LES JEUX DE LA DESTINÉE
Le soir, vers dix heures, Maurice dit adieu à Béatrix.
— Maurice, ne me laissez pas seule.
— 11 faut que j'aille à TOpéra , oix je dois trouver quelques amis. Demain, à dix heures, je serai avec vous pour ne vous plus quitter.
Maurice embrassa Béatrix avec passion et avec tendresse, il courut à rOpéra.
— Je me bats demain, dit-il à deux de ses camarades, soyez mes témoins.
11 rentra chez lui, et écrivit un testament en faveur de son frère et de Béatrix. Il avait une sœur mariée à un
maître de forges quatre fois millionnaire. Il ne lui légua que des souvenirs de famille.
— Quelle bêtise I dit-il en aUumant un cigare et en relisant ce testament. Est-ce que cet imbécile de prince allemand tuerait un homme d'esprit?
Béatrix avait passé une nuit agitée , mais pleine de douces visions : Maurice était venu vingt foi§ la visiter avec un sourire d*amour, avec un regard d'espérance.
Elle fut réveillée tout d'un coup par le bruit d'une porte qu'on ouvrait précipitamment.
— Madame! madatne! dit la femme de chambre en courant à son lit, je ne sais ce qu'ils ont dans l'escalier.
— Je ne vous comprends pas, dit Béatrix en se soulevant.
— Est-ce que je sais? Ils sont là qui parlent; sans doute un malheur est arrivé, car il y en a un qui est porté par les autres; les entendez- vous? les voilà qui entrent.
Un pressentiment terrible frappa Béatrix au cœur.
— Maurice! s*é(;ria-t-elle avec anxiété.
Presque au même instant, Maurice, soutenu par ses deux témoins, parut sur le seuil; il n'avait jamais été plus beau que dans cette pâleur mortelle, déjà répandue sur sa figure si noble, si douce et si fière.
Béatrix se jeta à sa rencontre; elle voulut le prendre sur son cœur, mais elle tomba sans force sur le tapis.
Elle se releva tout à coup.
— Maurice! Maurice!... parlez-moi donc, Maurice. On venait de déposer le comte d'Orbessac sur le lit de
Béatrix.
— Que je vous parle? murmura-t-il en lui tendaut la main. Que te dirai-je, Béatrix? il me reste trop peu de temps à vivre pour que je veuille te tromper.
— Mourir! tu mourrais, toi!
Béatrix, éclatant dans sa douleur, s*était jetée éperdument sur le comte d'Orbessac.
— Oh! mon Dieu, dit-elle avec épouvante, voilà tout son sang qui s*en va.
Maurice avait été frappé au-dessus du coeur ; Béatrix mit ses deux mains sur la plaie.
— Mais tout cela est impossible ! Maurice, Maurice, tu ne me parles plus; quelle pâleur! Tout cela est un songe.
Elle se tourna vers Tun des témoins de Maurice :
— Monsieur de Blangey, expliquez-moi donc...
— Tout n'est pas désespéré, madame; le médecin, qui va venir, vous dira qu'une telle blessure est dangereuse, mais qu'elle n'est pas toujours mortelle.
— Ne nous abusons pas, dit Maurice avec son charmant sourire, quand on a bien vécu, on doit savoir bien mourir. En toutes choses ici-bas, il faut prendre son parti. Je ne demandais qu'une grâce, vous le savez, c'était d'avoir encore une fois sous les yeux cette ado-^ rable figure de Béatrix, que je n'oublierai pas là-haut, si l'âme se souvient.
Maurice avait épuisé ses forces en disant ces quelques mots.
On peindrait mal tout le désespoir de Béatrix. Elle se jetait sur le lit, elle courait aux amis de Maurice, elle tombait à genoux et priait Dieu par ses sanglots.
— Allez, Béatrix, reprit le comte d'Orbessac d'une
voix mourante, je ne regrette de la vie que votre amour ! mais je suis heureux de mourir si près de votre cœur. • Il ne pouvait plus parler, il s'interrompait à chaque mot.
— Tu te rappelles, ma chère Béatrix , ce beau voyage à travers champs dont nous promettions de nous souvenir toujours? Tu me disais en t'appuyant sur moi; a Rodrigue, as- tu du cœur? » Quand tu verras mes yeux se * fermer, quand mon âme s'arrêtera sur mes lèvres, tu
passeras ta blanche main sur mon cœur, et tu sentiras que je meurS plein d'amour pour toi.
Maurice penciia la tête comme s'il s'était assoupi.
— S'il pouvait dormir! dit M. de Blangey.
Le médecin, qui venait de rentrer, tit un signe de désespoir.
— Voyez ! dit-il à voix basse en indiquant du doigt la pendule.
Dix heures allaient bientôt sonner.
— Eh bien ?
— Eh bien! quand l'heure sonnera... A-t-il une mère? a-t-il une sœur?
— Esti-ce^que nous savons! dit l'autre témoin, furieux contre le sort en voyant mourir un si gai et si loyal compagnon. Maurice est un puits de ténèbres. Est-ce qu'il avait d'ailleurs le temps, au milieu de ses aventures du jour, de vous raconter les aventures de la veille! Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'est toujours montré brave -et chevaleresque. 11 est venu à Paris, il y a peut-être dix ans, avec une assez grande fortune : il a tout gaspillé pour les chevaux et pour les femmes; il a beaucoup donné ou prêté à ses amis. 11 parlait quelquefois
is.
de son frère Raoul, qui a fait des dettes, et s'en est allé bravement prendre son parti dans l'armée d'Afrique.
Ces paroles avaient été prorioncées à voix basse à quelque distance du lit; mais les mourants, àTheure suprême, voient tout, entendent tout.
— 11 paraît, dit Maurice, que vous prononcez déjà mon oraison funèbre ; mais vous faitçs trop mon éloge. Je n'Ai pas tout gaspillé mon bien pour de si belles causes. On trouvera chez moi un testament où je ne vous lègue pas mes dettes, où je donne ce que j'ai à Béatrii et à mon frère.
Et après un silence :
— Voilà, poursuivi l-il en pressant la main de Béatriï qui était penchée au-dessus de lui avec des yeux pleins de larmes, voilà celle qui prononcera mon oraison funèbre : elle se consolera et elle se laissera reprendre au tourbillon ; mais un soir, après souper, en portant à ses lèvres un verre de vin de Champagne, elle y laissera tomber une larme, et dira en pâlissant tout à coup : — Ah ! Maurice d'Orbessac, en voilà un qui savait aimer! ,
Les deux témoins et le médecin s'étaient rapprochés du lit.
— Me consoler! s'écria Béatrix. Maurice, Maurice, je veux mourir avec toi !
Le blessé entr'ouvrit les lèvres.
— Ah mon Dieu ! murmura sa pâle maîtresse.
La pauvre désolée porta vivement la main au cœur de son amant.
— Maurice ! Maurice I tu m'avais dit que ton cœur... Elle tomba elle-même inanimée sur le lit.