plaignez-moi, j'étais si fatiguée de cette vie, que je demandais si j'aurais la force d'aller m'ensevelir dans le nouveau couvent. Je ne suis pas née non plus pour vivre sans entl)ousiasme. Sainte Thérèse a dit: « Bienheureux » ceux qui ne fleurissent que pour la mort I » Sainte Thérèse avait raison. Hortense était morte dans sa fleur, après un rêve d'amour. Mais la mort passe près de moi tous les jours sans vouloir me prendre. »
Marguerite termina ainsi son histoire. Maurice l'avait écoutée avec une sérieuse attention. 11 était renommé pour une bravoure à toute épreuve ; mais, comme Turenne, il avait peur des ombres et croyait à ces mille mains invisibles qui nous conduisent à travers tous les dangers de la vie.
— C'est étonnant! se dit-il en regardant la pâle et désolée figure de Mai^uerite , voilà, en vérité, que j'ai peur de ce charme fatal et funèbre qu'elle répand autour d'elle.
Béatrix rentra au moment où sa sœur venait de finir son réeit.
— Enfin I dit-elle en voyant Maurice. J'étais allée à ta rencontre; mais je ne me suis pas levée assez matin : votre libérateur m'avait devancée, avec sa canne à
beode-corbin. J'espérais, monsieur, poursuivit-elle sur le ton de la comédie, j'espérais moi-même briser vos fers.
— Pour mieux m'enchatuer encore à vos pieds, diraisjt si j'étais né galant, répondit Maurice en baisant la main de la comédienne.
— Dites toujours, repartit-elle. Mais non, dans l'état où €st mon cœur, ne me parlez qu'avec le vôtre. J'ai beau vous voir là, tout près de moi, j'ai beau embrasser Marguerite, qui est toute ma famille, car je n'aimerai jamais Régine... A propos, Maurice, nous n'avons pas de temps h perdre pour aller à Marvy.
— Tout est disposé, j'y ai veillé, dit le comte d'Orbessac, avant une heure mon coupé sera à votre porte.
Béatrix s'était approchée de Marguerite, qui rêvait dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Voyons, ma blanche Marguerite, soyez un peu flBKNAS sombre; si nous donnons prise au chagrin, nous saounes perdues. 11 n'y a pas de quoi tant nous désoler. Qui sait? nous serons peut-être riches demain.
— Riciies d'arçent ! dit tristement Marguerite.
— C'est vrai ; mais il ne faut pas trop médire de l'argent. L'argent fait fleurir bien des espérances. Si mon père nous reconnaît, si j'ai demain vingt-cinq mille livres de rente, qui sait? Maurice...
Béatrix s'éfïiit détournée, en rougissant, des regards du comte d'Orbes?ac.
-^ Je vous comprends, ma chère Béatrix ; vqus voulez dire que je vous épouserai par-devant les autorités. Je
ne ferai cela, je vous jure, qu'à la dernière extrémité, non pour moi, mais pour vous. Vous consentiriez donc à faire, comme on dit, votre entrée dans le monde; mais le monde, où est*il, aujourd'hui que le cheval, le cigare et le journal l'ont supprimé? Autrefois on causait, aujourd'hui...
— On lit le journal, dit Béatrix en achevant la phrase.
— Autrefois on s'étudiait aux belles manières, auiourd'hui... * *
— On fume galamment au nez des femmes.
— Autrefois on allait à la cour en gracieuse compagnie, aujourd'hui...
— On monte à cheval.
— Or, pour monter à cheval, pour fumer ou voir fumer, pour lire le journal, croyez-vous qu'il soit indispensable d'être en légitime mariage? Cependant je vous aime trop pour ne pas en passer par toutes vos folies; marions-nous donc, si vous voulez à toute force devenir dame de chartté, quêter à Saint-Roch, faire des loteries pour les Polonais et autres menus plaisirs de l'emploi. Si vous m'en croyez, Béatrix, vous resterez comédienne, vivant à votre guise, selon votre] cœur et vos adorables fantaisies.
— Maurice, vous ne me comprenez donc plus? 11 y a deux ou trois jours, quel éclat de rire j'eusse jeté au nez de celui qui m'eût demandé ma main, fût-ce un prince ou un banquier! Mais la Béatrix d'avant-hier n'existe plus; pleurez Béatrix qui jouait la comédie, aimez Béatrix qui TOUS aime. Vous me parlez du monde, est-ce que je me soucie du monde? Ce que je veux, c'est ton
2iî LES FILLES D'EVE
auMHir, mais ton amour pour réternité, amour sans fin et sans bornes.
