‹ L'amour criminelChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

II vous est arrivé certainement d’éprouver un petit frisson en voyant des maçons se promener en chantant sur des échafaudages, ou bien des couvreurs assis tranquillement au sommet d’un clocher d’église.

Quel dangereux métier font ces gens-là ! avez-vous pensé. Il faut vraiment que l’habitude soit une seconde nature pour que gaiement ils s’exposent, chaque jour, à venir s’aplatir sur le trottoir en bouillie sanglante !

J’éprouve un sentiment à peu près identique, quand il m’arrive d’aller faire une étude d’après nature dans quelque restaurant de nuit, où des filles exhibent leurs bijoux, ou dans quelque cabaret de bas étage, où des pierreuses montrent avec orgueil aux cama-

rades le billet de cinquante francs qu’elles viennent de carotter à un vieux monsieur ignorant les tarifs de la galanterie parisienne.

Toutes ces malheureuses ont l'insouciance, du couvreur et du maçon;

Chaque nuit elles courent un danger plus grand que l’ouvrier qui répare la flèche de la Sainte-Chapelle !

Chaque. nuit, si l’habitude chez elles n’était pas une seconde nature, elles devraient se dire, le cœur serré :

« Cet individu, que j’amène chez moi, est peut-être celui qui doit m’assassiner ! »

Il faut vraiment que la nature humaine ne soit pas aussi mauvaise que veulent l’affirmer les pessimistes, pour que les assassinats des filles publiques ne soient pas plus nombreux.

Néanmoins, parmi les crimes restés impunis, les assassins de ce genre sont en grande majorité.

Mes prédécesseurs, mon successeur et moi,, avons éprouvé à quel point il est difficile de rechercher l’assassin d’une fille. Et si nous avons eu des ratages en matiérê criminelle, c’était presque toujours dans des affaires de ce genre.

A peu de variantes près, c’est toujours la même scène de constatations.

l’amour criminel

Une fille à moitié nue est trouvée dans sa chambre, la gorge coupée, ou la tempe trouée d’une balle... Les meubles sont ouverts, les tiroirs bouleversés. Le vol est le mobile du crime.

L’assassin doit être un des nombreux amants de passage de la victime ; quelquefois pourtant il y a une variante. Même désordre, mais dans un tiroir, de l’argent, des obligations sont restées. Est-ce un oubli de l’assassin? Ou bien le vol n’est-il pour rien dans l’affaire ?

N’est-ce pas un sadique, qui a coupé la gorge de cette femme, trouvant comme le divin marquis une volupté dans le meurtre ?

Est-ce une vengeance ?

On cherche, on interroge les concierges, les voisins.

La concierge, n’a rien vu, rien entendu ; c’est un devoir professionnel pour elle d’être sourde et aveugle. On lui donne vingt ou cinquante francs par mois pour fermer les yeux et se boucher les oreilles. Elle tire le cordon quand un monsieur quelconque frappe au carreau de la loge en disant simplement madame Irma ou madame Valentine, et elle se garderait bien de reconnaître le timbre de sa voix.

La bonne couche d’ordinaire au sixième

étage ; si par hasard sa maîtresse, par prudence, la fait loger dans l’appartement, la malheureuse a le sort de la bonne de Marie Regnâult, et cela fait deux cadavres au lieu d’un seul.

Les voisins ont entendu du bruit, mais ils n’y ont point fait attention. Chez la morte, il y avait toujours des discussions, des querelles. Quant aux hommes qui venaient chez elle, est-ce qu’il est possible de se souvenir de leur signalement ? Il en venait tant, des petits, des grands, des jeunes, des vieux, des bruns, des blonds, des blancs.

Et la police doit marcher sur ces indications-là !

Si le hasard ou le bon Dieu ne s’en mêlait pas, jamais on ne trouverait rien. Si Pranzini n’avait pas été comme frappé de folie, et n’était point allé distribuer les bijoux qu’il avait volés aux filles d’une maison publique, il promènerait encore, sur quelque plage lointaine, sa mâle beauté, qui produisait tant d’effet sur les femmes.

Si Prado n’avait pas eu la mauvaise idée de tirer sur un gardien de la paix, il serait peutêtre général dans quelque vague république de l’Amérique du Sud.

Quand la victime est une pierreuse, une de

ces malheureuses qui, le jour, assises à leur fenêtre, font des signes amicaux aux passants, et, le soir, battent leur quart sur les trottoirs, c’est peut-être encore plus difficile, car ils sont légion, ceux qui montent dans la petite chapelle !

