LA MAUVAISE FÉE
Tout le monde s'étonnait de la vie obscure "et retirée de Rosine.
Elle disait qu'elle vivait en famille, ce ipii expliquait un peu pourquoi elle portait toigours la même robe, et ce qui empêchait ses adorateurs de faire le siège de l'hôtel. On lui avait bien qi et là offert, les uns de souper de l'autre côté de l'eau, les autres de lui donner une robe ou un bijou, car on oSre toujours aux femmeÉ le superflu, quand elles n'ont pas le nécessaire. Il
152 LA VERTU DK ROSINL
est vrai que les femmes ne vivent que du superflu. Rosine savait de quel prix il lui faudrait payer soupers, robes et bijoux ; elle s'enveloppait dans sa vertu et mourait de faim héroïquement.
Cependant cette manière de vivre ne pouvait pas durer bien longtemps.
Elle avait débuté dans un petit rôle de paysanne, elle avait étudié les ingénues de Molière ; mais on l'attendait pour la juger dans un rôle écrit pour elle dans une comédie de Geoi^e Sand. La répétition de cette comédie subissait tous les jours un retard. Le directeur l'avertit un matin qu'enfin la pièce allait passer, et qu'il était temps de songer à ses costumes. Il ne lui fallait pas moins de trois robes. Rosine n'avait pas prévu ce contre-temps. Gomment trouver six cents francs? Le directeur lui offrit de lui payer d'avance un mois d'appointements ; mai»
OÙ trouver le surplus ? Rosine désespéra de jouer, faute de robes. Elle conta ses peines, le soir, au foyer. On se moqua beaucoup d'elle. Le lendemain, elle était sur le point d'écrire au directeur qu'elle ne se sentait pas le courage d'aller plus loin, quand une dame, qu'elle n'avait jamais vue, entra dans sa petite chambre, et, en manière d'avant-propos, répandit sur sa cheminée une poignée d'or.
Et comme Rosine ne comprenait pas :
— Ma chère enfant, je suis la bonne fée ; voilà ce qui tombe tous les jours de ma baguette ; je vais vous ouvrir le chemin de la terre promise.
Et, comme autre&is le serpent, cette femme déploya toute l'éloquence diabolique de la tentation.
Rosine se révolta d'abord; maïs elle avait tant
lutté, mais elle avait tant souJEfert, mais la misère
151 LA ▼mm DK BOSIKS
«-^ Allezl je TOUS sois.
ïootégatéè par lei^ irfesses Mvçâtitii^ â«i ho» 4ift 1^ aSait vîi^, eBe ftn&à & ^pel^ de «H
Elle ftit co&duBe dans là rae XkMgè-Bat^îèm, chez M. de M'**, un des jeunes gens qtii vtoaîeûl poser poiûr «lie «u feyei- dfe VOàécm ; il ne Tàimait pas, mais, pour "sa vâîiîtê, il atâ*Àft donné une atiHée éte fies revienus pour que iRosite dëbndft avec lui.
— Je VôJs vouft laisser sèttîe id, îcd dit celle qui f aTaft'cotadiïiïe. Vouis compreiieî: ce qui vous
reste à faire. '
— fe com{)feiidfe, dit Rosine en pâlissant.
— M. dt Sr^* 'est allé déjéunèï au caîé AngMéî
il sera encbanté tout à l'heure de voir fioa appartement si bien habité, âubrassez-moi, im-*
Hcsiîie présenta soli front d'un air désigné.
— Adieu : je viendrai demain.
— Adieu, dît Rosine, heureuse d^ se sentir seule.
fille i^e ^xM&ena dans i'ai^artemèiït avec un peu de curiosilé.
— Je suis chez moi, dit-elle en foulant du pied un beau tapis de Smyrne.
£t elle regardait d'uin œil surprît toutes ces mèiteilles du luxe parîÉien q^f ëclateht dans ^[aelq[ud8 intérieurs privilégiés. Roeâne sentft àiôTS instifîclivement qu'il y avait d^ûx leinmiês dans une femme, celle qui vit par lès yèuk et celle qtti vit par lé cœur.
— 0 mon Dieu ! dit-elle, pourquoi n'ai-je pas
seulement des yeux, comme tant d'antres? Qoe ferai-je de mon cœnr?
