CHAPITRE XII
UN COIN DU VOILE
Il y avait déjà quatre mois que l’huissier de la rue Montmartre avait disparu et, malgré tous nos efforts, l’enquête n’avait point encore éclairé le mystère.
N’ayant pas autre chose à nous mettre sous la dent, il fut convenu avec M. Dopffer que j’irais interroger un ami de M. Gouffé, M. R..., qui avait été entendu déjà au début de l’enquête et qui pourrait peut-être donner encore un renseignement utile.
A la fin de notre entretien, M. R... me dit tout à coup :
— Mais enfin, il y a un homme qui a disparu en même temps que Gouffé.
l’amour criminel
Je n’eus pas le temps de lui faire l’observation qui me venait à l’esprit :
— Comment n’avez-vouspas dit cela plus tôt?
M. R..., qui avait sans doute compris ma pensée, ajouta :
— Que voulez-vous ? Rien ne prouve d’abord que cette disparition se rapporte à celle de mon ami ; et puis, pour vous parler franchement, je ne vois pas très bien Eyraud capable d’assassiner quelqu’un. Comme aujourd’hui l’affaire se corse, je vous donne une idée, voilà tout.
Sur cette nouvelle indication qui me sourit immédiatement, je fis rechercher Michel Eyraud, dont on me parlait pour la première fois et au sort duquel je m’intéressai tout de suite.
J’appris que cet homme, ancien distillateur à Sèvres, s’était récemment associé avec un commissionnaire en marchandises, que cette maison était rapidement tombée en déconfiture. Je découvris également que, le 26 juillet, jour du crime, Eyraud était allé voir le syndic de faillite, et que le lendemain il était parti soi-disant pour l’Amérique, affirmant à sa femme et à sa fille que le syndic lui avait fait des menaces et qu’il était sur le point d’être arrêté.
UN COIN DU VOILE
L’enquête, que je menai le plus rapidement possible, me fit connaître en outre qu’il avait pour maîtresse une fille, Gabrielle Bompard, partie avec lui, et revenue ensuite le 19 août pour reprendre quelques objets dans l’appartement meublé qu’elle occupait à Levallois- Perret.
La logeuse se rappelait même que, comme elle signalait à sa locataire l’oubli d’un boa, celle-ci lui avait répondu :
— Oh ! dans le pays où je vais, je n’aurai pas besoin de fourrures !
Donc, je savais que Michel Eyraud et sa maîtresse avaient quitté furtivement Paris ; mais où étaient-ils ?
Dans un pays chaud, si l’on s’en rapportait à la réplique de Gabrielle à sa logeuse ; cette unique indication que je possédais sur la direction qu’avait pu prendre le couple était bien maigre. Je n’avais d’ailleurs aucune preuve de la culpabilité d’ Eyraud, et cependant, j’étais dominé, comme au moment de l’assassinat de la veuve Bazire, comme pour l’affaire Anastay, comme pour vingt autres; par un sentiment indéfinissable, un pressentiment vague.
Je ne connaissais de cet homme désigné par M. R... que son dernier naufrage commercial
l’amour criminel
et ses' amours avec Gabrielle Bompard ; je n’avais même pas encore pu reconstituer tout entière la vie étrange de ce faux ménage, mais quelque chose me disait qu’Eyraud avait joué un rôle dans la mystérieuse tragédie dont je m’occupais.
Mais où en trouver la preuve ? Le concierge de la rue Montmartre m’avouait qu’il lui serait impossible de reconnaître l’homme qui s’était présenté à l’étude le 26 juillet. Il me manquait un point de départ.
Un incident nouveau me fit un instant oublier Eyraud et occasionna des recherches minutieuses qui n’apportèrent aucune lumière à l’instruction.
La famille Gouffé reçut un matin une lettre anonyme signalant un M. H... comme pouvant fournir d’utiles renseignements sur la disparition de l’huissier. Il y était dit qu’on avait vu cet homme remettre une lettre à M. Gouffé le 26 juillet, à sept heures et demie, au moment où il quittait le café Véron.
