AMOUR
rcur Pierre Gars de la Verrière n'était pas un homme . il avait perdu en vieillissant tout ce que Dieu nous donne de noble, de grand et de généreux ; cet homme n'avait plus ni cœur ni âme. Je sais bien («u'il eut été d'une subHme résignation à Olympe de Joysel de dévouer à cet homme sa beauté, sa grâce, sa vertu ; mais la femme est faible, Dieu l'a faite ainsi. Le.pi'ésident interrompit Montbrun.
— Mon frère, lui dit-il un peu sèchement, ce n'est pas un sermon que nous vous demandons ; la justice n'est pas ici à l'école. Dites-nous seulement comment il se peut que vous, Philippe de Montbrun, vous soyez là?
— Marie de Joysel n'a pas tout dit ; elle s'est accusée seule, elle aurait pu m' accuser avec plus de force et de vérité ; mais tout ceci est en dehors de la cause. Je suis venu, ayant appris ce qui se passait ici par le grand prieur de notre abbaye ; j'ai voulu revoir la pécheresse dans son repentir, j'ai espéré qu'il me serait permis d'élever la voix en sa faveur en lace des outrages.
Montbrun s'avança de deux pas vers Marie de Joysel, qui revenait à la vie. Elle voyait et écoutait son premier amant sans en croire ses yeux ni ses oreilles.
— Vous 1 vous ! dit-elle en passant les mains sur son front.
Montbrun s'avança encore.
— Où suis-je, ô mon Dieu ! s'écria-t-elle en tressaillant.
Le procureur général avait pris la parole; Montbrun
put dire quelques mots à Marie sans être trop écouté des curieux.
— Ne craignez rien, Marie, je ne viens pas me plaindre, je viens vous dire d'espérer , je suis mort à ce monde, à ce monde où vous êtes, Marie 1 J'ai renoncé à tout, je me suis réfugié dans la prière et dans l'amour de Dieu ; cet amour-là n'est pas trompeur, parce que c'est l'infini; les larmes qu'on y répand sont les plus douces. Adieu, je n'ai plus rien à dire en cette enceinte , je retourne à jamais en mon cher refuge, j'y vais prier pour vous. Adieu.
Il s'inclina, remit son capuchon et s'achemina gravement vers la porte de sortie.
— Adieu donc, dit Marie en soupirant.
Le plaidoyer de Talon fut curieux, mais sec et pâle, ne roulant guère que sur des citations. 11 passa en revue toutes les lois romaines et françaises touchant l'adultère, mais sans trouver éloquemment un exemple à sa cause : il parla pour et contre, afin de bien faire jaillir la vérité. On peut dire qu'il s'inspira un peu du vœu des spectateurs, tous favorables à la pauvre mère outragée et maudite par ses enfants; il s'inspira aussi des préceptes de l'Evangile, mais sans trouver la parole divine. Son dernier mot, attendu avec impatience des spectateurs, avec angoisse de Marie et de Thomé, son dernier mot fut pour le mariage.
La cour se conforma aux conclusions de M. Talon, et voici ce qu'elle prononça :
« La cour, iiyant égard à la rnqviête des parents maternels, les a reçus intervenants ; sans s'arrêter à l'opposition des parents jia-
ternels, ordonne que Tarrêt du 29 janvier sera exécuté et en conséquence passe outre, nonobstant Topposition formée aux bans; condamne les opposants aux dépens, sans néanmoins que Marie de Joysel puisse se pourvoir contre l'arrêt du 9 mars 1673, qui sera exécuté.
t Fait en parlement, le 21 juin 1684. »
Quand on prononça l'arrêt, Marie de Joysel, Henri Thomé et la vieille tante ne purent arrêter leurs larmes. Marie fut reconduite en prison, où elle devait attendre le jour du mariage. Madame de Montreuit la quitta en lui disant qu'elle enverrait son carrosse m jour-là pour la prendre à la sortie de l'église : elle voulait que sa nièce et Henri passassent en son château les premiers temps du mariage.
Mais le lendemain, vers deux heures, comme Henri Thomé venait de sortir de la cellule de Marie, la sœur Marthe vint y annoncer la visite d'un bénédictin qui avait un laissez-passer de monseigneur l'archevêque. Marie pâlit, chancela, tomba sur sa chaise, se cacha le front dans ses mains.
