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AVIS

Pour tous renseignements à fournir, prière de s'adresser soit au greffe de la Morgue , où se trouve en permanence un inspecteur de la Sûreté ; soit à M. Dopffer, juge d'instruction, gu Palais de Justice , cabinet n° 10 ; soit à M. Go~ ron , chef du service de la Sûreté, 36, quai des Orfèvres.

Description de la malle.

N° 1. — Malle ayant servi à transporter le cadavre de M. Gouffé de Paris à la Tour-de-Millery (Rhône). Cette

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malle, brisée en une vingtaine de morceaux, a été découverte dans un buisson, à environ dix kilomètres du cadavre. On a pu la reconstituer ainsi.

Le poids de la malle avec le corps était de 105 kilos.

N° 2. — Malle' fabriquée avec les fournitures semblables à celles de la malle authentique, exposée ci-contre.

Il est à peu près certain qu’avant son départ de Paris, la malle qui a transporté le cadavre était dans l’état où se trouve le spécimen.

L’exposition dura plusieurs jours, et aucune déclaration utile ne fut recueillie. La famille Gouffé, qui s’ingéniait à favoriser tout ce qui pourrait éclairer la justice, avgit fait insérer dans les journaux une note disant que pour l’indemnité due pour dérangement, tout cocher ou toute personne qui reconnaîtrait la malle toucherait 500 francs.

On ne peut s’imaginer le nombre de cochers qui vinrent déclarer qu’ils reconnaissaient le colis pour l’avoir conduit à la gare de Lyon, mais il suffisait d’un interrogatoire , de quelques minutes pour se convaincre que tous ces automédons étaient suggestionnés par la prime promise et qu’aucun d’eux n’avait de renseignement utile à donner.

En même temps, je commençais à être assailli de communications des plus fantaisistes, Je me souviens d’une somnambule extra-lucide et surtout extra-idiote qui disait :

<( Si le cadavre de l’huissier disparu est le même qui fut découvert dans les bois de Millery, il faut, de toute nécessité, qu’il ait été transporté dans un fiacre. Que la police me donne un morceau du drap de cette voiture et je me charge de dire exactement le numéro du fiacre. »

Les recherches reprises sur le compte d’Eyraud, n’avaient donné aucun résultat. Néanmoins je m’y attachais avec autant d’opiniâtreté que j’en avais mis à identifier le cadavre de Millery. Le silence d’Eyraud et de Gabrielle s’ils étaient innocents me semblait bien étrange, après tout le bruit fait sur leur nom dans tous les journaux du monde.

Certes, ce n’était point la lettre de dénonciation anonyme que je reçus un beau matin qui pouvait me faire changer d’avis; mon correspondant, — d’ailleurs toujours resté inconnu — me disait que si je voulais connaître l’affaire Gouffé, c’était à Jersey qu’il fallait me rendre, car le véritable criminel était le général Boulanger. Débiteur de l’huissier pour une très forte somme, il l’avait fait assommer pour supprimer en même temps créance et créancier.

Je crois qu’il faut avoir passé par la police pour se rendre compte du nombre vraiment

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extraordinaire de fumistes, de fous, d’imbéciles ou de maîtres-chanteurs que contient une grande ville comme Paris.

Cependant, au milieu de ce fatras de missives qui, tous les jours, encombraient mon bureau, un matin j’en trouvai une qui m’intéressa extraordinairement. Elle était datée de Londres et point du tout anonyme. Le signataire, M. Chéron, cuisinier, 151, Gower Street, écrivait :

« Monsieur le chef de la Sûreté,

« En lisant dans le Petit Journal tous les détails découverts par la police sur la vie de Michel Eyraud et de Gabrielle Bompard et sur la malle trouvée à Millery, j’ai pensé que je pouvais donner un renseignement utile.

» Or, un M. Michel et une demoiselle Gabrielle ont habité chez nous. C’étaient certainement Michel Eyraud et Gabrielle Bompard. Ce sont bien eux, nous n’en pouvons douter. Nous avons lu dans le Petit Journal ce que nous leur avons entendu dire à euxmêmes.

» J’ajoute que Gabrielle Bompard est repartie pour Paris, le 14 juillet. Elle a pris la voiede New-Haven et Dieppe et a fait enregistrer, pour la gare Saint-Lazare, une malle presque-

vide, qu’elle avait achetée chez un marchand de Londres. »

Puis, mon correspondant me donnait une description de la malle de Gabrielle, telle qu’elle était restée dans son souvenir.