Je retrouvai bientôt ce M. H... qui, sans la moindre difficulté, me déclara qu’un individu dont il ne pouvait me dire le nom était venu le trouver au café de la Porte-Montmartre et lui avait remis une lettre enjjle priant de la porter à l’huissier Gouffé, qu’il lui avait
UN COIN DU VOILE 211
montré attablé à la terrasse du café Véron.
M. H... ajoutait que, quelques minutes après, il s’acquittait de sa mission.
Je n’avais aucune confiance dans ce roman, les dix mille francs promis par la famille Gouffé ayant excité tant d’appétits ! De plus, l’enquête rapide que j’avais fait faire sur M. H... me révélait qu’il était alcoolique ; je considérai qu’il ne fallait pas perdre son temps et je laissai de côté les allégations de la lettre anonyme.
La justice ne fut pas de mon avis. Elle estima que cette déposition pouvait éclairer l’instruction et, comme M. H... se refusait obstinément à nommer l’homme qui soidisant lui avait donné la lettre, on l’envoya au Dépôt.
Je finis néanmoins par établir que l’auteur de la lettre anonyme envoyée à la famille Gouffé était H... lui-même et l’on remit le pauvre diable en liberté ; mais nous avions perdu quelques jours en recherches vaines.
Je n’ai noté cet incident au passage que pour montrer combien de causes, même futiles, peuvent dérouter les magistrats dans les enquêtes judiciaires.
Il ne suffit pas d’une implacable logique, d’un raisonnement savant pour vaincre les
l’amour criminel
obstacles ; on doit compter sur le hasard, je ne cesse de le répéter : si expérimenté qu’on soit en matière de police, il faut être aidé par la chance.
Celle-ci nous avait fait défaut depuis le début de cette affaire ; mais la guigne n’est pas éternelle, et peu de temps après cet incident, qui nous avait égarés assez longtemps hors du vrai chemin, il en survint tout à coup un autre qui nous ramena sur la bonne voie.
J’appris un beau jour que le parquet de Lyon, — qui, cependant, savait que M. Dopffer était chargé de l’instruction de l’affaire Gouffé, - — avait adressé une commission rogatoire à un autre juge,M. Lascoux, pour lui demander de faire à Paris des recherches au sujet de la malle, dont les morceaux avaient été recueillis à Millery. Il était impossible aux magistrats lyonnais d’accuser plus nettement leurs sentiments et de mieux prouver qu’ils étaient toujours persuadés que le cadavre de Millery ne pouvait être celui de Gouffé.
En vertu de cette commission rogatoire, le commissaire spécial de la gare de Lyon à Paris fut chargé de rechercher à quelle date avait dû partir pour Lyon une malle portant sur son étiquette :
« N° 1231, train 3, 27 juillet 188... » Le
UN COIN DU VOILE
quatrième chiffre du millésime manquait.
Je connus très vite le résultat de cette enquête qui donna un démenti formel aux dires de l’expert de Lyon qui avait lu 1888 ; l’étiquette ne pouvait porter le millésime de cette année-là, par la raison fort simple qu’à la date du 27 juillet 1888, le nombre des colis de Paris à Lyon n’avait pu atteindre le chiffre de 1231. Au contraire, pendant l’année de l’Exposition, c’est-à-dire en 1889, ce chiffre avait été atteint et même dépassé au mois de juillet.
Si trois chiffres avaient seulement marqué, on pouvait attribuer le fait à l’usure du composteur.
Ce résultat me fit plaisir ; il commençait à confirmer mes déductions de la première heure.
Je m’en ouvris àM. Dopffer ; le juge reconnut que ce nouveau fait était intéressant et qu’il serait peut-être utile de vérifier.
Quelques jours après, je recevais par l’entremise de M. Lascoux une commission rogatoire du parquet de Lyon, me demandant de faire rechercher un certain nombre de bonneteurs qui avaient la spécialité d’opérer entre- Paris et Marseille.