— Lui ! dit-elle d'une voix étouffée.
n entra, grave, triste et silencieux.
— Ma sœur, murmura-t-il d'une voix sourde, levezvous et venez : j'ai longtemps prié pour vous comme pour moi.
Et comme Marie ne répondait pas :
— ]^Q craignez rien de moi, je ne suis plus que l'ombre de Montbrun, une ombre qui se traîne vers la vie éternelle à travers le repentir. Je vous ai aimée, Mirie, je vous ai séduite, je vous ai égarée; atrjour-
d'hiii, je n*ai plus d'amour que pour le Seigneur, mais votre souvenir vient souvent encore me troubler dans mes prières nocturnes ; j'ai voulu vous revoir, vous loucher la main, cette main qui m'a deux ibis touché au cœur. Pardonnez-moi, .c'est mon dernier adieu aux choses d'ici-bas... Marie, vous ne me voyez pas, vous ne m'entendez pas? je vous parle et je vous tends la main... la main d'un frère... Daignez la toucher, et tout sera fini !
Marie leva lentement la main avec un soupir.
— Vous avez été bien cruel, Montbrun ; vous avez laissé passer sur mon cœur onze mortelles années avec la pensée de votre mort. Vous ne savez pas ce que j'ai fait pour oublier mon amour et mon crime. Avec vous je n'étais pas une femme perdue, j'étais une amante qui sait se faire pardonner aux pieds de Dieu même à force d'amour. Mais, depuis ce jour maudit oii je suis allée retrouver votre cœur avec un poignard, je me suis abandonnée aux mille égarements des folles passions. Cruel 1 mille fois cruel! pourquoi ne pas m'avoir dit que vous vous retiriez du monde? Avec quelle joie, triste peut-être, mais douce et chère à mon amour, je fusse allée me réfugier au couvent, loin de vous, s'il eût fallu, mais toujours avec vous par la prière, qui apaise; par l'àme, qui croit à Dieu !
— Je ne vous cacherai rien, Marie, car aujourd'hui mon cœur ne se cache plus. Eh bien, cette femme que vous atteignîtes mortellement en me frappant moimême, cette femme pria Dieu ce jour-là pour la première fois de sa vie, elle pria Dieu de me sauver. Dieu
me sauva de la mort, Dieu me sauva deux fois, le corps et Tâme ; car, touché des prières de ma pauvre maîtresse, je priai aussi : vous devinez donc de quel temps date ma conversion. Elle s'était convertie dans la même ardeur; elle avait une sœur au couvent de Sainte-Marguerite, elle alla rejoindre cette sœur. Mais, chez les femmes, la jalousie survit à l'amour : elle ne prit le voile que sur mon serment de renoncer au monde, à vous, la plus belle, sinon la plus aimée de toutes...
— Quoi ! s'écria Marie emportée par les élans de son ancien amour, quoi! vous l'aimiez plus que moi?
Elle se leva tout agitée.
— Qui sait? murmura le bénédictin, vous avez été la première, elle a été la seconde; mais nous sommes si loin déjà de ce temps d'orages et de périls!
— Si loin I dit Marie. Ah ! bienheureux, bienheureux ceux qui oublient !
— Allez, allez, Marie, vous avez oublié la première, vous avez oublié plus que je n'ai fait. Croyez-vous donc que je n'aie pas mis un cilice sur mon cœur pour venir jusqu'ici?
Marie de Joysel se jeta aveuglément dans les bras du bénédictin.
— Ahî Dieu soit loué! s'écria-t-elle en éclatant, maintenant je puis mourir! Oh l Montbrun 1 quelle joie de mourir en songeant qu'après une si longue solitudc^ votre cœur n'est pas glacé pour moi 1
— Mario! Marie! de grâco, oubhons de toutes nos forces, li'tippclez-vous donc que ce cœur que je sens
battre sur le mien n'appartient plus à moi ni à vousmême, mais à ce noble jeune homme qui vient répandre sur vous la bénédiction du mariage et de la famille. Marie se détacha des bras de Montbrun.
— Henri Thomô, dit-elle en levant les yeux au ciel, Henri ïhomé 1 je l'avais oublié, lui !
Un silence suivit ces paroles.
