LES LITANIES DE LA PAIM
Ami lecteur, vous qui êtes un vrai Parisien né dans le vrai Paris, — vous qui avez voyagé en Chine, vous qui avez couru les mers depuis Berg-op-Zoom jusqu'à Seringapatam, — vous ne vous êtes jamais aventuré de l'autre côté de Teau, dans les défilés de la place Mauhert.
C'est là que Rosine rencontra un matin son tentateur.
La rue des Lavandières est un des tristes chemins de ce pays perdu où Tange des ténèbres étend ses ailes empoisonnées. Il y passe çà et là, parmi les peuplades pittoresques qui secouent leur venmne, un être reconnu de Tespèce humaine, comme un étudiant qui va au Jardin des Plantes, un provincial qui cherche sa famille parisienne, une jeune ouvrière qui s'élance, légère comme un chat, sur la pointe de sa pantoufle, de la boutique de Tépicier à Téventaire de la marchande des quatre saisons. Les autres passants, vous les connaissez : un voleur oisif qui attend Thçure du travail; un enfant qui barbote dans le ruisseau; une femme qui a des yeux pour y voir, mais qui joue les aveugles sur le pont Royal ; un chiffonnier ivre, Diogène moderne qui
a allumé sa lanterne pour chercher un cabaret. Il y a quelques années, dans une vieille maison de cette rue sans air et sans soleil, vivait une pauvre famille d'origine lorraine, qui avait quitté sa rive natale pour chercher fortime à Paris. Une
fois embarqué sur cette mer trompeuse, le père avait crié : Terre! mais il ne devait atteindre qu'à la terre ferme du tombeau sans avoir jamais d'autre planche de salut que ses bras.
Il se noromait André Dumon et il était tailleur de pierres. Il se levait tous les joints avant le soleil,
qu'il appelait son compagnon ; il attendait toujours que le soleil fût couché pour se croiser les bras. Or, à ce rude travail il, ne gagnait guère que cent sous par jour et ne rapportait le soir que trois francs au logis. Avec ces trois francs, il fallait que sa femme nomTlt et élevdt sa famille, sans oublier le loyer du toit qui les abritait. Tant qu'ella
eut du lait dans ses mamelles fécondes, eUe accomplit héroïquement sa mission, semblable au pélican, qui, dans ses jours de mauvaise chasse, se déchire le sein' pour nourrir sa nichée. Mais le lait tarit sous les lèvres affamées. La famille était parvenue à vivre de peu, sans se plaindre même au ciel : il fallut se résigner à vivre de moins.
Le tailleur de pierres vit bientôt la faim s'asseoir au seuil de sa porte.
Jusque-là, sa nichée d'enfants venait, toute bruyante et toute joyeuse, Tattendre sur le soir au haut de Tescalier ; c'était à qui lui sauterait sur les bras, se pendrait à son cou, lui saisirait la main ; il rentrait dans ce doux cortège ; il oubliait les peines du travail; il embrassait sa femme avec la joie dans le <:œur. On se mettait à table, les enfants debout pour leuir moins de
place ; on mangeait un pain l)éni du ciel, accompagné d'un plat de lentilles ou d'une tranche de bœuf. Sur la table était un cnichon de cidre ou
de piquette que tous se passaient à la ronde. Après souper, les jours de froid, on brûlait un demi-cotret, — un vrai feu de joie qui durait une demi-heure ; — après quoi, on s'endormait content et sans fatigue. Les jours de beau temps, toute la famille, moins l'enfant au berceau, descendait sur le quai de la Toumelle pour respirer un peu et voir le ciel. Les enfants étaient vêtus de rien, mais par la main d'une vraie mère. Tout le monde admirait au passage cette petite caravane allègre et souriante qui portait bravement 8a misère.
Mais il vint un temps où la mère perdit ses forces et son lait. Cette fraîche et féconde créature, éclose en pleine sève dans la vallée de la
Meurthe , ne put résister à tant de sacrifices cachés. Jusque-là, elle avait seule soufièrt sans le dire jamais, se consolant dans le sourire de ses en&nis. Ce fdt alors qu'elle redevint mère pour la huitième fois. EUe ne se plaignit pas ; mais le tailleur de pierres vit bientôt qu'il succombei^ait à la peiïie. de qui lui ouvrit surtout les yeux sttr sa misère prochaine, ce lut Tabsenoe de ses enfants au haut de TescaUer quand il revenait du travail.
A la seconde absence, il pâlit, il ouvrit la porte et entra sans mot dire. Ses enlants vinrent à lui, mais silencieusement, comme s'âs n'avalent rien de bon à lui apprendre. La mère se détourna pour essuyer une larme.
— Eh bien, qu'y a-t-il donc? demanda André Dumon.
