‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 13 sur 39 · QUE L*AMOUB EST UNE MISSION · texte numérisé non relu

QUE L*AMOUB EST UNE MISSION

Après cette triste lecture, Henri retourna à 1^ prison. Il trouva Marie plus abattue. En le voyant entrer, elle baissa la tête en silence comme devant un juge suprême. Il lui tendit la main, elle avança la sienne en détournant les yeux.

— Marie, lui dit Henri d'une voix ferme, Je tous épouse à la face de Dieu et des hommes.

Elle tomba agenouillée devant lui.

— Je n'ai plus rien à dire, murmura-t-elle, vous êtes mon maître, je suivrai vos ordres.

— Madame, de grâce, ne me parlez pas ainsi. Je ne vous épouse pas pour vous, mais pour moi ; je vous épouse parce que je vous aime : il n'y a pas là de samGce. Loin d'être votre maître, je ne suis que votre esclave dévoué.

Henri Thomé avait déjà formulé la demande en mariage au même tribunal qui avait repoussé la requête de Marie de Joyscl. Celte demande était trèsdigne et très-simple : c'était un beau plaidoyer en faveur de Marie; la charité chrétienne avait parlé par la voix du demandeur.

La requête fut si bien appuyée par l'avocat, que la cour donna gain de cause à Henri par cet arrêt :

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€ Ayaat égard à la r0(|uête dti sieur ThQmét permet aux parties de contracter mariage ; et à cet effet ordonne que les articles du contrat de mariage seront signés à la grille du Refuge, où est Marie de joiful, laquelle, après la publication des trois bans, serarecoadiiite du Refuge en la paroisse dudit lieu par Dumur, huissier à la cour, qui s'en chargera pour, en sa présence, être procédé à la célébration dudit mariage ; ce fait, être remise entre les mains de son mari ; quoi faisant, la supérieure en demeurera bien et valablement déchargée,

i Fait en parlement, le 20 janvier 1684. »

Mais, aussilôi le prononcé de Tarrêt, la famille du procureur Gars de La Verrière forma opposition avçc la sentence de condamnation obtenue par le mari et avec le testament du défunt. Cette famille mit tout en œuvre pour que le dernier vœu du procureur fût accompli; elle alla jusqu'à pousser en. avant les enfants contre leur mère.

En atten«lant le procès, Henri passait auprès de Marie toutes le$ après-midi. Leur amour devenait plus confiant et plus profond encore; ils se dévoilaient leurs cœurs, ils priaient, ils se consolaient, ils s'aimaient.

Un jour Henri trouva Marie priant avec ferveur, priant de toute son âme.

— Je ne vous croyais pas si chrétienne, Marie.

— Vous m'avez fait aimer Dieu, lui répondit-elle en levant lès yeux au ciel. Avant vous je priais déjà, mais que de fois j'ai profané mes prières par le dépit, l'orgueil et la haine I J'étais en révolte contre le monde, qui m'accablait de tout son mépris et de tout son châtiment; pas une âme compatissante (|ui vint encourager mes larmes et ramm^r mon pauvn»cœur! Je poussai

ma révolte jusqu'à Dieu. Vous êtes venu, vous ayez aimé celle que tout le monde repoussait, vous avez retrouvé dans mon cœur la source de mes larmes; j'ai pleuré, non plus de colère, mais d'amour et de repentir; je vous ai aimé, j'ai aimé Dieu. Oui, Henri, vous êtes mon sauveur I

Cette cause extraordinaire fut appelée au mois de juillet 1684. Le fameux Talon y parut comme avocat général. On mit en présence Marie de Joysel et ses enfants; les parents paternels et les parents maternels; Charles'Henri Thomé, le demandeur ; le chanoine Le Blanc, cité à témoignage comme confesseur de la condamnée; la demoiselle Amelin, supérieure de Sainte-Pélagie; la sœur Marthe et quelques autres encore. Il y eut à la ville et à la cour des curieux sans nombre; la place du Palais de Justice et les quais voisins furent couverts de carrosses et de laquais. Depuis un demi-siècle, jamais cause célèbre n'avait si bien piqué les curiosités délicates. On plaignait Marie de Joysel, maison s'intéressait beaucoup à Henri Thomé : on voulait les voir en face l'un de l'autre.

