‹ L'amour criminelChapitre 12 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

EN PLEIN MYSTÈRE

Le 28 juillet 1889, un dimanche, en .pleine Exposition, comme la grande fête du Travail n’empêchait pas les assassins d’accomplir leur besogne et qu’au milieu de l’allégresse générale, le couteau de ces messieurs ne chômait pas, j’étais fort occupé, dans mon bureau, à lire les rapports des agents lancés par moi à la recherche des assassins d’une pauvre concierge de la rue Bonaparte, madame Khun. Cette affaire, que j’ai racontée dans mes Mémoires, me préoccupait beaucoup et je la suivais avec un vif intérêt, quand un de mes secrétaires m’apporta un journal où l’on annonçait, en dernière heure, la disparition mystérieuse d’un huissier de la rue Montmartre.

l’amour criminel

La feuille ajoutait, sans nommer l’huissier d’ailleurs, qu’un de ses parents et un de ses amis étaient venus, la veille au soir, signaler cette disparition au commissariat du quartier Bonne-Nouvelle.

« Depuis le 26, disait-on, l’officier ministériel n’a reparu ni à son domicile, ni à son étude. »

J’étais tellement absorbé par mon travail que je me contentai de dire à mon secrétaire :

— C’est bien, laissez là le journal.

Et je repris l’étude des rapports de mes agents. ’

Une disparition annoncée d’une façon aussi vague n’avait pour moi qu’un fort médiocre intérêt. Il disparaît momentanément tant de gens qu’on retrouve, par la suite, quelquefois sur une plage hospitalière mangeant quelque « grenouille », ou bien sur le bord d’un lac azuré savourant un coupable amour, ou bien encore dans la cellule d’une prison !

La journée s’acheva, pour moi, dans la hâte de l’enquête criminelle que j’étais chargé de mener, et j’avais à peu près oublié la note du journal et l’huissier disparu, quand je fus averti dans la soirée que la justice avait été mise en mouvement, attendu que M. Brissaud, commissaire du quartier Bonne-Nouvelle,

EN PLEIN MYSTÈRE

avait avisé le parquet de la disparition de M. Gouffé, huissier, rue Montmartre ; que M. Dopffer, juge d’instruction, avait été chargé d’éclaircir ce mystère et que le juge me priait de l’aider dans cette tâche difficile.

Dès que je pus lire le rapport sommaire rédigé par M. Brissaud, à la suite de l’enquête rapide qu’il avait faite, j’eus le pressentiment qu’il ne pouvait s’agir que d’un crime. Mon collègue expliquait brièvement et très clairement dans quelles conditions M. Gouffé avait disparu. L’huissier, un homme jeune encore et veuf depuis plusieurs années, avait été aperçu pour la dernière fois, le vendredi 26 juillet, au café Véron, sur le boulevard Montmartre, où il avait l’habitude' d’aller prendre son apéritif.

Il était à peu près six heures du soir quand on l’avait vu assis à la 'terrasse avec trois personnes qu’il fréquentait, et il ne les avait quittées qu’à sept heures du soir. Depuis, personne ne l’avait revu.

Ce même jour vendredi, vers neuf heures du soir — deux heures à peine après que M. Gouffé eut quitté le café Véron — un individu portant un chapeau haut de forme était entré 148, rue Montmartre, et passant rapidement devant la loge des concierges,

avait monté très vite l’escalier, comme l’huissier avait l’habitude de le faire, quand parfois il venait le soir à son étude.

— Tiens, avait dit le concierge à sa femme, voilà M. Gouffé ; quand il descendra, je lui donnerai les lettres que le facteur vient d’apporter pour lui.

Quelques minutes après, l’homme redescendit en effet, et le concierge sortit de sa loge, ses lettres à la main ; mais il poussa un cri d’étonnement, en s^ipercevant que ce n’était pas M. Gouffé qui venait de l’étude, dont il avait entendu ouvrir et refermer la porte...

— Comment, dit-il, vous n’êtes pas M. Gouffé?

L’inconnu remit précipitamment dans sa poche un trousseau de clefs qu’il tenait à la main et, murmurant quelques paroles que le concierge ne comprit pas, tant son trouble était grand, il s’élança sur la porte cochère, qu’il ouvrit à deux battants en tournant la crémone.

