‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 44 sur 50 · HISTOIRE DE MADAME DE FARGIEL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MADAME DE FARGIEL

Cependant M™® de Fargiel suivait toujours le petit sentier sur la lisière de la forêt.

En débusquant sur la route, elle eut tout à coup sous les yeux un coupé de fort bon slyie, attelé de deux chevaux anglais, d'une encolure assez fière. Elle s'avança vers le coupé avec quelque surprise, car elle ne se rappelait pas ravoir jamais vu, soit au château de son père, soit dans la cour de sa maison à Paris. Tout en s'appro- . chant, elle regarda les armes du comte d'Orbessac, mais ^lle les voyait pour la première fois.

— Si c'était lui I C'est impossible I dit-ellè avec un

mouvement subit d'appréhension et de colère.

is.

Mais au nièidé instant elle aperçut Maurice et Béatrii à demi cacbés dans les arbres. Ils se promenaient lentement, tout en regardant de minute en minute si M^^^^ de Fargiel ne venait pas à l^ur rencontre par le chemin du chAteau. Ils ne s'attendaient guère à la voir arjriver derrière eux. M«n« de Fargiel pensa d'abord, a\ant d'être aperçue, à retourner au château sans leur parler, mais elle jugea plus prudent de savoir ce qu'ils venaient faire. Elle était curieuse, en mêoie temps, d'apprendre par quel miracle Mauripe était sorti de Clichy. Elle l'aborda de l'air du monde le plus dégagé.

— Ah! monsieur, lui dit- elle, comme je suis heureuse de vous revoir! Je n'étais pas sans quelque inquiétude, car enfin, l'autre jour, je n'ai rien compris à ces trois ou quatre alguazils doublés de trois ou quatre sergents de ville, qui avaient l'air si en peine de votre logement.

— Eh! mon Dieu ! madame, dit Maurice d'un air railleur après un salut glacial et respectueux, Samson n'est pas toujours vaincu par Dalila.

Mme de Fargiel se mordit les lèvres, tout en ayant l'air de ne pas comprendre.

Elle se tourna vers Béatrix :

— Est-ce qu'il y a aujourd'hui des courses à GhantiUy?

— Non, madame, dit Béatrix d'un air grave. 11 y a aujourd'hui un homme qui va mourir au château de Marvy ; cet homme, c'est mon père et le vôtre : je viens prier pour lui.

La comtesse essava de sourire.

— Sdvez-vous, madame, que celte manière de parler in'étonne dans la bouche de M"® Béatrix, qui a le privilège d'égayer si bruyamîment le parterre d'un joyeux théâtre?

Béatrix leva la tête avec dignité.

— Madame, chacun joue la comédie sur son théâlte : le vôtre est sans doute de meilleure compagnie; mais brisons là, je vous prie. Vous savez pourquoi je viens?

— J'avoue que jusqu'ici je n'ai pu prendre au sérieux...

— Qu'importe! madame, je ne suis venue ni pour railler, ni pour me plaindre ^ bien que votre accueil ne m'ait pas été très-favorable, je vous regarde toujours cx>mDQe ma sœur, car je suis bien convaincue que vous finirez par reconnaître que je suis la vôtre.

Maurice se promenait de long en large pour laisser les deux jeunes femmes s'expliquer plus librement. Béatrix supplia là comtesse de la conduire aftprès de M. de Partondval ; mais vainement elle mit en œuvre toute cette éloquence du cœur que trouvent toujours celles qui en ont dans les graves circotistances de la vie, M™» de Fargiel lui répondit froidement qu'elle ne permettait à qui que ce fût de troubler les dernières heures de son père.

— Maintenant que vous savez ma décision, ajoutât-elle avec impatience, que me voulez- vous ?

-— Rien, répondit Béatrix avec un imperceptible sourire; sachez seulement que je vous ai attirée ici afin que ma sœur Marguerite ait le temps d'arriver jusqu'à mon père.

M"« de Fargiel bondit comme un daim blessé.

— Votre sœur Marguerite ! elle est allée au châ teau?

— Oui; trouvez-vous donc si étrange qu'une fille aille voir son père? Quand vous êtes arrivée ici, elle était déjà dans Favenue.

