CHAPITRE VIII
L’amour n’exerce pas seulement ses ravages dans le singulier milieu des souteneurs et des filles. Ce que les anciens appelaient furor veneris — la fureur de Vénus — sévit même parmi les gens du monde et jette parfois aussi le trouble dans la paisible bourgeoisie.
Si le décor, le dialogue et les costumes chan gent, les mêmes sentiments se retrouvent au fond de ces drames, qu’ils se passent à la Villette, aux Champs-Elysées ou au Marais ; mais, faut-il le dire, c’est presque exclusivement dans les quartiers excentriques que lapassion, poussée jusqu’à la sauvagerie, sans atténuer l’horreur du crime, lui donne une sorte de grandeur tragique.
Est-ce la civilisation raffinée de cette fin de siècle qui en est la cause ? Mondains et bourgeois ont rarement un coup de passion sincère. La colère des jaloux qui tuent leurs femmes n’est bien souvent qu’un masque pour dissimuler un calcul très prosaïque.
Et lorsque avec sang-froid on examine les pseudo-névrosés qui tuent dans un soi-disant délire amoureux, on met le plus souvent à nu, sous l’enveloppe trompeuse, le cabotinage ou le plus laid calcul. éBÊSto
Cependant, ce qui est vrai chez les hommes ne l’est point pour les femmes. Qu’elles soient mondaines, bourgeoises ou filles des boulevards extérieurs, leurs actes passionnels ont si souvent une ardeur sincère, dégagée de toute pensée d’intérêt, qu’on en arrive, un moment, à oublier l’horreur du crime.
Je ne connais rien de plus émouvant, malgré l’inconscience delà coupable, malgré l’infamie du forfait, que la confession de cette empoisonneuse qui faisait mourir lentement son mari en lui versant de la liqueur de Fowler et qui fut prise grâce à l’indiscrétion d’une receveuse des postes.
Très curieuse, comme beaucoup de ses pareilles, celle-ci lisait parfois les correspondances passant par ses mains. C’est ainsi que
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le crime fut découvert : une lettre de l’amant, annonçant un envoi de poison, fut prise et remise' à un ami du mari... Le soir, la femme était arrêtée. Personne n'a oublié cette cause célèbre qui fit, il y a sept ou huit ans, un bruit énorme !
Le dénouement fut tragique : la femme avouant tout aussitôt arrêtée ; l’amant, son complice, plus que son complice, l’inspirateur du crime, se suicidant en Espagne, quand on vint le prendre, enfin l’empoisonneuse s’empoisonnant elle-même en prison le lendemain de sa condamnation à vingt ans de travaux forcés.
Je ne rappelle ce scénario étrangement dramatique que pour prouver une fois de plus que la réalité des causes judiciaires dépasse tout ce que peut imaginer de plus terrible l’imagination des hommes.
Dans sa prison, madame X***, l’empoisonneuse dont je parle, a rédigé ses mémoires. Ces confessions, d’une sincérité extraordinaire, sont le document, le témoin pour ainsi dire, le plus curieux, de l’intensité de la passion à laquelle peut arriver une femme, véritable damnée d’amour, prise entre la tendresse qu’elle avait pour ses enfants et la passion amoureuse qui s’était emparée d’elle.
Par une dépravation étrange du sens moral, cette créature intelligente, ayant même de la littérature — ce qu’elle a écrit le prouve — en était venue à vouloir tuer son mari, plutôt que de s’enfuir en abandonnant ses enfants !
Dans ses « Mémoires », elle écrivait : « Les crimes contre la loi ne me gênent pas. Seuls les crimes contre la nature me révoltent. »
Elle avait aimé son mari, elle adorait ses enfants ; mais un homme était venu dans sa vie... il l’avait regardée et tout le reste du monde avait disparu. C’était le coup de foudre, dans tout ce qu’il a de plus extravagant.
Certains savants expliquent cela par l’hypnotisme.
Ce sont des conceptions scientifiques trop hautes. La simple puissance attractive de la passion nous suffit pour comprendre ces folies.
« Je t’aime atrocement », écrivait-elle à son amant.
Quand tout fut fini, quand elle fut condamnée, lorsque son mari à l’audience eut refusé de lui pardonner, elle se dit :
« Le simple bon sens me crie que je dois me tuer le plus promptement possible... J’y arriverai bien, quand tous les saints du paradis y seraient — et ils n’y seront pas... bien sûr... Bonsoir la vie ! »
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Cette promesse qu’elle s’était faite à ellemême, elle la tint avec une crânerie farouche. La mort de son amant avait été très dramatique : au moment où on le conduisait dans un poste de soldats, en Espagne, après son arrestation, il s’était brusquement emparé d’un fusil chargé au râtelier d’armes, et s’était fait sauter la cervelle.
La femme fut plus énergique encore. Pendant les débats de son procès, elle avait dit à son avocat :
« Je vais me tuer; il faut que je délivre mes enfants. »
Rentrée dans sa cellule, elle mâchonna un mouchoir dans l’ourlet duquel elle avait cousu de la strychnine.
Dissimulant ensuite les atroces souffrances qu’elle endurait, elle demanda un verre d’eau pour faire descendre le poison arrêté dans sa gorge. Elle mourut en disant : « Je suis heureuse. Adieu! »
Dans ce drame, l’amant fut aussi passionné que la femme; mais il y eut chez lui, dans la préparation du crime, une préoccupation d’intérêt. Il avait étudié minutieusement le moyen de tuer le mari, sans qu’il fût possible de croire à un suicide de la part du malheureux. Il voulait que sa maîtresse tou-
chat une police d’assurance de dix mille francs !
La femme n’avait pas été guidée, même une seconde, par un sentiment de ce genre.
