‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 43 sur 50 · J) AMÉLIE · texte numérisé non relu

J) AMÉLIE

— Son seul ami! naurmura le comte en jetant la lettre, voilà ce qu'elle lui écrivait sans penser à moi. Et pourtant, plus je relis cette lettre et moins je trouve Amélie coupable.

Cependant, M™c de Fargiel avait à peine fait le tour du

parc, quand un domestique vint l'avertir qu'on l'attendait à la lisière de la forêt.

— Qu'est-ce que cola veut dire? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas, madame, répondit le domestique, c'est un valet de pied qui vient de me dire ce que je répète à madame. 11 paraît que la compagnie qui veut voir madame craint de troubler M. de Parfondval. Je ne serais pas surpris du tout si c'était M. le prince de Waldeslhal; il me semble que j'ai reconnu sa livrée.

— Sans doute, dit M™® de Fargiel en s'avançant vers une petite porte s'ouvrant dans la forêt. Que peut donc me vouloir aujourd'hui le prince de Waldesthal? est-ce que décidément il voudrait se marier? Voilà bien les hommes : c'est la succession que je vais recueillir de*main peut-être, qui lui touriie la tête ; il est vrai que mes yeux sont aussi pour quelque chose dans la séduction.

Pendant que M™® de Fargiel suivait avec agitation un petit sentier aboutissant au chemin de Paris, une jeune fille suivait avec plus d'agitation encore l'avenue du château.

C'était Marguerite de Parfondval.

Elle était vêtue de sa robe et couverte de son voile de carmélite. Elle avait à la main un cliapelet; de temps en temps elle soulevait son voile pour voir le château.

Bien que M™e de Fargiel eût défendu à tous les domestiques de son père de laisser pénétrer qui que ce fût dans la cliarabre du malade, hormis le curé et le médecin de Beaumont, quand Marguerite se présenta dans le vestibule et demanda à voir M. de Parfondval, le valet de

chambre ne songea pas à Farréter, soit qu'il oubliât les ordres de M™« de Fargiel, soit que le costume sévère de Mai^erite lui parût devoir être celui d'une femme qui va partout où il y a des gens qui souffrent.

H la conduisit lui-même jusqu'à la porte delà chambre de M. de Parfondval. il frappa trois coups légers ; on ne répondit pas.

— Sans doute, dit-il à Marguerite, la garde-malade vient de descendre; mais vous pouvez entrer. Si M. de Parfondval sommeille, vous attendrez en silence et prierez Dieu pour lui ; s'il est éveillé, vous lui direz ce que vous avez à lui dire.

Marguerite ^remercia d'un geste et entra sans bruit dans la chambre. M. de Parfondval élfeiit assoupi. Elle s'approcha d'abord du lit; mfjjs bientôt, voyant qu'il reposait, malgré son vif désir de se jeter dans les bras ou plutôt aux genoux de son père, elle s'éloigna à petits pas vers le fond de la chambre.

M. de Parfondval était en proie à ce demi-sommeil qui vous fatigue par des apparitions sans nombre. Les moindres idées prennent une forme, l'imagination entr'ouvre des abîmes, élève des montagnes, évoque les morts, appelle les vivants et confond l'image de celui qui n'est plus avec celui qui respire encore.

Les Persiennes étaient fermées, les rideaux de damas rouge, étendus, arrêtaient les vifs rayons du soleiL La chambre du malade était dans une vague obscurité qui donnait encore plus de mystère à $es rêves.

Marguerite était debout, immobile, recueillie, dans le fond de la chambre, entre la fenêtre et la bibliothèque.

Eq la voyant tout à coup, M. de Parfondval tressaillit; ce n'était d'ailleurs pour lui qu'une vision de plus. Mille fois depuis quelques jours il avait vu passer Amélie sous ses yeux : tantôt s'élançant du tombeau, vêtue d'un linceul, pour venir s'abîmer à ses pieds; tantôt descendant du ciel, comme un nuage, sous la forme d'une vierge ineffable aviec deux enfarvts dans ses bras.

Cette fois, c'était encore Amélie; seulement il ne l'avait jamais vue jusque-là sous le sombre habit d'une carmélite.

Marguerite, ayant aperçu les yeux de son père, pensa qu'elle pouvait aller à lui. Elle fit un pas. — Non, non, dit M. àB Parfondval en se soulevant avec effroi.

Marguerite s'arrêta, placée comme une statue. Le malade la regardait avec des yeux égarés.

— Est-ce encore un horrible songe?