Parmi toutes les affaires que j’ai suivies, il en est une qui a fait user beaucoup d’encre . aux journalistes, et dont le mystère, qui n’a jamais été pénétré, a vivement ému l’imagination de la foule ; je veux parler de la femme coupée en morceaux de la rue Botzaris.

Je dirai tout à l’heure mon impression sur ces funèbres débris, découverts un beau jour dans une maison en construction, — opinion qui contribua à mettre un certain froid dans les relations de la Sûreté avec la Faculté de médecine.

Je crois que rarement enquête donna tant de mal à la police. Nous nous mîmes à rechercher toutes les femmes disparues, et savez -vous à quel chiffre se montait le nombre des filles d’Ève dont les maris, les amants ou la famille n’avaient plus aucune nouvelle ?

Huit cents !...

Jamais peut-être la police n’a été involontairement la cause de plus de drames.

Ce que nous avons dérangé d’amoureux, qui se croyaient à l’abri, bien loin des recherches d’un mari ou d’un père !

Je dois même dire en toute sincérité que je ne suis pas certain que tous les maris auxquels nous avons rendu leurs femmes en aient été bien contents.

Il y eut même des suicides.

Une malheureuse femme, qui avait quitté son mari pour aller vivre en Italie avec un jeune homme qu’elle aimait éperdument, se jeta par la fenêtre, quand elle vit son père venir la chercher dans le petit village des environs de Naples où elle était venue cacher son amour.

Et tout cela à propos de débris humains qui peut-être, même, n’étaient pas ceux du corps d’une femme î

Les experts ne sont pas sorciers, pas plus les médecins que les graphologues, on en a eu la preuve dans plusieurs affaires retentissantes.

Or, on n’avait trouvé rue Botzaris que des morceaux de jambes et de bras.

Les médecins légistes, auxquels il manquait le principal, ne purent que constater qu’étant donné la gracilité des membres et le léger duvet qui couvrait la chair, il était probable

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que ces débris appartenaient au corps d’une femme, sans qu’il fût possible d’en déterminer exactement l’âge. D’une femme entre vingtcinq et quarante-cinq ans.

Je me souviens même que le rédacteur du rapport, voulant se garder de toute erreur possible, ajoutait que la peau d’un jeune homme ressemblant beaucoup à celle d’une femme, il n’était pas impossible, après tout, que ce fussent les bras et les jambes d’un adolescent.

Et dire que les expertises de toutes sortes, qu’il s’agisse de meurtres, de faux ou d’autre chose, sont à peu près toutes aussi nuageuses! Comment en serait-il autrement, les experts n’ayant pas le don de sorcellerie?

Malgré ce peu de clarté de l’enquête, lafoule voulait qu’une femme fût coupée en morceaux ; on chercha une femme, cela n’engageant du reste pas à grand’chose.

Quelques années auparavant, mon prédécesseur, M. Taylor, avait eu à s’occuper d’une affaire semblable. On avait trouvé à Montrouge des débris appartenant à un corps de femme — cette fois on n’avait pas hésité sur le sexe, attendu que la poitrine tout entière y était.

Les recherches de M. Taylor, avec poitrine

de femme, furent aussi vaines à cette époque que les miennes, plus tard, sans sexe bien défini. Seulement il parvint à établir, au cours de son enquête, non pas que les débris humains provenaient d’un amphithéâtre, mais qu’il était possible que des morceaux de cadavre, et même des cadavres entiers, disparussent des hôpitaux.

Ce ne fut pas l’avis de la Faculté.

Etait-ce pour m’excuser de ne pouvoir rien découvrir? J’avais fort envie d’en dire autant, et aujourd’hui encore, il m’apparaît comme très possible que ces débris humains, trouvés rue Botzaris, qui ont tant ému l’opinion, y aient été apportés par un carabin farceur.

Et il y avait pour cela une présomption particulière. Les débris exhalaient une forte odeur dé phénol. Or, les assassins, d’ordinaire, ne tiennent pas à conserver le plus longtemps possible le corps ou les débris du corps de leur victime, ils n’ont pas l’habitude de se servir d’antiseptiques.

Quoi qu’il en soit, le mystère n’a jamais été pénétré ; et dans cent ans on parlera encore de la femme coupée en morceaux de la rue Botzaris.

Pour bien faire comprendre encore une fois au lecteur toutes les difficultés que ren-

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contrent les policiers dans leurs recherches, et combien, souvent, ils sont arrêtés par des incidents qui, à première vue, prennent une importance considérable pour s’évanouir ensuite en fumée, je trouve un exemple pour ainsi dire typique dans la déconvenue que nous éprouvâmes un soir, non loin de la rue Botzaris, à un point quelconque de la rue de Crimée.