Le concierge, qui n’avait pas eu la présence d’esprit d’arrêter cet individu au passage, voulut s’élancer après lui, mais il le vit disparaître en courant derrière une voiture, et il ne put que raconter sa mésaventure aux deux premiers gardiens qu’il rencontra.

EN PLEIN MYSTÈRE

Ensuite il alla au domicile privé de M. Gouffé, pour le prévenir de ce qui venait d’arriver; mais l’huissier n’était pas là.

Le lendemain et les jours suivants on ne le revit pas.

M. Brissaud ajoutait, dans son rapport, que, dans sa très rapide enquête, faite en quelques heures, il n’avait recueilli que les meilleurs renseignements sur l’état des affaires de M. Gouffé et que son premier clerc avait déclaré que jamais il ne lui était arrivé de s’absenter sans le prévenir et sans, chaque jour, se faire envoyer des lettres et des dépêches.

Il semblait donc tout à fait improbable, au premier abord, que l’huissier disparu se fût suicidé ou fût parti faire un voyage d’agrément incognito.

En revanche, l’épisode mystérieux de l’homme s’introduisant, à neuf heures du soir, dans l’étude dont il possédait la clef, et disparaissant brusquement, sans dire qui il était, ni pourquoi il était venu, était une grave présomption que M. Gouffé avait été victime d’un crime.

Tout cela ne laissait à mon avis le champ libre qu’à deux hypothèses : l’huissier avait été assassiné ou bien il était séquestré quelque

l’amour criminel

part, par des gens qui voulaient obtenir de l’argent ou des papiers importants.

Quelle que fut l’hypothèse qui dût être vérifiée par l’enquête, il me semblait certain d’ores et déjà que l’homme venu rue Montmartre était le criminel lui-même ou un de ses complices.

Le lendemain matin lundi, je me rendis avec M. Dopffer à l’étude de M. Gouffé, accompagné de Guillaume et Soulière, mes secrétaires.

L’enquête minutieuse à laquelle nous nous livrâmes confirma mes suppositions.

Le maître-clerc, M. D..., compléta les renseignements très précis qu’il avait déjà donnés à M. Brissaud sur la situation financière de son patron, situation qui était excellente.

M. Gouffé possédait une des meilleures études de Paris, et bon an mal an, disait-on, il ne gagnait pas moins de cinquante mille francs.

Très travailleur, il ne s’absentait jamais sans laisser à M. D... des instructions précises sur toutes les affaires en cours.

Enfin, il n’avait à ce moment-là aucune affaire délicate, aucun conflit sérieux.

L’hypothèse d’un suicide était donc absurde. On chercha de tous côtés, et l’on ne put rien découvrir.

EN PLEIN MYSTÈRE

A l'étude même, M. Dopffer et moi, nous voulûmes nous rendre bien compte des conditions dans lesquelles l’inconnu avait fait son étrange visite le soir même de la disparition.

La réalité de cette visite était hors de doute.

Impossible d’admettre un instant que le concierge avait eu une hallucination ; les clercs, le lendemain, avaient en effet retrouvé des traces de bougie, allant de la porte du cabinet de leur patron jusqu’à son bureau ; les traces se continuaient sur le bureau même, un tiroir avait été ouvert... mais aucune somme d’argent n’avait été enlevée. Non seulement on ne s’était pas attaqué au coffre-fort, mais 14,000 francs, en billets de banque, se trouvaient encore dans un carton ou M. Gouffé mettait parfois son argent, quand par extraordinaire i-1 ne remportait pas.

Donc, ce jour-là, l’huissier n’avait pas sur lui une somme importante. Les assassins avaient été volés sans doute, et, de plus, ce visiteur inconnu n’avait dû prendre aucune somme d’argent.

Alors, quel pouvait être le mobile du crime ?

L’homme venu à l’étude avait-il enlevé quelques papiers compromettants ?

l’amour criminel

C’est vers ce point que se dirigèrent les premières recherches ; mais encore, de ce côté, on ne fit aucune constatation utile.

Il nous fallait diriger l’enquête uniquement de deux côtés : celui des hommes d’affaires que poursuivait l’huissier, ou pour le compte desquels il instrumentait, et aussi celui des jolies femmes, clientes inévitables d’un huissier boulevardier.