— Mais, reprit-elle en penchant la tête, s'il ne m'est plus permis de posséder mon cœur ni pour vous ni pour moi, je puis du moins l'élever jusqu'à Dieu.
— Oui, Marie, c'est là-haut que je vous attends. Mais voyez ma pâleur funèbre et mon abattement ; je n'ai plus que peu d'années à vivre, je serai là-haut longtemps avant vous.
— Avant moi ! Dieu seul le sait. Mais vous me trompez encore, car cette femme que vous avez tant aimée, trop aimée, ce sera celle que vous chercherez là-haut.
— En vous attendant peut-être.
Le bénédictin sourit de son charmant sourire d'autrefois.
— Mais, reprit-il en appuyant le cilice sur son cœur, je me hâte de vous dire adieu; car, si je restais près de vous une heure de plus, à quoi me serviraient onze années de luttes et de repentir? Adieu, Marie.
— Ah ! dit-elle avec un cri douloureux, pourquoi êtes-vous revenu?
Montbrun avait repris son masque glacial.
— Adieu, ma sœur.
11 tondit sa main sèche et blanche ; Marie la saisit avec ardeur.
— Non, non, vous ne me quitterez pas sitôt. Songez donc que c'est notre dernier rendez-vous.
— Sur la terre.
— Ah ! si j'étais sûre de vous retrouver au ciel I ~- Espérez en Dieu.
— Je vous dis que vous ne partirez pas sitôt; à peine si je vous ai vu, à peine si vous m'avez parlé. Mais contez-moi donc ce qui s'est passé depuis onze ans ! Je veux tout savoir.
— Ne vous l'ai-je pas dit? J'allais mourir, on a prié pour moi, Dieu a touclié mon âme comme le oceur de celle qui priait ; je lui devais ma vie, elle m'a permis delà consacrer à Dieu, voilà tout.
— Mais je vous ai attendu rue Hautefeuille, je vous ai attendu comme une pauvre folle, assise sur une borne, le jour et la nuit. Que ne m'avez-vous écrit la vérité? J'ai entendu, le troisième jour, crier la mort d'un jeune capitaine qui s'était poignardé dans les bras de sa maîtresse, je suis rentrée mourante, j*ai voulu mourir; mais est-ce qu'une pauvre femme a la force de mourir quand son heure n'est pas venue?
— Moi, j'ai appris vaguement que vous é*liez consolée , j'ai dit : Ce n'était qu'une femme. J'ai appris il y a quatre ans que notre indigne cousin, Pierre Gars de la Verrière, vous avait emprisonnée pour la vie, suivant un jugement obtenu contre vous. J'ai tenté deux fois de venir jusqu'à vous ; j'ai d'abord trouvé un geôlier inflexible; j'ai demandé, par une lettre de notre prieur, un laissez-passer à monseigneur rarchevéque ; mais monseigneur n'a pas répondu; ce n'est que sur
une seconde IcUre écrite ces jours-ci qu'il a daigné me répondre selon mes vœux. Votre histoire a fait du bruit partout, même dans notre solitude; mon cœur s*cst révolté en apprenant que vos enfants allaient déposer contre vous ; je suis allé au tribunal en promettant de vous défendre, s*il le fallait, sans me faire connaître; mais comment se cacher quand le cœur parle tout haut?... Adieu, Marie... adieu!
Montbrun alla rapidement à la porte de la cellu\e.
Elle courut à lui, mais il s'arracha de ses bras; il partit en lui cachant sa douleur. Elle alla tomber mourante sur son lit, écoutant du cœurel de l'oreille l'écho du sombre corridor qui répétait l'adieu de Monlbiun.
Xliï
lA NUIT Dt:S NOCES
Montbrun n'était apparu que con\me une ombre. Henri Thomé, plus tendre et plus dévoué que jamais, reprit peu à peu son empire sur Marie de Joysel. Ce fut avec joie qu'elle vit arriver le jour du mariage.
Ce mariage célèbre se fit trois semaines après le jugement. Je ne crois pouvoir mieux faire pour en raconter la cérémonie que de reproduire le procèe;-vcrbal de l'huissier. C'est le seul exemple d'un pareil hyménée.