Et elle se mit à penser à Edmond La Roche» Mais avait-elle jamais cessé de penser à lui? elle le voyait toujours saisissant la Folie Amoureuse et s'appuyant sur elle pour lui parler à l'oreille. La pauvre fille avait le cœur déchiré. Quelipiefois elle pâlissait subitement et détournait la tête : c'était le souvenir d'Edmond La Roche qui passait en elle.
— Ah I dit-elle tristement, si c'était lui qui dût venir ici tout à l'heure I
Elle se demanda s'il était possible qu'elle attendit H. de W\ Mais l'odieuse misère qui l'avait chassée de chez elle se. représenta à ses yeux accroupie dans Tdtre, accroupie au seuil de la porte, accroupie au pied du lit. Elle eut peur et se jeta éperdument sur un beau canapé
recouvert de damas des Indes ; puis elle se leva et alla caresser d'une main égarée les rideaux et les portières. Elle aurait voulu étreindre dans un seul embrassement tout le luxe de M. de M'**. Le souvenir de sa chambre de la rue des Lavandières, où elle avait eu froid et où elle avait eu faim, traversa son imagination,
— La misère, jamais! s'écria-t-elle avec un accent étrange.
A cet instant, ses yeux s'arrêtèrent sur une petite jardinière de Tahan, un chef-d'œuvre en bois de rose, tout encadré d'or et d'argent, tout étoile de pierres fines. Or, dans cette jardinière, il n'y avait que des violettes. Rosine sentit un coup au cœur. Elle passa la main sur les violettes; toute chancelante, elle tomba agenouillée.
— 0 mon Dieu ! dit-elle émue jusqu'aux lar-
158 LA TER TV DB mDSUIE
meSy à moa fiîea ! je toob reflifiïcie. Gâ "vlôléWs
iont un lYMrtûBeme»!.
(NusiaÈvak encore oâ Retrait, màh ne <sôiBfv^ nant pas ^'eUe fîftt venue jteqoe^
sous LE MÊME TOIT
Oitant HosffîB revint chez elle, fuyant le son*
venif de son voyage chez M. de M*^*, elle 6'Î!iiE>a-
glna qu'Edmond La Roche aurait te cceur pkn
hemreuz, comme «i elle eût senti palpiter autour
d'elle, avec de doux frémissements, Vême de 1 étudiant.
Mais l'âme de l'étudiant n'était pas ta I Edmond La Roche avait prifi son cœur^^ il devait prendre sa vie. Elle était venue mystérieusement, on le sait déjà, se loger dans son
hôtel, mais sans le lui dire, se cachant dans les flammes vives de son amour, craignant de se laisser voir quand elle sortait ou quand elle ren- ^ trait. Pour lui, heau coureur d'aventures, il ne la sentait p?\s si près de lui. Elle le regardait passer dans la rue, à demi masquée par son rideau. Plus d'une fois, le soir, il Tavait rencontrée dans Tescalier ; mais elle montait toujours voile baissé. Quel déchirement de cœur, quand elle le voyait avec sa maîtresse suspendue à son bras !
Elle s'étonnait de tant Taimer, elle se demandait pourquoi.
Elle Taimait parce qu'elle l'aimait ; toutes les •
philosophies de la terre n'auraient pu formuler une autre raison. <
ASPIRATION VERS L'aRBRE DE LA SCIENCE
Ta veille de la représentation de la comédie où Rosine devait se révéler, on avait donné son rôle à line mauvaise comédienne qui avait de belles robes.
Rosine, déjà souffrante, tomba malade, — le mal de la vie ou le mal de la mort. — Sa pâleur devint plus marbrée, ses yeux plus profonds, son sourire plus attendri.
Elle resta deux jours sans se plaindre à per-
sonne. Le troisième jour, la fille de rhôteliëie la força de recevoir un médecin. Cet homme lui trouva une forte fièvre, mais ne put savoir d'où venait la fièvre.
— Monsieur le docteur, vous aurez beau fsdre, dit-elle au médecin, je isuis perdue, car je n'ai plus le courage de la vie.
•— AUons^ iai(»i ettjfiùit, c*«6t one iiataille. Soyons braves jusqu'au bout.
— Oui, docteur, c'est une bataille et je vais à l'ennemi.
£t elle souriait de son charmant sourire attristé.
11 lui demanda son secret; mais elle ne se voulut j^as confesser. Il écrivit ime ordonnance qui ne pouvait pas lui faire de mal, mais qui oe devait pas l'empêcher de souffrir.
Son mal, c'était l'amour ; sa fièvre, c'était la jalousie ; sa pâleur, c'était la faim.
