MARGUERITE EFFEUILLÉE
Les crimes de Tamour sont-ils des crimes 7 C'est la folie qui les commet.
On m'a remis tout à l'heure, aux archives de la petite Tille de Bruyères, les pièces d^un jugement horrible dont Walter Scott, avec sa merveilleuse poésie, eût fait un beau roman. Pour moi, je me contente de raconter cette cause, digne d'être célèbre, en simple historien qui écrit sur pièces authentiques.
N'est-il pas curieux d'assister scène par scène à un procès criminel du seizième siècle, jugé sans appel par le maire d'une petite ville qui avait droit de haute justice?
La première pièce est un procès-verbal d'enquête scellé aux armes de Bruyères, signé et paraphé par tous les ayants droit, pour me servir du terme consacré. Par cette enquête, nous voyons un paisible intérieur de
paysan Vivant sans peine de sa moisson et de sa vendange. Pas un seul meuble de luxe ; c'est la simplicité patriarcale ; mais au moins la sombre misère n'est jamais entrée là.
C'est le soir du 25 novembre 1676; le couvre-feu Tient de sonner ; le vent d'automne bat les contre-vents ; dans une grande cheminée qui semble élevée par des géants se consument quelques racinos de hêtre ; une lampe de fer, pendue à un clou dans la cheminée, éclaire faiblement la chambre, où se dessinent les ombres des maîtres du logis. L'homme tisonne le feu, la femme file à la quenouille ; ils devisent presque tout bas. Que disent-ils? Ils n'ont qu'une fille ; sans doute ils parlent de leur fille. Elle est belle, elle a vingt-deux ans, elle aura une belle vigne en dot ; il est bientôt temps de la marier; mais, hélas I les vendanges sont faites.
Après quelques mots sans suite, le père Jehan Meurice et la mère Cyrille de Vesne se regardent en silence, un triste silence. A chaque coup de vent, à chaque bouffée de fumée, à chaque bruit du dehors, ils tressaillent et soupirent. La voix du pressentiment parle tristement à leur âme.
Cet homme a cinquante ans ; il a passé sa jeunesse à un travail sans merci. L'heure est venue pour lui de se reposer un peu, de respirer au haut de la montée, de voir le soleil couchant; il a planté, il a bâti, il a agrandi le petit héritage de son père ; ses vignes sont les plus belles du coteau ; sa maison élève hardiment un beau pignon sur la grand'rue; son jardin produit des
pèches dignes de la table d un grand seigneur, du chanyre pour le vêtir, lui et les siens, des roses pour parer sa fille les jours de fête. Mais, hélas ! toutes ces richesses, cette vigne dorée, cette maison égayée par ce jardin, cette belle fille qui se pare de roses, toutes ces richesses qui sont le poème de cet homme, le livre qu'il feuillette chaque jour, la poésie qui va rayonner sur sa vieillesse, sont-elles à lui pour longtemps? les béné* dictions du ciel le suivront-ellcs jusqu'à la tombe?
Cependant la femme file toujours, toujours Thommc tisonne le feu qui s'éteint. Un bruit de pas se fait entendre.
— Qui vient là? dit Jean Meurice.
— Je tremble, dit Cyrille de Vesne.
— C'est peut-être Marguerite, qui revient de la veillée avec notre cousin Pierre du Sonnoy.
— Hélas ! murmure la mère en laissant tomber sa quenouille.
A cet instant la porte s'ouvrit bruyamment. Un homme entra d'un air triste et grave : c'était le maire et justicier de Bruyères, Jacques Buvry, vieillard encore vert, quoique un peu penché en avant, comme ces édifices anciens qui menacent ruine. Il fut suivi de Claude Lerminier, son lieutenant, notaire etgarde-scel du roi, de Jehan Vieillard, avant-juré, de Charles Royez, procureur fiscal de la ville, d'Antoine Clément, greffier, enfin d'une sage-femme et d'un sergent.
Jehan Meurice se leva et s'inclina devant cette suite d'hommes noirs, comme on disait alors. Il joua la surprise le mieux qu'il put, les regardant lun après»
l'autre avec de grands yeux étoonés. Les visiteurs nocturnes ne se hâtèrent pas de parier. Le sergent et la sage-femme placèrent des chaises de paille en demi* cercle au milieu de la chambre. Chacun s'assit en silence, observant les physionomies de Jehan Meurice et de sa femme.
— Que voulez-vous ? demanda le vigneron avec un peu d'impatience.
— Une table, dit le procureur.
La femme du vigneron se leva lentement, plus morte qne vive, déposa sa quenouille sur on bahut, où brillaient aux reflets de la lampe une douzaine de plats d'étain, s'avança de l'autre côté de la cheminée et prit une petite table de noyer sous une horloge de bois.
— Voilà, messieurs, dit-elle en dressant la table.
— Faut-il vous servir à souper? dit Jehan Meurice, voulant montrer sans doute qu'il n'avait pas de frayeur.
— Ouais ! dit le sergent à la sage-femme, nous allons lui servir, à lui, à sa femme et à sa fille, un plat de notre métier.
Dès que la table fut dressée, le greffier y déposa un encrier, une plume et six feuilles de papier timbré à un sol. Ce papier que j'interroge est orné d'une couronne de roi, d'un cœur enflammé et d'une fleur de lis ; de chaque côté de la fleur de lis s'échappe une gerbe ; le tout est supporté par une banderole où sont écrits ces mots : BaiMiage du Vermandois.
Enfin le maire et justicier prit la parole.
— Le procureur de notre justice de Bruyères nous a requis de nous transporter ici à l'effet de connaître la
yérité sur T accouchement de Marguerite Meurice. Obtempérant à cette réquisition, nous sommes venus savoir ce qui s'est passé.