Ep. ce qui concerne les hommes d’affaires, l’enquête fut facile ; le parent et l’ami de Gouffé qui étaient allés chez M.Brissaud, lui annoncer la disparition de l’huissier, se mirent à notre disposition, et nous donnèrent une liste, qui semblait complète, de toutes les personnes avec lesquelles M. Gouffé était en relations d’affaires.

Jamais je ne vis des témoins accourir à la Sûreté avec un tel empressement,' et se présenter même avant qu’on les demandât.

Il est toujours fort désagréable d’être mêlé à une affaire criminelle, et c’était à qui fournirait un alibi le plus rapidement possible.

Avec le même zèle, ces messieurs nous livrèrent tous les petits détails qu’ils pouvaient posséder.

Nous apprîmes que l’huissier, ne devant pas aller dîner en ville, comme il faisait chaque

EN PLEIN MYSTÈRE

vendredi, avait envoyé un petit bleu à un de ses amis, M. D..., pour le prier de dîner avec lui et de venir le prendre au café Véron.

Or, M. D... se trouvant lui-même invité ailleurs ce soir-là, n’était rentré chez lui qu’à une heure fort avancée, de la nuit, et n’avait eu connaissance du télégramme que le lendemain matin samedi.

Ce renseignement avait son importance. Il prouvait que, le soir de la disparition, l’huissier était désœuvré et qu’il n’avait certainement aucun rendez-vous arrêté.

Peut-être pourtant, au dernier moment, l’avait-on entraîné dans quelque guet-apens.

Il m’apparaissait comme certain qu’une femme était mêlée à cette mystérieuse aventure, et cela même en admettant que le mobile du crime eût été la nécessité où se trouvait un homme d’affaires véreux de rentrer en possession d’un papier compromettant.

Il faut bien le dire, les policiers sont guidés dans leurs recherches par une sorte d’inspiration vague, une force instinctive, quelque chose comme le flair du chien de chasse, qu les met sur la piste des criminels.

Jepartis du principe : « Cherchez la femme ! » comme toujours, et ce fut de ce côté que je poussai plus particulièrement l’enquête, aidé

180 l’amour criminel

par les anciens amis de Gouffé et par les clercs de l’étude..

Je lis venir successivement dans mon cabinet, non seulement toutes les femmes qui étaient soupçonnées à tort ou à raison d’avoir eu des bontés pour l’huissier, mais encore celles qu’il avait été contraint de poursuivre, de par ses fonctions, celles dont il avait vendu les meubles, ou bien celles qu’il obligeait à venir toutes les semaines apporter à sa caisse l’acompte libérateur.

Ce défilé fut particulièrement suggestif. Pendant plusieurs semaines, on ne pouvait entrer dans mon cabinet sans respirer les parfums les plus capiteux. Les chaises même, sur lesquelles tant d’escarpes s’étaient assis, avaient pris, elles aussi, un parfum de boudoir.

De telle sorte que, dans les entr’actes de l’affaire Gouffé, lorsque, pour l’interroger, je faisais sortir du dépôt quelque pauvre diable, il réintégrait sa cellule, la tête pleine de rêves amoureux.

Jamais il ne me fut possible d’étudier plus minutieusement les petites misères et les drames delà galanterie parisienne. J’appris qu’une étude d’huissier est souvent le plus étrange des confessionnaux et que celui qui la dirige doit résister à plus de tentations qu’un juge

EN PLEIN MYSTÈRE 181

ou un prêtre, autour desquels naissent le plus d’intrigues féminines.

Ces assauts contre la vertu des juges et des prêtres sont-ils dus à la discrétion assurée que les femmes trouvent auprès d’eux? doit-on plutôt les attribuer à ce que certaines d’entre elles ont besoin de la clémence du magistrat ou de l’indulgence de l’abbé? Je ne sais, mais il est certain que, pareils à saint Antoine, les hommes de justice et d’Eglise ont bien des fois à se défendre contre la tentation.

L’huissier, homme de robe comme eux et qui, pourtant, ne porte jamais dans son étude l’insigne de sa profession, est lui aussi harcelé par le beaux sexe et il lui faut en maintes occasions un courage héroïque pour ne pas oublier d’instrumenter.

Gouffe était encore jeune et il était veuf depuis pas mal de temps.