LA VERTtJ D£ ROSINB 1^3
lia imm, je m'eiçlK|a@ : Roaîne masgeut^ mais tjpB floangeast^Ue ? Bu pdii, des {[âteaux, des pommes, des oranges. La pauvre fille, elle âoûnaft sax oiseaux, sut sa lefiétre, les Baiettes de son lestm. lies oiseaux pilleat les ridées, niais il bY ^ ^^ iesipou^ties i^uiièut 'donnent la pâtée.
lie iMir, ie paaBkm vint «ottle^r Rosbe daas wn. Ht; la fièvre était phis forte, les rêveries ttrâentes Mttaknt des ailes siir ses teasnpes. Me se leva, s^àMlk A tftoîtié, ^ monta qtiatre à quatre, tout éperftû^, sans regarder d^rière ^ellfe, vers là éhambre d*fiâtïiO!eLd La Hocte. Elle crofafit te tewiver '«ewle \ iffaift, arrivée A la porte, «lie entendit un gai quatuor , c'est-â-dîi» deuzvmz a*h«teaates et Âett v«cax de fefiMnes ; on feoupait bruyamment et amoureusement. Cette gaieté la 'frappa-âffi 'cdsvtt c6mmetin couj) dfe^îôutBau.
— Je ne suis pas -au feî^tin, éil^lte ^làteretoeal;.
T"'»^ L% .ERTU HE ROSIITE
•> n'^î?* pas roar moi qoe ramoor dresse sa table.
£: el> TtHJnt redescendre ; mais la curiosité la cIvHia a i;& porte,
EL> écouta. Edmond La Roche et la Folie Ar::cc:r^:i<e racontaient la joie qu'ils avaient eus Il Titille de courir les bois de Meudon pour Toir tes pn?:rièr>rs feuilles et cueillir les premiers lilas. Cefciil f%ir un beau soleil qui versait l'espérance aux cœuT^ amoureux, l'herbe s'étoilait déjà de primeTèivs, la pervenche souriait de ses yeux Nous sous le buisson, le merle sifilait dans les branches pour braver le rossignol, — en un mot, une de ces matinées qui emparadisent la terre pour une heure.
— L'eau m'en vient encore i la bouche, dit Edmond La Boche.
— Paresseux , dit la Folie Amoureuse, tu ne m'as embrassée que vingt fois.
— Ahl murmura Rosine, si j'avais hier vécu une heui^ de cette vie-là dans le bois de Meudon !
Elle était au bout de ses forces ; elle cria sans le vouloir et s'évanouit.
Edmond La Roche ouvrit la porte, car le cri de Rosine avait traversé son cœur.
— Ce n*est rien, dit-il; c'est une femme qui se trouve mal.
£t il souleva Rosine et la traîna dans sa chambre.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda la Folie Amoureuse.
L'autre femme, qui était une bonne créature, s'était déjà agenouillée et avait dégrafé la robe de Rosine.
Prenez donc garde, dit la Folie Amoureuse,
les oiseaux vont s'envoler. Pauvre petite! elle
est perdue en chemin : il faut écrire au J)on Dieu
^ - - L> .-inrjmaft i pMiw ai».
-LÎ-. ■ct"-îilB «I ^raaat son lia-
. --r'âB-«iin5 i&'ïitLt' . Cp n"e«* pu
. ■ TE t-^rawini. if wt ^w lulu qui se
. iil-iii '-iniT igces liOe^
DU DANGER DE $$ T^aWKK VAL
Quand Rosine rouvrit les yeux, elle était dans le lit d'Edmond La Hoche.
— Où suis-je? demanda-t-elle en jetant partout des regards effarés.
— Chez vous, lui répondit l'étudiant.
Elle voulut se jeter à bas du lit, mais elle s'aperçut qu'elle était à moitié nue.
— Me voilà, dit-elle en souriant et en se cachant sous le couvre-pied, me voilà, par pudeur,
Jt, 3&: msàXT-iBi psB
— .T^ * -Kl* T*ïiin?is«^ ie Tona ^off ! Je
^ X. -"TTTi^> "^ffgirô i^naml*
^ i^ ^ zf^i::rLrit5si£ xc5 1» deux arec des
^dam»: T.niiarr ri. — I::i redfi encore ce mot si ioiES. 3it^!iLe pjiir eeux çoi ne sont pas aimés.
ie T.1C3 ii=», répéta Edmond La Roche.