— Rien, dit la mère en pâlissant. II a couru de mauvais bruits sur notre fille, mais vous savez ce qu'il faut croire de la méchanceté des commères. Ma fille est à la veillée, filant avec ses compagnes ; voilà tout ce que j'ai à vous dire.
— Faites comparoir votre fille, dit le procureur ; elle nous en apprendra sans doute davantage.
— Non, dit Jehan Meurice avec force ; je suis le maître dans ma maison ; je ne veux pas que ma fille comparaisse devant vous comme une criminelle. Jamais notre famille n'a subi une pareille humiliation.
— Ne faites pas tant de bruit, Jehan Meurice, dit le maire en frappant du pied sur la dalle. La justice est' chez elle partout où elle va. Laissez faire la justice. Si vous vous refusez à nous amener votre fille, je vais ordonner au capitaine des gardes de la chercher et de nous la livrer en la salle de justice. Sachez bien que l'innocence ne se cache jamais.
— Eh ! mon Dieu, la pauvre enfant ne cherche pas à se cacher, murmura la mère. Je vous l'ai dit, elle est à la veillée avec les autres à chanter et à rire. C'est bien la peine, sur de mauvais bruits, de la troubler à cette heure-ci.
— Que notre sergent, reprit le maire, aille la prendre à la veillée.
Jehan Meurice mit son chapeau et marcha vers la porte
— Pour ne pas faire de scandale et ne pas effrayer ma fille, j'y vais moi-même.
— Allez, nous vous triendrons compte de la bonne volonté. '
Le père sortit sans ajouter un mot. En son absence, les justiciers devisèrent entre eux. Cyrille de Vesne, craignant sans doute d*ctre interrogée, se donna beaucoup de mouvement pour rallumer le feu, qui s'était éteint. Elle jeta sur les cendres un panier de racines, approcha de la lampe des écorces de bouleau et les porta tout enflammées dans Tâtre. Quoique le feu prit gaiement, elle saisit un soufSet de fer et y mit ses lèvres avec ardeur pour se dispenser de répondre.
Au bout de dix minutes le père revint ; les justiciers virent entrer après lui une grande (ille brune d'une beauté presque majestueuse. Quoique un peu pâlie, soit par le vent aigu de la soirée, soit par la vue des hommes noirs, soit pour une autre raison, elle avait un éclat frappant, ses grands yeux noirs jetaient du feu. Les portrait* de Charlotte Corday peuvent vous donner une idée de sa coiffure. Son visage, d'un parfait ovale, respirait je ne sais quelle fierté sauvage tempérée par la douceur des lignes. Jamais fleur de jeunesse ne s'était montrée mieux épanouie. Sa bouche, d'habitude fraîche et jolie, mais un peu moins éclatante ce soirlà, laissait voir en souriant des dents blanches comme le lait; mais les justiciers. ne virent pas les dents de Marguerite.
Cependant tous les regards se portèrent à son corsage. Elle avança fièrement vers la cheminée dans l'at-
titude d'une lille qui n'a rien à craindre, ou d'un criminel qui brave son crime et ses juges. Sa taille et sa gorge emprisonnée dans une brassière bleue à ramages n'indiquaient nuUemeift qu'elle fût coupable du crime dont on l'accusait. Elle eut lutté avec une vierge de quinze ans pour la souplesse et la grâce. Pourtant, en y regardant d'un peu près, le procureur fiscal découvrit bien qu'il y avait en elle un peu de contrainte.
Après avoir regardé à la dérobée les sombres visi* teurs, elle dit à son père :
— Vous avez bien de la patience d'écouter tous ces corbeaux-là et de répondre à leur croassement. Us n'ont rien à faire ici.
— Silence, dit le maire d'un ton bref. Madeleine- Marguerite Meurice, vous êtes accusée par notre procureur, sur des bruits divers à lui venus, d'être .accouchée avant-hier et d'avoir étouffé votre enfant.
— Quel conte ! dit Marguerite s' enhardissant de plus en plus. Voyez si j'ai la mine d'une femme qui vient d'accoucher. J'ai longtemps été souffrante depuis que je suis descendue dans le vieux lavoir pour y rouir du chanvre ; l'eau m'a glacée, et j'ai manqué en mourir.
— Dame Marie Avril, reprit le maire sans tenir compte des paroles de Marguerite, nous vous ordonnons, en votre qualité de sage-femme, de dégrafer la brassière de cette fille et de lui découvrir les seins.
La sage-femme se leva.
— Jamais I s'écria Marguerite en croisant les bras et en pâlissant.
Et, comme la sage-femme voulait la toucher :
— Non, non ! reprit-elle d'une voix émue ; écrivez, si vous voulez, que je suis coupable, comme vous le dites ; condamne;e-moi et ne me touchez pas.
Jehan Meurice vint près de sa fille et se tourna vers les justiciers d'un air menaçant.
Ce que nous voulons, dit le maire sans s'émouvoir, nous le voulons bien, car nous sommes guidés par un devoir sacré. La justice des hommes avant la justice de Dieu. Ainsi ne perdons pas de temps en vaines si-
magrées.
— Eh bien, que la justice se fasse, dit le père ; je ne sais rien, mais je réponds de ma fille.
— Sainte Vierge 1 murmura la mère en faisant le signe de la croix.
Voyant bien qu'il fallait obéir, Marguerite dégrafa sa brassière et découvrit son sein en se détournant ; mais il lui fut enjoint de se retourner devant les justiciers (entre parenthèse, ne vous semble-t-il pas que la justice de Bruyères avait un peu de cette curiosité chatouilleuse dont parle Rabelais?). Je reproduis ici le passage de l'enquête :
— Avons enjoint à la sage-femme de visiter sur-lechamp et en notre présence les seins de ladite Marguelîtc. Laquelle sage-femme, pressant lesdits seins, nou& a fait voir qu'il en sortait abondamment du lait, lequel ayant jailli jusque sur le papier tenu par notre greffier.