Aprci avoir rapporté tous les actes dont il était né-
cessaire qu'il fît mention dans son procès-verbal, Thuissier dit :
« Nous nous sommes transporté, avec notre assisce tance, en la maison du Refuge, faubourg Saint- « Marcel, oii, étant à la grille, avons demandé la « demoiselle Amelin^ supérieure de cette maison, lace quelle y étant venue, et après lui avoir fait lecture et « laissé copie des arrêts, nous l'avons sommée et « requise de nous mettre entre les mains la demoiselle c( Joysel^ pour, et au désir des arrêts, la conduire en c( l'église Saint-Médard, pour, en notre présence, être « procédé à la célébration du mariage ; laquelle demoi- « selle Amelin^ pour satisfaire aux arrêts, après avoir « fait ouvrir la porte qui sert d'entrée à la maison, nous « a remis en nos mains la demoiselle Marie Joysel, a dont nous avons fait mention sur le registre de la « maison, et ont signé : Joysel^ AmeJin, supérieure.
« Ce fait, avons fait monter icelle demoiselle Joyseî « dans un carrosse, et conduire en l'église et paroisse de (( Saint-Médard, où étant, s'est trouvé le sieur Tliomé ; « après qu'ils ont été fiancés et épousés par le sieur « Cornier, vicaire de la paroisse, et que mention en a f( été faite sur le registre des mari;iges d'icelle, nous « avons remis la demoiselle Marie Joysel entre les mains c( du sieur Thomé, son mari, au désir des arrêts, dont « et de quoi nous avons dressé le procès-verbal, es « j)résence et assisté de François Champion^ bourgeois « de Paris, et autres témoins. »
En sortant de l'église, Henri et Marie trouvèrent, selon leur attente, le carrosse de madame deMontreuil.
Ils embrassèrent le vieux chanoine, ils partirent avec empressement. Le voyage fut doux, mais silencieux ; malgré l'amour charmeur de Henri, Marie avait çà et là des instants de sombre tristesse : s'il parlait de bonheur, elle penchait la tête et semblait dire : Le temps est passé! s'il parlait d'amour, elle regardait le ciel et semblait dire encore : Le temps est passé! Mais aussitôt, voyant que sa tristesse mquiétait Henri, elle reprenait soudainement son masque d'insouciance et son adorable sourire , elle s'aveuglait elle-même pour aveugler son amant.
11 était près de dix heures quand ils arrivèrent au château. Ils descendirent de carrosse dans une grande cour déserte, aux pavés moussus, devant un perron à colonnade ombragé par deux ormes centenaires.
La vieille madame de Montreuil vint jusque sur le perron : elle embrassa Marie avec une tendresse de mère; elle accueillit Henri comme son enfant.
— Vous avez voulu être seuls, dit-elle en les conduisant à sa chambre ; vous tombez à merveille : mon fils est parti pour rejoindre son régiment; M. le curé, qui est un peu curieux, espérait vous voir aujourd'hui, mais je l'ai prié d'attendre jusqu'à demain. Asseyez-vous, mes enfants; chauffe bien tes pieds, ma pauvre Marie, la soirée est fraîche. Tu es pâle; le voyage t'a fatiguée. Pauvre enfant ! il y a si longtemps que tu n'avais lait un pas. — Dieu merci! nous souperons de bonne heure. — Ah! ah! voilà une image bien précieuse.
Marie venait de détacher de la cheminée un petit portrait de sa mère.
— Ce n'est pas sans peine que j'ai arraché ce portrai • des mains de ton procureur. Je t'avais bien dit de te méfier de ces mains-là. Mais mademoiselle voulait à toute force se marier. Grande sotte, un procureur 1
— Ah ! ma tante, de grâce, n'en parlons plus I
— C'est vrai, laissons-le reposer en paix dans sa robe noire. Avez-vous fait bon voyage? Que dites-vous de mon vieux carrosse et de mes pauvres chevaux? Ah! il y a vingt ans, mon équipage était plus fringant; mais que voulez-vous? tout a passé de mode chez moi.
— Excepté le cœur, ma tante ; vous avez toujours ?a môme jeunesse de cœur.
— Tu as raison : mes cheveux ont blanchi ; mais, comme disait si bien Benserade, les neiges de l'hiver n'ont pu atteindre mon cœur.