— C'est un piège indigne! s'écria M">« de Fargiel en s'éloignant à la hâte vers l'avenue.

Mais Maurice ne voulait pas qu'elle retournât sitôt pour interrompre Marguerite. Il alla droit à elle.

— Madame, dit-il avec une gravité respectueuse, vous ne retournerez pas seule au château ; permettez-moi de TOUS offrir mon bras.

Mme de Fargiel regarda Maurice pour voir s'il parlait sérieusement.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit-elle avec xm air dédaigneux.

Maurice voulait que Marguerite eût le temps de parler à son père : il insista avec beaucoup de bonne grâce. Pendant les prières de Maurice et les/efus de M™« de Fargiel, Béatrix s'avançait vers le château, du côté de l'avenue. La comtesse s'aperçut qu'elle n'avait plus qu'un parti à prendre, c'est-à-dire de laisser aller les choses et de s'en rapporter à sa destinée, qui jusque-là, d'ailleurs, n'avait pas été mauvaise. Elle comptait aussi beaucoup sur Tamour de son pèra et sur ses sentiments de vengeance. Elle prit donc le bras du comte d'Orbessac, qui commença par lui vanter les beaux sites de Marvy, les vieux arbres chenus de la forêt, les étangs, les cascades,

les prairies : il ne savait pas ce qu'il disait, et M"»« de Fargiel nerécoûlait pas.

Béalrix marchait toujours en avant. Maurice lur^vait dit qu'il voulait tenter une dernière fois de ramener sa sœur à de meilleurs sentiments. Mm« de Fargiel, se voyant seule avec le comte d*Orbessac, lui proposa de rentrer par le parc. Il inclina la tête en signe d^assenliment. Dès qu'ils furent dans le parc, Maurice aperçut la pièce d'eau.

— Voulez-vous passer par là? demanda-t-il à la comtesse.

Elle se laissa conduire devant la pi^ce d'eau.

— La jolie nacelle! dit Maurice' en mettant un pied sur le bord d'une petite barque amarrée dans les herbes.

Tout en disant cela, il y aivait entraîné M™« de Fargiel, qui, en dépit d'elle-même, ne pouvait se défendre d'un secret plaisir de se trouver avec lui.

— C'est un chemin de traverse, dit-il en souriant pour la rassurer.

Il avait saisi les avirons; déjà la nacelle voguait en pleine eau., Il pensait que Marguerite devait alors plaider noblement sa cause et celle de sa sœur.

— Savez- vous, madame, que le château de Marvy est des plus pittoresques? On va quelquefois bien loin pour admirer la nature dans ses aspects farouches et riants ; au château de Marvy, on a tous les aspects : le rocher et la cascade...

Maurice s'interrompit.

— Avez-vous été en Suisse, madame?

— Jamais, répondit-clle.

— C'est étonnant, repiit-il en regardant le comtesse d'un oeil profond.

— Quoi d'étonnant, lui demanda-f-elle avec quelque embarras.

— C'est qu'on m'avait raconté une histoire... Tenez, c'est Salomon, le vieux uif, que vous connaissez depuis peu, qui me l'a contée ce matin, car il sait tout.

-T- Je n'aime pas les romans, dit-elle en effleurant Veau du bout de son ombrelle.

— Mais, madame, c'est une histoire, et non point un roman. Voici ce qu'on m'a raconté.

M™fi de Fargiel avait pâli.

— Mais remarquez bien, monsieur, que nous n'arrivons pas.

En effet, Maurice ramait à tour de bras sans s'approcher de la rive.

— C'est vrai, madame, dit-il avec un air victorieux ; mais, que voulez- vous ? on n'a pas si souvent le bonheur de voyager en si belle compagnie. Pourquoi ne pas faire un voyage au long cours quand on est sur l'eau ? D'ailleurs, je ne vous ai pas raconté l'histoire...

— Voulez-vous que je rame à mon tour? vous jugerez de ma grâce à courir sur l'eau.

— Qui en doute ? Je vous disais donc...

— Est-ce qu'il oserait? pensa M»"® do Fargiel.

— L'héroïne de cette histoire se nommait... prenons un pseudonyme... M™^ de Renne ville.

