‹ L'amour criminelChapitre 11 sur 33 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Rue d’Hauteville, 41. Sur la porte, une

plaque de cuivre : Commissionnaire en marchandises.

Un bureau très simple ; le comptoir en chêne ciré portant les indications connues : Caisse, Comptabilité, Commandes ; au fond, une porte capitonnée avec cet écriteau :

Cabinet du Directeur.

Au commencement du mois d’août 1888, une petite femme, toute jeunette, possédant surtout ce qu’on appelle la beauté du diable, gentille sous sa voilette, derrière laquelle brillaient des yeux sombres d’une singulière pé-

150 l’amour criminel

nétration, ouvrait timidement la porte et demandait :

— Monsieur le directeur ?

— C’est moi.

L’homme qui répondait était grand et fort ; il avait le nez droit et mince, les cheveux courts grisonnant aux tempes , le front chauve, le regard louche; sa lèvre disparaissait sous une moustache tombante et sa voix avait une dureté extrême.

— Que désirez-vous? reprit-il après un court silence.

Et il enveloppa la nouvelle venue d’un regard inquisiteur.

— Monsieur, fit-elle intimidée, je viens pour le bazar que vous installez rue de Rome ; j’ai lu, dans le Courrier de la fabrique, votre annonce où vous demandez une gérante.

A mesure qu’elle parlait, le commissionnaire continuait à la dévisager avec un évident intérêt.

— Entrez, fit-il, plus aimable, en ouvrant la porte de son cabinet.

La jeune femme obéit et, à l’invitation de M. le directeur, s’assit sur une chaise à côté du bureau.

L’individu l’observait toujours avec obstination.

Un instant leurs regards se rencontrèrent; elle rougit et détourna la tête.

— Veuillez retirer votre voilette, dit-il avec autorité.

La solliciteuse obéit encore.

— Comment vous nommez-vous ? — Avezvous des références?

— Je me nomme Gabrielle Bompard et je n’ai pas de références, parla simple raison que je viens de quitter mes parents et que je n’ai été encore dans aucune maison de commerce.

— Mais, interrogea M. le directeur, possédezvous le cautionnement de 5,000 francs demandé dans l’annonce dont vous parlez?

— Hélas! non, je n’ai pas un sou à moi et je ne sais même pas si mes parents voudraient faire quelque chose.

— C’est bien ; vous n’aurez pas la gérance du bazar...

Et comme la jeune femme paraissait décontenancée, il ajouta, en souriant :

— Mais vous êtes gentille, je vous donnerai une autre place. Ce soir, je vous -emmène dîner avec moi ; voulez-vous ?

« — Je ne sais pourquoi, dit Gabrielle, dans les confessions nombreuses qu’elle écrivit plus tard, mais je fus prise sur-le-champ d’un mauvais pressentiment. Je voulus protester,

l’amour criminel

et je n’en eus pas la force. Cet homme, en me regardant, s’était emparé de ma volonté. A partir de ce moment je ne fus plus moi, je fus une chose à lui dont il disposait sans que je pusse, même un instant, discuter ce qu’il me commandait de faire.

» Le lendemain de ce dîner que j’avais accepté, je me réveillais sa maîtresse. Ce ne fut pas pour moi le premier amant, mais le premier amour. »

Cette Gabrielle Bompard, qui trouvait, d’une façon si extraordinaire, un amant, là où elle était venue chercher une place, était la tille d’un industriel du Nord, qui lui avait fait donner une assez bonne éducation dans plusieurs couvents de Belgique. Mais elle avait une si mauvaise conduite, que successivement on l’avait mise à la porte de la plupart des maisons où elle était passée.

Quand elle n’était qu’une enfant, déjà son intempérance de langage révoltait les religieuses. Ses méchancetés, ses mensonges, ses insinuations perfides, jetaient le trouble parmi les élèves.

Elle accusait la supérieure, l’aumônier, les sœurs de choses infâmes, et l’on se demandait comment une fillette pouvait concevoir de pareilles horreurs.

Rentrée chez son père, ' elle passait sa journée à lire des romans et à entretenir des correspondances amoureuses avec les jeunes gens du voisinage; paresseuse, rêveuse, elle se refusait à tout travail.

