‹ L'amour comme il est (volume 2)Chapitre 7 sur 50 · LA FILLE A MARIER · texte numérisé non relu

LA FILLE A MARIER

Que votre esprit me suive dans les Ardennes, à Ravenay, une petite ville ni trop, ennuyeuse ni trop babillarde, dans un paysage couvert de bois. Arrêtonsnous à cette jolie maison d'un notaire où il y a une fille à marier. Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui prennent des titres de fantaisie.

L'histoire commence à nouer son écheveau avant juillet 1830. Vous devinez les personnages : le notaire, sa femme, sa fille, son clerc et accessoires. Le notaire s'appelle M. Desmont; c'est un brave homme de cinquante ans, un peu ventru, un peu patriote, un peu voltairien. Il a de l'esprit par-ci par-là, il sait tourner un couplet agréable à la façon de Désaugiers. Il a servi quinze jours durant en 1814, ce qui lui a donné pour toute sa vie un certain air martial qui n'effraye per-

sonne. II lit tous les matins le ConstitutionneL Naguère il plaçait son ambition dans son étude, il mettait sa gloire à débrouiller les affaires de son terroir; mais ce petit horizon commence à lui paraître obscur; la politique lui tourne la tête : il a osé déjà une ou deux fois rêver le bruit enivrant de la tribune, mais il n'a confié ce rêve téméraire à personne ; car, en effet, comment un esprit modeste comme lui peut-il tenter une gloire si périlleuse? Il n'a pas de nom, il n'a pas d'éloquence, il aime son pays; mais à la tribune cet amour est compté pour rien. Et, d'ailleurs, comment arriver à la tribune? par quel chemin semé de pierres et bordé d épines aller affronter ce Capitole, qui est presque la rocl^ Tarpéienne? Il est déjà du conseil d' arrondissement; il espère devenir au premier jour conseiller de préfecture : c'est un homme célèbre à dix lieues à la ronde ; il a écrit sur l'économie et sur les routes départementales dans le journal du pays ; il a adressé une épître à M. de Voltaire et à M. de Béranger en strophes triomphantes qui ont été chantées à un banquet national. M. de Voltaire ne lui a pas répondu sans doute à cause des Jésuites, mais M. de Béranger a rimé un quatrain sous son nom. Dans un voyage à Paris, il a dîné avec le général Foy. Aussi se plaignait-on, dans les communes soumises à son pardevnnt , de son insou* ciancc pour les petites affaires. C'était d'ailleurs le modèle des maris. Les jours- de gala, il improvisait des couplets sur les tours qu'il jouait à sa femme avec les veuves à consoler; mais nul n'ajoutait foi à ses couplets, surtout madame sa femme.

Pour madame Desmont, c'est une grande femme sèche et glaciale qui n'a jamais séduit personne, pas même son mari. Elle passe gravement ses jours dans Tennui de la province, ne songeant pas qu'on puisse 8*amuser autrement. Elle suit les modes à deux ans de distance régulièrement; d'après cela, ne la croyez pas coquette, son seul but est de faire honneur à sa maison. Elle est toujours occupée à ranger et à déranger son linge ; le moindre accroc fait sa douleur ; les jours de lessive sont ses jours de joie. Toutefois elle n'est pas entichée de son ménage au point de négliger les devers du monde ; elle fait des visites et elle reçoit. Durant l'hiver, elle ouvre ses salons aux cinq joueurs et joueuses de whist de Ravenay . Cependant, si elle reçoit tant de monde, c'est un peu eu égard à sa fille, qui aura bientôt vingt et un ans. Eh bonne mère, madame Desmont a compris que son vrai rôle icirbas était de marier sa fille, opération grave, hérissée d'obstacles et de difficultés. Après tout, marier une fille qui n'a pas vingt et un ans, c'est la chose du monde la plus simple. Voyons donc cette fille à marier.

Par malheur, c'est un peu le portrait rajeuni de sa mère : grande, sèche, pâle, maussade, tirée à quatre épingles, provinciale jusqu'au bout des ongles. Une Parisienne ferait peut-être valoir cette figure assez bien éclairée par le front et les yeux ; mais ce front ne sait pas rêver, ces yeux ne savent pas regarder, cette bouche ne sait pas sourire ; pourtant il y a dans cette bouche des dents fines et blanches. Et ces cheveux bruniswnts, pourquoi ne sont-ils pas mieux bouclés? Et celte

44 TAMOUR

iCobe, pourquoi çache-t-elle la souplesse de ce corsage? Et ces pieds, pourquoi sont-ils si mal chaussés 7 Madame Desmont, faites-moi danser, courir, chanter votre fille, ou, si Yous voulez, faites qu'elle ait, elle aussi, son grain de coquetterie. Oui, mais voilà ce que vous ne voulez pas, car vous dites que votre fille Artémise est une fille bien élevée. Il y parait! Bien élevée, soit; mais, pour Dieul faites qu'à vingt ans onze mois et quelques jours elle n'ait plus Tair d'une pensionnaire attendant, pour rire, danser, courir, crier, l'heure de la récréation.

Vous commencez à comprendre pourquoi mademoiselle Eudoxie-Arlémise Desmont, quasi majeure, est encore une fille à marier.

Quelques galants sont venus ; mais, par un grand hasard, ces quelques galants voulaient épouser une femme , tout autant qu'une dot. Madame Desmont ne perdait pas patience ; elle répétait tous les jours directement ou indirectement cette sentence à sa fille ; Tout vient à point à qui sait attendre. Mademoiselle Artémise trouvait que c'était attendre un peu longteinps ; elle cachait à peine son dépit; elle accusait le ciel et la terre.