— Savez-vous, monsieur, interrompit encore M™« de Fargiel, que vous avez là une fantaisie assez imperti-

nente : me faire voyager de force, et me raconter malgré moi une histoire que je ne veux pas entendre.

Disant ces mots, là comtesse détourna la tête et regarda'ld vague qui soulevait la barque. Maurice continua résolument :

— Voici rhistoire en peu de mots :

« M™e de Renneville était née pour être belle. Dans cette nature sans enthousiasme, Tesprit, ou plutôt la coquetterie, qui est souvent Tesprit des femmes, avait trop vite étouffé le cœur; M™^ de Renneville n'avait, pour ainsi dire, pas eu de vraie jeunesse, la jeunesse naïve et franche, pleine de foi dans tous les nobles sentinaents. Pour quelques femmes, aimer, c'est vivre ; pour quelques autres, vivre, c'est être belle. M™» (îe Renneville n'avait eu de culte que pour sa beauté.

» Aussi, dès qu'elle eut ce qu'on est convenu d'appeler l'âge de raison, sans doute parce qu'ordinairementc'est l'âge de la folie, elle ne pensa qu'à trouver un beau piédestal pour élever sa beauté. Pour les unes, le piédestal, c'est l'amour ; pour les autres, c'est l'esprit; pour celles-ci, c'est le scandale; poui: celles-là (elles sont en petit nombre), c'est la vertu. M™» de Renneville voulut un piédestal d'argent. »

Mme de Fargiel s'écria avec impétuosité :

— Je vous dis, monsieur, que je ne vous écoute pas.

— Qu'importe ! dit Maurice d'un air déterminé, je me raconte cela à moi-même pour charmer les ennuis du voyage, comme dit la chanson. Je continue donc :

« A seize ans, à Tàge où rame va de mystère en mystère dans les enivrantes rêveries qui vous emportent si loin du inonde et des plaisirs qiii rampent terre à terre, M>M de RonneviUe s*inquiétait de la fortune de son père, et se disait tout bas, de Tair le plus dég^igé : Quand mon père sera mort, j*aurai cinquante mille livres de revenu.

* Quand elle eut dii-huit ans, deux hommes se présentèrent pour demander sa main ; Tun avait trente ans et cinq à six cent mille francs, l'autre avait -cinquante ans et un peu plus d*un million; le premier avait les charmantes et foUes qualités de son âge : il se fût galamment ruiné pour assouvir les caprices d'une fenune aimée; le second était raisonneur et même sentencieux; il tenait ferme à son argent comme à lui-même. Elle épousa le second.

D C*élait le comte de Renneville, un galant homme d'ailleurs, mais qui avait eu son temps, sous la Restauration; qui se mariait à cinquante ans pour faire une tin, ce qui fut bientôt fait en compagnie de sa jeune femme.

» Dès les premiers jours du mariage , M"»® de Renneville mit si bien en œuvre les ressources de sa coquetterie, que h^ comte écrivit, sous sa dictée, un testament où il lui abandonnait l'usufruit de tous ses biens, meubles et immeubles. — Mais, dit elle mélancoliquement quand il eut signé, je mourrai avant vous... je né le sens que trop... Ma mère est morte jeune.

» Le comte de Renneville rassura sa femme... .

» Trois ans après, ils voyageaient dans les glaciers de

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la Suisse. Ils devaient, sur la prière de la dame, qui avait, disait-elle à son mari, le sentiment du pittoresque, aller respirer sur les plus flers sommets des Alpeè.

» En quittant Paris, la comtesse de Renneville avait dit à un jeune ami du comte en lui abandonnant sa main : — Je pars sans vous ; mais n'est-ce pas avec vous que je voyagerai! Un soir, dans une hôtellerie de Chamouny, elle écrivit ce petit billet à celui qui lui avait baisé la main au départ : a C'est demain que nous devons gravir » la mer de glacé. Ah! si c'était avec vous, je me repo- » serais au sommet tout éblouie et tout éperdue sur ton » cœur, et là, celle qui fut si coupable pour t'avoir trop » aimé, demanderait pardon à Dieu et se précipiterait » dans le torrent... mais en vous entraînant avec elle. »

» Le lendemain , en effet, Mn»e de Renneville partit avec son mari pour cette ascension , qui n'était pas sans périls.