On vint nous avertir que, dans un terrain vague entouré d’une palissade, on sentait, depuis quelques jours, une forte odeur de phénol.

Ce n’est qu’à huit ou neuf heures du soir que nous en fûmes avisés. Avec un certain nombre de mes agents, je me rendis au lieu indiqué et, en effet, je fus un peu suffoqué par une forte et écœurante odeur d’acide phénique.

Après avoir escaladé la palissade, aidés par des voisins, guidés par des chiens, nous fîmes pendant deux heures des recherches dans ce terrain vague qui contenait d’innombrables quantités de tombereaux de « gadoues », de sable, etc.

Malheureusement, nous ne pûmes arriver à découvrir le moindre débris de corps humain.

Comme nous sortions bredouilles de cet

enclos, je m’approchai avec un empressement motivé d’un marronnier qui faisait partie de la plantation de l’avenue sur laquelle nous nous trouvions.

Une odeur encore plus forte d’acide phénique me monta au nez. Je m’appmchai plus près encore, puis je courus à un autre arbre : l’odeur était aussi pénétrante. Sans chercher bien longtemps , je découvris que c’était tout simplement les cantonniers de la Ville de Paris qui, trouvant les arbres plus ou moinsmalades, les avaient badigeonnés avec un produit mélangé d’acide phénique. Cette opération avait échappé à l’attention des voisins.

Un autre incident, dont le dénouement fut pittoresque, me fit encore chercher pendant quelques jours. Parmi les huit cents femmes disparues et qui furent retrouvées, il y avait notamment une femme mariée à un négociant de Paris, qui était partie depuis deux ou trois, ans avec un ami.

Le mari avait su qu’elle avait été très malheureuse, et, soit par pitié, soit pour une autre cause, il insistait vivement pour que sa femme fût recherchée ; cet homme paraissait avoir des craintes que les restes découverts rue Botzaris ne fussent ceux de la volage.

J’étais un peu sceptique, car nous avions

déjà retrouvé des centaines de femmes aussi mariées que celle-là; cependant, par acquit de conscience, on chercha. Au cours de cette recherche, un fait inattendu se produisit : l’amant lui-même vint à la police pour rechercher sa maîtresse disparue.

Cette association du mari et de l’amant à la recherche de la même femme ne manquait pas d’un certain piquant.

Mais on n’était pas au bout des péripéties ; en effet, la disparue avait abandonné son premier ravisseur, et l’on mit la main sur le deuxième amant qui l’avait enlevée ! Mais ce n’était pas encore avec lui qu’était la femme.

Après quelques tâtonnements, on la retrouva, non plus avec un homme, mais avec un nombre indéterminé, dont la plupart étaient des X...

De cascade en cascade, elle avait fini par échouer en province dans une maison de tolérance.

Le mari ne s’attendait pas à celle-là! Il avait bien un peu le droit de la trouver mauvaise.

Les malheureuses qui « font commerce de leur corps », comme on disait jadis, n’ont pas seulement à craindre les souteneurs, les voleurs, les assassins et les fous. Il leur faut encore compter avec les sadiques du ruisseau.

Je ne connais à ce sujet rien de plus saisissant que l’histoire du « Barbe-Bleue de Charonne ».

Une nuit, rue Hasard, petite ruelle aux maisons rares, derrière les Buttes-Chaumont, les habitants du n° 1 furent réveillés par un bruit épouvantable. D’une petite chambre du quatrième étage, occupée par un locataire récemment emménagé , une voix de femme criait :

— Grâce ! Grâce ! Pitié !

Et une voix d’homme, qui semblait ponctuer ses paroles du bruit sourd de furieux coups de poing, répondait :

— A genoux ! demande-moi pardon !

— Au secours ! A l’assassin ! répondait la femme.

Et l’homme hurlait à son tour :

— Ah! c’est comme cela, sale v... ! Alors ta dernière heure est venue. Choisis le revolver ou la fenêtre.

Une vieille dame, dont le petit appartement était contigu, affolée, descendit quatre à quatre l’escalier en appelant à l’aide. Déjà on se mettait aux fenêtres...

Un cri, plus terrible que les autres, se fît entendre.

En même temps, une masse blanche venait s’abattre sur le pavé de la cour...

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Une femme était tombée du quatrième étage...

Quant à l’homme, au locataire de la petite chambre, accoudé à sa fenêtre, il riait aux éclats, disant à haute voix :

— Ah ! sale choléra !