Je n’ai pas été appelé à suivre les phases de cette cause qui, du reste, ne se déroulèrent pas à Paris ; mais il me semble que cette étude de psychologie criminelle serait incomplète si je ne rappelais ce drame saisissant.
Les maris qui tuent, en revanche, ne sont point seulement des fous d’amour. La jalousie seule n’arme pas leur bras. Il y a presque toujours chez les gens du monde un sentiment particulier : la crainte du ridicule.
Ils préfèrent une auréole sanglante à la cocarde jaune que les railleurs et les imbéciles accrochent à leurs chapeaux.
Chez les bourgeois, c’est autre chose. Il y a plutôt très souvent un côté pratique tout à fait curieux.
• U n pharmacien arrêté pour avoir tué l’amant de sa femme flagrante delicto me racontait ainsi son aventure :
— Je me précipitai dans la chambre de ma femme, où je la trouvai avec son amant.
« — Que venez-vous de faire? m’écriai-je.
» — Oh! rien, me répondit-elle, avec effronterie; nous venons de nous embrasser sur le lit.
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» — Vous avez fait plus que vous embrasser, » répliquai-je.
Et pour excuser son crime, le pauvre homme ajoutait :
— Si quelqu’un avait été la, si j’avais pu avoir des témoins, certainement je ne me serais pas fait justice moi-même. J’aurais demandé le divorce dont ma femme m’avait menacé, prétendant que je la négligeais. Alors, il m’eût été possible de plaider contre elle, de démontrer de quels côtés étaient les torts. J’aurais gagné mon procès et on m’eût donné mes enfants. Malheureusement, j’étais seul.... alors je suis allé chercher mon revolver et j’ai fait feu.
Celui-là avait tué... pour que le divorce ne fût pas prononcé contre lui, pour garder ses enfants, et n’avoir pas de rente à payer à sa femme !
Et parmi les passionnés, parmi les déséquilibrés, qui ont tué leur maîtresse ou celle qu’ils aimaient, et qui ensuite ont voulu se suicider, mais se sont ratés, combien ont voulu réellement mourir?
Pendant que j’étais à la Sûreté, j’eus vaguement à m’occuper du meurtre d’une jeune femme très riche, accompli dans les environs, de Paris.
Le meurtrier était un tout jeune homme, d’excellente famille, qui affirmait n’avoir tué celle qu’il aimait qu’avec la volonté bien arrêtée de se faire justice après... Seulement, il avait oublié que son revolver n’avait que cinq coups ! Il avait tiré ses, cinq balles sur sa victime sans en garder une pour lui.
La folie d’amour fin de siècle a d’étranges égarements !
Ils sont nombreux ceux qui ont dissimulé le meurtre commis, en prétendant que leur maîtresse a voulu mourir.
Je ne veux même pas parler des affaires célèbres dont le souvenir est dans toutes les mémoires, mais j’ôn veux raconter une, inconnue certainement de la grande partie de mes lecteurs, et qui montre jusqu’où peut aller parfois la machination d’un prétendu suicide. Cette fois le machinateur n’était pas un homme du monde, mais un petit bourgeois.
Un dimanche matin, il faisait, je m’en souviens encore, un temps épouvantable, on vint m’avertir qu’on avait trouvé, dans une chambre d’un hôtel meublé du centre de Paris, le cadavre d’une jeune femme inconnue.
Ceux qui étaient entrés dans la chambre avaient vu le corps étendu sur le lit tout habillé ; un réchaud brûlait encore près de la
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cheminée calfeutrée. Il semblait qu’on était en présence d’un suicide... [mais pasf unj papier dans les poches de la morte, f et sur le livre d’hôtel aucun renseignement utile.
Deux jours auparavant, cette femme était arrivée avec un homme se disant son mari, qui, simplement, avait fait mettre sur le livre une inscription vague, démontrant la volonté bien arrêtée de donner un faux nom :
« M. Albert, négociant, venant de Londres. »
Pas de malle, le linge démarqué, pas de porte-monnaie, aucun bijou.
Ce qui augmentait encore le côté mystérieux de l’aventure, c’est que le soi-disant mari avait disparu, sans que les gens de l’hôtel s’en fussent aperçus. La veille on l’avait vu rentrer portant un gros paquet, certainement le charbon et le réchaud... Puis on ne l’avait plus revu.
Cette disparition avait semblé si extraordinaire, que d’abord on avait cherché dans toutes les chambres inoccupées, pensant que le malheureux était allé se pendre ou se tirer un coup de revolver dans une autre pièce...
Je me rendis aussitôt à la Morgue où le corps était déjà transporté; aidé par quelques agents, je me mis à examiner les vêtements de la morte avec le plus grand soin. Je pris le
corset, je le retournai dans tous les sens : il ne portait aucune marque reconnaissable...
De même pour la robe... Enfin, en la reprenant une dernière fois, j’eus l’idée de regarder plus minutieusement encore le ruban de taille, et je finis par y déchiffrer l’adresse aux trois quarts effacée de la couturière. Le nom avait disparu, mais il était possible avec beaucoùp d’attention, et à la loupe, de voir encore le numéro et de reconstituer le nom de la rue.
Aussitôt, je saute dans une voiture, et me voilà parti boulevard X...
— Il y a bien ici une couturière ? demandai-je à la concierge.
— C’est-à-dire qu’il y en avait une, mais depuis deux ans elle n’est plus ici. Voici d’ailleurs son adresse...
Je repars, et... nouvel interrogatoire d’une nouvelle concierge :
— Ah ! monsieur n’a pas de chance ! Madame est partie ce matin avec son mari, à Nogent, où elle doit rester trois jours chez des amis.