La constatation du commissaire spécial de
l’amour criminel
la gare de Lyon avait produit son effet. Les Lyonnais, sans accepter encore la piste de Gouffé, en arrivaient à croire que le cadavre inconnu venait bien de Paris.
Je déclarai aux deux juges, MM. Lascouxet Dopffer, qu’il m’était impossible de faire œuvre utile à Paris sans m’assurer de l’identité de la victime et sans connaître la procédure entamée là-bas ; je demandai donc à partir immédiatement.
Les deux magistrats ne s’opposèrent pas à ce voyage ; et le soir même, après avoir obtenu la permission de mon chef, M. Lozé, qui, je dois le dire, fut mon plus solide appui dans cette affaire, je prenais le rapide, accompagné de l’inspecteur principal J aulne.
Les magistrats lyonnais me reçurent avec courtoisie ; cependant ils ne dissimulèrent pas leur étonnement devant ma conviction d’arriver à établir que le cadavre de Millery était celui de l’huissier parisien.
— Je crois, me dit d’abord le procureur de la République, que si vous désirez faire faire une seconde autopsie, il vous sera peut-être difficile de retrouver le cadavre, car il a été inhumé dans la fosse commune, au cimetière delà Guillotière, sous la mention « inconnu ».
Rien résolu à suivre pour mes recherches la
UN COIN DU VOILE
méthode que je m étais imposée, je ne m’attardai pas à cette objection, qui pouvait être pourtant très grave. Sans perdre un instant, j’allai trouver le jeune médecin qui, en l’absence du docteur Lacassagne, avait procédé à l’autopsie et déclaré que les cheveux du cadavre étaient longs, noirs et bouclés, tandis que ceux de Gouffé étaient blonds et courts.
— Monsieur Goron, me dit-il, je vais vous donner tout de suite la preuve que le cadavre trouvé à Millery ne peut être celui de Gouffé et que les cheveux de l’inconnu étaient bien noirs et longs. J’ai eu l’excellente idée d’en conserver quelques mèches.
Dès que j’eus ces cheveux entre les mains, je demandai un peu d’eau distillée, j ’y plongeai les mèches et, au bout de quelques minutes, je montrai au jeune médecin-— qui, du reste, le reconnut immédiatement avec sincérité — qu’il s’était étrangement trompé. Les cheveux étaient, en effet, courts et châtain clair.
Ils avaient pu paraître longs parce qu’ils étaient collés les uns auxautres, et leur couleur avait pu sembler foncée parce qu’ils étaient enduits de sang et de matières graisseuses produites par la décomposition du cuir chevelu.
Dans l’eau distillée, l’amalgame s’était dé-
l’amour criminel
sagrégé rapidement et les cheveux avaient repris leur couleur.
J étais enchanté de ce début heureux ; mais pour que la démonstration fût complète , il fallait une comparaison possible, il fallait des cheveux de Gouffé.
Jusqu’alors on n’avait pu s’en procurer. J’eus l’idée de téléphoner à Paris pour qu’on recherchât les brosses qui en dernier lieu avaient servi à l’huissier disparu.
On parvint à retrouver sur elles quelques cheveux de Gouffé et on me les envoya le lendemain. La comparaison faite avec les cheveux gardés par le docteur fut concluante.
J’avertis aussitôt par dépêche M. Lozé et M. Dopffer.
Ce premier bulletin de victoire me valut d’ailleurs les railleries de quelques journaux. Certains ne manquèrent pas l’occasion de faire un mot et déclarèrent que c’était une affaire bien tirée par les cheveux.
Je n’étais point au bout de mes peines. Le juge d’instruction qui avait dirigé l’enquête à Lyon refusa d’admettre mon hypothèse qui, d’après lui, ne tenait pas debout, étant donnés les renseignements recueillis par lui qui la détruisaient absolument.
Il résultait de son enquête la preuve que des
UN COIN DU VOILE
paysans, dans la première quinzaine de juillet, c’est-à-dire alors que Gouffé était bien vivant, avaient commencé à sentir l’odenr cadavérique près du talus où le corps avait été trouvé par la suite. En outre, le juge tenait à sa disposition, sous mandat de dépôt, un cocher nommé Laforge, qui un beau matin s était présenté de lui-même au Palais de Justice et avait fait un récit fantaisiste.