J’éprouvai en lisant cette lettre une grande satisfaction : il me semblait que je touchais au but.

Je courus au cabinet de M. Dopffer, qui me fit observer, non sans raison, que la description de la malle de Gabrielle, donnée par mon correspondant, ne concordait pas exactement avec celle de la malle dé Millery.

Ceux qui ont lu mes « Mémoires » savent que je n’ai jamais attaché la moindre importance à des différences de détail de ce genre, qui presque toujours proviennent d’une absence de mémoire de la part d’un témoin.

Je rappelai même au juge, que le premier médecin qui avait examiné le cadavre de Gouffé avait déclaré que les cheveux en étaient noirs, longs et bouclés. M. Dopffer n’avait peut-être pas une foi bien ardente ; mais il était des plus courtois et avait autant que moi à cœur la découverte de la vérité. Il m’autorisa donc à envoyer à Londres un agent afin de véÿfier les déclarations de mon correspondant.

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Houllier partit le soir même, emportant non la malle elle-même dont on avait besoin pour l’exposition à la Morgue, mais les photochromies qui en avaient été faites.

Soudais, qui possédait tous les détails de l’affaire Gouffé, était à Jersey, suivant une fausse piste d’Eyraud, qui n’était pas, — ai-je besoin deledire, — celle du général Boulanger. Je lui télégraphiai l’ordre d’aller rejoindre Houllier.

Non seulement M. Chéron et sa femme reconnurent formellement la malle, mais un M. Lauterbach, employé d’un fabricant de Euston Road, déclara que c’était lui qui l’avait vendue à un Français, répondant au signalement d’Eyraud. Néanmoins, il y avait encore un cheveu , comme disait Soudais en rentrant à Paris.

Il s’agissait de la longueur de la malle. Soudais me fît remarquer que la malle reconstituée avait quatre-vingt-dix centimètres de longueur, tandis que la malle d’Eyraud, d’après la déposition du fabricant de Londres, ne devait avoir que quatre-vingts centimètres.

Et . pour mieux me convaincre il m’apportait une ficelle, donnant exactement la longueur de la malle. Allais-je donc voir encore

compromis l’échafaudage de faits laborieusement élevé ?

Non. Tout cela m’importait peu. Quel que fût le soin mis à la reconstitution de la malle, il était possible que la dimension exacte en eût été modifiée. Et puis, au fond, je n’avais qu’une confiance très limitée en cette ficelle de mon agent.

Plus que jamais contre tout le monde, je voulais m’en tenir à la coïncidence des deux disparitions et à l’absence de toute protestation de la part d’Eyraud, qui ne pouvait ignorer à ce moment-là les accusations sous le coup desquelles il se trouvait, puisque tous les journaux du monde avaient reproduit les articles de la presse parisienne.

Alors, je pensai qu’il fallait à la reconnaissance de la malle une sanction officielle, et que si cette reconnaissance du funèbre coffre était faite devant témoins sous la foi du serment, en présence de magistrats anglais et français, l’instruction aurait fait un grand pas.

Pour emporter à Londres ce qui avait servi de cercueil à M. Gouffé, il fallut l’autorisation du Parquet de Lyon ; pela donna lieu à quelques négociations; mais j’étais très soutenu par mon chef, M. Lozé, et les magistrats lyonnais consentirent au voyage.

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M. Lascoux, juge d’instruction, précédemment chargé par son collègue de Lyon de rechercher l’origine de la malle, me remit une commission rogatoire, invitant les magistrats anglais à entendre les témoins que je désignerais.

J’étais en ce moment fort malade ;l’influenza sévissait alors à Paris et j’en avais été un des premiers atteints, mais j'estimais qu’il fallait aller , vite et, sans attendre l’autorisation des médecins, je partis avec Jaume et mon secrétaire Guillaume, aujourd’hui officier de paix, emportant dans mes bagages la fameuse malle pour laquelle j’avais fait confectionner une enveloppe en toile presque élégante, afin de dissimuler, dans la mesure du possible, le côté macabre de ma pièce à conviction.