La portière vint avertir que la voiture attendait.
— Partons, Béatrix, nous causerons en chemin. Mademoiselle Mai^erite, voulez-vous prendre mon bras pour descendre ?
— Seule, dit tristement la religieuse en passant devant lui, toujours seule, vous le savez.
l'apparition.
Ce jour-là, M™« de Fa^iel arrivait vers deux heures au château dç Marvy. M. de Parfondval, de plus en plus affaibli, eut à peiîoe la force de lui sourire en la voyant soulever les rideaux du lit.
— Ma pauvre Régine, je suis bien heureux de te revoir encore une fois ; demain, sans doute, il eût été trop
tard. J*ai lu tout à l'heure dans les yeux du médecin que je ne passerais pas la nuit. Dieu merci I puisque te voilà, puisque je te saurai près de moi, je mourrai contenta Mais il fallait que tu fusses là; car j'ai l'esprit si faible depuis hier, que mon imagination est pleine de fantômes. U me semble que je vois sans cesse, au fond d»
cette chambre, des images funèbres; je n'ai plus toute ma raison.
— Mon père» dit M"« de Fargiel d'une voix pleine de larmes, maintenant que je suis là, vous ne verrez que moi. Je ne vous quitterai pas d'une minute.
— Oui, oui, dit M. de Parfondval en pressant la main de sa fille, car j'ai peur. Depuis que cette tille est venue me rappeler votre mère, je la vois apparaître si désolée dans son linceul, que je frissonne de la tète aux pieds. Dites-moi, Régine, vous n'avez pas revu cette fille?
— Non, mon père. Que voulez- vous? c'est une folle qui vous a déjà sans doute oublié. Peut-être niême n*a-t-elle voulu jouer qulme scène de comédie, car, qui sait si c'est la véritable Clotilde?
— Oh! oui, dit M. de Parfondval en s'animant, je Ta! reconnue à ses veux verts.
— De grâce, dit M™« de Fargiel avec un peu d'inquiétude, ne parlons plus de cela.
— Cependant Béatrix et Marguerite sont les filles de votre mère ; tout en les repoussant de ma maison, ou |Aal6t tout en les fuyant, n'aurais-je pas dû veiller encore sur elles?
— Cîomptez sur moi, mon père, dit M™« de Fargiel en jouant la générosité, c'est moi qui veillerai sur elles. Je ^ous promets de les protéger de toute manière. Vous savez que j'aime les pauvres : Clotilde et Marguerite trouveroDC toujours ma bourse ouverte. Ne connaissez*vous pas mon cœur ?
— Enfin, comme il plaira à Dieu, dit M. de Parfondlal, mais je orois^u'en tout ceci j'ai plus éoduté ma
colère que mon cœur r peut-être ïhe suis-je trop TCDgé ; . mais l'outrage avait été si cruel !
Après un silence, le comte poursuivit d'une voix plus calme:
— Ma chère Régine, je n'ai pu te donner tout ce que j'ai par testament; mais au moins j'ai voulu profiter en ta faveur des dispositions de la loi : j'ai. écrit hier un testament où je te donne le quart disponible sur les immeubles que je n'ai pas eu le temps de vendre. Je' regrette bien que le colonel de Forge ville ait refusé ce que nous lui demandions, mais au moins il y a là près de neuf cent mille francs, soit en billets de banque, soit en actions au porteur, que tu emporteras tout à Theure.
Le comte indiquait du doigt un petit meuble en bois de rose entre les deux fenêtres.
— Quant à ce château, il est probable qu'il sera partagé par tiers; mais que t'importent soixante-quinze mille francs de moins dans ma succession ? c'est à geine le vingtième. Du reste, si tu veux garder le château, tu t'arrangeras aisément avec les avoués qui représenteront les filles de ta mère.
Mme de Fargiel se fît encore une fois, d'un air distrait, expliquer par son père tous les détails de la succession, après quoi elle descendit dans le parc pour réfléchir en toute liberté à la fortune qui ne devait plus maintenant lui échapper. Elle se promenait avec Fattitude d'un vainqueur; en effet, elle avait joué à la succession avec beaucoup de machiavélisme. Elle pensait avec pitié à ce pauvre Maurice qui gémissait sous les verrous de Clichy.
— Jamais, jamais, dit-elle en riant d'un mauvais jeu de mots, bien qu'elle fût femme d'esprit, je n'avais si bien plongé un adorateur dans mes chaînes.