La pluie continuait à tomber, le vent soufflait en terribles rafales; mais jamais les intempéries des saisons n’ont arrêté un chasseur, réellement passionné, sur les traces du gibier qu’il poursuit.
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Je me fais conduire à la gare de Vincennes, je prends le train et j’arrive à Nogent, trempé comme un canard et toujours suivi d’un agent portant la robe de la morte... laquelle était aussi dégouttante de pluie que moi-même quand je la déballai devant madame X..., la v couturière.
J’eus la chance de tomber sur d’excellentes gens, très complaisants, qui se mirent avec un grand empressement à ma disposition. Le mari voulut absolument que je prisse une tasse de café bien chaud, afin de combattre l’humidité, et madame X... se mit à examiner avec la plus grande attention la robe, qu’elle reconnut tout de suite comme sortant de chez elle... bien qu’elle fût dans un piteux état, la pauvre !
Le passage à la Morgue suffît à friper les plus élégantes toilettes, et celle-ci, déjà très vieille, avait de plus subi l’orage en ma compagnie.
— Mon Dieu, dit d’abord madame X..., ce sera peut-être difficile de trouver, car voilà deux ans que je suis retirée des affaires.
Mais l’ancienne couturière possédait une excellente mémoire.
— • Voyons, fit-elle, donnez-moi donc un signalement très exact de la morte.
Je lui dépeignis du mieux que je pus la
femme que j’avais vue étendue sur les dalles de la Morgue, et dont le visage m’avait assez vivement frappé.
— Attendez, interrompit tout à coup madame X...; je crois bien que j’ai trouvé... Oui, j’ai eu parmi mes clientes, autrefois, une jeune femme répondant à ce signalement.
C’était une petite femme du quartier Latin, ne faisant pas du tout la noce, mais vivant maritalement avec un pâtissier... qui a fini par l’épouser, et qui doit être établi dans une ville du Nord. Du diable, par exemple, si je sais laquelle ! Il se peut que je me trompe, ajouta-t-elle, mais cela m’étonnerait beaucoup...
Alors madame X..., avec une obligeance que l’on trouve rarement chez les témoins, s’offrit à revenir à Paris avec moi, afin de, retrouver dans ses livres tous les renseignements qui pouvaient y être inscrits. C’est ainsi que j’eus le nom de la cliente et son adresse. Madame X... consentit même à m’accompagner à la Morgue, et reconnut absolument le cadavre.
J’avais les renseignements les plus utiles. Le lendemain, je retrouvai les parents du mari, lequel était bien pâtissier dans le Nord, à Amiens, la ville célèbre pour ses pâtés de canard.
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Bref ? l’enquête fut menée rondement, et, trois ou quatre jours après, mes agents arrêtaient le gaillard dans une brasserie de femmes du quartier Latin, en train de boire du champagne avec les servantes.
— Que voulez-vous, monsieur, me dit-il quand on me l’amena, c’était pour m’étourdir !
Et, alors, il commença, d’une façon tragicomique, le récit de ce qu’il appelait son « aventure ». Aventure qu’il racontait à sa manière.
« Ma femme, dit-il, en avait assez de la vie, tourmentée qu’elle était par de terribles maux d’yeux ; moi, d’un autre côté, je ne trouvais pas l’existence bien gaie... J’avais des ennuis d’argent : je pensai que le moyen le plus simple de sortir de tous les tracas était de mourir avec ma femme.
» — C’est bien, finis-je par lui dire, un jour qu’elle me parlait de ses idées de suicide, nous nous tuerons ensemble, mais pas ici ! Cela ferait trop de scandale dans une petite ville de province!...
» Alors, nous décidâmes de venir à Paris.
» En quittant Amiens, j’avais acheté un revolver.
» — Pas avec cela, dit ma femme, ôn peut se manquer ; et puis, il faut se tuer l’un après
Tautre ! Pour mourir ensemble, il faudrait tout au moins deux revolvers.
» — Non, voisrtu, il vaut encore mieux se pendre !
» J’achetai de la corde, et nous partîmes pour le Bois de Boulogne.
» Mais, là, ma femme ne trouva pas un arbre à sa convenance ; les branches étaient toujours trop hautes ou trop basses.
» Nous finîmes par changer d’idée.
» — Si nous nous noyions ? dit encore ma femme.
» Moi, le genre de mort m’était indifférent, pourvu qu’on mourût. »
Ce que ne disait pas le mari, c’est que'la malheureuse femme avait toujours peur, en se suicidant la première, de n’être pas suivie dans l’autre monde.
Le pâtissier continua :
« Nous nous dirigeâmes vers la Seine, mais dès que nous fûmes vers le bord, nous reculâmes, dégoûtés tous deux. Vraiment, l’eau était trop sale et sentait trop mauvais.
» Nous songeâmes alors au charbon. Ma femme rentrée à l’hôtel, j’allai acheter tout ce qu’il faut pour s'asphyxier, plus un litre de cognac, pour nous donner du courage.
» Je bus beaucoup, ma femme aussi... Je ne
sais même plus exactement ce qui s’est passé ; je ne me rappelle que d’une chose, c’est que c’est moi qui allumai le fourneau.
» Au milieu de la nuit, je m’éveillai en sursaut d’un cauchemar ! je sentis en même temps comme un haut-le-cœur.
» Alors je me souvins... Je me relevai par un effort, car j’étais étendu àterre. Je m’élançai vers le lit et j’essayai de ranimer ma femme.