Ses plaintes n'étaient pas même entenduespar le clerc de M. Desmont. Cet autre personnage était par extraordinaire un garçon d'esprit, d'une figure à la fois douce et fière. Il devait le jour à un vigneron de la Champa- .gne, qui n'avait pu faire grand'chose de plus pour lui. Eugène Aubert était entré, très-jeune encore, dans une étude voisine de Ravenay ; le peu qu'il savait, il Tavait

appris ]à, par échappées, entre une liquidation et ui^ contrat de mariage. Comme les enfants du peuple qui doivent tout ce qu'ils ont à eux-mêmes, il n'avait eu garde de perdre une heure dans l'oisiveté. S'il n'étudiait plus, il rêvait; le rêve est plus haut placé que l'étude : par ses révcs^ il s'élevait donc au-dessus des savants de collège. Il voulait devenir digne d'une créature de Dieu ; mais en même temps il voulait vivre dans le monde, vivre par l'esprit et le cœur, mais vivre avec le travail. Il était affable et bon, un peu démocrate par instinct, parlant au pauvre client en haillons avec autant de bonne grâce qu'au richard qui passait à cheval. Xout le mondé Taimait. C'était presque le juge de paix du ^nton. Depuis les rêves politiques de M. Desmont, une affaire n'était jamais conclue sans que le clerc y eût passé. 11 avait une éloquence naturelle qui entraînait toutes les parties quand il y avait débat.

— C'est bien dommage, dit, le 25 juillet 1830, H. Desmont à sa femme, c'est bien dommage que ce garçon-là n'ait pas un sou vaillant.

— Allons donc, répondait madame Desmont, cela n'a pas de naissance. Je le vois toujours arriver ici avec son bâton de cornouiller, ses chemises de toile écrue et son habit râpé.

— Ce raisonnement-là n'a pas le sens commun : des chemises de toile écrue valent bien des chemises de toile d'araignée. Et puis ne dirait-on pas que tu es la fille d'un prince? L'habit ne fait pas le moine : les hommes sont égaux sous le soleil.

— Allons, allons, reprit madame Desmont avec dé-

46 L^ÂMOUR

pit, te voilà encore professant tes maximes républicaines, à Theurc où la noblesse reprend racine ihieux que jamais.

— Nous verrons, nous verrons, madame Desmont; la fin fera le compte de tout le monde. Votre M. de Polignac, que vous défendez sans raison, ne tiendra pas toujours les rênes de TÉtat.

— Ne parlons pas politique , monsieur Desmont , vous n'y entendez rien du tout; mais songez que votre pauvre Artémîse aura vingt et un ans dans huit jours ; songez que, depuis un mois, il ne s'est présente, j'en rougis encore, que ce pelit huissier de Sedan. Voulezvous que je vous dise, monsieur Desmont : vous faites bien les affaires des autres, mais les vôtres...

— Que diable! on ne marie pas une fille comme cela ; c'est un acte difficile quand les contractants ne sont pas d'accord. C'est un peu ta faute, d'ailleurs ; ta fille n'est pas tout à fait à la mode.

— Ma tille n'est pas tout à fait à la model Elle ne porte jamais ses robes plus d'une saison, et encore elle en a deux à la fois. Pour ses chapeaux, c'est autre chose ; la marchande de modes ne va qu'une fois tous les deux ans à Paris. Je ne puis pas faire venir des chapeaux par la poste. Revenons au point de départ : il faut marier Ârtémise; elle a une dot de cinquante mille' francs, un trousseau de douze douzaines de chemises, et tout à l'avenant ; rien n'y manque.

— Non, rien du tout, dit le notaire en s'endormant^ il n'y manque rien — si ce n'est le mari.

Les choses en étaient là quand éclata la Révolution de juillet. Tout le bourg de Ravenay ftit sens dessus dessous; M. Desmont, qui était le maire de la cornmnne, assembla gravement ses conseillers; il se. prépara dignement aux luttes politiques, il pérora une heure durant sur les bienfaits et les malheurs des révolutions.

— Tout cela est bel et bon, dit un rustre ennuyé du discours ; vous écrivez comme un notaire et vous parlez comme un procureur, c'est connu ; mais nous aurons beau dire, ce ne seront que des paroles en Fair. Voyez donc quel bon soleil I voilà notre politique. Allons faucher nos blés qui dépérissent depuis hier, voilà mon opinion. Que Pierre ou Jacques se débattent à Pads, je n'empêche pas cela, mais je m'en lave les mains.

— Songez-y bien, messieurs, vous qui êtes les représentants de votre pays ; si jamais le char de TÉtat venait à verser, vous auriez plus d*un écheveau à débrouiller avec les étrangers ; le Russe et l'Anglais se donneraient la main pour nous enchaîner. Prenez garde à la sainte alliance ! que deviendraient alors vos froments, vos luzernes et vos betteraves? Les lois de la guerre sont terribles.

M. Desmont suait à grosses gouttes.

— Le Russe et l'Anglais, dit un conseiller, qu'ils y

viennent un peu I En attendant, je suis de Tavis du prcopinant ; mon opinion est qu'il faut aller faucher nos blés, qui s'égrènent déjà.

En dépit du maire, la séance fut levée. Il rentra tout bouleversé à son étude.

— Il n'y a rien à faire avec ces gens-là î dit-il à sa femme.

— Prends garde de t'avancer trop loin.

