‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 45 sur 50 · LA FIN DE LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA FIN DE LA LETTRE

Maurice avait saisi la main de M™<^ de Fargiel.

— Si vous vouliez écouler votre cœur, lui dit-il à voix basse, vous ne permettriez pas que votre père s'en allât de ce monde avec un sentiment de haine contre votre mire. Pourquoi lirait-on la fin de cette lettre ?

— Monsieur , répondit la comtesse en dégageant sa main, cette lettre a été écrite pour être lue.

— Vous oubliez que ce n'était pas votre avis, il y a trois jours.

— En vérité, monsieur, je ne comprends rien à celte persévérance à me faire la guerre. Certes, lundi, aui Champs-Elysées, j'avais bien raison de vous dire : A>

nous revoyons jamais. Il y a un homme qui m*a laissé au cœur un très-vif souvenir; il s'appelait, comme vous,- M. le comte Maurice d'Orbessac, il vous ressemblait de' point en point; cependant, ce n'est pas vous.

— Lundi, madame, je n'avais pas rencontré vos deux sœurs, et je les aime... sans doute parce qu'elles sont de votre famille.

Tout cela s'était dit très- vite. M™« de Fargiel, qui aimait Maurice en dépit d'elle-même, Maurice, qui aimait un peu M™e dé Fargiel sans trop le savoir, avaient presque oublié que le dranfe touchait au dénoûment.

Us furent interrompus et rappelés à l'idée dominante de la scène par la voix altérée du comte de Parfondval, qui ordonnait à Béatrix de lire la fin de la lettre.

— Je n'y vois pas, répondit Béatrix en montrant ses larmes. — Cependant, reprit-elle en s'inclinant vçrs le malade, j'obéis.

Marguerite s'éloigna du lit. Le médecin prit sa montre pour faire semblant de ne pas écouter. Mme de Fargiel se .rapprocha de son père, entraînant Maurice, qui la voulait retenir.

Béatrix continua ainsi la lecture de la lettre d'Amélie : '

c( Je suis coupable, monsieur, mais je serais bien plus )j coupable encore si je ne vous disais tout, du moins M tout ce que je sais. J'ai aimé Pierre Marbault, je l'ai » aimié avant de vous connaître, je l'ai aimé étant votre » femme. Dieu m'avait donné cet amour tombé du » ciel ; le devoir de l'épouse n'a pu effacer cette page

» brûlante de mon cœur; mais Dieu m*est témoin que j> j'ai lutté de toutes mes forces. J'ai fini par succom- » ber... »

— N'achevez pas! n'achevez pas I dit M. de Parfondval avec fureur.

— Mais il n'y a plus que trois ou quatre lignes, observa Mme de Fargiel, qui ne se désarmait jamais.

— Hélas I dit Béatrix en laissant tomber la lettre sur ses genoux avec désespoir, ce qui reste 5 lire, c'est une prière de ma mère pour ses deux filles abandonnées.

Le délire avait subitement saisi le malade.

— Jetais tout, je sais tout, dit- il d'un air menaçant. Écoutez-moi, voilà ce que j'ai vu. Elle lui a écrit, j'ai saisi la lettre entre les mains du messager. Amélie lui disait d'aller une fois au petit château de son père, où elle voulait encore lui presser la main. J'ai moi-même envoyé la lettre à Pierre Marbault. Le lendemain, elle est partie pour le voir. Us se sont rencontrés dans l'avenue deBéthisy. J'étais là, armé d'un bon fusil, car j'étais parti pour la chasse. Us sont entrés dans la petite chambre d'Amélie. Les pauvres enfants, ils ne faisaient rien de mal ! Amélie donnait à Pierre Marbault un bouquet de pervenches tout flétri. « Tenez, Pierre, c'est vous qui me l'avez cueiUi. » Il ne disait pas un mot. « Pierre, Pierre, je vais mourir! disait-eUe. N'est-co pas? comme je suis pâle ! Ne dirait-on pas un spectre qui cherche son tombeau? Allez, je suis bien près de la tombe. — Je ne vous survivrai pas, dit Pierre. — Non, non, vivez pour penser