» Elle était morte, déjà glacée ! J’eus à ce moment-là un coup de folie. L’instinct de la conservation s’emparant de moi... je me précipitai hors de la chambre... la porte de l’hôtel était ouverte... Dans la rue, je me mis à courir. Depuis je suis toujours comme un fou. Voilà pourquoi je bois du champagne avec des filles. Je veux perdre le souvenir de mon affreux cauchemar !... »
Il n’y avait qu’un défaut à cette histoire si bien inventée. C’est que le pâtissier, en se sauvant, non seulement s’était bien gardé d’appeler au secours, sachant que l’on fait parfois revenir des asphyxiés qui semblent morts, mais il n’avait même pas ouvert la fenêtre. Tout au contraire, il avait soigneusement fermé la porte derrière lui.
L’instruction dirigée par M. Doppfer, au-
jourd’hui conseiller à la cour d’appel, convainquit la justice que si la pauvre morte avait incontestablement la volonté bien arrêtée de se tuer, son mari, qui en avait assez d'une femme malade, et qui, peut-être, par un mariage plus riche, espérait rétablir ses affaires, n’avait jamais eu, lui, la pensée de quitter ce monde.
Il avait flatté la manie de la malheureuse, et fort bien machiné le suicide.
A peine le réchaud allumé, l’homme s’était étendu à terre... la bouche collée au bas de la porte, et il avait aspiré, de toute la force de ses poumons l’air sauveur... jusqu’au moment où, n’entendant plus sa femme râler, il avait compris qu’elle avait perdu connaissance.
Alors il était sorti et avait refermé doucement la porte, pour ne pas réveiller les locataires de la maison.
Du reste, il finit par tout avouer et fut seulement condamné à huit ans de réclusion, le jury et la cour ayant tenu compte de la bonne volonté que 1a. malheureuse victime avait mise à mourir.
Je viens de montrer l’hypocrisie d’un petit bourgeois meurtrier. . . un autre bourgeois fut ignoblement féroce...
Au mois de septembre 1 890 , Paris fut violem-
ment ému parle récit d’un horrible drame. Un individu s’était présenté deux fois rue de Belzunce, dans la maison habitée par M. P..., avocat à la cour d’appel, demandant à parler à la femme de chambre.
La concierge lui ayant répondu qu’elle était un train de promener les enfants, il s’en alla sans mot dire, mais vers six heures du soir il revint et monta sans rien demander.
La cuisinière vint ouvrir.
— Voulez-vous prévenir Juliette que son beau-frère est là ? fit-il.
Presque au même instant, la jeune femme •de chambre parut, portant dans ses bras le dernier enfant de son maître, un bébé de six mois.
A peine furent échangés entre elle et le visiteur quelques mots que le témoin de la scène n’entendit point.
Presque aussitôt, l’homme, tirant un revolver de sa poche, fit feu à boutportant sur la pauvre fille qui s’affaissa, la poitrine trouée de deux balles. Le petit enfant de M. P... roula avec elle dans le sang.
Avant même que la cuisinière terrifiée eût poussé un cri d’appel, elle vit encore le meurtrier s’approcher de la blessée, appuyer le canon de son arme sur le front de la malheu-
reuse, et d’un troisième coup lui fracasser le crâne.
Affolée, la Cuisinière s’enfuit. Elle ne retrouva l’usage de la voix que dans le corridor, el se mit à crier : « A l’assassin !... »
Au bruit qu’elle lit, madame P... entre-bâilla la porte du salon. En une seconde, l’assassin fut devant elle, la bouscula et apercevant M. P... assis devant son bureau, tira sur lui les trois derniers coups de son arme.
Et pendant que le pauvre avocat, grièvement blessé à l’aine, tombait de son fauteuil et se roulait à terre dans d’affreuses convulsions, le misérable meurtrier s’asseyait tranquillement, et disait en ricanant à madame P... terrorisée :
— Certes, j’en suis fâché pour vous, madame, mais c’était mon droit !
Aux cris'de la cuisinière, qui, folle de peur, avait mis toute la maison sur pied, des voisins accoururent. Un marchand de meubles dont la boutique était au rez-de-chaussée, M. F..., entra le premier et courageusement s’élança sur l’assassin qu’il saisit à la gorge ; mais? quoique de petite taille, cette hrute était d’une force colossale. D’un vigoureux coup de poing il se dégagea, descendit quatre à quatre et s’élança dans la rue; mais, poursuivi par M. F...,
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il fut atteint au moment où il allait tourner le coin de la rue de Belzunce.
Des passants vinrent à l’aide du courageux marchand de meubles, et le meurtrier put être maintenu jusqu’à l’arrivée des gardiens de la paix...
Petit, chauve, le visage encadré de courtsfavoris et barré de gros sourcils, faisant encore mieux ressortir la dureté du regard, sec, nerveux, cet homme, qui venait de commettre un double crime, déclara au poste où on le conduisait qu’il s’appelait Bousquet, ancien huissier à Saumur, et qu’il ne regrettait rien de ce qu’il avait fait. Il avait tué Juliette, sa belle-sœur, parce qu’elle l’avait quitté et ne voulait plus revenir chez lui.
La malheureuse fille, en effet, était morte quelques minutes après l’horrible drame.
M. P... lui survécut plusieurs heures. Sur l’avis des médecins, on l’avait immédiatement transporté à l’hôpital Lariboisière, pour lui extraire du ventre les halles qu’il avait reçues. Le lendemain, il expirait dans d’atroces souffrances.
Le juge d’instruction me pria d’aller voir à Noisy-le-Sec la femme de Bousquet, d’interroger la malheureuse, avec toutes les précautions possibles, et enfin de faire une perquisi-
tion afin d’essayer de trouver les causes qui avaient fait agir l’assassin.
Quand j’arrivai dans la petite maison en compagnie du commissaire de police, je trouvai madame Bousquet dans un état de prostration qui faisait mal à voir.'
Les missions de ce genre sont particulièrement pénibles à remplir, et je commençai par m’excuser de venir apporter à la pauvre femme de tristes nouvelles.