— Un patriote doit toujours être à Tavant-garde. Que diable I on se doit à son pays et à son opinion; qui sait si la destinée ne m'appellera pas à jouer un rôle sur le vaisseau de TÉtat?

— Où l'ambition va-t-elle se hicher? c'est à faire pitié ! Quand on habite Ravenay, on plante des choux.

A cet instant, un homme politique du pays apporta un fragment de journal :

— C'est fini, dit-il avec regret, nous n'aurons pas encore de république : le duc d'Orléans se sacrifie ; il sera roi des Français.

Après de mûres réflexions, M. Desmont s'écria : Vive le roi des Français! Il rentra à son cabinet, tailla sa plume, et rédigea, pour le journal du cru, un premier-Sédan sous ce tilre : Ce que nous avons faitf ce que nous devons faire. L'article parut; il eut du retentissement ; un journal de Paris le reproduisit ; il acheva de tourner la tête au notaire.

— Ma femme, dit-il un matin en s' éveillant, tu ne sais pas à quoi j'ai pensé cette nuitf

— Oh I mon Dieu , vous pouvez bien garder vos secrets. A quoi donc avez-vous pensé?

— Totijours pleine de bonne grâce ! murmura le notaire.

— Eh bien, je vous écoute.

— J'ai pensé à* me mettre sur les rangs...

— Toujours la même chanson ! interrompit madame Desmont ; vous feriez bien mieux de songer à

j marier votre fille.

[ — Aussi est-ce pour la marier que je veux tenter...

f — Ah çà I qu'est-ce que ^vous voulez dire ? vous voulez vous mettre sur les rangs : pourquoi donc, s*il vous plaît? Vous faut-il encore des honneurs? N'êtesvous pas membre correspondant de TAcadémie de Saint- Quentin? Est-ce que vous songeriez, par exemple^ à

i]f vous mettre sur les rangs pour l'Académie française?

4 — Je songe, dit le notaire en rongeant son frein, je songe à être député. — Tant pis, voilà le grand mot parti! pensa-t-il en s'éloignant un peu de sa femme. Elle se souleva avec indignation.

— Député! et c'est à moi que vous osez dire cela!

— Eh bien, oui, député, reprit le notaire tout tremblant, mais résolu à braver les tempêtes conjugales. Une fois député, je marierai ma fille; il y a bien assez longtemps que je suis notaire, je veux faire une fin ; et dans ce but je donne dimanche un banquet à mes

jyj amis — qui sont électeurs. — C'est par dévouement paternel que je fais du bruit; en parlant de moi, on pe pensera à ma fille.

Après quatre jours de conciliabules , M. Desmônt Qj; I Snit par s'entendre avec sa femme, mademoiselle Ar- ' jmise aidant.

ti efl*

Le banquet eut lieu ; il fut brillant ; on y porta des toasts à tout le monde. Le notaire, aveuglé par les fumées du vin et les fumées de la gloire, se vit déjà porté entfiomphe. Dès qu'il fut seul avec sa femme, il l'em-* brassa sur les deux joues avec une tendresse rajeunie.

— Le sort en est jeté I le courant des choses m'entraîne malgré moi à la tribune ; j'ai eu un beau moment dans mon toast à la liberté.

Madame Desmont avait, sanâ y prendre garde, mordu un peu à la pomme de l'ambition ; elle ne contraria plus son mari que par habitude.

— Mais au bout du compte, dit--elle tout à coup, on ne peut pas être député et notaire.

— J'y ai bien pensé, dit M. Desmont en hochant la tête; mais à qui vendre mon étude? je ne veux pas la vendre au premier venu. Ecoute, ma chère amie, voilà le fond de ma pensée : je voudrais céder mon étude au mari de ma fille, c'est-à-dire ma fille moyennant mon étude, ou mon étude moyennant ma fille.

— Ce que vous dites là n'a pas le sens commun. Comment! votre fille, selon votre raisonnement, serait la quittance de votre étude?

— Ni plus ni moins. Je connais quelqu'un qui ferait à merveille cette affaire-là.

— N'allez-vous pas encore me parler de votre M. Aubert? Donner votre fille à un clerc I

— Mais, ma chère, en lui cédant rétude, M. Aubert serait notaire.

— Voilà qui est raisonné en homme prévoyant. Et

si, une fois notaire, votre M. Aubert ne songe pas à Artémise?

— D*abord, je cr()is qu'il y songe déjà; ensuite, la force des choses le conduira tout droit à ce mariage. D'ailleurs, je ne vois pas dans notre horizon un seul homme plus digne d'Artémise.

— Vous avez beau dire, donner Artémise à un gar* çon sans fortune, cela fera jaser bien des gens de nos amis.

— D'un autre côté, dit le notaire, donner ma fille à un pauvre enfant du peuple, n'est-ce pas un acte de patriotisme dont on me tiendra compte, aujourd'hui que régalité est à Tordre du jour? Tout bien considéré, Toilà ce que nous avons de mieux à faire. Appelle ta fille dans le jardin , consulte un peu son jeune cœur, parle-lui vaguement d'Eugène Auberl; enfin, tu sais mieux que moi comment il faut la prendre pour avoir son avis.

Madame Desmont, fière de jouer un rôle, appela sans plus tarder sa fille dans le jardin. Artémise vint gravement avec une corbeille, croyant qu'il fallait cueillir des fraises pour diner.

— Il s'agit bien de cela I dit madame Desmont en se déridant un peu. Écoute, Artémise, c'est ta destinée

qui est enjeu. Réponds-moi snus détour. Te plairait-il d'être la femme d'un notaire?