— CL! ii^ËS-nui encore ce mensonge-là. C Ici pri: les maîns et loi baisa les cheveux.
LA VERTU Dfi HOSIMfi WJ
nie était si heureuse, qu'elle ne songea pas à 8*ofienser. Il lui semblait que son âme était passée dans celle de l'étudiant, et qu'elle n'avait plus d'autre vie que la sienne.
Hais, après cette ivresse d'un instant, elle se retrouva.
•— Ah ! mon Dieu ! dit-elle en retirant ses mains et en éloignant sa tête du baiser du jeune homme, je croyais que nous nous aimions depuis un siècle f
— Qu'importe, si nous nous aimons pendant un siècle.
— Je ne vous crois pas, mais parlez-moi toujours ainsi. Songez qu'on ne m'a jamais aimée.
— Mais contez-moi donc toute cette histoire romanesque.
— Demain. Ce soir je n'ai que le temps de m'en
aller
— Vous passerez la nuit ici.
lu
17D lA TEKTI ISE BDfilKi:
" Kou. Qi] m attend.
aiBC iminiBnFeixient de ialDDû.
«— Si TDDF TDiB fiD aSfii, jIbb ^bbb '^éSkt
-^ Je demems tni||) inîiL — Je ne pourrai phs Thie smB voDs.
<— JeierkndniL Je tdoë en prie, passez dans iTObv cabinet, etlaiBBex-iixâiiilialâlIer.
Itinjil œs molB, Bo&ine détacbait ses mains et
eaaajajt de letioiier sa cherdore, dont les oades
rebelles noydieDi ses blanches épanfes. EDe s'était
animée; la couleur de la Tîe revenait sur ses
joues : elle était plus beQe que jamais.
^ Non, reprit l'étudiant d'un air décidé. Il ne sera pas dit que vous serez venue ici trois fois sans que je vous aie emprisonnée dans mes bras. Je me fei'ai plutôt mettre au violon*
— Vous me ferez mourir de désespoir. Si vous m'aimez, domiez-moî la liberté de revenir demain, puis après, puis toujours.
— Toujours, toujours, murmura le jeune honmie, qm ne savait plus ce qu'il disait.
Il s'était penché au-dessus de Rosine, et ses lèvres couraient comme les flammes vives sur les joues et sur les yeux de la jeune fille.
LSB DEUX FBMMES
La porte s'ouvrit. C'était la Folie Amoureuse qui revenait, en proie aux colères de la jalousie,
Edmond La Roche alla au-devant d'elle conune pour conjurer la tempête, mais % elle le jeta de côté et marcha jusqu'au pied du lit.
— Ah ! voilà une touchante rencontre I Ma^ dame connaît le proverbe : OU-tai de là que je m'y mette.
— Madame, dit Rosine, pftle et défaillante, ee
n'est ni sa faute ni la mienne.
ian 3.i i
'-^ l>if ^suia. ujn^ jaLmiaBOJt^
-■'*^'*- jg: «is ^icfir^Trat
i«^3xrjiâi ^jL itiûcne s-iâsc lâe
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£4 .. !/^ *étriL'.A 'a vraîh; dans la
-^Ta lïi'âcTÛ £t que maâeiiioiseDe Bosnie éU^;i ustfi Tertu r^jamne. Je n'y croyais pas ; mais Mfmmi1au4|tie je la ^mne âaas mon lit, je M'ea
doMÉt fiât.
«-- UtÂmm^ m. vou» me connaissiez...
«M» Vous <eonDaitre ? Dieu m'en garde i Je ne fais que de mauvaises connaissances. Une fille q«il viaftt i minuit prendre mon lit d'assaut I Mais TOUS ne iaves donc pas que je vais appeler les voi^hiH pour leur donner cette vertueuse comédie?
HosIao ne voulut pas ajouter un mot pour se
Edmond La Roche avait pris à bras-le-corps la Folie Amoureuse et l'entraînait vers la porte avec fureur.. Mais cette fille était robuste et décidée à tout. Elle ripostait à tort et à travers. Dans leur débat, la lampe fut renversée. Rosine, déjà levée & moitié, ressaisit ses forces et s'envola comme un oiseau emprisonné qui retrouve une fenêtre ouverte.
Elle était déjà glacée quand elle se jeta dans son lit.
— Ah I mon Dieu I dit-elle en appuyant sa main sur les battements de son cœur, pour cette fois, je sens bien que je me couche dans la tombe!