— Je sais, interrompit-elle, j’ai lu l’affaire dans les journaux que les voisins ont eu soin, du reste, de m’apporter. Oh ! les malheureux ! les malheureux !
Puis elle ajouta d’un gèste découragé :
— Cela devait finir comme cela.
Alors cette femme, une faible, incapable d’une résistance au maître, courbant l’échine devant le malheur avec le fatalisme des Orientaux, commença le récit lamentable de ses souffrances.
— J’étais en service àSaumur, chez M. X..., huissier, le prédécesseur de Bousquet, quand celui-ci arriva pour traiter de l’achat de l’étude; il me trouva jolie et il me le dit. Je ne sais comment cela se fit ; il n’est pas bien beau, mais il me fut impossible de refuser ses avances.
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(( Il m’épousa et j’en ai eu trois enfants. Voilà le dernier que j’ai sur les bras, il n’a pas quinze jours.
» Pendant ma première grossesse, très fatiguée, je lis venir à Saumur ma sœur Juliette. Elle était jolie, mais n’avait que quatorze ans. Est-ce que je pouvais penser?... Cependant si !... C’est tout de même de ma faute, j’aurais dû me méfier. Je savais à quel point il était enragé après le jupon. Et puis quoi? c’est la fatalité ! Il était si adroit, il savait prendre toutes les femmes. La petite bientôt devint amoureuse folle de lui à quatorze ans !... »
Et madame Bousquet, semblant sortir de sa torpeur alla prendre dans un meuble des lettres qu’elle me donna à lire.
D’une chaleur étonnante dans leur ingénuité, ces déclarations d’une gamine de quatorze ans !...
La femme reprit :
— Ah ! monsieur le commissaire, il n’est pas sans excuse mon pauvre homme ! Tenez, elle l’aimait tant cette pauvre Juliette, qu’un jour elle lui a fait prendre un breuvage... un philtre qui attache jusqu’à la mort celui qui le prend à celle qui le lui a donné.
« Et le fait c’est qu’il l’a aimée jusqu’à la mort, ma pauvre sœur ! »
La jeune femme, peu à peu, s’était animée, le sang était revenu à ses joues, pendant qu’elle essayait une timide défense de son mari. Elle l’aimait encore malgré tout. Quel séducteur que cet huissier ! Puis, brusquement, l’ardeur s’était éteinte, madame Bousquet avait été reprise de sa résignation ordinaire.
Je résume la fin du récit, qui fut long...
D’abord, madame Bousquet ne s’était aperçue de rien ; les deux amants se cachaient. Enfin, un jour, Juliette, en pleurant, vint lui dire qu’elle était enceinte, mais sans avouer de qui.
C’était le scandale dans la petite ville, et la perte à jamais de l’ofïicier ministériel, s’il gardait chez lui sa belle-sœur, une fillemère !...
Madame Bousquet, au plus vite, emmena sa sœur à Orléans pour y faire mystérieusement ses couches. Durant le voyage, comme la j eune femme lui faisait de sanglants reproches d’avoir compromis l’avenir de la famille, d’avoir exposé l’étude de son mari à être mise à l’index, la malheureuse Juliette, énervée, finit par lui dire :
— A la fin, j’en ai assez ! Puisque tu veux le savoir, c’est ton mari qui est mon amant !
Des scènes terribles éclatèrent ensuite dans le ménage. About de forces, l’épouse finit par céder devant la volonté du mari. Elle accepta la vie à trois avec sa sœur; elle fut mormone, sans trop savoir ce que c’était.
A Saumur pourtant, cette existence de « saint des saints », comme on disait jadis sur les bords du Lac Salé, n’aurait pas pu passer inaperçue, d’autant plus que Bousquet, dur avec les pauvres gens, carottier avec ses clients, avait eu déjà plusieurs plaintes déposées contre lui.
Il vendit son étude et vint à Paris ou il fonda un cabinet d’affaires.
Pendant des mois, des années, la vie mormone continua, tranquille et monotone. Les deux sœurs s’aimaient beaucoup et ne se querellaient guère ; le sultan leur jetait tour à tour le mouchoir, car tous les ans à peu près chacune des deux femmes accouchait.
Ce ne fut qu’après sa troisième grossesse que la conscience de l’infortunée Juliette s’éveilla.
Ce n’était plus une enfant ; peu à peu elle était devenue femme pensante : elle comprit toute l’horreur, toute l’infamie de la situation.
Elle eut enfin le courage que n’avait pas madame Bousquet : à tout prix elle voulut
partir. La sage-femme qui l’avait soignée lui procura une place de bonne d’enfants, chez M. P..., avocat.
Longtemps, Bousquet chercha en vain ce qu’était devenue sa maîtresse. Il battait Paris, désespéré, comme un fauve en quête de sa proie.
Un jour, le hasard le servit : il trouva dans un corsage de sa femme une lettre que sa sœur lui avait écrite. Le lendemain, Bousquet se présentait chez M. P...
— Que voulez-vous ? demanda l’avocat.
— Je viens vous réclamer votre bonne d’enfant; sa famille la demande : elle est mineure.
M. P... mit alors Juliette en présence de son beau-frère.
— J’aimerais cent fois mieux, s’écria-t-elle, me jeter à l’eau que de retourner avec vous !
— C’est bien, fit l’ancien huissier avec un calme apparent. Ta mère te fera mettre aux filles repenties.
Puis il s’en alla.
Il ne revint que pour tuer, mais il avait, dans l’intervalle, écrit à Juliette une lettre que je retrouvai dans la chambre de la morte.