Quand M. de Parfondval se retrouva seul, il retourna, selon sa coutume, vers ces années pleines de charme et d'amertume où il avait aimé Amélie, où il avait tué Pierre Marbault. Depuis vingt ans qu'il cherchait à repousser ces doux et tristes souvenirs de sa vie, il ne pouvait y parvenir. Tout en habitant le château de Marvy, il vivait encore dans son château du Bourbonnais. Amélie n'était pas si morte, qu'il nela vît àtoute heure apparaître avec sa pâle et mélancolique figure, tenant un enfant sur son cœur, un autre à la main.
— Ahl que la plaie est vive! dit-il en soupirant. 11 se rappelait les prières et les larmes d'Amélie.
— J'ai été bien cruel; le même jour j'ai tué son amant et je lui ai arraclié violemment sa première fille. Je l'ai laissée seule, avec deux enfants qui ne pouvaient comprendre, abandonnée à ses remords.
Le malade passa la main sur son front.
— Mais, reprit-il comme en sortant d'un rêve, si je m'étais trompél Si cet amant n'était qu'un ami!
Le comte de Parfondval prit à ses pieds une liasse de papiers de famille qu'il feuilletait en ses jour§ d'ennui et de chagrin.
— Si je m'étais trompél reprit-il en retrouvant la copie d'une lettre d'Amélie à Pierre Marbault ; voilà ce qu'elle lui écrivait la veille de ce jour fatal :
« Pierre, je vais mourir ; les médecins ne vous l'ont-iis
LES FILLES D'EVE , Ml
» pas dit ! Mais ce n'est pas pour moi un grand chagrin, » car il y a une chose qui ne meurt pas, Pierre : c'eslie D cœur. Autrefois, dans nos douces promenades auloujc » de rétang, vous me parliez de Timmortalilé de VâBoe, » je vous écoutais ; aujourd'hui j'y crois avec conOance, » car, tout en pensant au cimetière où Ton va me cou- ")> cher dans la nuit sans aurore, je vois déjà poindre » vers un autre horizon la lumière éternelle ; tout en » m'éloignanl de vous, je sens que je serai plus près de » toi... »
— Plus près de toi, répéta avec fureur le comte de Parfondvaljens'interrompant. Mais, reprit-il avec plus de calme, ils s'étaient copnus enfants, car Amélie, malgré les airs de gentilhomme de son père, vivait en fraternité avec les enfants de Béthisy.
Le malade continua la lecture de la lettre.
« Qui sait! vous me parliez aussi de la métempsycose; » vous me racontiez les sublimes rêveries de Pythagore. «Dans mes nuits agitées, vous ne sauriez croire en )) quelles étranges foUes se perd mon âme. Mais, après » avoir parcouru les mondes sans fin, mon âme se re- » trouve toujours sans que je songe à la rappeler. Savez- » vous où elle se retrpuve, Pierre? Dans ce petit verger )) où le soleil est si doux à son couchant. Quand je serai )) morte, c'est là que vous irez, c'est là que vous me » verrez dans le calice des pervenches et des liserons qui » se cachent sous la haie, ou qui se montrent sous les » sureaux. Mais, que vous dis-j-e là?... »
M. de ParfoDdval s'interrompit encore.
— Après tout, cela n'est pas bien coupable ; c'est la poésie de Famour. Je suis arrivé trop tard dans le Bourbonnais pour recueillir les premières rêveries de cette pauvre fille, mais elle était d'une nature trop élevée et tro'p exquise pour avoir foulé aux pieds... Voyons la fin :
« Vous ne verrez que trop bien, en lisant ce billet, » combien ma raison s'égare. Que voulez-vous? La mort, » quoi qu'on fasse pour la braver, vous domine et vous » donne le vertige. Je ne sais plus ce que je dis. J'avais » saisi la plume d'une main toute tremblante pour vous » prier,.. Comment oserai-je écrire?... Mais je n'ai ja- » mais rougi devant vous. Je vous prie donc d'aller à la » ferme mardi, ou mercredi si le temps était trop mau- » vais mardi.^ J'y serai à midi pour la dernière fois. » Peut-être n'ai-je plus huit jours à vivre : mais, je se- » rais mourante, que j'aurais encore la force d'aller » jusque-là. Avant de partir pour un long voyage, on » veut dire adieu à tous ses amis. Comment ne pas vous » serrer la main, à vous qui êtes tous mes amis?