— Oh! oui, maman, la femme d'un notaire, dun avoué, d'un procureur du roi, d'un substitut, d'un conservateur des hypothèques...

— Oui, je comprends, pourvu que ce soit un mari. Mais entin tu n'as pas de parti pris?

— Mon Dieu, maman, vous le savez mieux que moi. On prend un parti quand un parti se présente.

— Et s'il se présentait un jeune notaire pour acheter notre élude et pour t'épouser?

Artémise eut un sourire de béatitude.

— Ahl petite espiègle, tu te garderais bien de dire non.

— Je ne dis ni oui ni non , murmura Artémise.

— Eh bien , si le prétendant était à peu près comme M. Eugène Aubert?

Artémise avait rougi.

— A merveille ; nous en reparlerons. Va cueillir des fraises.

Dès que le notaire fut au courant, il alla à l'étude, où Eugène Aubert était seul. En voyant venir la 6gure épanouie de M. Desmont, son clerc s'imagina qu'il était encore question des affaires du gouvernement.

— Est-ce que vous avez reçu le journal, monsieur Desmont? lui demanda-t-il par la fenêtre.

Le notaire ne répondit pas, il entra en silence dans l'étude ; il passa dans son cabinet en faisant signe à Eugène Aubert de le suivre. Après quoi il lui dit de

s'asseoir, traça quelques chidres sur un dossier, regarda son calendrier et prit ainsi la parole :

— Eugène, j'ai à vous entretenir d'une affaire Irèsgi^ve: je vais, vous le savez, me présenter à notre collège électoral ; mais, ce que vous ne savez pas, c*est que je vous vends mon étude.

-r-Vous ne parlez pas sérieusement? dit Eugène surpris.

— Très-sérieusement; je vous cède mon étude moyennant soixante mille francs ; vous voyez que je ne vous fais pas de grâce. Vous me donnerez dans six mois un à-compte de cinquante mille francs; pour le surplus, je TOUS accorderai un délai indéfini. Je sais bien que votre père ne peut répondre de rien, mais une hypothèque sur vous est une bonne et valable hypothèque.

— Mais, monsieur, dit Eugène, je ne possède pas un sou vaillant ; je n'ai rien que ma parole, et je ne veux pas risquer le peu que j'ai.

— Vous ne savez ce que vous dites. Moi, qui vous parle, j'ai acheté mon étude sans autre argent comptant que ma bonne volonté. Dieu ne laisse jamais en chemin les hommes de bonne volonté. Donnez-moi votre main, et que tout soit dit.

Eugène ne résista pas plus longtemps. L'offre du notaire était un coup du sort. C'était la fortune qui venait s'asseoir à sa porte. D'ailleurs, Eugène était un peu fataliste, il trouvait un charme nonchalant et mélancolique à s'abandonner au cours des choses.

— Dormez sans inquiétude, reprit le notaire; avant

six mois vous aurez trouTé, sans chercher bien loin^ les cinquante mille francs en question.

A cet instant, Eugène détourna le rideau de la fenêtre comme par pressentiment. Cette fenêtre donnait sur une petite avenjie de platanes, où les trois ou quatre oisifs du bourg avaient coutume de se promener. C'était une charmante promenade en belle vue, d'où on découvrait un paysage des plus variés. 11 s'y trouvait des bancs de gazon bien ombragés ; deux haies touffues secouaient leurs parfums rustiques de chaque côté, le bouvreuil y jetait çà et là sa note perlée, Thirondelle son cri aigu, le coq son chant orgueilleux.

— Ainsi donc, poursuivit le notaire, dès demain faites venir votre père... Mais vous n'écoutez pas ce que je vous dis. Pourquoi diable regardez-vous par la fenêtre?

— Je vous écoute, dit Eugène tout ému en se retournant vers M. Desmont; mais, tout bien considéré, je{ ne veux pas être notaire.

Eugène Aubert avait regardé par la fenêtre, parce jqu'il avait entendu la voix d'Éléonore. Qu'est-ce qu'Ëléonore? C'est une belle fille; on regarderait à moins par la lenêlre.

— Ahl vous ne voulez pas être notaire? s'écria»

M. Desmont en regardant Eugène en face; pour quelles raisons, s'il vous plaît?

— Pour d'assez mauvaises raisons, répondit Eugène avec un sourire inquiet ; mais vous savez qu'ici-bas on est toujours conduit, la bride aux dents, par de mauvaises raisons, à commencer par notre première mère...

— Il ne s'agit pas d'histoire ancienne, murmura le notaire, qui voyait avec un peu de dépit le sourire de son clerc. Vous êtes un enfant, j'espère que vous vous miserez; je vous donne jusqu'à demain.

— Eh bien, j'y penserai, dit Eugène; je vais de ce pas me conseiller en plein vent, si vous restez un peu à l'étude.

— Allez, allez, dit le notaire; pour les affaires sérieuses, la solitude est d'un bon conseil.

— Oui, oui, la solitude, dit Eugène en souriant.

Il alla sans détour vers l'avenue de platanes. Il atteignit bientôt Éléonore, qui s'avançait lentement comme une amante qui arrive trop tôt au rendez-vous.

— Ah! ma chère Eléonore ! j'ai failli ne pas venir aujourd'hui; mais mon cœur avait entendu votre voix.

Eléonore «accueillit Eugène par le plus doux et le plus tendre sourire du monde.

— Comme vous êtes ému !

— Figurez-vous que M. Desmont... Mais je vous dirai cela plus tard.

— Tout de suite, monsieur.