Et comme on entendait les plaintes de la pauvre créature, la voix reprit :

— En a-t-elle de la chance ! Si c'était moi, je serais mort. Est-ce qu’elle va avoir maintenant le toupet de m’accuser?

Des voisins charitables relevèrent la malheureuse qui gémissait sans pouvoir parler et qui était grièvement blessée. Elle avait reçu trois halles dans le corps, et dans sa chute effrayante... une chute de onze mètres, elle s’était fracturé la cuisse gauche. Elle était presque nue, ne portait qu’une chemise déchirée dans la lutte et des bas noirs.

En entendant des coups de revolver, des agents étaient accourus ; les uns ^portèrent la victime à l’hôpital Saint-Louis, les autres arrêtèrent le meurtrier.

Quand ils arrivèrent dans la chambre, l’homme ne fît aucune résistance et dit seulement :

— De quoi? Maintenant, on ne peut plus s’amuser avec les femmes?

Petit , malingre , mais ayant des yeux étranges, d’une fixité extraordinaire, des yeux de magnétiseur ou de fou, il était vêtu avec une fausse élégance de bookmaker, portait un complet beige et une cravate du plus beau rouge.

Les renseignements recueillis sur Lesteven, comme on l’appelait, furent déplorables ; il vivait des courses et des femmes, vendant des pronostics sur la pelouse, et à Montmartre, où il avait vécu assez longtemps, sa réputation était des plus mauvaises:

On l’appelait l’Espagnol de Montmartre, bien qu’il fût Breton; c’était un ancien saltimbanque d’une force physique très grande qui, sans doute, avait habité l’Espagne, attendu qu’il parlait fort bien la langue des hidalgos.

Habitué de toutes les brasseries de la Butte, il y était connu par ses vantardises et ses théories sur la manière de « traiter les femmes comme elles le méritent ».

Deux ou trois fois par semaine, il parcourait les boulevards extérieurs, cherchant une jeunesse... quem devoret

Et toutes les femmes de Montmartre avaient peur de lui, sachant à quels actes d’horrible lubricité il se livrait, frappant toutes celles

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qui refusaient de se livrer à ses caprices.

Sa victime de la nuit était une jeune tille de vingt ans, qui n’était point une professionnelle. Ouvrière sans travail, elle s’était laissé tenter par l’appât d’une pièce' d’or et avait suivi l’élégant Espagnol.

Malheureusement elles sont nombreuses, les pauvres filles tourmentées parla faim, qui se laissent prendre ainsi aux séductions du louis d’or.

Certaines, le lendemain, dégoûtées, retournent au travail ; beaucoup prennent l’habitude du vice et recommencent simplement ce qu’elles avaient fait la veille.

La confrontation de la victime avec le meurtrier fut émouvante.

La blessée tremblait si fort sur son lit d’hôpital quand elle vit paraître l’homme qui avait voulu la tuer, que c’est à peine si elle osa raconter ce qui s’était passé. •

L’homme avait voulu qu’elle se prêtât à une immonde fantaisie. Elle avait refusé et alors le misérable avait tiré sur elle plusieurs coups de revolver et l’avait basculée par la fenêtre.

Lui prétendait qu’il avait tiré sur elle parce .qu’elle lui avait pris deux louis et qu’elle s’était jetée par la fenêtre pour lui causer des « désagréments ».

Cet être répugnant, un déséquilibré qui avait des emportements de bête fauve, n’en était pas à son coup d’essai. On sut bientôt qu’il avait déjà tué une femme dans des circonstances identiques.

Une nuit, on avait trouvé rue des Trois- Couronries le cadavre d’une fille. Elle avait le crâne brisé, et avait été jetée par la fenêtre d’un hôtel meublé.

L’enquête apprit que c’était une malheureuse amenée chez lui la veille par ce même Lesteven. Il fut arrêté, mais il parvint à persuader au juge qu’elle s’était suicidée. — Une ordonnance de non-lieu avait été fendue en faveur du misérable.

Je ne me suis occupé de lui que parce que 1 a rumeur nublique l’accusait d’être l’auteur de crimes commis sur des filles et restés impunis. Il est à remarquer que les policiers ne sont pas seuls à avoir une fâcheuse inclination à liquider sur le dos du premier coupable, tombé entre leurs mains, les crimes dont ils ne sont pas parvenus à découvrir les coupables.