« Le 6 juillet, affirmait-il, je stationnais à la gare de Perrache. A 10 h. 45 du soir, à l’arrivée de Pexpress de Paris, je fus pris par trois voyageurs, qui, après avoir fait charger une lourde malle sur ma voiture, me donnèrent l’ordre de les conduire à la Tour de Millery.
» La nuit était très noire. Arrivés à un endroit où la route fait un coude, mes voyageurs frappèrent au carreau et m’ordonnèrent d’arrêter. Ils demandèrent la malle et l’emportèrent un peu plus loin. L’obscurité était trop grande pour que je pusse voir ce qu’ils firent. Mais quelques piinutes après, ils rapportèrent la malle vide.
» Nous repartîmes quelques kilomètres plus loin. On me dit encore de m’arrêter et les trois voyageurs reprirent la malle.
» Ils entrèrent sous bois et quand ils revinrent ils n’avaient plus le mystérieux colis. »
218 l’amour criminel
Ce récit mélodramatique impressionnait beaucoup les magistrats et il leur semblait tout à fait extraordinaire que Laforge n’eût pas raconté cela plus tôt. Ils estimaient qu’après tout, ce cocher si romanesque pouvait bien être un complice du drame fantastique dont il donnait si bien les détails, et ils le gardaient en prison.
Ce fantaisiste cocher, dès qu’il fut sous les verrous, voulut se rétracter, mais il était trop tard.' Le magistrat instructeur le confronta avec trois garnements arrêtés pour une tentative d’assassinat commise sur une cabaretière du Grand-Camp.
Et Laforge, peut-être parce qu’il croyait hâter sa délivrance, reconnut les trois malfaiteurs :
— Parfaitement, dit-il, ce sont bien les voyageurs qui m’ont pris le 6 juillet à la gare de Perrache.
— Vous voyez, me disaient les magistrats lyonnais, après m’avoir exposé ces faits, le cadavre inconnu de Millery ne peut être celui de votre huissier, puisque le crime a été incontestablement commis avant le 6 juillet, alors que Gouffé vivait. Constatez au surplus que les dépositions des habitants de Millery, qui à partir de cette date ont senti des odeurs
UN COIN DU VOILE 219
cadavériques, coïncident admirablement avec les déclarations de Laforge.
Beaucoup, sans doute, auraient capitulé devant ces arguments et auraient repris le train pour chercher ailleurs l’huissier disparu.
Mais j’avais la foi, et cette foi s’affirmait depuis que j’avais si heureusement élucidé la question des cheveux longs et bouclés.
Je demandai à voir Laforge.
Cette entrevue, par suite d’une fantaisie de mon inspecteur principal, jeta un certain froid dans mes relations avec les magistrats lyonnais.
Laforge avaitl’aspect d’un gros balourd ; son regard laissait pourtant deviner en lui une certaine dose d’astuce paysanne. Il se tenait devant nous, roulant gauchement sa casquette entre les doigts et répétant son boniment que connaissait bien le juge.
Alors Jaume, bon garçon, mais gavroche incorrigible, agacé par la litanie du cocher, le prit par le bras et lui dit, avec la voix grasseyante des enfants de Paris :
— Dis donc, mon vieux, tu ne vas pas nous la faire , à nous ; nous ne sommes pas de Lyon. . .
Je me mordis les lèvres, pour ne point rire, et, d’un violent coup de coude, je fis comprendre à Jaume qu’il allait un peu trop loin.
220 l’amour criminel
Les paroles volent, dit le proverbe ; c’est pour cela qu’on ne les rattrape pas facilement.
Le coup était porté.
Le juge d’instruction, le procureur, virentils dans la boutade de l’inspecteur une allusion quelconque ? Je ne saurais le dire, mais ils me firent grise mine, et à partir de ce moment, je crois qu’ils ne m’ont point porté dans leur cœur.