— Rien, répondit sa femme en essayant un
sourire, si ce n'est que tu as oublié de m'embrasser.
Le tailleur de pierres se leva et alla droit à s4 femme ; il Tembrassa, mais elle n'avait pas e&r suyé toutes ses larmes.
— Et moi? dit Rosine.
Le père embrassa sa fille.
— Comme elle est belle, dit-il. Et comme cela console des mauvais jours I Et moi qui croyais lui donner cent louis d'or le jour de son mariage.
— Mon mariage ? murmura Rosine. J'ai rêvé t^ue je mourrais flUe,
ROSINE
Rosine avait la pâle et charmante beaulé des Parisiennes, ces yeux bleus voilés de longs cils noirs qui sont le ciel dans l'enfer; cette bouche moqueuse comme Tesprit, mais éloquente comme la passion ; ce profil ondoyant, qui désespère le sculpteur, mais qui ravit Tamoureux.
La pauvre fille ne demandait qu'à verdoyer
et à flem*ir, comme toutes celles qui ont dix-sept
ans; mais comment avoir la gaieté au cœur,
quand on a sans cesse sous les yeux le spectacle
10 LA VERTU Df: ROSINE
(l'une mère qui souffre et qui veille, d'un père que le travail a courbé, de sept enfents qui jouent, sans oublier qu'ils ont faim ? D'ailleurs, Rosine n'avait pas le temps de rire : du matin au soir, elle était sur pied pour veiller ses trois sœurs et ses quatre frères. C'était la maîtresse d'école de la bande. Sa mère lui avait appris à lire ; elle répétait la leçon aux autres.
Cependant la jeunesse a tant de ressources, que Rosine garda sa beauté dans cette atmosphère de mort. Un nuage passai, mais bientôt le pur rayon des fraîches années déchirait le nuage. Il lui arrivait çà et là d'heureux moments, soit qu'elle s'appuyât à la fenêtre pour regarder la ville immense où elle espérait une meilleure place, soit qu'elle tourmentât ses beaux cheveux brunissants devant un miroir cassé, qui seul lui parlait d'elle.
LA VERTU DB ROSIKE t^
Le matm, pour ooQuneoieer sa journée, eLb dÉ^aoÊtsÈL d'usé veûÉ ckôpe et perlée quelques airs d'orgue que le vent apportait le soie jusqu'à la fenêtre, ouf que^e vieiBè dianson lorxaÉne âont g» nïèape l'avait bercée en de meilleurs jours. Le soir^ elle s'ordonnait heureuse comme le voyageur après une mauvaise traversée.
Le Iog»s du tailleur de pierres se composait d'une chambre et de deiix cabinets; un de ces cabinets é^t pom» Rosine et se» petites sœurs. Même aus plus grands jours de détresse, oe lieu avait un certain air de jeunesse qui charmait les voisines. Çà et 1& unérobe, un bonnet, un fichu» caéhaîént la nudité des soËves ; les deux lits bkmes avaient je ne sais quoi d^i^iocént et de tàm^i»
qui réjouissait lé cœm ; la petits fenêtre s'ouvzant
sur lé toff avait un coin du det en
enfin, quand Rosine était' là, chantant à son ré*
13 LA V£UTl] 1>£ ROSINE
Teily peignant ses beaux cheveux, sa seule paruie et sa seule richesse, ne Toyait-on pas la jeunesse en personne?
Elle devina t Paris par instinct, car elle ne Tarait vu que de loin. A peine s'il lui était amvé, à deux ou trois joiu's de fête, de suivre son père dans le cœui* de la grande ville. La nuit, elle avait rêvé de toutes ces splendeurs féeriques. Le lendemain , en revoyant l'intérieur désolé de la rue des Lavandières, elle s*était ressouvenue de toutes les richesses parisiennes. Le serpent, celui-là qui r(3Connaît toujours lès filles d*Ève, avait déployé sous ses yeux éblouis les robes de soie et de velom*s ; la dentelle de Flandre ; Tor, qui prend la femme parle doigt et par le bras sous la forme d'une bague et d'im bracelet; les diamants, qui ont les yeux du tentateur. « Pourquoi suis-je dans un grenier? demandaiWelle. Qu'ai-je donc fsii à
LA VERTU DE ROSINE i3
Dieu pour qu'il me condamne à cette froide prison et à ce dur esclavage, quand les sept péchés capitaux promènent insolemment leur luxe? » Et le serpent lui répondait : « Laisse là ton père et ta mère, descends ce sombre escalier, traverse la ville de ton pied léger; je te conduirai au banquet où Ton chante et où Ton rit ; Tarbre de la vie a des fruits dorés pour toi comme pour les autres. » Elle comprenait vaguement que son honneur et sa vertu seraient le prix de sa place au banquet : elle s'indignait et reprenait avec courage les rudes chaînes de la misère.