Marie de Joysel « vint en habit de pénitente : corsage noir à grandes manches, jupes grises, cheveux cachés sous un bonnet uni. » Malgré ce vêtement, ce ne fiit qu'un cri sur jsa beauté. Plus d'une dame de la cour alla, dans son admiration pour cette figure pâlie à l'ombre de la prison, jusqu'à regretter de n'avoir pu passer ainsi quelques mois dans les ténèbres de Sainte- Pélagie. Elle n'avait pas trop l'air de se soucier des curieux; il y avait dans seç traits de la résignation et du

dédain. De temps en temps, à son insu, elle jetait un regard distrait sur Henri Thomé, qui était à la barre avec son oncle le chanoine. Elle n'était guère séparée de lui que par les huissiers qui la gardaient et ses deux avocats. De temps en temps aussi elle jetait un regard de pitié et de douleur indéfinissable sur ses deux petites filles, qui avaient tout à fait oubhé qu'elle était leur mère. Elles étaient assises en face d'elle, à côté de leur tuteur, de leur avocat et de quelques parents de leur père. La plus âgée, encouragée par le tuteur, affectait de braver, par un regard de mépris, le regard douloureux de Marie, ce qui indignait tous les spectateurs.

Avant l'entrée en séance de la cour, un petit incident excita vivement la curiosité : une vieille dame, dont la mise un peu extravagante annonçait une femme de marque, vint se jeter avec des larmes au cou de Marie; c'était sa tante, la vieille vicomtesse de Montreuil, la sœur de sa mère. Elle avait un grand*air de bonté qui séduisit tout le monde. Elle prenait les mains de Marie; elle lui parlait de mille choses à la fois; elle donnait des conseils à ses avocats; eUe-méme semblait vouloir plaider cette cause difficile avec toutes les ressources de son cœur.^près la première effusion, elle demanda où était Henri Thomé ; elle alla à lui, le rc-> garda avec un sourire et une larme.

— C'est bien, mon enfant; ce que vous faites là est très- bien. Comptez sur ma fortune et sur mon amitié.

A cet instant la cour entra en séance avec un grand appareil de gravité, ce qui n'empêcha pas Talon de

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jeter un regard un peu mondain peut-être sur la belle suppliante.

L'avocat Foumier, qui avait de la célébrité et de l'éloquence, prit le premier la parole pour exposer, après rhistorique de la cause, la demande de Charlesflenri Thomé. Après avoir parlé de sa famille, qui était une des plus honorable du Lyonnais, après avoir parlé du repentir de la veuve de Pierre Gars de La Verrière, il dit qu'il espérait que la cour permettrait d'exercer la plus haute charité chrétienne qui ait jamais paru dans aucun tribunal de justice; que ce n'étaient ni le bien ni les richesses qui le guidaient dans cette œuvre bénie du ciel, puisque Tarrêt du 9 mars 1673, qui avait condamné Marie de Joysel, lui ôtant sa dot et le bénéfice des conventions matrimoniales, ne lui laissait pour tout patrimoine que la douleur et les larmes en partage; qu'on ne pouvait assez exagérer les qualités présentes de celle qu'il demandait pour femme; que par onze ans de pénitence elle était devenue un modèle de sagesse et de dévotion; qu'une vie si exemplaire était une dot qui, venant de la main de Dieu, était infiniment plus précieuse que celle que les hommes lui avaient ôtée.

L'avocat fit avancer à la barre le chanoine Le Blanc et la demoiselle Amelin, qui rendirent pleine justice à la résignation religieuse de la condamnée depuis onze ans : a Elle a versé des larmes de repentir qui ont fait couler les miennes, )» dit le chanoine en terminant.

L'avocat reprit la parole : « Messieurs, comme la liberté est le premier des biens, il est naturel que

Marie de Joysel, qui a perdu ce bien précieux, accueille ridée du mariage qui doit briser ses chaînes. Sa demande est fondée sur la loi de Dieu, sur celle des . hommes, sur celle de sa famille et sur Texpiation qu elle a faite de ses crimes.

a Un mari a causé tous ses malheurs, un niari les lui fait oublier; le mariage, qui lui fut si funeste, devient son salut; elle trouve le port où elle a fait naufrage* Si vous lui accordez la grâce qu'elle vous demande, elle n'oubliera jamais cette alliance que vom ferez de Thumanité avec la justice. ï>

Ici l'avocat de l'a famille paternelle commença un long plaidoyer très-injurieux pour Marie de Joysel; i| fit un affreux tableau de sa vie; il l'accusa d'avoir tué son mari par le chagrin; il parla même de poiâon« Mais cette accusation fut accueillie par un murmure universel d'indignation. Tout le monde |:emarqua aveci une vraie douleur que les deux pauvres petites fîllet semblaient confirmer par leurs gestes toutes Içs insultes de l'avocat.

On les interrogea.

Elles racontèrent ce qui s'était passé a la mort de leur père; mais on voyait bien que le récit avait été appris par cœur comme une fable ou un compliment. Jamais spectacle plus douloureux ne ^'était révélé aux yeux de la justice humaine.

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