Marguerite s'avança en tremblant ; M. de Parfondval jeta son front sur l'oreiller.

— OmonDieu! mon Dieu! serai- je poursuivi jusqu'au tombeau ? Mais, dit-il en relevant la tète, je suis comme un enfant qui a peur de ses songes.

Marguerite était à deux pas du lit ; elle avait soulevé son voi|e.

— Amélie! Amélie! s'écria le vieillard plus épouvanté que jamais.

n venait de voir distinctement la figure de la religieuse, .<ïui était le portrait vivant de sa mère : f 'était le même regard, la même douceur, même expression.

— Amélie, vous n'êtes pas morte!

Marguerite, suffoquée par rémotion, ne pouvait pas dire un mot : ^lle tendit silencieusement la main ; mais M. de Parfondval, craignant sans doute àt toucher Id main d'un spectre, recula d* un seul bond au bout du lit.

Marguerite, désespérée, ne put arrêter ses sanglots; elle avait auss^la voix de sa mère. Le malade croyait entendre Amélie pleurerdevantlui le jour même où il l'avait quittée pour jamais.

— Amélie, que me voulez-vous?

Marguerite, qui ne savait pas qu'elle rappelait alors sa mère, et qui ne comprenait pas l'épouvante de son père, lui demanda d'une voix troublée :

— Pourquoi me repoussez-vous si cruellement ? Quel est donc mon crime à vos yeux?

— Ton crime ! Tas- tu donc oublié?

— Que me dites-vous, mon Dieu ?

Marguerite était tombée agenouillée devant le lit, elle levait les mains jointes vers M. de Parfondval. Le malade, qui la regardait avec angoisse, reconnut à la main de Marguerite une baguQ qu'avait longtemps portée M™« de Parfondval.

— Amélie, Amélie, parlez-moi, je vous écoute, ditesmoi que ce n'est pas une morte que j'entends, ditesmoi que c'est bien vous qui êtes là sous mes yeux.

Marguerite se leva et tendit une seconde fois la main à son père.

— Ce n'est jfbint ma mère qui est devant vous, c'est votre fille, je suis Marguerite.

— Marguerite !

Le malade ouvrit ses bras, la religieuse se précipita sur son sein. Ils s'embrassèrent en pleurant. La garde -malade venait d'entrer.

— Ursule, dit M. de Parfondval, allez ouvrir la fenêtre et les Persiennes.

La garde-malade obéit.

— Maintenant vous pouvez descendre, car je veux être seul.

Dès que la garde-malade eut refermé la porte, M. de Parfondval ressaisit les mains de Marguerite et la regarda de tous ses yeux, comme si ce plaisir ne devait durer qu'un instant.

— Ah ! comme vous ressemblez à votre mère I Je la retrouve tout entière en vous voyant; c'est bien cela : des yeux bleus, doux comme le ciel! une expression qui séduirait un ange. Je ne vois pas vos cheveux, mais je suis bien sûr qu'ils sont bruns ; j'y pense, ma pauvre fille, vous n'avez plus de cheveux sans doute; cette robe, ce voile, ce chapelet... Ah I mon Dieu, n'êtes-vous pas déjà morte comme votre mère? Je suis bien coupable : l'une s'est faite comédienne, l'autre s'est faite religieuse, parce que, par ma faute, elles ne pouvaient vivre dans le monde. ,

M. de Parfondval était retombé épuisé, mais il tenait toujours la main de Marguerite,

— Mon père, dit-elle d'une voix tremblante, comme si ce mot n'eût pas été permis à sa bouche, puisque enfin y ai le bonheur de vous voir, je ne me plaindrai pas. Si une étoile fatale a lui sur mon berceau, pourquoi vous en accuser?

— Accusez-moi, j'ai été injuste, mais je veux réparer mes torts. Tiens, mon enfant, ce testament où je donnais à celle qui est riche tout ce que la loi a permis de donner à un enfant trop aimé, je veux le déchirer sous tes yeux.

Disant ces mots, le comte déchira un papier qu'il venait de prendre sous son chevet.

— N'oublie pas, ajouta t-il d'une voix éteinte, n'oublie pas, quand je serai mort, qu'il y a près de neuf cent mille francs dans ce petit meuble, près de la fenêtre.

Marguerite pensa au couvent.

— Neuf cent mille francs I se dit-elle tout éblouie. Toutes les pompes de la^ vie lui étaient apparues subitement comme dans un rêve.

— J'aurais donc aussi, si je le voulais, une place au soleil!

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