En effet, sur la marge de Tenquêle, une ou deux gouttes de lait ont laissé un témoignage pour les race&
it L^ASOUR
fotores. 0 Harguerite! que n'aTez-Tous donné ce lail à TOtre entant !
Le maire reprit la parole.
— Marguerite, à cette henre, il est hors de doute que TOUS êtes accouchée avant-hier. Il faut nous dire ce que yons avez fait de votre enfant.
Marguerite, qui était devenue immobile et silencieuse comme une statue, se laissa tomber sur une chaise en sanglotant.
— Si votre fille iie veut répondre, reprit le maire en s'adressant au père et à ta mère, répondez donc pour elle.
— Nous ne savons rien , répondit Jehan Meurice ; elle a passé l'autre nuit à se plaindre, et, comme je ne suis pas médecin, je n'ai pu y rien faire, je me suis contenté de prier Dieu pour elle.
— Marguerite, encore une fols, qu'avez-vous fait de votre enfant?
Après un silence de mort :
— Venez, dit-elle en se levant.
Elle alluma un falot, et ouvrit la porte du jardin, qui touchait à la maison. Le procureur, le sergent et la sage-femme la suivirent dans le jardin. Le maire, son lieutenant et Tavant-juré demeurèrent « pour observer les gestes desdits Jehan Meurice et Cyrille de Vesne. »
Arrivée dans un coin du jardin, Marguerite murmura d'une voix mourante, tout en s'appupnt contre lo tronc d'un arbre.
— Voyex, 1;^, sous cette pierre.
A la lueur du falot » le sergent souleva la pierre et
découvrit dans le sable un petit enfant tout nu ne portant aucun signe de mort violente. La sage-femme le prit dans son tablier.
— Vous l'avez donc tué? demanda le procureur à Marguerite.
— Tuél ohl non, car voilà comment il est venu au monde» Je souffrais comme une martyre, j'étais agenouillée devant mon lit, me croyant à ma dernière
. heure ; il est venu, je Fai pris dans mes mains, ne sachant ce que j'avais là. Il était comme vous le voyez.
On rapporta Tenfant à la maison ; on procéda à un long interrogatoire.
a Pendant lequel ladite Marguerite se jetait de c6té et d'autre avec désespoir, comme pareillement ledit père et ladite mère. Ensuite de quoi, sur la requête dudit procureur fiscal , nous avons ordonné que les trois accusés demeureraient arrêtés et gardés dans leur maison comme prisonniers jusqu'à ce que les prisons de notre justice fussent en état, pour les y conduire. Nous les avons commis à Nicolas Piud'hom, l'un de nos sergents, à lui enjoint d'en taire bonne et fidèle garde, ^, à celte fin, se faire assister d'un autre sergent. »
Ici se clôt l'enquête.
— Ladite Marguerite a fait sa marque après avoir déclaré ne savoir écrire ni signer, dont interpellée.
Cette marque de la pauvre fille est une croix faite d'une main tremblante, croix de sinistre présage. Sous cette croix, il y a la trace d'une larme.
La seconde pièce est un rapport du sergent Nicolas Prud'hom sur ce qui s'est passé la nuit dans la maison
18 L^AHOUR
des accusés commis à sa garde. Jusqu'à minuit la mèreet la fille sanglotèrent et se désespérèrent, se parlant bas et à mots coupés ; le père fit assez bonne figure ; il se coucha le premier, disant aux deux femmes, pour les consoler, que les justiciers de Bruyères ne voulaient pas la mort du pécheur. La fille ayant voulu descendre dans le jardin pour respirer au grand air, le sergent ne la laissa pas aller seule, il la suivit après s'être assuré de la clef des portes de la rue. Marguerite fit deux fois le tour du jardin en murmurant : Lomproz! Lompro% !
Elle rentra par l'étable, demandant au sergent la grâce de faire une caresse à sa vache. Cette bête, l'ayant reconnue malgré la nuit, mugit joyeusement.
— Oh I mon Dieu I dit Marguerite , j'ai oublié de latraire ce soir,
— Preuve qu elle est criminelle, dit le sergent dans son rapport ; car, sans cela, comment eût-elle oublié de traire sa vache ?
Elle alla chercher la lampe, Taccrocha à la crèche, prit un escabeau d'une main, un seau de fer-blanc de Tautre, et se mit à Tœuvre en parlant à la vache avec toute sorte de douceurs ; « ce qui prouve, dit le sergent, qu'elle n'a pas un mauvais naturel. x>
Le tableau de Marguerite et de sa vache s'est peint dans ma mémoire pour longtemps avec des couleurs fraîches et charmantes. Je crois entendre le lait qui résonne dans le seau en jaillissant des mains de la pauvre fille. Je crois voir les grands yeux mélancoliques de la. vache tournés vers Marguerite d'un air qui semble
dire : Pourquoi yiens-tu si tard? 0 Paul Potier, que û'étiez-vous sergent de Bruyères ce soir-là ! Une belle fille qui se souvient de sa vache à son dernier jour de liberté, une belle vache qui donne son lait avec Théroïque patience d'une mère, une lampe qui vacille pendue à la crèche, du sainfoin qui passe à travers les solives, une botte d'herbe à demi fanée dans un coin de rétable, une faux et une faucille accrochées au mur : quel tableau digne de vous, ô Paul Potter I Rien qu'à voir ce tableau, on eût respiré la saine odeur de Télable.
Le croirez-vous? le sergent, qui n'était ni peintre ni poëte, a rapporté la scène d'adieu de Marguerite à sa vache. Elle la flatta vingt fois sur le col.