D’une grande sensibilité nerveuse, elle devait être facilement la proie de quiconque saurait la dominer. S’il faut en croire le médecin qui la soigna chez ses parents, elle était un merveilleux sujet très facile à hypnotiser.

Un soir que ce médecin faisait devant elle des expériences d’hypnotisme, Gabrielle lui demanda de l’endormir et, presque aussitôt, sous le regard du magnétiseur, ses yeux se troublèrent ; elle se leva, obéit à toutes les injonctions qui lui furent faites avec une précision d’automate...

Plus tard, néanmoins, le médecin, à la prière du père, effrayé des correspondances amoureuses qu’il avait saisies, voulut essayer de l’influence de l’hypnotisme pour la ramener au bien. Il échoua et ne parvint à obtenir d’elle qu’une étrange confession. Elle lui raconta qu’un négociant de sa ville natale, en la rencontrant un matin, près de la gare, l’avait regardée d’une façon bizarre, qu’involontairement elle l’avait suivi et que depuis elle était sa maîtresse.

l’amour criminel

Je ne sais jusqu’à quel point cétte fille était digne de figurer dans la clinique du docteur Charcot, mais ce qui est certain, c’est qu’elle obéissait plus facilement au magnétisme du mal qu’à la suggestion du bien.

Un beau matin, à la suite d’une discussion avec la gouvernante qui dirigeait la maison de son père, elle était partie pour Paris, avec les quelques francs qu’elle avait en poche. Elle n’avait pas déjeuné le jour où elle s’était présentée rue d’Hauteville et il lui restait trois sous dans son porte-monnaie.

Le lendemain, quand elle s’éveilla aux côtés de l’homme qui l’avait ainsi prise dans la banalité d’une chambre d’hôtel meublé, elle se mit à lui sourire avec l’inconscience d’une bile... Lui, qui avait été stupéfait de trouver dans cette créature si jeune un instrument de plaisir parfait, songeait au hasard qui lui donnait une maîtresse si agréable, fraîche à ravir, malgré le désordre du réveil.

Le conquérant de cette jeunesse, bien qu’il n’eût, jusqu’alors, jamais passé devant la justice de son pays, était un de ces êtres que la nature a soigneusement pétris uniquement pour faire le mal, un de ces flibustiers de l’asphalte parisien, plus dangereux, dans la correction de leur redingote, que les derniers

bandits hellènes guettant le voyageur dans les passes des Thermopyles, le fusil à l’épaule et le pistolet à la ceinture.

Touchant à la cinquantaine, chasseur un peu fatigué, il ne pouvait rêver un gibier plus attrayant que celui-là, et il devait craindre de le voir bientôt lui échapper.

Si infatué qu’il fût de lui-même, il ne pouvait se croire beau, avec son menton carré,, son énorme bouche aux lèvres pendantes, son front ridé déjà par les nuits d’orgie. Il n’avait pas l’espoir de se faire aimer facilement d’une jeune fille; mais c’était un de ces êtres qui, corrompus jusqu’aux moelles, croient à la toute-puissance du Vice.

Ce pervers avait deviné, dans la petite fille à peine débarquée de sa province, une nature facile à corrompre complètement, et que tentaient toutes les dépravations du plaisir.

La veille, en dînant avec elle, il s’était fait raconter sa vie. Avec une insouciance d’oiseau,’ Gabrielle lui avait dit tout son passé, ses querelles avec son père veuf, ne pouvant s’occuper d’elle comme aurait pu faire une mère ; la gouvernante qui la grondait et l’avait décidée à quitter la maison paternelle.

Puis la nuit, entre deux baisers, avec une sorte de cynisme, et peut-être d’inconscience,

l’amour criminel

cette fillette précoce avait narré ses ayentures de couvent et révélé cet instinct vicieux qui la poussait à écrire des lettres passionnées aux autres gamines.

Elle lui rappelait qu’elle avait été chassée de partout par les religieuses, qui la considéraient comme une bête galeuse, dangereuse pour tout le troupeau. Elle n’évitait même pas le souvenir du négociant qui l’avait eue le premier, sans qu’elle pût trouver dans sa volonté la force de résister à l’attraction mystérieuse.