C’était un véritable document d’inconscience
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et de passion, écrit dans un style prudhommesque d’ancien procédurier. Quelques extraits montreront l’état d’âme de l’huissier aux deux femmes :
« Je ne puis comprendre cette froideur à mon égard. As-tu entrepris de me faire mourir ? Tu réussiras certainement, car c’est intolérable de souffrir ce que je souffre.
» Ce n’est pas après quatre ans d’affection qu’on rompt si brusquement.
» Je viens faire appel à tes sentiments d’autrefois, qui doivent être encore ceux d’aujourd’hui, et te dire : Juliette, reviens près de moi, non pas chez moi, mais à Paris, dans. une chambre que je te louerai provisoirement, en attendant de t’acheter un petit commerce où tu gagneras ta vie.
» Je t’amènerai la petite Charlotte (sa fille) et nous coulerons ensemble des jours heureux...
)> Nous chasserons les orages, la sérénité et le calme entoureront notre bonheur...
» Jeanne, ma femme, ne s’oppose pas à ce que nous soyons ensemble, je vais lui dire de venir te trouver... »
Malgré toute cette prose sentimentale, cet homme, qui était jeune encore — il n’avait pas quarante ans — n’agissait que sous l’empire d’une brutale passion.
Il n’eut pas une seconde le regret de son crime, ni à la Morgue devant les cadavres de ses victimes, ni à la cour d’assises, où le président essaya en vain de lui arracher un mot de repentir, une larme !
Prétentieux, compassé, de l’air qu’il devait prendre en signifiant un exploit, il se contentait de répondre :
— Sans doute, ce sont là des faits profondément regrettables !
Aussi les jurés le condamnèrent-ils à mort, à l’unanimité , si je m’en souviens bien.
Néanmoins, M. Carnot, qui pourtant ne graciait pas très facilement, ne voulut pas qu’un huissier portât sa tête sous le couteau de la guillotine.
Cette décision gracieuse fît un bruit énorme. Il y eut une véritable campagne de presse.
On se montra féroce pour la corporation des huissiers, car on ne s’imagine pas la quantité de gens à qui ces officiers ministériels sont obligés d’être désagréables, de par leur profession même, alors que la plupart d’entre eux, dans la vie privée, sont des hommes fort aimables. Il en eût été de même s’il se fût agi d’un commissaire de police, d’un employé d’octroi, d’un douanier, etc., tous gens que leur métier conduit à embêter très souvent le public.
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Il est certain que Bousquet avait mérité le châtiment suprême aussi bien qu’un tas d’autres qui furent livrés au bourreau ; mais, j’ai déjà expliqué que la peine de mort, inutile pour effrayer les criminels, était une loterie.
A toutes les loteries, il y a des gagnants et des perdants. Il ne faut s’en prendre qu’au hasard.
Je n’ai pas connu encore un homme qui ne fût accessible à toutes les influences humaines ; les Présidents de la République le sont comme les autres, et il est impossible qu’il y ait une justice absolue dans les grâces, attendu que la justice tout à fait absolue n’existe même pas dans la distribution des peines.
Un autre incident fît aussi grand bruit : l’autopsie du corps de M. P..., à la Morgue, malgré les protestations de la famille. Toute la presse s’indigna, et le public était sûrement avec les journalistes.
Une fois de plus, la voix du peuple avait tort — en partie, du moins. Certes, la Morgue est horrible, et il est affreux pour une famille qui vient de perdre, assassiné, un des siens, de penser que l’être chéri enlevé tout à coup à l’amour de sa femme, de ses enfants, va être étendu sur une table de marbre et déchiqueté
dans le funèbre établissement. C’est une aggravation de douleur imméritée.
Dun autre côté, au point de vue de la justice, l’autopsie est indispensable. Elle est dans la loi, et on peut dire qu’elle est une des garanties de l’accusé.
Ainsi, dans une affaire qui se passa pendant que j’étais à la Sûreté, l’autopsie de la victime empêcha un jeune drôle d’être guillotiné.
On avait trouvé un matin sa mère sans vie. Le corps portait des traces de violence et au petit jour des voisins avaient vu le fils de la morte sortir furtivement de la maison, en compagnie d’un mauvais gamin de ses amis. Enfin, les meubles avaient été fracturés et il était prouvé qu’on avait volé.
Le fils, arrêté, avoua le vol, mais nia énergiquement l’assassinat. Ce fut l’autopsie du cadavre de sa mère qui le sauva de l’échafaud. Il fut établi que la pauvre femme était morte de la rupture d’un anévrisme. Sans doute, quand elle avait aperçu son fils venant cambriolerson appartement, son saisissement avait été tel qu’elle avait poussé un cri et les voleurs s’étaient élancés sur elle pour la bâillonner. Alors, l’émotion avait été trop forte, et elle était morte avant d’avoir été touchée.
Le fils était certes un ignoble bandit, mais aux termes de la loi il ne pouvait être poursuivi comme parricide.
Un autre cas :
Un jour, le directeur d’une Compagnie d’assurances reçoit dans le bras un coup de revolver tiré par un employé renvoyé. La blessure était si légère, que la victime, le soir même, se promenait dans son salon, et recevait en riant ses amis venus pour le féliciter d’avoir échappé miraculeusement au criminel attentat.
Deux jours après, il était mort.
Là encore l’autopsie fît échapper le meurtrier à une terrible aggravation de son cas — elle établit que c’était aux suites d’une maladie chronique que le directeur de la Compagnie d’assurances avait succombé. Le coup de pistolet avait sans doute augmenté brusquement la gravité de sa maladie,, mais c’était bien la maladie elle-même qui était la cause réelle de sa mort.
Tous les légistes sont d’accord sur ce point : il est impossible de supprimer les autopsies criminelles. Ce qu’il faudrait — je l’ai déjà dit dans la Police de V Avenir — c’est faire une nouvelle Morgue, une Morgue qui ne soit pas hideuse, une Morgue où une famille puisse
venir chercher un mort chéri sans un épouvantable haut-le-cœur !