» M. de Renneville n'avait accepté qu'avec mauvaise grâce; mais le moyen de refuser à une femme de courir des dangers avec elle! Il partit. — 11 ijp revint pas. »

M™« de Fargiel laissa tombei» son ombrelle danô l'eau.

— Mon ombrelle! s'écria-t-elle d'un air effaré, san§ doute pour cacher son trouble.

— Il s'agit bien d'une ombrelle! dit Maurice avec feu. il poursuivit son récit :

« Le soir, M™« de Renneville rentra seule à l'hôtellerie, à denii morte de terreur.

» Elle appela un médecin et lui demanda la grâce de

mourir, disant qu'elle ne pouvait survivre au seul être qu'elle aimât en ce monde.

» Le lendemain, cependant, elle parla de son père et se résigna à vivre. Au bout de huit jours, elle partit pour ritalie, priant le médecin qui, selon elle, l'avait sauvée, d'écrire à son père et à quelques-uns de ses amis que, après le terrible coup qui l'avait frappée, on l'avait conduite à Nice, où la nature si bienfaisante achèverait de la guérir, mais qu'il ne fallait pas trop se flatter de la voir bientôt retourner à Paris, car elle était atteinte presque mortellement. — Pour qu'ils soient moins effrayés là-bas, dit-elle au médecin, ne leur écrivez pas comment M. le comte de Renne^ille est mort. Parlez-leur, si vous voulez, d'une apoplexie foudroyante.

» A Nice, M™« de Renneville eut l'art de paraître malade pendant six mois. Elle y rencontra quelques personnes de sa société; elle leur fit comprendre qu'il ne fallait pas l'interroger sur son malheur, parce que, à certain souvenir cruel, elle retombait trop profondément dans son chagrin*

» Avec son confesseur lui-même, car elle en avait un comme toutes les honnêtes femmes, elle n'était jamais entrée dans ces tristes détails.

» Or, voici ce que racontait le guide, qui avait accompagné au sommet du mont Blanc le comte et la comtesse de Renneville.

D Cet homme leur avait en vain recommandé de le suivre pas à pas. La comtesse semblait enivrée par' l'air et l'espace, e\\^ allait de çà et de là, tantôt seule, tantôt entraînant son mari, étourdie comme une pensionnaire un

jour de liberté ; arrivée à un certain point nommé la Rocbe-du-Pic, elle é*arrêta et pria son mari de venir contempler avec elle Feffrayant €t sublimé spectacle qui se déroulait sous ses yeux. A peine eut-il mis le pied sur le bord du précipice, qu'elle s*écria d'une voix éclatante : J'ai le vertige { elle tendait les bras d'un air d'épouvante; le comte voulut la saisir et l'entraîner; mais, comme elle se débattait, le comte fut tout à coup renversé dans une mer de glace, »

. — C'est un roman! s'écria M™« de Fargiel, qui n'avait pas une seule fois tourné la tête vers Maurice et qui faisait semblant de ne pas écouter son récit.

Maurice poursuivit gravement :

« Peut-être le comte de Renneville perdit-il l'équilibre, peut-être fut-il aussi pris de vertige, peut-être... mais on n'eut jamais l'idée d'accuser la comtesse... Elle pleura si longtemps I

>/ Cependant à Nice, vers le milieu de l'hiver, un jeune aoii du comte, étant venu la voir en passant, les mauvaises langues dirent qu'elle était consolée.

» Elle revint à Paris, courut le beau monde, les fêtes, les spectacles, les promenades. Elle mena, en un mot, l'existence oisive d'une femme à la mode, ne s'oc,capanl avec amour que d'elle-même et de ses chevaux.

» Elle ne voyait son père qu'à de rares intervalles : il avait acheté , pour lui complaire, le petit château de Marvy, dans l'espérance qu'elle irait y vivre avec lui pendant six ou huit mois de l'année, au moins, durant

^on veuvage; mais c*élait à peine si elle lui accordait six ou huit jours.

- » On raccusait d'avoir des amants. Parmi les plus assidus, on citait le prince de Waldesthal, non pas qu^il fût plus agréable que les autres, mais parce qu'il était prince et* qu'elle espérait devenir princesse. »

— Maintenant, madame, ajouta Maurice, direz-vous encore que c'est un conte ?