Peut-être avait- elle été plus loin, peut-être lui avait-elle dit aussi qu’elle était facilement hypnotisable... et cette révélation, sans doute, avait été fort agréable au vieux séducteur.

Quoi qu’il en soit, il comprit que cette créature sans volonté, sans énergie, mais vicieuse, ferait sans doute quelque chose après avoir reçu les leçons d’un professeur tel que lui...

— Il me reste trois sous, lui dit-elle pendant les deux entretiens de cette première nuit d’amour; si tu me renvoies, j’irai coucher sous les ponts...

Il la tenait donc, pour un temps du moins, par la famine, et dès le lendemain de ces noces singulières, il escomptait, non seule-

ment le plaisir, mais le profit à tirer de cette jolie fille.

Le moment était critique pour lui, il venait de manger les derniers billets de mille francs de son associé, alors en voyage, et il allait être obligé de toucher au cautionnement d’un employé pour payer l’échéance de la fin du mois. Se sentant perdu, cette gamine lui apparaissait comme un bon ange envoyé par le hasard pour lui donner des ressources nouvelles sans grand travail.

Ce vieux chauve de quarante-sept ans rêvait donc d’exploiter sa maîtresse.

N’était-ce pas, en effet, un trésor que cette jeunesse précoce ? Avec sa fraîcheur et son inexpérience, n’avait-elle pas d’instinct toutes les perversités amoureuses?

La beauté, la jeunesse, le vice sont des choses qui se- vendent et trouvent toujours des acheteurs.

L’homme qui croyait avoir conquis ce petit trésor s’appelait Michel Eyraud. C’était un aventurier sans scrupules, dont la vie avait été ce que les magistrats appellent la « préface du crime ».

Soldat au Mexique, il avait déserté devant l’ennemi, et n’était rentré en France qu’à l’amnistie. Au moment de la guerre de 1870,

l’amour criminel

il avait eu la chance inespérée d’épouser une femme bonne et douce, qui lui resta toujours dévouée malgré toutes ses tares. Elle lui avait apporté une dot assez sérieuse. Bientôt, cet argent disparut dans des pseudo-exploitations commerciales et surtout dans des amours passagères avec les jolies filles que le hasard mettait sur son chemin.

La dot de sa femme épuisée, il partit en Amérique, courut les pampas, entreprit un peu de tout et revint aussi pauvre qu’il était parti»

Au retour, il fonda une distillerie à Sèvres et fit faillite ; il s’associa ensuite avec M. X..„ et organisa cette grande maison de, commission où Gabrielle était venue le trouver. Cette nouvelle affaire eut une liquidation désastreuse.

En même temps qu’il se livrait à ces opérations commerciales malheureuses, il faisait des spéculations louches, trafiquait d’effets de commerce, se mêlait à doutes les affaires peu catholiques de prêts d’argent.

Dans le monde spécial des agents d’affaires qu’il fréquentait, on disait de lui :

— Eyraud est un homme très fort, mais il est capable de tout.

En humant son verre d’absinthe, au café,

les jours où sa poche sonnait creux, il avait des aphorismes d’un cynisme tel qu’il étonnait ses copains, dont beaucoup pourtant, loups-cerviers de la basoche, n’avaient point une extrême délicatesse de sentiments.

Il répétait souvent qu’en affaires, quand on était le plus fort, il fallait se hâter d’étrangler son adversaire, de peur qu’il ne vous écrasât lui-même.

Il avait un geste familier, qu’on lui connaissait bien :

— Quand on est le plus fort, on fait « couic » au bonhomme, — et de ses grosses mains -il faisait le simulacre d’étrangler quelqu’un.

Il ne se montra pas jaloux, d’abord, et loua pour Gabrielle un appartement meublé, dans le voisinage d’autres filles expertes en l’art de plumer les mâles, afin qu’elle pût recevoir d’utiles conseils. Ensuite, il ne se contenta même pas de la laisse^ dans la fréquentation de ses voisines, devenues bientôt ses camarades.