Combien de fois depuis, au milieu de tous les ennuis que j’ai eus dans ma carrière administrative, ai-je pensé à ce « nous ne sommes pas de Lyon » ! J’y ai surtout pensé sous l’administration de M. Lépine, qui est Lyonnais, parent du Procureur général, alors en fonctions à Lyon et, de plus, doué d’une dose de rancune peu ordinaire.
Je n’en voulus pourtant point à Jaume d’avoir dit franchement sa façon de penser.
J’ai du reste écrit dans mes Mémoires tout ce que je pensais de l’intelligence de cet excellent policier.
L’apostrophe de Jaume eut cependant un heureux résultat. Elle impressionna Laforge. Et quand je lui dis avec sévérité que je l’accusais d’avoir un cadavre sur la conscience et d’avoir simplemènt trompé les magistrats qui l’avaient précédemment interrogé sur la date
UN COIN DU VÔILE
à laquelle il avait transporté la malle, le malheureux éclata en sanglots, se jeta aux genoux du juge, avouant que, depuis plusieurs mois, il avait simplement mystifié la justice.
— Que voulez-vous? dit-il ; je suis cocher, moi; on m’avait retiré mon permis de conduire pour une bagatelle : j’avais besoin de me remettre bien avec la police. On cherchait une piste, alors j’ai pensé que cela ferait plaisir à ces messieurs d’en avoir une. Et je suis allé au Palais de Justice.
» Pour vous dire franchement, j’ai bien vu tout de suite que ce que je racontais avait l’air déplaire beaucoup; et, ma foi, plus on était gentil avec moi, plus j’en disais.
» On m’a présenté trois gaillards qui avaient déjà commis un crime — un de plus, un de moins, cela n’aggravait pas beaucoup leur cas ; mais maintenant c’est une autre chose. On veut que moi aussi j’aie trempé dans un assassinat, et surtout dans l’assassinat d’un huissier de Paris. Dans ces conditions-là, il n’y a rien de fait; jè ne marche plus ! J’ai les pieds nickelés !
» Pas plus le 6 juillet que depuis, je n’ai transporté de malle, ni de voyageur à Millery ou autre part.
» Il y avait pour cela une excellente raison :
l’amour criminel
le 6 juillet, je n’avais plus de voiture ; il y avait plus de quinze jours que j’étais mis à pied et ces messieurs ne se sont même pas aperçus de cela.
Quelques recherches, un peu tardives peutêtre, suffirent pour établir que Laforge disait vrai. A la date du 6 juillet, il n’avait plus le moindre fiacre à conduire.
Décidément, la chance me revenait, et comme tout, bonheur et malheur, vient par séries, ce jour même où je venais d’obtenir les véritables aveux de Laforge, un brave garçon de l’amphithéâtre de la Faculté de médecine vint me dire qu’il était facile de retrouver le corps inconnu enterré dans la fosse commune du cimetière de la Guillotière.
— Quand j’ai vu que le cadavre n’avait point été reconnu, me dit-il, je pensai qu’il viendrait peut-être un jour où l’on serait heureux de le retrouver, soit pour des recherches judiciaires, soit que la famille se nommât. Et puis, moi, je suivais tout ce que disaient les journaux de Paris, et je ne sais pas pourquoi j’avais l’idée que le corps pourrait bien être celui de l’huissier.
)> Alors, au moment de l’inhumation, j’ai fait des marques au cercueil ; j’ai fait mieux : j’ai mis avec le corps un vieux chapeau à moi. De
UN COIN DU VOILE
cette façon, j’étais sûr que l’on ne se tromperait pas le jour où Ton voudrait exhumer l’inconnu de Millery. »
Je félicitai chaudement cet intelligént garçon d’amphithéâtre, et, plus tard, je lui fis donner cinq cents francs par la famille Gouffé sur les dix mille promis dans les Petites Affiches. Ce modeste avait eu un trait de génie.
Très heureux de voir le hasard se mettre enfin* de mon côté, je pensai qu’il fallait l’aider un peu.