Les journalistes et le public ont exactement la même tendance, et bientôt Lesteven passa pour être l’assassin de la rue Botzaris. Il faut dire qu’il y avait à cela une raison un peu par-

ticulière. Lesteven, qui était un vantard dune catégorie spéciale, et surtout un déséquilibré, s’amusait, quand il était gris, à raconter dans les brasseries que c’était lui qui avait découpé en morceaux la femme de la rue Botzaris.

Il n’y avait pas un mot de vrai dans tout cela ; il fut prouvé que Lesteven se vantait !

Mais ce qui était beaucoup plus exact, c’était le nombre tout à fait extraordinaire de femmes qui avaient été brutalisées par lui, et qui s’étaient bien gardées de porter plainte.

Je ne parle pas, bien entendu, de celle qu’il avait basculée par-dessus la fenêtre de l’hôtel de la rue des Trois-Couronnes et dont la mort expliquait le silence.

La plupart des victimes de l’Espagnol de Montmartre étaient des filles exerçant leur métier sans l’autorisation de la police et ayant la sainte peur de Saint-Lazare, de la police des mœurs et de la mise en carte.

C’est pour cela que tant de malheureuses supportent si souvent les injures et les coups des souteneurs, assez adroits pour leur faire croire qu’ils sont au mieux avec la police...

. Ce Lesteven qui fut, du reste, reconnu fou par les médecins, était un étrange individu ayant, paraît-il, des goûts littéraires.

On trouva dans sa petite chambre de la rue du Hasard un volume de Racine, et quelques romans de Dumas.

Aux murs étaient accrochés des portraits de Corneille, Boileau, Victor Hugo, Molière, Murger...

Il s’occupait de politique, mais il était éclectique ! Sur sa cheminée, il avait placé à droite M. Carnot et à gauche le général Boulanger.

Lesteven était un fou ; mais combien d’autres éprouvent une âpre jouissance, un supplément de volupté aux souffrances de la femme, et possèdent fort bien leur libre arbitre, comme ce gros négociant qui prenait les seins des femmes pour des pelotes et s’amusait à y enfoncer des aiguilles !

Un paria de l’amour, ce misérable ?

LesteVen, également, n’était pas un type aussi complet de sadisme que ce Jack l’Eventreur, le fantastique assassin que les policiers anglais, malgré leur habileté et les sommes considérables qu’ils ont à leur disposition, ne sont jamais parvenus à arrêter.

J’ai pu me rendre compte de visu des difficultés immenses qu’on rencontre à chaque pas, en Angleterre, dans la recherche des criminels.

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En effet, guidé par mon ami Melville, le célèbre inspecteur de New-Scotland-Yard, et le sergent Sexton, sonbras droit, j’ai visité les différents endroits de Whitechapel,*où l’inconnu qu’on a appelé « Jack the Ripper » (Jack l’Eventreur) a commis ses horribles crimes.

Le nombre de femmes tuées dans des conditions identiques et dont le meurtre a été attribué par l’opinion publique à Jack l’Eventreur est d’une douzaine environ, mais d’après l’enquête faite par les autorités anglaises, il ne faudrait pas mettre tous ces forfaits sur le compte du même individu, et il est à supposer, à certains détails relevés par les détectives, que plusieurs de ces crimes, probablement la moitié, ont eu pour auteurs des imitateurs du sinistre Jack.

Presque toujours, d’ailleurs, les grands criminels, dont les forfaits frappent l’imagination des hommes, ont des plagiaires tout comme les écrivains célèbres.

Pendant mon séjour à Londres, à un endroit que l’on m’a fait voir, fut commis le crime le plus saisissant, le crime montrant le mieux peut-être l’audace et l’habileté de cet étrange assassin.

A un carrefour se tenait d’ordinaire un policeman ; il laissa ce poste une nuit pendant

environ dix minutes pour faire le tour d’un petit îlot de maisons situé à côté. Quand il revint, il trouva au pied du réverbère placé au milieu du carrefour une femme éventrée, et à laquelle l’assassin avait arraché les parties sexuelles, comme le faisait Jack l’Eventreur !

Il m’est arrivé alors de me demander souvent si, à Paris même, où nous n’avons aucune agglomération de filles et de misérables susceptible d’être comparée à Whitechapel, la police française aurait eu plus de chance, trouvant en face d’elle un criminel de cette audace, laissant pour compte à la police, tous les quinze j ours, un cadavre de fille publique. . . et ne tuant que dans la catégorie la plus vile de ces malheureuses.

On chansonnait alors à Londres mes collègues anglais, tout comme on l’avait fait à Paris pour ce pauvre M. Taylor.

Ce qui prouve qu’on est aussi injuste en Angleterre qu’en France.

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