Ce viveur, connaissant tous les bons endroits, la conduisit aux tables d’hôtes et dans les salons interlopes, où les amateurs blasés se réunissent comme les Turcs de jadis le faisaient au marché aux femmes de Stamboul.

l’amour criminel

Il savait sortir au bon moment, trouvait toujours le prétexte d’une affaire, quand il voyait au dessert les yeux d’un convive s’allumer de désir et qu’il tenait celui-ci pour suffisamment riche.

Malheureusement, la gamine ne profitait qu ’ imparfaitement, à son gré, des leçons données, et il n’osait pas lui dire comme le souteneur de la Villette : ce Travaille et rapporte. »

Il espérait pourtant que Gabrielle utiliserait les heures de liberté qu’il lui donnait, et souvent il fouillait furtivement dans le portemonnaie de sa maîtresse. Toujours, d’ailleurs, il le trouvait vide, si vide, que, malgré ses maigres ressources, il était obligé d’y mettre quelque monnaie.

Il était impossible cependant qu’elle n’usât pas de la liberté relative qu’il lui laissait.

Il chercha et finit par découvrir des lettres qui lui firent supposer que sa maîtresse le trompait ; mais ce n’était point pour de l’ argent ; c’était seulement pour chercher des sensations d’amours nouvelles , des sensations de jeunesse, qu’un homme de son âge ne pouvait plus lui donner.

Alors, par une contradiction si fréquente dans ces unions immondes, qui ne sont en

réalité que l'accouplement des plus mauvais instincts de la nature humaine, Eyraud fut pris d’une jalousie féroce envers cette femme que lui-même offrait...

Un jour, en proie à une colère furieuse, il s’élança sur elle en lui montrant les lettres amoureuses qu’elle avait écrites, il la renversa, faillit l’étrangler et la battit si fort qu’elle demanda grâce.

Cette correction donna comme un renouveau à ces amours monstrueuses. Gabrielle adora pendant quelques mois l’amant qui lui avait démontré la supériorité du mâle en meurtrissant sa chair, en rayant de noir et de bleu la blancheur de ses épaules.

Elle fut plus docile aussi, et commença à comprendre qu’elle devait rapporter dans le ménage. Elle se remit à fréquenter les salons hospitaliers, mais trop maladroite encore, elle ne savait que. glaner les bribes des autres.

Pourtant, un soir qu’elle dînait avec Eyraud et quelques amis de celui-ci, elle dit au dessert :

— Tu sais, le vieux marquis de X..., qui m’a suivie l’autre jour... Eh bien !N il est revenu à la charge. Il m’offre cinquante mille francs pour m’installer et trois mille francs par mois.

l’amour criminel

— Superbe ! répondit Eyraud. Encaisse la galette du vieux, ma fille, nous la mangerons ensemble.

— Ah ! fort bien, fit Gabrielle toute joyeuse, tu seras mon marlou (sic).

Etait-ce pour cela qu’elle l’aimait davantage ?

Etait-ce l’infamie même de son amant qui plaisait à son infamie ?

Etait-ce parce qu’en réalité, elle se sentait dominée, envoûtée ?

Toujours est-il que leurs querelles amenaient des raccommodements éperdus , à la suite desquels elle restait de longues journées étendue sur son lit, dans une paresse veule, lisant avec passion les feuilletons de journaux et la collection des Causes célèbres -qu'une voisine lui avait prêtée. Le hasard avait servi son instinct. Elle se complaisait tellement à ces lectures, cela l’intéressait à tel point, qu’elle passa une nuit entière pour finir l’affaire Troppmann.

Cependant la fortune ne souriait point aux amants : il y avait de mauvais jours à passer ; Eyraud décida sa maîtresse à écrire à son père pour lui demander un peu d’argent.

Elle écrivit qu’elle mourait de faim, sur le pavé de Paris. Le père envoya six cents

francs, une goutte d’eau dans le tonneau des Danaïdes, car Eyraud avait de grands besoins et Gabrielle n’aimait point se refuser une fantaisie. Elle devait à tout le monde : à sa logeuse, à sa modiste, à sa couturière et jusqu’à sa' manicure.

Eyraud, d’ailleurs, à ce moment, était, comme on dit dans l’argot boulevardier, au bout de son rouleau.