Le lendemain matin, je prenais une voiture et partais avec Jaume pour Millery, bien décidé à faire moi-même une enquête à l’endroit où l’on avait trouvé le cadavre.
Je fus un peu étonné, en arrivant, d’apprendre que j’étais le premier magistrat assez curieux pour venir sur place recevoir des témoignages et se- rendre compte de leur valeur; en un mot, faire une enquête approfondie. Pas baladeur du tout le Parquet de Lyon !
Les magistrats n’étaient venus àMillery que le premier jour, et y avaient à peine passé quelques heures. Depuis, l’enquête s’était poursuivie à Lyon ; les gendarmes seuls avaient recueilli dans le pays quelques témoignages. Et, sans le vouloir, suggestionnés
l’amour criminel
eux-mêmes par la version de Laforge, qu’ils savaient adoptée par le juge lyonnais, ils suggestionnèrent les témoins.
— C’est bien au commencement de juillet que vous avez senti les odeurs cadavériques ? demandaient-ils aux paysans.
Ceux-ci, qui n’ont généralement qu’un vague souci du calendrier et auxquels, d’ailleurs, une date ou une autre était bien indifférente, répondaient invariablement « oui ».
Et de la sorte, on en était arrivé à affirmer que le crime avait dû être commis au commencement de juillet, alors que Gouffé était encore bien vivant...
Un détail amusant : Si je ne trouvai point de magistrat à Millery, j’y rencontrai un journaliste, M. Cornély, du Petit Journal , frère de l’éminent écrivain du Figaro qui, lui aussi, était venu faire sa petite enquête dans le pays.
Je le trouvai installé au restaurant de la Tour de Millery, dont les jolies tonnelles bordant la route sont, le dimanche, pendant la belle saison, le rendez-vous ordinaire des Lyonnais épris de villégiature.
Ce jour-là, par exemple, il faisait un froid très vif — nous étions au mois de décembre — et nous ne déjeunâmes pas sous la tonnelle.
M. Cornély était venu, comme moi, instinc-
UN COIN DU VOILE 225
tivement, pour se renseigner. Les procédés d’un bon reporter ne diffèrent pas beaucoup de ceux d’un policier. Pour l’un comme pour l’autre, il n’y a pas de petits détails dans une affaire ; tout doit être fouillé à fond. Ce n’est malheureusement pas la doctrine de quelques magistrats que leur grandeur attache au rivage.
Le patron du restaurant de la Tour de Millery, M. Thibaudier, était un homme intelligent, qui m’éclaira tout de suite.
— Aucun doute n’est possible, me dit-il ; c’est seulement à partir du 4 ou 5 août qu’on a commencé à sentir de mauvaises odeurs dans le pays ; ma maison est tout près du talus, et je vous garantis l’exactitude de mon renseignement. Tout le reste n’est que légende.
Le chef de gare me confirma absolument ce que m’avait dit M. Thibaudier, et il ne me fallut pas une longue enquête pour démontrer que les témoignages recueillis jusque-là étaient erronés.
J’avais encore gagné du terrain vers le succès ; mais quand je vins informer M. le procureur de la République de mes constatations, il souleva une nouvelle objection :
— Je ne suis pas du tout convaincu, me ditil, que l’étiquette de la malle porte bien la date
226 l’amour criminel
du 27 juillet 1889. J’ai lu et dix personnes ont lu comme moi: 27 juillet 1888.
— Monsieur le procureur de la République, répliquai-je, nous avons un moyen de vérification infaillible.
Et je priai ce magistrat de vouloir bien m’accompagner jusqu’à la gare de Perrache, afin de réclamer le bulletin de bagages qui avait suivi la malle de Paris à Lyon.
Personne, jusqu’alors, n’avait pensé à se procurer un document aussi utile.
On nous répondit d’ailleurs que cette pièce avait été depuis longtemps retournée à l’administration centrale à Paris, attendu que tous les dix jours on y renvoyait les documents eoncernant le trafic.