On a voulu parler de l’autopsie à domicile ; l’expérience a prouvé que cette manière d’opérer était bien loin d’être pratique. Il faudrait, en effet, que les médecins fissent apporter leurs instruments dans la chambre mortuaire, et ces allées et venues, ces préparatifs lugubres ne seraient point faits pour calmer l’horreur de la famille.
Une autre observation tout à fait technique s’oppose à l’autopsie à domicile. Peu d’appartements pourraient offrir aux médecins l’éclairage nécessaire à la sûreté de leurs constatations , dont la gravité n’échappe à personne.
Mais je me suis laissé entraîner assez loin dans cette digression professionnelle ; revenions maintenant aux bourgeois « meurtriers par amour ».
N’était-il pas piteux, lui aussi, ce Werther polonais de cinquante ans, ancien officier d’une armée étrangère, quand il comparut à la Cour d’assises, accusé d’avoir assassiné sa maîtresse, alors que lui prétendait qu’elle s’était suicidée ?
Cette maîtresse était jeune, mariée, et dans une excellente situation. Malgré tout, elle avait
pris cet homme pour amant et avait accepté de l’argent de lui.
Le meurtre ou le suicide commun (car Blézinski s’était tiré dans la tête une balle qui ne lui avait pas fait grand mal) avait eu lieu le jour où le Polonais était complètement ruiné, et le faux suicidé prétendait que sa maîtresse s’était tuée de douleur d’avoir à le quitter. Il n’y avait pas de vraisemblance qu’une belle créature ayant trente ans de moins que lui eût mieux aimé mourir qu’être séparée d’un vieux grognard à la barbe grise, au parler alsacien , menteur comme Pranzini ou Prado, et d’une intelligence plus que médiocre.
Ce Polonais, qui appartenait à une bonne famille de son pays, n’ayant plus de quoi subvenir aux caprices de sa maîtresse, l’avait simplement tuée, sans doute pour qu’elle ne fût pas à un autre.
Puis, il s’était manqué lui-même, et, arrêté, il n’avait pas eu le courage de dire la vérité à la justice.
A la cour d’assises, il eut une réponse épique. On l’avait arrêté dans la rue... se sauvant. Cela n’allait guère avec sa version et le président lui demanda de vouloir bien dire où il allait.
« J’allais... acheter des cigarettes ! » répon-
dit-il... Et je crois que c’était vrai, car on l’arrêta à la porte d’un bureau de tabac... Il fut condamné très sévèrement.
J’ai déjà fait cette remarque. Pour trouver dans les crimes d’amour commis par des hommes cette sincérité, cette loyauté de passion qui en diminue un peu l’horreur, il faut s’éloigner des classes sociales gâtées par une civilisation trop raffinée ou des habitudes commerciales trop pratiques.
En somme, c’est chez les pauvres gens, chez les simples, se rapprochant le plus de la nature, qu’on trouve- les grands élans de passion, sans arrière-pensée.
Je me souviens d’avoir vu sur un lit d’hôpital un malheureux garçon boucher, qui avait commis un crime affreux et qui, pourtant, m’émut par la sincérité avec laquelle je l’entendis conter son histoire.
Ce malheureux Othello de la boucherie, ver de terre amoureux d’une étoile, était tombé éperdument épris de sa patronne, une veuve plantureuse, qui n’avait pas tardé à couronner sa flamme.
Les amours durèrent plusieurs années, au grand profit de la bouchère, qui voyait ses affaires prospérer, grâce au zèle, à la ténacité, au travail de son employé. Puis, un beau jour, le
l’amour criminel
fils de là patronne, devenu un grand garçon, sortit de pension.
La bienséance ne permettait plus de continuer des relations aussi compromettantes.
Pour consoler son pauvre amoureux, la bouchère lui promit de l’épouser dès que son fils aurait bénéficié pour son service militaire de l’état de veuvage de sa mère.
Il aimait tant sa maîtresse qu’il se résigna à cette situation... platonique, jusqu’au jour où il vit un tout jeune homme, ami du fils, admis dans l’intimité de la maison. La patronne souriait en soupirant au nouveau venu, le frôlait en passant avec des rougeurs de jeune fille.
Enfin, un jour l’amant délaissé apprit que sa maîtresse, qui avait prétexté un voyage en compagnie de son fils, était allée avec son nouvel amoureux faire une promenade dans la vallée de Chev reuse.
Quand elle rentra, il se posa devant elle et lui demanda d’où elle venait.
— Je n’ai aucun compte à vous rendre; laissez-moi tranquille, lui répondit-elle.
Il vit rouge ! Un grand coutelas était sous sa main, il se rua sur la malheureuse, et l’égorgea comme un mouton. Puis, tournant l’arme contre lui-même, il se larda de treize coups de couteau. Ce fut miracle qu’il ne mourût
point. Et, à peine en convalescence à l’hôpital, il arracha l’appareil de ses blessures. Il fut désespéré quand il vit l’interne remettre les bandages et arrêter l’hémorragie.
— Et pour quoi faire me soigner ? me disaitil. Pour me mener en cour d’assises? C’est vraiment bien inutile.
Puis il reprit avec un accent de sincérité touchant :
— Que voulez-vous, monsieur, j’aimais tellement cette femme ! j’ai tapé comme un insensé. Dieu! que je suis malheureux ! Je voudrais être mort. Je regrette tant l’acte commis. Je me ferais couper en petits morceaux si je pouvais lui rendre la vie à elle ! Je me repens. Oh! oui, je me repens du malheur que j’ai causé !