Harcelé par ses créanciers, toujours en quête d’un peu d’argent pour vivre, il se sentit pris de la peur soudaine de voir Gabrielle l’abandonner... Il lui semblait constamment, dans la rue, au café où il l’emmenait parfois, qu’elle souriait aux hommes plus jeunes que lui.

Et chaque nuit, quand le couple rentrait, les scènes reprenaient plus violentes,, plus terribles, et la chaîne qui liait ces deux êtres se faisait plus forte à mesure qu’ils échangeaient des mots plus orduriers, à mesure qu’ils pouvaient se faire mutuellement des reproches plus mérités, oubliés le plus souvent dans l’étreinte brutale où ils pouvaient savourer toute l’ignominie de leur amour.

Quelquefois, assez rarement cependant, Eyraud emmenait sa maîtresse dans un café des boulevards, où il retrouvait des faiseurs d’affaires.

Deux ou trois fois, il y rencontra un huissier qu’il connaissait pour avoir eu recours à lui ; il en avait reçu d’utiles conseils, qui l’avaient tiré de fort mauvais pas.

L’officier ministériel, séduit par la gentillesse de Gabrielle, s’était amusé à un léger flirt, et lorsque celle-ci eut dit deux ou trois fois à Eyraud qu’elle trouvait l’huissier très aimable, il ne manifesta aucune jalousie.

La détresse ne faisait que s’accentuer ; d’autant plus qu’Eyraud, je l’ai déjà dit, pour une échéance, avait vendu des valeurs au porteur constituant le cautionnement du directeur du bazarde la rue de Rome. La déconfiture venue, le pauvre homme réclama son argent. Impossible de le lui rendre. Le dupé parlait de s’adresser à la police. Eyraud cherchait çet argent de tous côtés, et il ne le trouvait pas.

Quand il rentrait le soir chez Gabrielle, il jetait un regard de défiance sur les abords de la maison, croyant toujours voir des agents de police prêts à l’arrêter.

Les reproches et les injures reprenaient, lumières éteintes, dans la petite chambre où ils s’étaient réfugiés à Levallois-Perret.

Eyraud accusait sa maîtresse de lui avoir coûté trop d’argent, de l’avoir acculé à la faillite, d’être son mauvais génie.

— Va-t’en donc, lui disait-il, et que je ne te voie plus jamais.

Gabrielle, de son côté l’injuriait, le griffait, lui jetait à la tête tous les mots que les filles vomissent dans la colère.

« Elle en avait assez de cette vie de misère, où l’on avait des battements de cœur à chaque instant, dans la crainte de l’arrivée de la police. Mieux valait aller racoler sur les boulevards comme les pierreuses. C’était à lui de ficher son camp et de la laisser se tirer d’affaire toute seule... »

Mais quand Eyraud, dans un accès de colère, rallumait la bougie, et, passant à la hâte son pantalon et son gilet, criait :

— C’est bien, j’en ai assez, moi aussi, et je m’en vais.

Elle s’élancait hors du lit à moitié nue, la chemise glissant de l’épaule, lès cheveux en désordre et, embrassant les genoux de son amant, elle gémissait et cherchait à inventer des caresses nouvelles pour le retenir.

— Oh ! reste, mon petit homme, je t’en supplie. Pardon ! Pardon! je suis folle ! on est si malheureux !

Le lendemain, c’était Gabrielle qui voulait partir et c’était Eyraud qui la suppliait de rester, avec des larmes et des cris de pas-

sion, des promesses enthousiastes d’avenir meilleur.

— N’ai pas peur, bientôt nous serons riches, dussé-jepour cela tuer quelqu’un!

Un soir pourtant, à la tin de juin, il fallut se séparer. Eyraud rentra livide ; il était convoqué le lendemain chez le commissaire de police.

Le gérant du bazar avait porté plainte. C’était l’arrestation certaine et aussi la condamnation.

Il n’y avait qu’à fuir : il prit un train de nuit et s’en fut à Londres.

Quelques jours après, Gabrielle, qui ne l’avait pas prévenu de son départ, le rejoignit.

Le soir, quand Eyraud rentra dans le petit hôtel où il s’était logé, près de Leic, ester ■Square, il fut tout .étonné d’apprendre par le garçon que « madame » était arrivée.