La comtesse s'était un peu remise de son émotion.

■— Mon Dieu,monsieur , dit-elle en cachant son ressentiment, c'est de l'histoire si vous voulez; mais vous savez comment on écrit Thistoire. Maintenant, v vous dirai-je que voire piège était grossier...

— CImt ! madame, je suis bon à pendre, je le sais. Mais remarquez bien que, en ceci, j'ai tout simplement pris ma revanche : vous m'avez emprisonné à Glichy, où l'on n'entend que de mauvais propos, e vous ai emprisonnée sur l'eau pour vous faire entendre de mauvais propos.

Mme de Fai^iel interrompit le comte d'Orbessac.

— Et où youlez-vous en venir ?

— Mon Dieu ! je ne suis pas un procureur général. Les femmes, ne pouvant se délivrer de leurs ennemis par le duel, prémédiieni d'emires vengeances... Vous n'avez pas toujours été si orgueilleuse. Une fois, une seule fois, à la suite d'un bal masqué, vous avez bien voulu confier votre vertu à un tîer-à-bras pour aller... où va la vertu. Ceci ne m'empêche pas de vous trouver belle, d'adorer ces longs cheveux qui révèlent tant de caprices charmants.

ce cou noble et fier qu'eût envié Diane aux pieds d'argent, celte main si blanche...

Maurice avait abandonné TaVïron pour saisir la main de la comlesae. Il voulait étudier dans toutes ses phases la passion qui remportait malgré lui vers cette femme qu'il connaissait trop, cette femme si charmante encore dans''6a perversité.

La comtesse avait abandonné sa main, en pensant que c'était le seul moyen qu'elle eût d'aborder sur la rive. Comme elle avait l'art des séductions, elle avait à propos penché son cou voluptueux, en effleurant presque les lèvres de son ennemi. Elle avait calculé juste: en effet, Maurice eut beau ramer de l'autre main, il s'embarrassa dans les herbes. La comtesse se leva et sauta dans le parc avec la légèreté d'une fée. Maurice lui ressaisit la main. Se voyant libre, elle la dégagea /l'un air dédaigneux.

— J'ai voulu vous prouver, madame, que j'étais capable de Itàtteravec vous.. .Vous voyez que je vous connais, je sais les côlés faibles... Croyez-m'en : vous allez trouver vos deux sœurs au lit de votre père ; valent-elles moins que vous? Soyez la première à leur ouvrir les t)ras.

' — Jamais ! s'écria la comtesse.

la saluer. Maurice fit comme ua provincial ou un artiste, il regarda les gravures qui décoraient la chambre.

Le bruit d'une voiture se fit entendre. M™* de Fargiel, qui s'était approchée de la fenêtre, reconnut les chevaux du prince de Waldesthal.

— Il m*est impossible de recevoir, dit-elle en se retournant vers son père.

Après un instant de réflexion, elle s'en alla à Maurice.

— Monsieur d'Orbessac, le prince de W,aldesthal vient pour me voir, je vous saurai bien gré de descendre au salon lui exprimer mes regrets de ne pouvoir descendre moi-même.

Ces paroles étaient perfides comme celles d*une femme qui cherche à se venger. M™® de Fargiel savait trèsbien que le prince n'accepterait ses regrets, par la bouche de Maurice qu'avet beaucoup de mortification.. En effet, Maurice n'aurait-il pas Tair d'être chez lui et de donner sans façon congé au nouveau venu? Le prince, jaloux et déjà irrité, ne devait pas oublier qu'ils avaient un point d'honneur à examiner ensemble.

Maurice n'osa point refuser cette mission toute simple, bien qu'il eût désiré rester spectateur de cette scène où il devait lui-même jouer un rôle. Mais il se promit de ne pas trop parlementer avec le prince. Il le rencontra dans le vestibule.

— Monsieur, lui dit-il d'un ton glacial, si je n'étais ici, je vous parlerais en mon nom , car je vous dois compte

,.de mon voyage dans la forêt; mais, pour aujourd'hui, je me contenterai de vous dire que M™» de Fargiel n'a pas le loisir de vous recevoir.