— Adieu, la Rousse ; qui donc aura soin de toi si je vais en prison? qui donc prendra ma faucille pour te laire de rherbe? Je sais si bien où l'herbe est haute et bonne? Qui donc prendra tes beaux pis dans ses mains sans t'impatientcr? Pauvre Roussel tu me regardais avec tant d'amitié quand je te chantais le Vartingué. Ya, je ne chanterai plus jamais, jamais, jamais ! « Preuve qu'elle est criminelle, » observe encore l'impitoyable sergent, à qui sans doute on avait oublié d'offrir une de ces bonnes bouteilles de vin clairet que récoltait Jehan Meurice dans ses vignes du mont de Parmailles.
Les pièces 3, 4, 5 et 6 sont des rapports de médecins nommés pour éclairer la justice sur le crime de Marguerite, Selon ces rapports, l'enfant est venu au monde vivant.
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— Soit par mauvaise volonté, soit par inexpérience, ladite Marguerite Bleurice est coupable de la mort de son enfant.
Ces mois, mauvaise volonté, et surtout inexpérience, ne vous semblent-ils pas d*un effet bien étrange? Vous verrez^ que Marguerite sera condamnée pour inexpérience I
La septième pièce, écrite sur du papier timbré à six deniers le quart, est le voyage des accusés à la prison En partant, Marguerite tomba agenouillée sur le seuil, priant sans doute le ciel de Ty ramener bientôt. Deux haies de curieux s'étaient formées sur son passage. On remarqua qu'elle avait pris le temps de s'habiller avec quelque recherche ; on augura de là qu'elle aimait la -coquetterie. Quoique l'accusée fût belle, on la jugeait coupable par toutes ses actions.
La huitième est l'interrogatoire de Marguerite. Je reproduis mot à mot certain passage : ce L'interrogatoire fait par nous, Jacques Buvry, maire de la haute, moyenne et basse justice de la ville et commune de Bruyères, à la requête du procureur fiscal de ladite justice, à Madeleine-Marguerite Meurice, que nous avons fait extraire des prisons de cette ville pour comparoir devant nous. Du vingt-sixième jour de novembre seize «cent soixante-seize, onze heures du matin, interrogée, ladite Marguerite de ses noms, surnoms, âge, condition et qualité, après serment par elle fait de dire la vérité, a dit qu'elle se nomme Madeleine-Marguerite Meurice, fille de Jehan Meurice et de Cyrille de Yesne, âgée de vingt-deux ans depuis les vendanges, qu'elle travaille
COMME IL EST 2t
aux vignes ou file au rouet. Inlerrogéc si elle sait pourquoi elle est prisonnière avec ses père et mère, a dit qu'elle croit que c'est au sujet d'un enfant dont elle est accouchée, et qui était mort en naissant. Enquise si ses père et mère ont eu soin de l'instruire à la crainte de Dieu durant sa jeunesse, de l'obliger à ses devoirs de chrétienne et à la garde de son honneur, a dit que oui. Enquise si elle ne s'est pas abandonnée au péché, a dit qu'elle avait gardé son honneur jusqu'au quartier d'hiver de l'année 1675; qu'elle a été sollicilée par le nommé Lomproz, cavalier dans la compagnie de M. de Puys-Robert, qui était logé pour lors en leur maison ; qu'il la suivait partout, qu'il ne la laissait jamais revenir seule de la veillée, qu'elle l'avait aimé à son corps défendant ; enfin que, sur sa promesse de mariage, elle avait écouté ses sornettes, et qu'au lieu de l'épouser il était parti ; qu'elle espérait toujours le voir revenir, mais qu'il reviendrait trop tard. »
Le reste de l'interrogatoire prouve que les justiciers de Bruyères étaient passablement curieux. Puisque l'enfant était là et que Marguerite avouait en être la mère, la justice n'avait à s'inquiéter que du crime et non du roman ; mais ici le roman affriolait dame justice ; elle le voulait lire chapitre par chapitre, sans en passer une page. Marguerite, par sa beauté, par ses larmes, et surtout par son silence , irritait encore cette curiosité coupable.
L'interrogatoire du père n'offre rien d'intéressant.
Jehan Meurice se contenta de dire qu'il ne savait
rien et qu il n'avait rien yu ; aussi la justice ne le tint pas longtemps sur la sellette.
En sa qualité de femme, Cyrille de Yesne fut moins brève; elle raconta, entre autres anecdotes, qu'elle avait brisé deux quenouilles sur Tépaule de Lomproz, qui avait la fureur de tirer les verrous quand il était avec sa fille. Mais Lo'mproz se moquait d'elle et de ses quenouilles, il filait le parfait amour sans s'inquiéter des colères maternelles. Il avait si bien pris l'habitude de suivre sa fille, qu'il ne la laissait pas même seule à retable à l'heure de traire la vache.
— A ce propos, interrompit le procureur, selon les bruits du voisinage, vous auriez un jour trouvé ledit Lomproz et ladite Marguerite enfermés dans Tétable ; vous auriez crié et frappé à la porte sans obtenir de réponse. Enfin, après plus d'une demi-heure d'attente, vous les auriez vus sortir en silence, l'un par ci, l'autre par là ; vous étant approchée de votre fille, vous auriez vu de la paille à son dos.
La mère répondit au procureur qu'en effet elle avait un jour vu que l'étable était fermée en dedans, qu'elle avait attendu à la porte , croyant surprendre bientôt Lomproz et sa fille, mais qu'elle s'était lassée d'attendre, que sa fille était revenue à la maison disant qu'elle sortait de la messe ; que, pour de la paille au dos, il n'y en avait pas un brin.
Après ces trois interrogatoires viennent les informations des témoins : la justice ne les réunissait pas comme aujourd'hui ; elle les appelait à sa barre l'un après l'autre ; chaque témoin faisait serment de dire la
-vérité, et déclarait n'être ni parent, ni allié, ni domestique du procureur, non plus que des accusés. Le prenaier témoin entendu dans l'information s'appelle Jehanne Bloyart, laquelle se souvient qu'un jour de dimanche, étant à la messe de sa paroisse, elle entendit un bruit d'éperons résonner dans la nef, qu'ayant tourné la tête malgré sa dévotion elle vit le cavalier Lomproz, autrefois en garnison à Bruyères ; que bientôt après, dans un banc voisin, elle vit Marguerite Meurice tomber faible ; qu'on la releva fort blême et pâline, après quoi elle sortit de l'église avant l'élévation du saint sacrement, ce qui fut un grand scandale. Pour prix de cette déposition, Jehanne Bloyart reçut cinq sous, selon la taxe.