Immédiatement, j’allai au téléphone et je priai mon secrétaire Soulière de se rendre à la Compagnie de Lyon et de se procurer le bulletin de bagages en question. Une heure après, je recevais une dépêche m’annonçant l’envoi du bulletin qui m’arriva par le premier courrier le lendemain matin. Ce bulletin indiquait qu’un colis pesant 105 kilos était parti de Paris par le train 3 pour Lyon-Perrache, le 27 juillet 1889. L’enregistrement n’avait été fait que pour un seul voyageur, avec un excédent de bagage de 18 francs.
UN COIN DU VOILE
A ce bulletin en était joint un autre, dit <c feuille de route » , qui établissait que le colis avait été retiré de Lyon sans passer par la consigne.
La démonstration était victorieuse.
La malle était donc bien partie de Paris, le 27 juillet 1889, le lendemain de la disparition de Gouffé. Il ne restait plus qu’à établir l’identité du cadavre de Miller y.
Grâce aux précautions prises par l’intelligent garçon d’amphithéâtre, la bière fut heureusement retrouvée, et le corps fut porté à l’École de médecine.
Cette fois, l’autopsie fut confiée au docteur Lacassagne et j’attendis avec impatience le résultat des recherches de ce médecin-légiste doué d’une si grande perspicacité.
J’assistai à l’autopsie, et j’avais tellement hâte de savoir si la science confirmerait jusqu’au bout mes prévisions, que j’en oubliai la répulsion invincible du cadavre, que j’ai gardée toute ma vie. A peine un peu incommodé par l’odeur des chairs décomposées, je n’hésitais pas à les toucher, pour mieux suivre la savante démonstration du docteur Lacassagne.
L’autopsie donna un résultat plus complet encore que je ne pouvais l’espérer. Le médecin de Gouffé avait déclaré que la jambe droite de
l’amour criminel
son client était plus mince que la gauche. Il y avait une différence de 240 grammes entre le poids total des os de la jambe droite et ceux de la jambe gauche du cadavre. Gouffé, dans sa jeunesse, avait eu une blessure à la cheville droite. Il était impossible de retrouver une cicatrice sur cette chair en quelque sorte liquéfiée, mais le docteur Lacassagne constata que les os de la cheville étaient rugueux, noircis, et présentaient tous les symptômes d’une maladie ancienne. Il retrouva dans la mâchoire toutes les particularités signalées par le dentiste de Gouffé.
Néanmoins, au milieu de l’autopsie, j’eus ce . que les femmes du peuple appellent une « souleur ». A un moment donné, le docteur Lacassagne me demanda :
— - Monsieur Goron, quelle était exactement la taille de M. Gouffé ?
— Un mètre soixante-quinze ou soixanteseize, répondis-je.
— En êtes- vous bien sûr ?
— Dame! autant qu’on peut l’être d’un signalement.
— En ce cas, vérifiez, car si M. Gouffé mesurait exactement un mètre soixante-quinze ou un mètre soixante-seize, ce cadavre ne pourrait être le sien, par la bonne et excellente rai-
UN COIN DU VOILE
son qu’il mesure au moins un^mètre soixantedix-huit.
Immédiatement, je télégraphiai à mon secrétaire de s’assurer d’urgence si une erreur n’avait pas été commise dans le signalement de Gouffé et de se procurer son livret militaire.
Quelques heures après, je recevais une dépêche disant qu’en effet il y avait une erreur dans le signalement, que le livret militaire avait été retrouvé et que la taille qui y était inscrite était exactement de un mètre soixantedix-huit.
Cette rectification, arrivée après que l’autopsie du praticien était terminée et avait identifié en tous points le cadavre, ajoutait encore à la preuve certaine, décisive, triomphale de l’exactitude des savants travaux du médecinlégiste. Aucun doute n’était plus permis. Le cadavre de Millery avait un nom...
Quand l’autopsie fut terminée, j’accompagnai le docteur Lacassagne chez M. Chenest, procureur de la République à Lyon.
— Monsieur le procureur, dit le savant médecin, en entrant dans le cabinet, je viens vous annoncer que la succession de M. Gouffé est ouverte.