‹ L'amour comme il est (volume 3)Chapitre 22 sur 39 · LES TENTATIONS DU PAYS LATIN · texte numérisé non relu

LES TENTATIONS DU PAYS LATIN

Un matin, Rosine descendit, pour acheter des pommes.

Elle était habillée pour Tamour de Dieu : une pe-* tite jupe verte, im corsage debasin blanc, des pantoufles de Cendrillon qui ne cachaient pas la finesse et la blancheur de son pied nu. Deux touffes dé ses cheveux en broussailles flottaient au vent sur neê joues, et voilaient à demi ses yeui profonds comme le ciel.

Elle était charmante ainsi, dans tout le luxe de ses dix-sept ans.

Un grand étudiant blond qui l'avait vue sortir, comme ime vision, d'une obscure allée, la suivit pas à pas, émerveillé de tant de gi-âce juvénile.

Une charrette de mai'aîcher arrêta Rosine au jyassage entre deux portes. Tout naturellement l'étudiant s'arrêta aussi. Elle le regarda et rougit.

— Mademoiselle (c'était la .première fois qu'on

appelait Rosine mademoiselle), vous allez vous

perdre si vous ne me suivez pas.

Rosine ne répondit pas, mais elle ne songea pas

à s'offenser.

— Mademoiselle, reprit l'étudiant avec un regard plus vif, qu'est-ce que prouve la vie? La mort. Qu'est-ce que prouve la mort? La vie. Qu'est-ce que prouvent la vie et la mort? L'ampur.

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La charrette allait passer ; Tétudiant se rappro*> cha de Rosine et lui saisit la main.

— Monsieur, je n'ai pas assez d'esprit pour vous répondre.

— Mademoiselle, le premier trait d'esprit d'une femme, c'est sa figuré; lé dernier, c'est son cœur.

— Monsieur...

La voix de Rosine expira sur ses lèvres.

— Enieore un mot, mademoiselle. Voulez- vous être de moitié dans ma fortune d'étudiant? Deux cents francs par mois, — c'était hier le 1«' du mois, — ime jolie chambre à un lit, la Closerie des lilas deux fois par semaine, un joli chapeau Jbleu de pervenche pour ombrager cette fraîche figure, une robe de soie bleue, un collier de perles du Rliin, des bottines à chausser Cendrillon. C'est peu; mais, avec le cœur de Rodrigue, c'est tout. Si vous saviez comme on est heureux

de vivre M-bas vers le Panthéon, rue de la Harpe, no 50!

La ebafreito était partie; Rosine, abasourdie de toutes ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, finit par dégager sa main et par s'échapper.

L'étudiant vit bi«i qu'il s'était méiniS) cependant il ne voulut pas s'éloigner encore; il suivit des yeux la jeune fille ; elle acheta des pommes et revint sur ses pas en mordant i belles dents. Il Fattendit de pied ferme, résolu de tenter encore ht bonne fortune. Mais Rosine, craignant de le rencontrer une seconde fois, entra dans l'anièse-» boutique d'ime fruitière, d'où elle ne sortit que cinq minutes après, mais tout émue ei^core. Le jeune honune n'était plus là.

Loin de se fâcher contre les airs sans £açon de l'étudiant, Rosine lui sut gré de lui avoir dit, vec tout l'accent de la vérité, qu'il la trouvait jolie.

LA V«RTU DE BQSINE 23

Rentré^ daniB 9(m c^illQt, elie «e mirqi vingt lois, tQu| e^ l'^gl'ettaQl d'4tre soirtif ftvec des

— Si je l'avais suivi I dit^Ue en ifougiwant.

I^e ctu^cha à se faire le tableau de la vie de l'étudiant; elle y prit place, elle 9# vit avec une robe de soie, — une robe de soie bleue ! se disait-elle en tressaillant; — un chapeau, — un chapeau à fleui's I poiu^uivait-elle en encadrant sa fraîche figure dans ses mains, que le travail n'avait pas gâtées. Enfin, elle fit passer sous ses yeux tout l'attirail du luxe du pays latin. Elle se vit suspendue au bras de l'étudiant, rangeant et dérangeant dans la petite chambre de la rue de la Harpe; le matin, ouvrant la fenêtre pour respirer le bonheur et pour arroser quelque pot de jacinthe ou de verveine ; le soir, travaillant devant un vrai feu à quelque fine manchette ou à quelque léger bonnat^

— Mais la nuit?... dit-elle tout à coup.

A cette pensée, elle retomba du haut de ses rêves, et vit en rougissant ses seins souleTés par les battements de son cœur.

Deux beaux seins, que, jusque-là, elle n'avait jamais regardés.

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