— M. Desmont veut me vendre son étude, à moi qui n'ai rien, rien que votre amoyr.

— Et que lui avez-vous répondu? demanda Éléonore en pâlissant.

— Je ne dois lui répondre que demain, mais ma réponse est toute prête : je refuse.

Eléonore, qui avait pris le bras d*Eugène, Tappnya tendrement sur son cœur.

— C'est très-bien, dit-elle d'uîie voix émue; mais demain ne refusez pas, entendez-vous, Eugène? Je ne veux pas êlre une pierre d*achoppemcnt dans votre vie : j'aurai de la résignation. Que voulez-vous? nous sommes pauvres tous les deux. Nous nous aimons... à ce que vous dites, car moi je n^en crois rien...

Éléonore regardait Eugène avec deux beaux yeux bleus humides d'amour.

— Nous nous aimons, continua-t-elle ; mais l'amour ne bat pas monnaie. Or la fortune vient à vous; prenez la fortune, et, croyez-moi, laissez l'amour de côté.

— Jamais, Éléonore ! Je sais bien que par les écus on joue un grand rôle ici-bas, mais n'est-il pas un plus doux rôle à jouer auprès de vous? Mon parti est pris; avec du cœur et de la bonne volonté, on n'est jamais pauvre, car on a Dieu pour soi.

Éléonore, touchée jusqu'aux larmes, se suspendit avec une grâce adorable au cou d'Eugène. Ils se promenèrent en pleine campagne jusqu'à la tombée de la nuit, perdus dans les joies de l'amour, heureux de se

Toir et de s'entendre, heureux de toute chose, heureux de rien.

Le lendemain, quand M . Desmont entra dans Fétude, Eugène Aubert se leva d'un air résolu.

— Eh bien, lui demanda le notaire un peu inquiet, ayez-vous réfléchi?

— Oui, monsieur ; hier je me suis, deux heures durant, promené en pleine campagne, n'ayant d'autre pensée. Tout bien considéré...

Eugène ne put arrêter un soupir.

— Tout bien considéré, dites- vous?

— Tout bien considéré, reprit Eugène en appuyant sur chaque mot, je serai notaire, si c'est toujours votre avis.

Depuis la yeille, Eugène avait encore changé de résolution.

— A la bonne heure I Oui, yous serez notaire, et bon notaire. Je suis enchanté, pour mon compte, de votre détermination, car mon étude va tomber en bonnes mains. Savez-vous, maître Eugène Aubert, que je n'eusse pas vendu mon étude au premier venu? C'est un royaume comme un autre. Un notaire doit s'assurer que ses pièces seront loyalement gardées jusqu'à la troisième génération. Venez de ce pas, venez, que je vous présente à ma femme et à ma fille comme mon digne successeur.

Eugène suivit nonchalamment M. Desmont à la petite salle où se tenaient presque toujours sa femme et sa Bile.

— Ma fille, dit M. Desmont en entrant, votre père a

déposé ses armes, c'est-à-dire ses plumes, es mains de maître Eugène Aubert, ici présent et acceptant.

Mademoiselle Artémise s'inclina, en signe d'assentiment.

— Xp suis touché au fond du cœur, dit Eugène après un gracieux salut, je suis touché de la confiance que M. Desmont a placée sur ma pauvre personne ; un père ne ferait pas plus pour son enfant.

— Mais n'êtes- vous pas notre enfant? dit madame Desmont, qui espérait que les choses allaient marcher grand train.

— C'est étonnant, pensa Eugène, la Révolution de juillet a bien changé les idées de madame Desmont ; il n'y a pas six semaines qu'elle me parlait encore du bout des lèvres.

— Voyez-vous, Eugène, je puis tout vous dire, à vous. Je me suis réveillé un beau matin avec un petit grain d'ambition dans la tête ; je me suis figuré, à tort ou à raison, qwe je devais être député. Que voulez- vous? chacun a sa marotte, ici-bas. Pour cela faire, je vous cède mon étude avec ma maison et... tout ce qui s'ensuit. '

Voyant qu'Eugène n'avait pas trop l'air de mordre au tout ce qui $*enmtty le notaire jugea à propos de re« venir sur sa phrase.

— Si vous ne tenez pas à ma maison, je la garderai; aussi bien, il m'en faut une, car, député ou non, je veux toujours avoir un pied à terre à Ravenay. Cependant regardez-y à deux fois. D'ailleurs, ne pourrions-

nous pas, dans les premiers temps, trouver dans la maison assez de place pour nous quatre?

— Je vous laisse le maître de répondre à cette question; à eoup sûr, je me trouverai très-honoré d'avoir de pareils hôtes.

— Très-bien ; je vois que nous nous entendrons à merveille. Prenez mon cheval, allez chercher votre père ; il faut que cette affaire soit poussée à bout en moins de trois semaines.

Dès qu'il fut sorli, M. et madame Desmont se regardèrent victorieusement.

— Eh bien, ma femme, vous voyez qu'on s'y entend; vous pouvez acheter le bouquet de fleurs d'oranger.

— Mais, encore^ une fois, s'il allait oublier Artémise?

-^ Impossible ; il me faut cinquante mille francs dans six mois; où les trouverait-il, si ce n'est ici? Et d'ailleurs, je ne risque rien dans cette affaire, après tout. Cette étude, que je lui vends soixante mille francs, je n'en trouverais guère que cinquante mille francs auprès de . tout autre ; s'il n'épouse pas Artémise, il augmentera sa dat; mais je suis sûr du mariage.