à moi quand je serai morte. Vous savez comme les cœurs faibles tiennent à un souvenir du monde. Et puis, ces pauvres petites filles, qui est-ce qui les aimera? — Quand vous serez morte, dit Pierre, je mourrai. Vous ne savez donc pas que c'était là que je vous attendais? » Depuis un instant, Amélie était plus pâle encore, a Pierre, prenez garde à moi, dit-elle d'une voix éteinte» je me sens faible comme si j'allais mourir. »

Pierre Marbault se rapprocha d'elle et la soutint dans ses bras. « Ami, dit-elle, je suis bien coupable ; je voudrais mourir comme je suis là. » A cet instant, j'apparus à la porte. « Le comte 1 » s'écria-t-elle avec terreur. Elle tomba évanouie dans ses bras. Je ne dis pas un mot, j'armai mon fusil. « Monsieur, me dit Pierre Marbault, tuez-moi, si vous voulez, mais prenez garde d'atteindre une femme morte. » Le coup partit. M™« de Parfondval se leva subitement. Lui ne se releva plus.

Le comte s'interrompit et s'agita violemment.

— La mort I la mort! tout est mort, et moi...

11 poursuivit encore, comme en se parlant à lui-même :

— Je ne dis pas un mot à cette femme; je repris, à travers les bois, le? chemin du château, sans m'inquiéter d'Amélie, qui m'était devenue plus étrangère qu'une inconnue. A mon retour à Parfondval, elle n'était pas rentrée. Quand elle reparut, elle dut voir la berline qui m'attendait dans la cour; elle vint à moi. Je ne desserrai pas les dents. Régine avait un manteau et se tenait à l'écart. — c< Est-ce qu'elle va partir aussi? me demanda la mère avec effroi. ^ Oui, dit Régine, car vous n'êtes plus ma mère. — Je ne suis plus ta mère ! » On emporta Amé-

lie à moitié folle et à moitié morte. Une-demi heure après, j'allais descendre l'escalier avec Régine. Une porte s'ouvrit; je vis encore Amélie tenant à la main Glotilde et portant sur son cœur Marguerite. Ah! ce spectacle me tortura longtemps ! Elle ne me dit pas une seule parole. J'appris à huit jours de là qu'elle était morte le soir même. Voilà tout. Approchez-vous, Marguerite. La jeune fille s'avança devant le malade :

— Vous, au moins, vous êtes le portrait de votre mère.

Il regarda Béatrix :

— Mais elle, avec ses yeux verts...

11 s'était soulevé; il poussa un cri et tomba sur son oreiller. Un triste silence suivit. M. de Parfondval étouffait. Le médecin accourut à son lit et lui souleva la tête.

— Ouvrez la fenêtre ! cria-t-il.

M. de Parfondval venait d'expirer.

" Le prêtre et Marguerite se mirent en prières. Béatrii alla appuyer sa tête sur. le cœur de Maurice.

— C'est fini, dit-elle, il est mort sans nous reconnaître. Partons.

Mme de Fargiel sonna.

— Dites à Bastien qu'il aille sans plus tarder avertir le notaire et le juge de paix. ^

Et la comtesse sortit, non sans avoir lancé un regard victorieux sur Maurice.

— Vaincu ! murmura-t-il^ Qui sait ?

n entraîna Béatrix à la fenêtre. j

— Pourquoi partirions -nous? Votre père ne vous a

pas reconnues, mais la loi vous reconnaîtra pour ses filles.

— La loi ! dit Béatrix avec dignité, la loi I Que m'importe? Si je ne suis pas sa fille, je ne veux pas de son argent. Partons.

Elle alla vers Marguerite et lui fit signe de la suivre.

— Non, dit Marguerite.

— Que vas-tu faire ici? prier î

— Non, dit encore Mai^erite.