A l’époque, on fît autour de son nom une légende qui le représentait comme un Don Juan de la Basoche. Il y avait dans tout cela beaucoup d’exagération, et la véritable enquête montra que l’huissier de la rue Montmartre, tout en ne détestant pas les jolies femmes, était un excellent père de famille.

182 l’amour criminel

Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre !

Je dois à la vérité de dire que toutes les demi-mondaines qui avaient connu Gouffé montrèrent autant d’empressement que les hommes d’affaires à venir me donner les renseignements qu’elles pouvaient avoir sur le disparu, et surtout à établir d’une façon indubitable que ni elles, ni aucun de leurs amants ne lui avaient tendu un guet-apens quelconque.

Mon cabinet devint alors le confessionnal de la galanterie parisienne.

En ai-je connu de ces petits mystères scandaleux dont la révélation terrifie les femmes ! et quelques-unes de mes visiteuses de jadis, qui me savent pourtant incapable de trahir le secret professionnel, frémiront un peu en lisant ce récit.

Qu’elles se rassurent.

Il faut convenir qu’alors les confidences étaient un peu forcées. On n’hésitait pas devant une confession un peu scabreuse, parce qu’il s’agissait d’établir d’une façon indiscutable qu’on ne pouvait être accusé de complicité dans une affaire d’assassinat.

■ — Que voulez-vous, disait l’une, monsieur le chef de la Sûreté, M. X..., mon ancien

EN PLEIN MYSTÈRE

amant, m’avait fait des billets en me quittant. M. Gouffé était mon huissier, et j’étais obligée de le voir souvent.

— M. Gouffé avait été si bon, disait une autre. Il avait consenti à retarder la vente de mon mobilier. Je lui devais beaucoup de reconnaissance.

— Ah ! monsieur Goron, faisait une troisième, si vous saviez dans quelles conditions j’ai connu ce pauvre Gouffé ! Il faut vous faire un aveu. Je suis l’amie de M. X..., fonctionnaire que vous connaissez fort bien. Il n’est pas très riche, mais c’est un très brave homme, qui fait pour moi tout ce qu’il peut.

» Or, l’année dernière, sa femme était à la campagne. Il avait pu rester jusqu’au lendemain dans mon petit hôtel.

» Il était neuf heures du matin, nous dormions, quand tout à coup ma femme de chambre entre en coup de vent et nous réveille en sursaut :

» — Madame, c’est l’huissier!

» Elle n’avait pas achevé que Gouffé était au seuil de la chambre à coucher, faisant des efforts surhumains pour ne pas pouffer de rire.

» Vivement, je fis rentrer mon ami sous les couvertures et lui jetai un oreiller sur la tête ;

l’amour criminel

puis je sautai hors du lit et, tout en me couvrant de mon peignoir, je m’avançai vers Gouffé, menaçante.

» — Monsieur, lui criai-je furieuse, c’est indigne de forcer ainsi la porte d’une femme. D’ailleurs, vous n’avez le droit de rien saisir : l’appartement n’est pas en mon nom...

» — Permettez, répondit l’huissier avec un sourire qui m’agaçait, j’ai le droit de saisir cette montre d’homme... et cette bourse qui se trouvent sur la cheminée...

)> Il se mit alors à rire aux éclats et ajouta :

» — Mais comme je connais le légitime propriétaire, je n’en ferai rien. Tâchez seulement de m’apporter un petit acompte. Tout s’arrangera.

» Vous pensez, monsieur Goron, si je suis devenue l’amie d’un huissier aussi gentil. Mon amant aussi, d’ailleurs. »

Toutes ces confidences étaient certainement intéressantes et m’ouvraient de nouveaux horizons sur l’importance des huissiers dans les affaires « d’amour ». Entre autres détails, je constatai — ce que je savais déjà, — que les jolies femmes servent d’appât aux /usuriers pour attirer les fils de famille dans leurs tanières où ils tirent sur les malheureux à... billets rouges.

EN PLEIN MYSTÈRE

Du sort du disparu, je n’appris rien.

Tous ceux que j’avais interrogés, hommes ou femmes, avaient des alibis indiscutables, èt, dans leur entourage, il était impossible de trouver quelqu’un qui pût vraisemblablement être soupçonné.