Le second témoin, la veuve Goyenvalle, déposa que, durant les vendanges, Marguerite Meurice, qui vendangeait auprès d'elle, ne voulut pas, à l'heure du goûter, venir danser la ronde avec les autres ; sur quoi on lui dit que Lomproz l'avait bien changée ; à quoi elle répondit avec émotion que, si Lomproz était là, elle n'irait pas danser davantage.
Le troisième témoin, c'est la sage-femme : passons vite.
Le quatrième , Marguerite Vignard , couturière de Taccusée, a déclaré que depuis huit mois elle a chez elle l'étoffe d'une brassière pour Marguerite ; qu'à diverses reprises elle avait voulu la tailler et la coudre, mais que, sollicitée de prendre mesure, Marguerite avait toujours voulu attendre.
Le cinquième, la veuve Tabouret, a dit qu'ayant ouï
U L*âMOUR
mal parler de Maipierîte, toachant sa galanterie avec Lomproz, elle TaTaii un jour arrêtée par le bras, au pied d'une vigne, pour lui tenir ce petit discours maternel :
— Ma pauvre fille, à tous péchés miséricorde. Il n'y a ici personne de trop ; nous sommes bien aise de vous avertir qu'on n'est pas pendue pour avoir fait un enfant, mais bien pour les défaire.
A cet avis, Marguerite avait tourné le dos avec sa fierté accoutumée.
Le sixième témoin, Elisabeth Vieillard, déposa qu'étant à broyer du chanvre près de la maison de l'accusée elle avait plus d'une fois entendu disputer la mère et la fille au sujet de Lomproz; le témoin se souvient aussi que le jour du départ de la compagnie de M. de Puys- Robert, quand les trompettes donnèrent le signal, Marguerite, qui était sur le pas de sa porte, devint fort pâle, mit ses mains sur ses yeux pour cacher ses larmes, et tomba faible en rentrant dans la maison. Un autre jour, le témoin vit Lomproz et Marguerite à la fenêtre ; Lomproz cueillait du raisin à la treille pour faire jaillir les plus beaux grains sur le cou de Marguerite.
Enfin le septième témoin est un nommé Antoine Estave, voiturier. Voici le résumé de sa déposition, qui est fort longue :
Un jour de l'automne 1676, qu'il était retenu par le mauvais temps à la Fère, où il avait conduit du vin, il entra dans un cabaret, le cabaret de la Pomme rouge ^ où grand nombre de soldats buvaient et chantaient. Il reconnut l'un d'eux pour l'avoir vu six mois aupara-
vant à Bruyères. II présidait ce soir-là une table de ca- Taliers de bonne mine qui avaient Tair de s'amuser pour leur argent. Us étaient tous ivres plus ou moins, ce qui ne les empêchait pas de boire , Lomproz plus encore que les autres. On parlait galanterie ; c'était à qui mettrait en avant la pUif^4»e11e prouesse. Entre autres folles aventures , Lomproz raconta celle-ci :
— Depuis que je suis à la guerre, les plus belles brèches que j'aie faites à une place forte, c'a été à Bruyères. La place forte, vigoureusement défendue, s'appelait Marguerite, bien nommée, sacrebleul une vraie fleur des champs. Quel minois enchanteur! à voir ses yeux, vous eussiez dit deux pistolets armés par les amours, pétillants comme le petit vin blanc que nous avons bu ce matin. Et rose, et bien troussée! Mon cheval gris n'a pas une plus belle encolure. Et comme elle chantait bieni et quelle gaieté I Un vrai soleil levant! Elle a pourtant pleuré une fois, oui, sacrebleu ! au point que je ne riais pas moi-même. Une larme parci par-là ne gâte pas une femme, au contraire. Par malheur il y avait une mère dans la maison ; aussi que de temps de perdu et que de coups de quenouilles I Je dis par malheur, je me trompe, car j'aime à enjamber des montagnes. L'amour a des bottes de sept lieues, il arrive toujours; fermez-lui la porte au nez, il passera par la fenêtre.
Un des buveurs demanda à Lomproz s'il avait battu en retraite longtemps après le siège.
— Six semaines après, à mon grand chagrin ; si la compagnie était restée plus longtemps à Bruyères, je
crois que j'aurais fini par planter la vigne avec Marguerite. Sacrebleu, la belle fille I Je suis allé pour la voir un jour de fête. Quand j'ai mis pied à terre, elle était à la messe ; ne pouvant entrer au cabaret pour Tattendre, je suis entré dans l'église. J'ai fait là une belle équipée. Quand elle m'a' vu passer dans la nef, elle est tombée sur son banc, et on l'a emportée évanouie comme une princesse. J'ai eu beau rôder autour du jardin et l'attendre le soir à la salle où Ton danse, elle n'est pas venue. J'ai appris qu'elle était retenue au lit par ordonnance de médecin. Ah! si j'avais été le médecin, moi! Je n'ai pas perdu l'idée de la voir; voilà les veillées qui reviennent, j'irai la surprendre un soir. On peut bien faire six lieues pour embrasser une aussi belle fille, et six lieues pour s'en souvenir.
Disant ces mots, le cavalier Lomproz releva sa moustache, se versa à boire et prit son verre ; mais, tout préoccupé sans doute de Marguerite, il oublia de boire.
— Du reste, ajoute le témoin en se retirant, ri avait bien assez bu comme cela.