Quoique Allemand, le prince n'était pas très-flegmatique; il maîtrisait mal là joie ou la colère.

— Monsieur, dit-il en faisant siff^pr sa cràyache, il serait bien temps, ce me semble, de nous couper un peu la gorge.

— Gomment donc! dit Maurice eu tordant sa moustache , c'est convenu ; demain à sept heures, si vous voulez, je serai avec mes deux témoins en vue du donjon de Vincennes.

— Vous ne m'attendrez pas, dit le prince en mettant cavalièrement son chapeau.

11 sortit aussitôt ; le comte d'Orbessac remonta vivement dans la chambre à coucher de M.de Parfondval.

Béatrix se rapprocha de son père.

— Ahl c'est vous, mon enfant, dit le malade, qui reconnaissait Béatrix; je vais mourir, mais je suis heureux de vous revoir encore.

Béatrix se pencha vers lui comme pour baiser sa main; il l'attira doucement et l'embrassa sur le front.

— Mon père, dit-elle avec émotion, Marguerite vous a dit sans doute que je vous apportais une lettre de ma mère.

— Une lettre d'Amélie! s'écria le vieillard avec une expression de joie et de douleur.

Mme de Fargiel arriva tout d'un coup devant le lit, entre ses deux sœurs.

— On ne lira pas cette lettre, dit-elle d'un ton absolu. Tout le monde la regarda avec étonnement, M. de

Parfondval surtout, qui sembla l'interrogersévèrement.

— Non, dit-elle, on ne lira pas cette lettre aujourd'hui ;

mon père est trop affaibli pour que je permette celle nouvelle secousse.

Le médecin, qui s'était approché, eut Vair d'approuver.

^- Mais, mon enfant, dit M. de Parfondval en reprenant son air paternel, je ne veux pas attendre à demain pour écouter cette lettre. D'ailleurs, demain, qui sait si je serai là? Voyons, voyons, dit-il en se retournant vers Béatrix, remettez-moi votre message.

Béatrix prit dans son sein la lettre inespérée; elle la baisa et la remit au malade sans dire un mot. Le comte de Parfondval tressaillit en saisissant cette lettre. Deux larmes tombèrent de ses yeux, une pâleur mortelle se répandit sur son visage.

— Amélie ! Amélie ! s'écria-t-il d'une voix brisée par les sanglols, ce n*est pas vous qui fûtes coupable, c'est moi.

Il regarda' l'écriture de la suscription; jusque-là il avait été presque toujours convaiucu du crime de sa femme. A peine si quelques doutes avaient traversé son esprit. Il se fit, à la vue de cette lettre, une révolution dans son cœur, il sentit qu'il n'avait pas cessé d'aimer Amélie.

— Messieurs, dit-il d'une voix forte au médecin et au curé, vous avez toute mon estime, vous pouvez assister à la lecture de cette lettre.

— Oui, oui, dit Béatrix avec enthousiasme, il faut que tout le monde sache que ma mère ne fut point coupable.

— Oui, messieurs, reprit le malade, la colère m'a aveuglé; il y a là, poursuivit-il en se frappant le cœur, il

y a là une voix qui prie pourM™«de Parfondval, que j'ai abandonnée! Celle lelire, messieurs, c'est son dernier adieu : je l'ai abandonnée sans vouloir l'entendre. Ses deux filles que vous voyez là, ce sont mes filles, 'car, puisqu'elles m'apportent celte lettre, c'est que je vais y trouve'r la justification de leur malheureuse mère.

Mme de FargieL plus pâle qu'une morte, s'approcha de son père et lui dit à voix basse :

— Mais, mon père, tous vos beaux sentiments vous emportent jasqu'au ridicule; allez-vous donc croire aux paroles d'une femme qui vous a trompé? Elle vous a trompé durant sa vie, va-t-elle maintenant vous tromper après sa mort, en vous disant, par exemple, que ces deux filles sont les vôtres?

M. de Parfondval regarda M™« de Fargiel avec uoe indignation mal déguisée ; une expression douloureuse passa sur sa figure ; il porta' la main à son cœur et respira péniblement.