Eugène Aubert passa à cheval au bout de Ravenay, sous une petite fenêtre à jalousies vertes qui s'ouvrit à

60 L*ÂMOUR

sa voix. Un vieux soldat à moustaches blanches le salua par une boufTée de fumée.

— Où diable allez-vous si matin, monsieur Âuberl? Eugène, un peu désappointé, lui répondit qu'il allait

à Courlhéry.

— C'est bien tombé, dit le capitaine Leroy ; Eléonore est allée par là, vous la ramènerez en croupe. Bon voyage.

Eugène éperonna son cheval, tout en jetant un regard d'amour sur la jolie maisonnette, sur le jardin, sur la haie, partout où il avait vu Eléonore.

Trois semaines après, Eugène Âubert était notaire, M. Desmont avait écrit sa profession de foi, madame Desmont s'occupait du trousseau, et mademoiselle Artémise était toujours à marier.

Le grand jour des élections, M. Desmont distribua un beau millier de professions de foi, et prononça un discours des plus pathétiques, de quelque vingt syllabes, sur les grandeurs du patriotisme. Il avait à lutter contre un avocat qui parlait bien, quoique avocat. La journée fut très-orageuse ; qui pour Tavocat, qui pour le notaire. L'un avait pour lui sa parole et son charlatanisme, l'autre son silence et sa bonne foi. Enfin, après un ballottage, le notaire sortit triomphant. Il partit bientôt pour Paris, fier du rôle qu'il n'allait pas jouer. Ses adieux furent déchirants.

— Je vous confie ma femme et ma fille, dit-il à Eugène; il y a trop de bruit à cette heure à Paris pour que je songe à les emmener. .

— Je vous en prie, Eugène, dit madame Desmont

GOATME IL EST 61

* en pleurant, ne sortez plus le soir, selon votre coutume. De grâce, restez avec nous, ne nous laissez pas seules.

Hais Eugène montait à cheval tous les soirs, sous prétexte d'actes à faire. C'était pour se promener et rencontrer Éléonore.

— Eugène, lui dit un jour la jeune fille avec contrainte, maintenant que tous êtes notaire, il ne faut plus nous Toir, autant pour vous que pour moi.

— Éléonore, vous savez bien que je n'ai consenti à devenir notaire que dans la ferme espérance de vous épouser. Plus je vais, et plus cette espérance rayonne à mes yeux. Je suis en train de jouer mon jeu avec la destinée, donnez-moi le temps de me battre les cartes.

— Hélas I je vois trop le dessous des cartes dans votre jeu .

— Éléonore, point de mauvais présages ! Prenez pa-^ tience, le temps est plein de ressources ; or, à notre âge, le temps est pour nous.

— Le capitaine me fait des remontrances ; depuis que vous êtes notaire, il ne vous aime plus, il ne croit plus à vos bons sentiments. Comme tous les vieux soldats, il n'a que Thonneùr pour lui; voilà pourquoi il regarde d'un peu près à T honneur.

— J'irai lui parler et fumer de son tabac ; il me rendra son estime.

— Encore une fois, je suis une pauvre fille destinée au travail du peuple.

— Vous, Éléonore I Oh? non, il y a trop de noblesse sur ce beau front, trop de fierté native dans ces regards,.

trop de délicatesse dans ces mains adorées. Vous ayez grandi dans la pauvreté, mais la pauvreté qui altère tout, n'a pas laissé d'empreintes sur vous. Vous êtes du peuple par votre cœur, par votre compassion ^ par vos élans de charité pour ceux qui souffrent ; mais, croyezmoi, vous êtes destinée. à une meilleure place.

— Vous ne savez ce que vous dites, Eugène. Depuis quel temps la pauvre fille du peuple n'a-t-elle pas le privilège d'être belle, d'être lière par ses vertus, d'être noble par son amour?

— N'en parlons plus. Ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que nous descendons tous les deux du bon Dieu en ligne directe, c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre... ne riez donc pas... c'est que nous nous aimerons jusqu'à la fin du mondé.

— Ainsi soit-ill dit le capitaine Leroy en abordant

Eugène.

C'était un vieuir soldat de cinquante à soixante ans, ayant subi tous les désastres des guerres de l'Empire. Depuis la bataille d'Eylau il ne comptait plus ses blessures. Il vivait pauvrement à Ravenay, son pays, avec un petit majorât de mille francs. C'était un brave soldat et un brave homme. Il supportait sa vieillesse assez gaiement, grâce à sa chère Ëléonore. Il fumait, il se promenait, il cultivait un demi-arpent de jardin-potagerfleuriste, il se reposait dans l'amour de la jeune fille, ne se plaignant pas trop d'être maltraité du ciel.

— Monsieur le notaire , reprit-il gravement , la femme de chambre de madame Desmont vous cherche partout.

— Et de quel droit? dit Eugène avec dépit.

— 11 parait qu'on est venu du Charmoy pour un testament. Allez, allez, monsieur le notaire, poursuivit le major avec un peu de sécheresse, allez, vous n'avez que faire avec nous, car je n'aurai pas à faire un testament, moi, et elle... vous ne songez plus au contrat de mariage.

— 11 ne faut désespérer de rien, dit Eugène en tendant la main au major, pas même du testament, pas même du contrat de mariage.

Eugène monta à cheval, et piqua des deux vers le Charmoy.

— Nous veillerons jusqu'à votre retour, lui cria madame Desmont. — Dis-lui donc quelque chose d'aimable I murmura-t-elle aux oreilles de sa fille.

— Vous savez, monsieur Eugène, dit Artémise, VOUS savez que j'ai peur des morts quand vous n'êtes pas là.