Ah! si j’avais eu, à ce moment, les témoignages qui vinrent en foule, quand les auteurs du crime furent entre les mains de la justice ; si j’avais connu seulement la moitié des faits contenus dans le chapitre précédent, où, pour mieux montrer les difficultés des instructions judiciaires, j’ai résumé tous les renseignements qui vinrent, plus tard, éclairer les magistrats, j’aurais eu la partie belle !

Malheureusement, il est rare qu’un témoin inespéré surgisse tout à coup et montre à celui qui recherche des criminels la route à suivre pour les atteindre.

Chose assez curieuse, on m’avait nommé tous les hommes qui avaient plus ou moins été les clients de Gouffé ; personne n’avait pensé à Michel Eyraud, et beaucoup le connaissaient cependant. Personne non plus n’avait pensé à Gabrielle Bompard, ni le patron du café où elle était venue plusieurs fois s’asseoir avec son amant à la table de Gouffé,

ni les amis de l’huissier qui l’avaient vue lui parler.

Dans les affaires criminelles, il y a des hasards tels que parfois certains sceptiques se demandent si la Providence n’est pas du côté des coquins.

Alexandre Dumas ffls, le célèbre auteur dramatique doublé d’un grand philosophe, a répondu à ces sceptiques qu’ils se trompaient, attendu qu’ils ne savaient pas regarder assez longtemps. Dumas avait raison.

Le triomphe des criminels est presque toujours éphémère et l’heure vient, encore trop rapidement à leur gré, où les gredins sentent le poids de la justice immanente...

Cette heure n’avait point encore sonné pour les assassins de GÔuffé. Bien au contraire, on aurait dit que toutes les malechances s’accumulaient pour entraver nos recherches.

J’étais absolument persuadé que le pauvre huissier disparu était mort ou séquestré ; chaque jour qui s’écoulait sans qu’il fût possible d’avoir de ses nouvelles, me faisait douter davantage de la séquestration et croire plus facilement à l’assassinat.

Nous perdîmes du temps à contrôler les renseignements de plusieurs journaux, dont les correspondants, aussi fantaisistes qu’ano-

EN PLEIN MYSTÈRE

nymes, prétendaient avoir vu Gouffé dans une station pyrénéenne ou sur une plage normande. Un agent alla même à Londres et revint bredouille.

Avec le temps, ma conviction se faisait plus forte que Gouffé avait dû succomber dans un guet-apens rappelant l’affaire Fenayrou, un guet-apens où il aurait été attiré par une femme.

Je le répétais à tous, au juge, M. Dopffer, à mes agents, aux reporters qui venaient journellement me demander des nouvelles... et dont beaucoup s’empressèrent alors de publier ce qu’ils appelaient mes prévisions.

Dans un rapport que j’adressai à M. Dopffer, je me souviens que j’avais même été un peu loin, précisant le mobile du crime qui, pour moi, ne pouvait être que le vol. J’écrivais :

« Par extraordinaire, ce soir-là, Gouffé ne devait avoir sur lui qu’une faible somme, et l’on a quelques raisons de croire que l’assassin a dû éprouver une cruelle déception.

» C’est précisément pour cela qu’il s’est rendu à l’étude Gouffé, afin de prendre ce qu’il n’a pu trouver sur sa victime... »

Mais je n’avais aucune preuve matérielle sur laquelle baser ce que j’avançais.

En vain, M. Dopffer et moi nous avions

188 l’amour criminel

communiqué à tous les journaux le signalement du disparu :

« Taille de 1 m. 75 environ, bien proportionné ; âgé de 48 ans ; physionomie jeune ne paraissant guère plus de quarante ans, cheveux châtain clair, coupés court et formant la pointe sur le front ; barbe légèrement roussâtre, et taillée en pointe ; moustache longue et épaisse ; col cassé ; vêtu d’un complet gris fer marque « Gentlemen » .

» M. Goulfé avait au doigt une bague en or, ornée d’un gros saphir entouré de brillants.

» Comme signe particulier, il avait une cicatrice à la cheville du pied gauche. Son linge est marqué A. G. »

Les signalements n’ont jamais servi à grand chose ; cette fois, celui-ci ne pouvait servir à rien. Il était désormais impossible à personne d’apercevoir l’infortuné Gouffé.

Page 1