— Et vos chats, ma tante? après Aiadame de la Sablière, vous aviez les plus beaux chats du royaume.
— Tout à l'heure, au souper, nous les verrons venir par régiments.
Henri prit la parole : il parla des distractions de la vieillesse, des magies du souvenir, des consolations de la nature et de la charité chrétienne; enfin il acheva de séduire la vieille tante.
Au souper, madame de Montreuil remarqua avec un peu de souci que sa nièce mangeait à peine et qu'elle s'elTorçait en vain d'être snion gaie, du moins souriante.
— ■ Voyons, mon enfant, pourquoi cet air pensif, cette mine rêveuse? Je to trouve beaucoup plus belle quand lu l'animes un peu.
— lïclas!
— Et vous, monsieur mon neveu, \.'ftus avez de l'inquiétude? Allons, je vois bien que je suis de trop ici; l'amour aime le silence, la solitude; comme disait mon oncle le chevalier de Tunières, l'amour aime être eiitre quatre -z-y eux. Mais, en vérité, ici mes pauvres yeux ne devraient pas compter ; pour y bien voir, il me faudrait mettre des lunettes.
— Mais, ma tante, croyez bien, dit Marie en lui tendant la main, croyez bien que nous sommes heureux et fiers d'avoir un pareil témoin à notre bonli:ur. Sans vous, où serions-nous allés?
— Oh! oh! reprit la tante en hochant la tôle, les amants ne sont jamais en peine ; une fois qu'on a un cœur pour reposer son front, on se moque bien du reste, l'amour est un grand architecte qui bâtit des châteaux partout. Voyons, mes enfants, pour me prouver votre confiance en moi, ayez plus d'abandon; allez, allez, ne craignez pas de vous embrasser un peu : cela vous fera du bien, et à moi aussi.
Marie sourit avec un charme adorable : elle tendit son autre main à Henri, qui la baisa avec passion.
— A la bonne heure, dit madame de Monireuil ; au moins vous n'avez plus l'air de sortir du couvent. Je sais bien que le souvenir de ton infortune ne doit pas t'égaycr beaucoup ni lui non plus ; mais tout cela est fini ; il faut jeter un voile sur le passé.
— Oui, dit Marie en soupirant, un voile sur le passé! Ver») la fin du souper, madame de M»ontreuil était si
animée, qu'elle chaula un couplet de son cher abbé de Chaulieu à la déesse d'Amalhonte. Apres avoir chanté,
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elle babilla encore avec beaucoup de feu; enfin elle pencha la tête, et s'endormit, le front sur la table.
Un suivante avertit Henri et Marie qu'elle avait allumé le feu dans leur chambre. Henri leva sur Marie un regard suppliant, lui offrit la main, et prit un flambeau sur la table.
~ Allons, dit-elle d'une voix brève.
Elle embrassa tendrement sa tante sur ses cheveux blancs; elle mit dans son sein le portrait de sa mère. Ils entrèrent au haut du grand escaHer dans une chambre très-richement décorée. Les murs étaient tendus de tapisseries à scènes galantes et champêtres; les dessus de portes et les dessus de glaces, peints en camaïeu, représentaient les quatre saisons. La cheminée était uk bas-relief de Girardon, soutenu par deux syrènes en cariatides. Le feu qui venait d'y être allumé répandait un vif éclat sur un grand lit à baldaquin digne d'abriter un roi et une reine.
A la vue des rideaux, Marie pencha sou front sur le sein de Henri, qui était toujours tremblant devant elle par la force de son amour.
— Marie, vous devez me trouver unbien triste amant , mais j'ai le cœur si mal fait, que je suis effrayé de mon bonheur. Je tremble comme un enfant qui a peur ; à peine si j'ose vous dire que je vous aime.
— Je le r^ais, Henri. Croyez-vous donc que je ne sois pas fière de cette passion si profonde et si craintive? Allez, Henri, moi aussi je tremble, car je n'ose croire que voire jeune cœur, qui est un trésor d'amour, soit pour moi, moi qui n'en suis pas digne.
Ces derniers mots furent étouiïés par un baiser de Henri.
— Marie, tu es digne de l'amour d'un roi! Est-ce que je crois à tous les contes dont on t'a poursuivie? Tu es trop belle pour n'avoir pas été victime de ta beauté. A quoi penses-tu, Marie? Hélas 1 toi, tu ne m'aimes pas ! je ne suis qu'un enfant à tes yeux.