— Tu as donc perdu l'esprit ?

— Non, dit-elle une troisième fois.

Deux heures après, Béatrix et le comte d'Orbessac allaient rentrer à Paris, ne comprenant rien à Marguerite.

— Je commence à la deviner, dit Béatrix : elle vous fuit parce qu'elle vous aime. La pauvre fille ! que va-t-elle devenir? -^ Mais moi-même, que vais-je devenir? ajouta tristement Béatrix en penchant la tête sur Tépaule de son amant; car, vous le savez, je n'ai plus rien que votre amour.

— Tant mieux, dit Maurice, qui était un noble cœur; vous m'avez demandé ma main, la voilà ; à la vie, à la mort !

En parlant ainsi avec enthousiasme, Maurice avait saisi la main de Béatrix. Arrivé chez elle:

— Comme je vous sais gré, lui dit-il en lui pressant le bras, de vous être réfugiée avec ma pensée dans ce petit grenier où l'on respire de tout son cœur, loin de ce luxe offensant qui appartenait à tout le monde 1 Gomme je vous sais gré de vous être faite pauvre, vous qui aviez

sous la main toutes les rijchesses des reines de théâtre et des reines de Golconde! Vous avez renvoyé vos chevaux, mais les miens sont à vous. Je ne suis ni si riche ni si pauvre que j'en air Tair dans ce pays d'exagération. Nous serons lieureux, Béatrix, car le bonheur est un peu d'air vif qu'on respire à deux.

— Quel roman depuis deux jours! dit Béatrix d'un air pensif.

— Oui, dit Maurice, un roman quelque peu compliqué qui va finir, comme un vaudeville, par un mariage. Vous prierez vos amis, les six vaudevillistes, de faire le couplet final. .

Pendant que Béatrix et le comte d'Orbessac rêvaient ainsi au bonheur du lendemain , car le bonheur n'existe jamais que le lendemain — ou quelquefois la veille, — voici ce qui se passait au château de Marvy .

Le notaire, le juge de paix et son greffier venaient dV arriver. Le préttre était resté en prières avec Marguerite dans la chambre du mort. M™^ de Fargiel était venue trois ou quatre fois pour renvoyer Marguerite ; mais en la voyantsicalme, si douce et si belle, elle avait pensé à sa mère, et s'en était allée en silence. Dès qu'elle vit venir . le notaire, elle courut à sa rencontre.

— Il y a là-)iaut, près de mon père, lui dit-elle, une religieuse dont la présence m'irrite et me fait mal. Estce que cette fille aie droit de rester là?

— Non, madame, ditM^ Alboise, nous allons la prier de passer dans une autre pièce.

Mais un instant après, à la prière du notaire, Marguerite répondit :

— J'ai le droit de prier Dieu au pied du lit de mon père.

— Encore une ! reprit le notaire qui n'avait pas oublié BéatriXy a cette maudite comédienne qui lui ayait fait manquer un beau testament. »

-^ Je sais bien, répondit Marguerite, que ma sœur, 3fme de Fargiel, aurait bien désiré rester un peu seule ici, car elle n'ignore pas qu'il y a dans ce meuble à peu près neuf cent mille francs.

— Neuf cent mille francs I s'écria M™« de Fargiel confondue.

— Oui, mon père me l'a dit, reprit Marguerite.

— 11 y a un testament, reprit la comtesse tout éperdue.

— Mon père l'a déchiré.

— Ne la croyez pas, ipessieurs, elle n'est pas la fille de mon père.

Le notaire, après la scène du testament, avait appris de M. de Parfondval que sa femme avait eu trois filles dans le mariage, deux filles nées d'un adultère.

— Madame, dit-il à la comtesse de l'air triomphant de rhomrae de loi qui met la main sur une succession embrouillée, s'il n'y a pas de testament, votre sœur a les mêmes droits que vous à la succession de M. de Parfondval , car elles ne sont pas nées hors mariage.

Mm« de Fargiel était atterrée.

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