Le testament à faire au Charmoy est une des pages de cette histoire. Nous suivrons donc le jeune notaire jusqu'au lit de mort du testateur.

Le Charmoy est uû petit village de triste mine, habité par des bûcherons et des tisserands qui n'ont pas l'habitude de faire leur testament avant de mourir. Mais, en tête du village, à côté de l'église, une petite

maison bourgeoise était alors habitée par un vieillard qui, sans être bien riche, avait cependant quelques bribes de fortune. Ce vieillard, très*aimé dans le pays, était un des braves invalides de Varmée d'Egypte, le commandant La Roche. Il avait vu périr ses trois fils autour de lui, sa femme l'avait abandonné pour suivre un aventurier; il ne lui restait, de toute sa famille, que deux arrière-cousins très-connus à Hézières par leur fortune. Ils s'étaient enrichis par l'achat et la revente des bois de la courenne. En s'arrétant à la porte, Eugène se demanda en faveur de qui le commandant La Roche allait faire son testament. Il trouva le commandant très-près de sa fin.

— Eh bien, commandant, ayons donc courage : n'êtesvous pas toujourfi sur le champ de bataille?

— Que voulez-vous ? dit le commandant d'une voix éteinte, je n'ai plus que la mort à combattre, je n'ai plus le cœur de lutter; d^ailleurs, croyez-moi, la mort n'est pas mon ennemie, j'ai soixante-dix-sept ans saps compter les campagnes. Mais je crois que je n'ai pas trop de temps pour les paroles sérieuses.

Le commandant fit signe à sa garde et à son curé de le laisser seul avec le notaire. .

— Ecoutez-moi, reprit- il en se soulevant avec un peu d 3 peine sur l'oreiller.

Eugène se rapprocha du lit avec cette triste et ardente curiosité qu'on a toujours pour les paroles d'un homme qui ne doit plus parler longtemps.

— M. Desmont m'a dit que son successeur était digne de la confiance de ses clients ; je vous confie donc

ce qui me reste à confier ici-bas. La fortune m'a été mauvaise ; le peu de bon temps que j'ai passé, ça été sur les champs de bataille, au milieu de mes amis et de mes soldats. J'ai aimé une femme qui m*a trahi mille fois, la plus amère des femmes ; elle m'avait donné trois fils pour consolation, les joies du père amortissaient les douleurs du mari ; mes trois fils sont morts, vous le savez. J'aurais moins de regrets si le plus jeune... le pauvre enfant! Ah ! je ne le dis qu'à vous pour vous faire bien comprendre toute ma douleur, il est mort comme un lâche, mort en fuyant I Je l'ai vu tomber, il a levé vers moi un bras défaillant; mais moi^ je ne fuyais pas, je combattais toujours ; je n'ai pas pris le temps d'aller le relever, lui pardonner et lui dire adieu. Enfin, j'ai été puni jusque dans ma gloire! Je ne sais plus pourquoi je vous dis tout cela; depuis que je vois la mort de près, toutes les douleurs de liia vie me reviennent à chaque instant, comme si elles savaient que bientôt elles n'auront plus de prise sur mon pauvre cœur. Depuis 1815, j'ai achevé ma route à peu près seul au Cbarmoy. J'avais presque oublié ma femme ; mais, dans les premiers jours de novembre, je reçus d'elle une lettre d'adieu où elle me demande le pardon de ses fautes avec des larmes de vrai repentir. La malheureuse femme a réveillé mon cœur encore une fois, j'ai oublié ses égarements; et voyez jusqu'où va la tiiblesse humaine! moi, soldat de Napoléon, bronzé au soleil d'Egypte, endurci par le feu des Aulrichiens et des Anglais, j'ai pleuré comme un enfant, j'ai baisé cette lettre d'adieu qui me vient de je ne sais où, de la

Vendée, où la pauvre femme est morte de misère. Daii& cette lettre, elle me supplie de remettre à un enfant, qui lui vient d'un autre, une bague en diamant que Desaix lui avait donnée le jour de notre mariage, et, avec cette bague, tout ce qui me reste d'elle. Hélas I que me reste-t-il de cette femme, que j'ai adorée et maudite, que me reste-t-il, si ce n'est le déshonneur? Le beau legs à faire à un enfant I

En disant ces mots, le moribond s'était singulièrement agité ; un dernier élan de colère avait brillé dansses yeux. L'amour trahi, la jalousie de l'époux, le délaissement où l'avait jeté son veuvage forcé, le souvenir de tous les chagrins subis pour sa femme, tout cela repassait dans sa mémoire comme autant de juges acharnés contre l'infidèle. À la fin, Tamaur l'emporta, il essuya une larme, la dernière de ses larmes l II prit ainsi la parole d'un air de compassion :

— J'ai fait ce matin un testament olographe par lequel je lègue quarante-quatre mille francs à cet enfant si tristement recommandé. Mais voilà ce que j'attends de vous : je veux que ma famille ignore et le legs et le testament ; les quarante-quatre mille franc?^ les voilà représentés par ces inscriptions au grand-livre- La vieillesse est prévoyante ; je possède cet argent, amassé à grand'peine, à Tinsu de tout le monde.

Le moribond prit sous son oreiller sept inscriptions de rentes cinq pour cent; il les feuilleta, par habitude, et les remit au notaire.

-r- Ainsi donc, monsieur Aubert, je vous charge de ce legs difficile ; gardez le testament parmi vos secrets ;

à ma mort, ne l'ouvrez pas et ne le faites pas enregistrer, je ne Tai fait que pour vous mettre à couvert, pour...