— Oui, un enfant plein de cœur et de force, un enfant que j'aime comme si j'étais sa sœur, sa mère...
— Ah! Marie, vousnem'aimezpascommeunamant!
— Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais de tout mon cœur, de toute mon âme, et pour la vie?
En disant ces mots, Marie leva les yeux au ciel.
— Le ciel vous entende et vous bénisse ! — Vos beaux cheveux font ma joie ; ces beaux cheveux que tant de fois j'ai vus en songe nageant en boucles sur l'oreiller.
— Eh bien, je vous abandonne mes cheveux.
A peine Marie eut-elle dit ces mots que son amant, avec une violente et folle ardeur, la décoiffa de ses mains et de ses lèvres.
— Hélas! lui dit-elle, voilà ce que je vous apporte de
mieux en mariage.
Elle avait la plus belle chevelure du monde, noire comme le jais, longue comme la branche du saule pleureur.
— Que vous êtes belle ainsi ! Quelle grâce ! quelle douceur! quel enchantement!
— Oui, je suis belle encore, dit Marie d'un air distrait en se voyant dans la glace de la cheminée.
m L'AMOUR
Une pâleur de mort passa sur ses joues légèrement animées.
Marie ouvrit sur la cheminée une petite cassette eîi bois de rose. Elle y prit d'un air d'insouciance un encrier, une plume et une feuille de papier.
— Etes-vous folle? dit Henri en revenant près d'elle, pourquoi tout cet attirail d'écrivailleur, d'huissier ou d'avocat? est-ce que l'amour est un homme de loi?
— Qui sait? l'amour a peut-être une supphque à vous faire.
Comme Henri semblait attristé par ce mot, elle reprit en souriant :
— Ne vous chagrinez pas, enfant, je dépose la plume.
— Savez-vous, madame, que tout le monde est couché au château?
— Je crois bien, répondit-elle d'un air moqueur, il est huit heures! Vous ne vous êtes jamais couché si tard, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas tous les jours la nuit des noces.
Les flammes de l'âtre répandaient un vif éclat sur les fleurs épanouies des grands rideaux.
Henri s'endormit, bercé par les paroles tendrement amoureuses de Marie. Elle souleva la tête, et le regarda doucement. Mais bientôt, ne pouvant arrêter .ses larmesj elle se retourna et joignit les mains avec ferveur.
Après ime prière, elle descendit du lit, glissa ses jolis pieds dans des mules de satin, jeta un mantelet
sur SCS épaules toutes frémissantes, s'approcha de la cheminée et saisit la plume d'une main agitée.
Elle écrivit en pleurant pendant plus d'une heure. De temps en temps elle se retournait tout inquiète vers le lit. Quand elle eut fini d'écrire, elle se leva, et se regarda dans la glace avec une triste curiosité. Elle se promena un peu dans la chambre ; s'étant approchée d'une fenêtre, elle détourna les rideaux pour voir le ciel. Le ciel était parsemé de nuages vaporeux; leséloiles ne brillaient que çà et là à travers la gaze flottante ; le vent passait doucement sur les vieux chèvreieuillos du parterre.
— Le beau temps qu'il fera demain, dit Mario avec un soupir : Henri va s'éveiller sous un rayon de soleil, quand les oiseaux chanteront; je vais ouvrir la fenclrc ; le vent apportera jusqu'à notre lit les parfums du malin et les chansons de l'alouette.
Elle retourna vers le lit; Henri dormait toujours.
— J'ai froid, dit-elle en tressaillant. H est temps que jie retourne auprès de lui.
Elle alla encore jusqu'à la cheminée, oii elle regarda longtemps k portrait de sa mère.
— 0 mon Dieu ! murmura-t-elle, je vous remercie du courage que vous m'avez donné.
Elle demeura plus d'une demi-heure à contempler Henri avec amour; à la fin, ne pouvant résister au sommeil, elle l'embrassa doucement sur le front, dénoua ses cheveux, les répandit autour d'elle, pencha la tête sur l'épaule de Henri, lui piit doucement la \mm et s'endormit avec un long soupir.
U[) L^AMOIJU