Les autres témoins ne disent plus rien qui vaille la peine d'être reproduit. Il y a d'ailleurs des mémoires de médecin et des mémoires d'apothicaire que j'ai grande hâte de mettre de côté, non pas qu'ils n'offrent un côté piquant à la curiosité ; mais aujourd'hui on les entendrait à huis clos.
A la suite des interrogatoires et des informations, le procureur ordonna que les accusés et les témoins fussent confrontés. Cette confrontation n'offre rien de trèscurieux. Seulement, chaque fois qu'un témoin ose dire
à Marguerite un mot insullant pour son honneur, elle se cabre dans sa fierté comme un beau cheval tourmenté par réperon.
Il n'ayait fallu que dix jours à la justice de Bruyères pour amener le procès à ce point. Le 5 décembre, le procureur d'office déposa au greffe ses conclusions sur une feuille de papier cachetée et scellée aux armes de Bruyères. Je copie mot à mot la fin de cette pièce.
a Le procureur conclut à ce que, pour les cas résultant dudit procès, ladite Marguerite Meurice soit condamnée, nu-tête et à genoux, et la corde au cou, à faire amende honorable au devant de la grand'porte de Téglise de Bruyères; elle sera conduite par Texécuteur de la haute justice, où, ayant une torche ardente à la main, au pied un Uen d'osier, elle demandera pardon à. Dieu, à la commune de Bruyères et à sa justice, du fait énorme et exécrable par elle commis, pour ensuite être menée et conduite aux lieu et place publique dudit Bruyères, en une potence qui y sera plantée, pour y être pendue et étranglée par le même exécuteur tant que mort s'ensuive, et aux regarda desdits Meurice, ses père et mère, lesquels seront bannis à perpétuité des terres de la commune, aux injonctions de garder leur ban sous la peine de la hart, et qu'en outre ils seront condamnés solidairement en l'amende de mille livres envers la commune dudit Bruyères, et leurs biens acquis et confisqués au profit de qui il appartiendra, sur iceux préalablement pris ladite amende. »
Certes, le procureur fiscal de la commune de Bruyères ne s'était pas laissé attendrir par les beaux yeux de
Marguerite ; celui-là était un vrai procureur de la têle au cœur, ayant étudié la loi à la lettre, sans s'inquiéter de l'esprit de la loi. Quelqu'un osera-t-il défendre Marguerite contre une sévérité pareille? Il n'y a pas d'avocat à Bruyères, ce qui prouve en faveur de la ville. Mais un homme se présenta, je dis un homme, car il sentait son cœur battre dans sa poitrine.
« Cejourd'hui, septième jour de décembre 1676, neuf heures du matin, par-devant nous Jacques Buvry, maire de la justice de la ville et commune de Bruyères, étant en l'auditoire dudit lieu, assisté de maître Claude Lerminier, notre lieutenant, M. Daniel Beffroy, Jehan Houssaye, Claude de Labre, Jehan d'Estrées, Bonaventure de la Campaigne, qui se sont rendus audit auditoire à notre prière pour être présents et conseillers au prononcé du jugement du procès extraordinaire pendant par-devant nous. Pour procéder à un dernier interrogatoire, nous avions fait extraire par nos huissiers des prisons de cette ville Madeleine-Marguerite Meurice. Comme nous étions sur le point de faire cet interrogatoire final, nous avons été avertis que M. Claude Cauroy, prêtre, doyen et curé de ladite ville de Bruyères, souhaitait d'entrer dans Tauditoire pour nous faire quelque requête et remontrance ; sur quoi, ayant pris avis des conseillers, nous avons enjoint à l'huissier d'introduire le sieur Cauroy dans l'auditoire, lequel, étant comparu, nous a dit qu'il avait connaissance desdits accusés ; qu'il les tenait pour gens de bonne foi et fiers de leur honneur ; que la seule crainte d'être déshonorée avait empêché Marguerite de révéler sa gro*-
^sse à la justice; que, puisqu'elle disait être accouchée d'un enfant mort, il la fallait croire et ne point admettre le crime d'infanticide; que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui jugeait dans Fesprit de Dieu, ayant pardonné à la pécheresse et à la femme adultère, pardonnerait à Marguerite, la laissant ici-bas pleurer son malheur et invoquer la miséricorde divine, ajoutant, ledit sieur Cauroy, que son ministère Tobligeait à nous faire cette remontrance à Theure où nous allions procéder au jugement, afin qu'en jugeant nous y puissions avoir égard. De laquelle remontrance et de Tavis des conseillers nous avons donné acte audit sieur Cauroy et ordonné qu'il demeurera joint au procès. »
Sans doute, la plaidoirie de cet avocat improvisé était plus touchante que ne Ta rapportée le greffier de la justice de Bruyères. Il parait, du reste, qu'elle ne fut pas d'un grand succès sur l'esprit du juge et des conseillers.
Au dernier interrogatoire, qui n'apprit rien de nouveau, on demanda à Marguerite si elle n'avait rien à alléguer contre le maire qui allait la juger sans appel. Elle répondit que non. On lui demanda encore si elle n'aimait mieux être jugée au siège présidial de Laon. Elle répondit que c'était bien assez de subir une fois les lenteurs et les angoisses de la justice; que, quel que fût le jugement, elle s'y soumettrait. On fit venir sur la sellette son père et sa mère, qui répétèrent aussi ce qu'ils avaient déjà dit. D'après toutes leurs réponses, il n*est guère tiaicile, à celui qui lit aujourd'hui les pièces du procès, de connaître la vérité sur la mort de
l'enfant. Le maire était sans doute plus éclairé sur 1^ cause, car il condamna Marguerite à être pendue; if suivit, pour son jugement, les terribles conclusions du procureur.