— Mais, dit Eugène en hochant la tête, vous ne savez donc pas que je ne puis recevoir un testament avec une pareille destination?

— J'y avais pensé, dit le commandant ; mais comment diable nous y prendrons-nous?

— D'abord, où est Tenfant en question? demanda le notaire.

— Voilà ce que je ne sais pas. J'attends de jour en jour, espérant la voir arriver. Ma pauvre femme me dit dans sa lettre que sa fille viendra en son nom se jeter à mes pieds. C'est son image, m'écrit-elle. Ah ! monsieur, qu'elle était belle à vingt-cinq ans ! J'espérais, en voyant la fille, avoir des nouvelles moins vagues de la pauvre mère; mais la fille n'est pas venue encore, demain peut-être il serait trop tard. Vous comprenez toute mon inquiétude et toute ma douleur. En postscriptum elle me dit que, si je ne veux pas recevoir sa fille, je n'ai qu'à remettre la bague de Desaix et autres petites parures qu'elles m'a laissées, sans doute par oubli, chez le notaire de Ravenay, ou chez M. Rochat,, à Mézières. Comme je vous connais mieux que M. Rochat, je vous choisis pour mon exécuteur testamentaire.

Le vieux commandant prit encore, sous l'oreiller,, wne petite boîte renfermant des bijoux ; il l'ouvrit ef baisa la bague, tout en s' accusant de faiblesse.

— Voilà, monsieur Aubert; ne condamnez pas un cœur trop tendre où l'amour n'a pu tout à fait se chan-

ger en vengeance. Je me venge à ma façon; plus d*un esprit fort en rirait de pitié, mais je me venge pour moi-même, et non pas pour les autres.

— Mais, encore une fois, mon cher monsieur La Roche, je ne puis recevoir un pareil testament avec la meilleure volonté du monde.

— Monsieur Aubert, reprit le vieillard en lui saisissant la main, vous êtes homme d*honneur, on me Ta dit, et d'ailleurs, cela se voit tout de suite; eh bien, soyez vous-même mon testament I

— Ah I commandant, (quelle mission terrible vous me donnez là ! Et si la jeune fille ne se présente pas?

— Au bout de vingt ans, vous remettrez cet argent à mes héritiers ; vous leur ferez une histoire ; du reste, quand il s'agit d'argent à remettre, on a toujours raison. Mes héritiers ne seront pas difficiles sur ce que vous leur direz. Mais je crois bien que la jeune fille se présentera. Voyons, c'est une affaire réglée, n'est-ce pasî Je puis dormir tranquille?

Et, disant ces derniers mots, le moribond déchira le testament. Eugène Aubert, ne voyant là qu'un service à rendre, ne songea pas à refuser plus longtemps; il emporta les billets et les bijoux. Dans le chemin, il ne put s'empêcher de songer que, si Êléonore avait cela en dot, il l'épouserait sans plus tarder. Mais Êléonore n'avait rien.

L'hiver se passa assez tristement pour lui et pour die; il voyait avec effroi arriver le premier terme du payement de l'étude. M. Desmont n'oubliait pas dans ses lettres de le tenir en garde là-dessus. Pour madame et mademoiselle Desmont, elles avaient toutes les illusions du monde sur Eugène. Cette petite lettre au député en dira plus que je n'en pourrais dire moi-même :

ft Mon cher ami, *

« Nous avons été bien heureuses en lisant ta der- « nière. Je vois bien que ta nouvelle dignité ne t'em- 4 pèche pas de penser au bonheur des tiens. Rien de «nouveau dans la maison. Le vent a emporté ces « jours-ci la cheminée du salon ; je t'avais bien dit que «cette cheminée était bâtie à la légère. Le couvreur « y travaille. J'avais renvoyé Annette pour ses cancans «sur M. Eugène; mais j'ai fini par la reprendre en « laveur de ses excuses. D'ailleurs, je n'en trouvais pas «d'autres. Ta chère Mimi commence à chanter bien « gentiment sur la guitare. Cette pauvre en&nti son «maître de musique ne vient plus;, figure-toi qu*il « demandait deux francs par leçon, comme dans une « grande ville. J'y ai mis bon ordre. J'ai dit cela à « M. Eugène, qui m'approuve fort. Comme il a quelque «teinture de musique, il promet de lui servir de

70 L'AJWOUR

« maître. Voilà où j'en voulais venir. Hier, il a beau* « coup regardé Artémise ; il nous a lu le récit du procès « des ministres. Ces pauvres ministres I Ah I mon ami, « ne sois jamais ministre, toi. A table, M. Eugène a « beaucoup d'attentions pour ta fille ; ils assaisonnent « la salade à eux deux. Tu vois que les choses vont bon « train. Voilà l'époque du premier payement qui ar-^ « rive ; demande un congé de trois semaines ; je suis oc bien sûre que tu ne retourneras pas sans avoir marié c< Artémise. On est très-content d'Eugène dans le pays, c( l'étude ne perd pas, on a fait huit procès dans le mois « dernier. Il ne manqué à Eugène qu'un peu d'argent a pour mettre tout sur un bon pied. On jase un peu ce sur son compte, on parle de famour qu'il a pour «cette petite Eléonore, une fille de rien. 11 faut bien « que jeunesse se passe. Il a fait avant-hier une fort belle « vente par expropriation. Je voudrais bien attendre le « mariage pour faire la lessive. Adieu, je laisse un peu « de place pour Mimi, avec laquelle je suis

Page 1