Sa femme ? Il était impossible qu’elle fût venue le rejoindre. La famille était trop heureuse de le savoir hors de Paris.

Gabrielle ?

En effet, c’était elle, dont il apercevait dans la glace du petit salon, aux lambris fanés, les grands yeux noirs et la bouche toute rose qui lui souriait.

li se trouvait si seul à Londres, qu’il sauta au cou de sa maîtresse et la remercia, avec des larmes, d’être venue.

Eyraud avait encore quelques sous emportés de Paris ; réalisation de valeurs appartenant à un ami dévoué de sa famille.

Cela ne dura guère : Gabrielle avait entraîné son amant dans les magasins et s’était fait remonter sa garde-robe.

Dès que la bourse fut vide, la discorde revint. Une nuit, en sortant d’un bar, Eyraud faillit assommer sa maîtresse à coups de canne ; elle lui avait dit simplement :

— Tu sais qu’il est gentil, ton ami l’huissier, il me plaît beaucoup.

Eyraud questionna avec intérêt Gabrielle qui avait revu l’huissier au café et, pendant que sa maîtresse parlait, il fermait les yeux comme pour garder sa pensée plus secrète, pour que Gabrielle ne pût lire dans son regard.

— Ecoute, dit-il le lendemain, tu vas rentrer à Paris, et il faut que tu dises que nous ne sommes plus ensemble. En outre ne manque pas de louer, sous un faux nom, un autre appartement...

— Pourquoi cela ? fit Gabrielle curieuse. Est-ce que tu vas te décider à tenter un grand coup ?

168 l’amour criminel

Un grand coup ! Il y avait longtemps que, dans ses mouvements de rage contre le destin, elle avait entendu Eyraud dire qu’il était temps que la malchance finît; que, pour cela, il était prêt à toutes les audaces. Or, en Gabrielle, toute idée de bien et de mal était morte depuis si longtemps, qu’un grand coup, quelque chose d’audacieux, une affaire où l’on semblerait faire la nique aux gendarmes, lui semblait toute naturelle, toute simple.

— Sois tranquille, fit Eyraud, nous serons bientôt riches.

Et lui, qui avait eu jusqu’alors de si terribles accès de jalousie, toutes les fois qu’il s’était douté d’une nouvelle intrigue, d’une liaison qui ne devait pas rapporter, ajouta, comme à regret :

— • Il faut que tout le monde soit persuadé maintenant que nous nous sommes quittés. Par conséquent, prends quelqu’un... qui tu voudras, même s’il n’est pas riche, mais pas l’huissier surtout.

Gabrielle ne devait partir que le soir. Dans la journée, on sortit pour aller acheter une malle, afin qu’elle pût rapporter à Paris la robe, le manteau, le chapeau que son amant lui avait donnés.

En route, on s’arrêta au café Royal où Ey-

raud voulait lire les journaux de Paris. Pendant qu’il parcourait quelques feuilles, Gabrielle qui semblait réfléchir lui dit :

— Mais sous quel nom veux-tu que je loue un appartement ?

On était en pleine période boulangiste, et Eyraud, justement, parcourait un journal où l’on rappelait la conduite du major Labordère, en l’opposant au général Boulanger.

— Prends le nom que tu voudras, s’écria-t-il, mécontent d’être dérangé ; tiens, prends le nom de Labordère.

La lecture des journaux achevée, on partit pour acheter la malle. Gabrielle en avait besoin, car elle était venue avec une toute petite valise, une sorte de sac où il n’y avait pas place pour une robe.

Eyraud voulait absolument choisir une malle très grande.

— A quoi bon? disait Gabrielle, que tentait une malle plus petite, mais plus chère ; à quoi bon cet immense coffre ? on dirait un cercueil !

Eyraud, très pâle, la regarda sans répondre, paya et partit en emportant la malle qu’il fît mettre sur une voiture.

Le lendemain matin, 8 juillet 1889, Gabrielle était à Paris. En allant faire une pro-

l’amour criminel

menade sur le boulevard, elle rencontra un jeune homme qui dans la nuit devint son amant et chez qui elle fit porter la malle que lui avait achetée Eyraud.

Page 1