— Régine, murmura-t-il à voix basse, est-ce bien vous qui avez dit cela? Avez-vous donc oublié que celle dont vous parlez fut votre mère? Quoi 1 vous voulez douter de sa vertu ! vous refusez de la croire au delà du tombeau I . . . Amélie! Aniélie!...

M. de Parfondval essuya ses larmes el retomba affaissé.

— Eh bien! moi, reprit-il d'une voix mourante, je vous réponds que tout ce que va me dire votre mère

dans cette lettre d'adieu, je le croirai.

Un silence solennel s'était répandu dans la ( -'.îambrc ; tout le monde semblait attendre avec anxiété. M"»« de

2kk LES FILLES D'EVE

Fargiel n*osait plus regarder ni son père, ni ses sœurs, ni Maurice \ elle s'approcha du médecin en baissant les veux.

— Croyez-vous, monsieur, dit-elle en se cachant la figure dans son mouchoir, que mon père puisse entendre cette lettre sans danger? C'est impossible, n'est-ce pas? 41SJ vous me répondez de lui.

Le médecin était un homme assez faible qui n'osa contredire Mpe de Fargiel.

— Vous avez raison, madame, il y a tout à craindre ^l'une émotion trop vive.

Mme de Fai^iel respira. Maurice, qui, appuyé contre la bibliothèque, venait d'entendre celte conversation, s'avança rapidement près du médecin, lui saisit le bras avec force, et lui dit de l'air d'un homme qui n'est pas haliitué aux objections :

— Monsieur, je vous ordonne de déclarer qu'il faut <[ue cette lettré soit lue; vous ne voyez donc pas qu'il y a là deux filles abandonnées qui vont retrouver leur père?

Mme de Fargiel lança un regard farouche au comte d'Orbessac; mais, comme Maurice regardait le médecin ■en face, celui-ci dit à la comtesse :

— Je crois, madame, qu'il faut que cette lettre soit lue le plus tôt possible.

A cet instant, M. de Parfondval, revenu à lui, brisa le cachet de la lettre et promena un regard rapide sur les trois pages écrites par Amélie. C'est en vain qu'il voulait lire avec ses veux affaiblis, il reconnaissait l'écriture de sa femme , mais il ne pouvait voir ce qu'elle lui disait.

Mme (Je Fargiel s'élança vers lui; un dernier espoir venait de lui sourire, elle pourrait atténuer le sens de la lettre à son gré.

— Mon père, laissez-moi lire, car votre vue est tYop fatiguée.

— C'est vrai, je ne puis pas lire, dit M. de Parfondval, lisez donc. Ou plutôt, reprit-il avec un regard presque défiant, c'est Marguerite qui va lire elle-même.

— Marguerite? dit la comtesse de Fargiel d'un air offensé.

— Oui, dit le malade avec fermeté.

Pour adoucir son refus, il ajouta :

— Car Marguerite a la voix de sa mère ; il me semblera entendre encore ma pauvre Amélie.

Mme de Fargiel ne trouva plus un mot à dire ; elle s'éloigna du lit, désespérée, en songeant avec rage qu'elle availélé bien niaise le jour où elle avait tenu la leltre dans ses mains sans la déchirer et la jeter au feu. Elle regretta de n'avoir pas lutté corps à corps avec le comte d'Orbessac.

Cependant Marguerite avait pris avec un profond respect la lettre des mains de M. de Parfondval. Béatrix, appuyée au pied du lit, regardait tour à tour sa sœur, le malade et Maurice, qui s'était approché d'elle et qui suivait d'un regard tristement railleur la pâle et désespérée Mme de Fargiel.

Elle était allée s'asseoir près de la cheminée, entre le médecin elle curé.

— Après tout, dit-elle en regardant le petit meuble en

bois de rose, il y a là neuf cent mille francs qui ne se> ront point partagés.

Marguerite, qui était debout au cbevet du lit, tomba respectueusement agenouillée pour lire la lettre de sa mère.

Jamais cette belle figure, ensevelie dans un voile presque funèbre, n'avait été animée^ d'une expression plus céleste ; on eût dit que l'âme de sa mère venait de passer dans son regard.

— Et puis, continua M™» de Fargiel, il aura beau reconnaître qu'elles sont ses filles, il ne lui restera plus le temps ni la raison de faire encore un testament. Tout au plus, il pourra me donner la mission de le remplacer près d'elles.