Sur le jugement on Toit encore la marque de Marguerite. Cette fois, soit que Tespoir en Dieu, soit que la rigueur des juges Tait exaltée, elle traça la croix d'une main ferme. Pauvre fille, n'élait-ce point assez de la» condamner? fallait-il encore la forcer de signer cethorrible jugement ?
La tradition, plutôt que les pièces authentiques, nous^ apprend la mort de cette pauvre Marguerite. Elle mon*tra un courage héroïque. Seulement, au portail de l'église, pendant qu'elle faisait amende honorable, ayant entendu le nom de Lomproz courir dans la foule, la torche ardente lui échappa des mains; elle la ressaisit, se releva sur-le-champ et se remit en route sur le che-^ min du supplice. Son père et sa mère jetaient les hauts cris : en vain ils suppliaient le bourreau et les sergents de les dispenser de ce déchirant spectacle, en vain ils prenaient le ciel à témoin de Tinnocence de leur fille, en vain ils demandaient la grâce de l'embrasser encore; leurs cris, leurs prières, leurs supplications, seperdaient dans les rumeurs de la foule.
Marguerite gardait le silence, levant les yeux au ciel ou jetant un triste sourire d'adieu à quelques-unes de ses compagnes, même à celles qui avaient déposé contre elle. Quoique fort pâle, elle était belle encore, belle de cette beauté qui s'approche du ciel. Elle n'avait demandé qu'une grâce au bourreau, celle de garder se»
cheveux ; ce iîit là sa dernière parure. ArrWée devant la potence, elle fît le signe de la croix. Le bourreau voulut la saisir pour la monter, elle leva la tête avec dédain et repoussa cet homme d'une main fière. Elle voulut monter toute seule, mais pourtant elle n'en eut point la force. Au moment fatal, elle dénoua sa longue chevelure et s*en fit un voile noir, ne voulant pas sans doute que les spectateurs « présents à cette tragédie » pussent surprendre une contorsion sur sa belle figure.
Le soir de ce jour néfaste, grâce à la sollicitude du prêtre Claude Gauroy, on daigna enterrer la criminelle dans un coin du cimetière. Le jugement fut exécuté dans toute sa rigueur contre Jehan Meurice et Cyrille de Vesne. Après avoir pendu la fille, le bourreau, assisté de quatre sergents, conduisit le père et la mère au delà du territoire. On voit encore aujourd'hui une grande pierre nommée la pierre bannissoire entre Bruyères et Laon. Là les bannis se reposaient, jetaient un dernier regard sur leur pays et priaient Dieu de les suivre dans le monde inconnu où ils allaient.
Lomproz oublia-t-il Marguerite dans d'autres aventures? Revint-il à Bruyères pour la voir? apprit-il son horrible supplice? Passa-t-il, le cœur palpitant, devant cette maison égayée de deux ceps de vigne se rejoignant sur le pignon et mêlant leur feuillage touffu audessus de la fenêtre de Marguerite, cette fenêtre où luimême avait cueilli du raisin noir pour faire jaillir les grains d'une main lutine sur les dents blanches de sa maîtresse, qui se débattait en vain? La tradition rapporte que la belle vache rousse pleura depuis le départ
de Marguerite pour la prison jusqu'à l'heure de son supplice.
La maison de Jehan Meurice, longtemps inhabitée, a disparu tout à fait ; sur ses ruines, la maison du notaire s*élève aujourd'hm. Les armes à'ieelui^ c'est-à-dire le blason de cuivre doré, remplacent les deux ceps de vigne qui avaient formé une fraîche guirlande d'amour pour l'amoureuse fille, quand elle se penchait à sa fenêtre, à rheure de la manœuvre, pour voir partir Lomproz ou pour l'attendre, pauvre Marguerite effeuillée qui avait dit : J'aime — un peu — beaucoup — pas- -sionnément I
— Mais la mort a dit : — Point du tout 1
L'ARBRE DE LA SCIENCE
L'amour hait le mariage pour les hommes, mais il le «conseille aux filles, car il a bien plus de prise sur elles quand elles ont franchi le Rubicon.
Vénus était mariée.
Que forgeait Vulcain? les chaînes de Mars et de Vé* aus.
Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce qu'il est marié ; mais là où est la femme souvent la femme est absente. Son esprit et son cœur font ménage avec quelque fat de sa société.
n n'y a pas séparation de corps ; c'est bien pis, car il ï a séparation d'âmes.
Toute la politique anglaise, c'est l'Océan.
Toute la politique des femmes, c'est Famour.
L'amour, c^est TOcéan autour de la femme. On sehasarde dans tous les dangers de la trayersée pour aborder à la terre ferme.
Mais la femme n'est le plus souvent qu'un sable mouvant.
Combien qui échouent sur le sable, croyant saluer le rivage !
On respire toutes les sauvages tristesses de l'amofUr dans les paysages de Ruysdaël : ses chutes d'eau sont pleines de larmes, ses fontaines pleuvent des torrents de désespoir. Ruysdaël est le poëte des cœurs blessés.
Ses historiens affirment qu'une passion malheureuse l 'éloigna du mariage. Quelle a été cette passion malheureuse? On interroge en vain tous les historiens de l'art hollandais, les poètes de Leyde et de La Haye. Mais il n'y a de littérature nationale en Hollande quecelle qui palpite dans les tableaux : les poëtes comiques sont Brau wer, Steen et Teniers ; les bucoliques sont Berghem et Paul Potter; les élégiaques^ Ruysdaël et Everdiugen ; les philosophes, Lucas de Leyde et Rembrandt ; les romanciers, Ostade et Metzu, Gérard Dow et Tefburg ; les poëtes légers, Seghers et Yan Huysum. On trouverait toutes les nuances, on ferait le tour du cercle.