Et ce garçon boucher, un simple, qui n’entendait rien aux formules compliquées des philosophies plus ou moins pessimistes, ajouta:
— Que voulez-vous, il y a des impulsions auxquelles on ne peut résister. J’étais honnête... mais, c’est horrible à dire, j’ai obéi à une force instinctive... Mon cœur crève à ces souvenirs...
Et il pleurait, le pauvre ! Il sanglotait. Enfin, il se calma et il lui revint comme une réminiscence jalouse.
l’amour criminel
— Non! voyez-vous, monsieur, je n’aurais jamais cru qu’elle aurait pu prendre son fils comme plastron !...
Le procès du malheureux fut simple : on ne vit paraître que des garçons bouchers qui vinrent affirmer que le meurtrier était le plus doux des hommes.
Comme dans la plupart des affaires où le sentiment joue le principal rôle, les jurés firent une cote mal taillée. Ils condamnèrent le boucher amoureux à cinq ans de réclusion, mais immédiatement signèrent un recours en grâce.
Comme antithèse à ce sombre drame, je veux rappeler une petite histoire tragi-comique, qui montre que parfois les coups de revolver peuvent, sinon entretenir, du moins réveiller l’amour.
Une demi-mondaine, qui avait été quasicélèbre dans le monde où l’on s’amuse, en franchissant le cap de la trentaine, se mit à avoir des nausées de son métier et aspira à la vie de famille... A ce moment psychologique, le hasard lui fit rencontrer un jeune homme de son pays... et ce fut le coup de foudre...
Quoiqu’il n’eût pas le sou et qu’il fût plus jeune qu’elle de sept ans, elle l’épousa.
Le ménage marcha bien tant que durèrent
les quelques centaines de mille francs amassées par la dame. Quand le dernier bijou fut engagé, le mari commença par trouver que sa compagne était trop vieille ; il découcha d’abord, puis ne revint plus. Férue d’amour, la pauvre Madeleine fit d’abord tout ce qu’elle put pour ramener le volage ; enfin perdant patience, elle alla le trouver dans une maison de commerce où il venait de prendre un emploi.
— Veux- tu rentrer?
— Non, cent fois non !
Pif! paf! deux coups de revolver retentissent et le mari s’affaisse. Seulement, le soir, c’était la meurtrière, transformée en infirmière et sœur de charité, qui soignait le blessé ; et celui-ci, repentant, reconquis, lui baisait les mains de reconnaissance.
Ce n’est pas tout ; malgré cette belle et touchante réconciliation, le Parquet crut devoir poursuivre pour coups et blessures, et ce fut au chevet du mari que l’assignation en police correctionnelle vint toucher la femme.
Tous deux se présentèrent devant la justice, bras dessus bras dessous. Il y avait comme un renouveau de lune de miel dans ce ménage.
Le mari, seul témoin à charge, se contenta de dire :
l’amour criminel
— Ma femme a bien fait. Je n’ai eu que ce que je mérite : si j’étais resté à la maison, ça ne me serait pas arrivé.
Et quand le tribunal eut condamné son épouse à trois mois de prison, il eut un furieux accès de colère.
C’est une indignité! Vous êtes de mauvais juges! s’écria-t-il.
Pour un peu il se serait fait condamner à deux ans de prison pour outrage à la magistrature. Heureusement, l’avocat de sa femme, qui était Me Démangé, l’avertit du danger.
Il se tut, mais ne sortit de la salle d’audience qu’après avoir embrassé sa femme sur les deux joues. Le public applaudit, et l’on fît une ovation à ce ménage de tourtereaux qui proclamait la vérité du vieil adage :
« Qui aime bien châtie bien. »
Mais cette monographie de l’amour criminel dans le monde et la bourgeoisie ne serait pas complète sans le drame si complexe et si terrible que fut l’affaire Gouffé — • la plus célèbre et pourtant la plus inconnue dans ses détails parmi les causes célèbres.
On peut dire que toute la philosophie du crime et de l’amour est contenue dans cette affaire que j’ai vécue avec fièvre, pendant de longs mois, et que je vais essayer de faire re-
vivre avec son intérêt de passion et son horreur.
En dehors du côté psychologique même, j’ai apporté tous mes soins à développer ce drame judiciaire qui est le plus typique qu’il soit possible, de trouver, autant par les péripéties émouvantes d’une chasse à l’homme à travers le monde, que par les efforts d’une famille voulant à tout prix l’arrestation du criminel et aidant de ses deniers la police, dont le budget n’eût pas suffi à vaincre les impedimenta qui surgissaient pour ainsi dire chaque jour.
Les difficultés étaient si grandes que, malgré les efforts inouïs faits non seulement par le service de la Sûreté dont j’avais l’honneur d’être le chef, mais encore par toute la Préfecture de police, sous l’habile direction de son Préfet, M. Lozé, l’assassin eût, peut-être, échappé au châtiment si la famille de la victime, avec un dévouement dont on ne saurait trop faire l’éloge, n’avait puissamment aidé la justice.
Cette affaire mérite d’autant plus d’être contée dans tous ses détails que c’était la première fois que l’on avait fait des dépenses considérables qui ont permis de lancer des limiers aux quatre coins de la terre.
l’amour criminel
Il serait à désirer que les ressources de la police soient toujours suffisantes pour qu’elle accomplisse sa tâche difficile, car elles sont rares' les familles qui peuvent combler les vides fréquents dans le maigre budget mis à la disposition de ceux qui ont la mission de protéger la société contre les bandits ou les fous, qui lui déclarent la guerre.
Pour toutes les raisons que je viens d’exposer, il m’était impossible de laisser dans l’ombre le drame dont Gouffé fut la malheureuse victime, et je devais donner à cette cause, intéressante par tant de côtés différents, une place importante dans cet ouvrage.