Cependant elle tremblait que son père ne l'eût devinée et ne se souvînt trop des paroles cruelles qu'elle avait dites contre sa mère quelques minutes auparavant.

Marguerite lut d'une voix profondément émue, en s'in* terrompant pour essuyer ses larmes :

« Parfondval, janvier f 834.

» Quand vous lirez ces lignes, monsieur, je serai morte » depuis longtemps, peut-être; Dieu fasse qu'elles ne » vous arrivent pas trop tard. Vous avez été bien cruel » quand vous avez refusé de m'entendre : n'ai-je donc » pas excité votre pitié par mes larmes et par ma dou- » leur? Puisse le souverain Juge , quand vous paraîtrez » devant lui, ne pas détourner la tête et vous repousser,

» comme vous avez fait en me voyant. J'espère que la » pierre de mon tombeau apaisera votre colère ; vous n'y » viendrez pas pour prier pour moi, mais ma pensée ira » jusqu'à vous; ne repoussez pas mon âme.

» Ah! monsieur, monsieur! si j'avais la force devons I» dire tout ce que j'ai dans le cœur, tout mon chagrin^ » tout mon désespoir, toutes mes angoisses! Jamais une D pauvre femme n'a vu venir la mort avec un pareil ef- » fici. Vous qui me protégiez, vous n'êtes plus là. Vous » m'avez enlevé Régine ; mais pourquoi ne pas m'avoir » enlevé mes trois filles? Que voulez-vous que je dise à » ces pauvres enfants qui pleurent devant mon lit? Est- » ce possible que vous ne reviendrez pas pour les voir »,et pour les aimer? Dieu permetlra-t-il que votre ven- » geance s'étende jusque sur elles ? On a maudit quel- » quefois des enfants , mais la malédiction ne peut » atteindre un berceau. Hier encore, je m'en souviens, » vous êtes venu jouer avec elles à leur réveil. Comme » elles vous souriaient avec amour ! car je leur ai donné » mon cœur pour vous aimer... »

M. de Parfondval, suffoqué par l'émotion, tendit ses bras à Béatrix : les deux sœurs s'y précipitèrent en même temps.

La scène était simple, silencieuse et touchante. Elle avait un si beau caractère de grandeur, que le médecin sentit des larmes couler sur ses joues, et que le curé fil pieusement un signe de croix comme s'il voyait passer Dieu dansoette effusion paternelle et filiale.

M™« de Fargiel, seule, était insensible et belle comme

le marbre, au milieu de toutes ces nobles émotions. Elle se leva lentemeol et alla ouvrir la fenêtre, en murmurant:

— On étouffe ici, voilà l'orage qui vient. Maurice, qui ne la perdait pas de vue, étudiait tous

les mouvements de cette âme, que la soif de l'or avait rayagée.

— Mai^erite, continuez, dit M. de Parfondval; cette lettre me fait du bien; lisez-la-moi tout entière*., et puis vous me la relirez encore.

— Que je continue? balbutia Marguerite.

Une vive rougeur venait d'éclater sur sa figure habituellement si pâle. "«^

— Je vous écoute, car nous ne sommes, il me semble, qu'à la moitié.

En effet, Marguerite n'avait «pas lu quatre lignes de la troisième page.

La voyant ainsi hésiter, M"» de Fargiel s'était approchée avec une horrible joie.

— Voyons, dit-elle d'un air presque victorieux, lisez donc la fin de cette lettre. •

— Non, répondit Marguerite en pleurant, je ne lirai pas. ,

— Eh bien! je vais, la lire ! dit la comtesse en tendaDt la main vers c^Ue de la religieuse.

— Vous I s'écria Béatrix en saisissant la lettre : non, non, vous n'avez pas le droit de la lire.

M. de Parfondval regardait ses trois filles avec anxiété.

La scène avait subitement changé d'aspect devant ce

lit d'un mourant , qui écoutait la voix d'une morte. Toutes les figures, qui s'étaient ouvertes au sentiment d'une bonne cause presque gagnée, prirent tout à •coup un air de désolation. Un horrible silence glaçait la chambre. Béatrix et Marguerite se regardaient avec désespoir.

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