Les historiens de Ruysdaël ont mieux aimé expliquer ses tableaux (expliquer les tableaux de Ruysdaël I) qu'étudier son âme. Puisqu'ils n'ont pas raconté le ro^
man de sa vie, le champ est plus vaste pour les rêveurs. Nous avons mille fois suivi Ruysdaël dans ses paysages : nous l'avons vu s'asseoir devant la cascade qui emportait ses larmes, nous Tavons accompagné dans la sombre forêt où se perdaient ses soupirs ; peu à peu nous avons surpris son secret : il aimait I C'était quelque fraîche et douce fille d'Amsterdam. Elle s'est promenée avec lui dans les prés, il Ta conduite devant la cascade, il lui a parlé de ses espérances sur la lisière du bois. Dieu seul a vu toute la joie de Ruysdaël. Mais un jour elle s'est embarquée avec son père et n'est jamais revenue. 11 l'a attendue pendant des heures, pendant des années, pendant des siècles I Pour se consoler, il peignait : il exprimait sur la toile toute la poétique douleur de son âme. Les bois qu'ils avaient vus ensemble, la branche qui leur touchait le front, l'herbe qui arrosait leurs pieds, la cascade. qui leur chantait les délices du cœur avec la voix douce et mystérieuse de Dieu lui-même, le soleil couchant qu'ils avaient contemplé, l'orage qui les avait surpris, l'arbre cassé par la tempête un jour qu'ils passaient en bateau sur le eanal : tous ces vivants souvenirs d'une belle saison, il les fixait avec son âme sur ses paysages. Qui sait? cette âme ardente était peut-être tourmentée par cette poétique passion des poètes pour l'infini et l'inconnu. Ruysdaël ne fùyait-il pas le monde pour se réfugier, «raintif et rêveur, dans le silence des prairies, dans la «olitude des bois? Peut-être avait-il compris ce que lui disaient la cascade, les forêts et les brins d'herbe. Par la fenêtre de son atelier, Ruysdaël voyait les
vertes prairies qui bordent l'Amstel, les bois de TYe, les hauts moulins égayant le paysage, les clochers aigus dominant les grands chênes ; il assistait, depuis te mois de mai jusqu'au mois de septembre, au spectacle, toujours solennel et doux, du soleil couchant dans les arbres et sur les eaux. Il ne se contentait pas de vivre ainsi familièrement avec la nature : il avait des fleurs et des herbes dans son atelier. Ce qu'il étudiait surtout avec passion, c'était le contraste des lumières. Nul paysagiste n'a mieux entendu le clair-obscur. Il a en trois manières bien distinctes : il a d'abord imité, mais toujours avec un accent original dont il ne pouvait se dépouiller, Berghem et Everdingen. On reconnaît les tableaux de sa première époque par la vivacité du ton. Quoiqu'il fût alors moins près de la nature, quelques amateurs recherchent ces tableaux plutôt que les autres, séduits qu'ils sont par je ne sais quel attrait qui frappe plus vivement le regard. Dans la seconde époque, Ruysdaël a passé à cette belle manière dont l'élude et le fini font une merveille; alors il a répandu dans ses tableaux un charme qui vous prend au cœur, car on y retrouve toute la pensée et tout le sentiment du peintre. Il ne copiait plus seulement la nature : il lui donnait une âme. Enfin, dans sa troisième époque ou sa troisième manière, il a peint des marines, des vues de Harlem, de Skeweling et autres villes ou bourgades hollandaises avec un ton plus grisâtre et un pinceau plus facile. Ces derniers tableaux sont les moins estimés. Ruysdaël, le rêveur et poétique Ruysdaël, celui qui peignait avec amour et avec passion tout ce
que la nature lui montrait de charmant, de triste et de pittoresque, avait fini par ne plus peindre que pour s'enrichir. L'âge d'or des rêveriea était passé; il survi- Tsût à ses illusions et à son beau talent. Appelé par son père mourant, il retourna à Harlem. Il mourut avant lui.
Gomme il vécut souvent en solitaire, dans le silence
des bois et de l'atelier, ses historiens n'ont conservé de lui aucun trait capable de peindre son caractère. Nous ne pouvons étudier sa vie que sur des notes éparses * çà et là. Nous savons à peine qu'il fut triste, rêveur, tioûde, poète surtout : toutes ses œuvres nous l'ont dit. 11 n'a pas vécu dans le monde, parce qu'il a trouvé un autre monde dans la nature, où son âme candide était moins eiïarouchée; il a vécu familièrement avec les eaux qui coulent, les feuilles qui s'agitent, les buissons (lu sentier, les herbes de la prairie, les bois où sii&ent les merles, la petite barque qui s'endort sur la rivière, les lointains bleuâtres où passent pour le rêveur les images de la jeunesse, le rayon qui joue sur la branche et sur le canal, la cascade qui parle toujours cette langue mystérieuse que d'abord on u'entend pas, qui bientôt vous dit, à vous qui rêvez, des hymnes élo* quents, et, à vous qui souffrez, mille paroles sympathiques.
Ruysdaël fut un paysagiste automnal : il aima les coups de vent, les orages, les tristesses de novembre ; la nature avait pour lui plus de larmes que de sourires ; quand il la voit sourire, ce n'est pas encore le sourire de la gaieté ni de Tespérance, mais plutôt celui du
Que d'amoureux «jui croient encore vivre de leur amour quand ils iTont plus en eux qu'un mort enseveli !
L*amour n'aime pas ce que tout le monde aime : rhomme le plus recherché n'est pas celui qui inspire le plus de passions.
Les anciens ont donné à l'amour des armes parce qu'il est brave, et des ailes parce qu'il est lâche. Il frappe au cœur et s'enfuit. L'amour est donc le plus brave et le plus lâche des dieux. Hercule a accompli douze travaux héroïques, mais l'amour l'a vaincu aux pieds d'Omphale. Il n'y a pas de femme qui, avant ou après sa défaite, ne traîne l'amour à ses pieds, dés* armé, éperdu, suppliant. L'amour n'aime rien tant que son héroïsme et sa lâcheté.