Le voyage eut un incident burlesque. En arrivant à Victoria Station, les douaniers anglais, qui sont presque aussi ennuyeux que les nôtres, voulaient absolument rompre les scellés apposés à la fameuse malle pour s’assurer qu’elle ne contenait pas du thé ou du tabac.

Elle était, du reste, complètement vide. Mais ils trouvaient qu’elle avait une odeur extraordinaire. Je crois bien ! elle sentait le cadavre ! Et tous les désinfectants que j’y

avais mis n’avaient fait qu’accentuer sa mauvaise odeur.

Je ne parlais qu’imparfaitement l’anglais. Jaume et Guillaume n’ étaient pas plus ferrés que moi dans la langue de Shakespeare et le quiproquo aurait pu s’éterniser, si je n’avais eu la bonne idée de faire transporter mon colis à Scotland-Yard, la préfecture de police de l’endroit. Quelques jours après les formalités étaient remplies, la malle était transportée au tribunal de Bow-Street, je comparaissais devant sir James Ingham, magistrat du « The Court Of Police », un vieillard de quatre-vingtcinq ans d’une grande distinction et très solennel.

La séance du tribunal de Bow-Street fut empreinte de cette majesté toute particulière que les Anglais savent donner aux choses de la justice. Quand j’entrai, sir James Ingham se leva, et me fit faire le serment suivant :

— Jurez de dire toute la vérité au sujet de la commission rogatoire qu’on exécute en ce moment :

— Je le jure, répondis-je en baisant la bible qu’on me présentait.

, — Que Dieu vous soit en aide, fit alors le magistrat anglais.

Je commençai un rapide historique de l’af-

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faire, puis brisant les scellés, j’ouvris la malle et en*montrai l’intérieur aux témoins. Ceux-ci me donnèrent des témoignages encore plus nets, plus précis que je ne pouvais l’espérer.

La malle fut reconnue par M. Chéron et par le marchand qui l’avait vendue ; ce dernier donna même ce détail que le papier de l’intérieur semé d’étoiles bleues était spécial à sa maison, il affirma avoir lui-même posé les ferrures et fit remarquer que près de la serrure il existait une petite déchirure qu’il avait dissimulée avec de l’encre. Quant à la fameuse différence constatée par Soudais, elle fut expliquée : le marchand n’avait donné à Soudais qu’une mesure approximative et la fameuse ficelle avait servi à mesurer, non une malle identique à celle d’Eyraud, mais l’espace que cette caisse, désormais historique, avait occupé dans le magasin de l’emballeur, ce qui ne pouvait être d’une grande précision.

Les dépositions des époux Chéron eurent une grande importance au point de vue de la préméditation du prime.

Comme madame Chéron s’était étonnée que Gabrielle eût choisi une si grande malle pour y mettre simplement une robe et un chapeau :

— Oh ! soyez tranquille, avait répondu

celle-ci, toujours souriante, à Paris nous avons bien de quoi la remplir.

Enfin, Eyraud avait quitté Londres le 21 juillet au reçu dun télégramme de Paris ainsi conçu :

« Tout est arrangé. Revenez.

» Gabrielle. »

Je télégraphiai l’heureux résultat de mon voyage à M. Lozé, qui me répondit en me félicitant d’avoir réussi et avisa le Parquet.

J’avais désormais une certitude et je devais seulement la compléter. Il fallait retrouver la maison où le crime avait été commis et mettre la main sur Eyraud et sa maîtresse.

Une des choses qui me frappèrent le plus dans cette séance de Bow-Street fut le^peu de mystère, la publicité même que donnent les Anglais aux affaires judiciaires.

On peut dire que ces choses se traitent là-bas, pour ainsi dire, coram jpopulo.

Il y avait au tribunal, sinon un nombreux public, tout au moins des reporters des principaux journaux français et anglais, ce qui équivaut, je crois, à un public bien plus considérable que la salle n’en eût pu contenir.

J’y rencontrai mon ami Johnston, alors cor-

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respondant du Figaro , décédé depuis, et auquel a succédé un des hommes les plus charmants que j’aie connus, M. Villars. Il y avait aussi M. Barbereau, du Matin, etM. Henri Touzeau, correspondant anglais du Progrès de Lyon , actuellement professeur au collège de Mende (Lozère).

Les recherches auxquelles je me livrai à Paris furent vaines. Il était certain que Gabrielle Bompard ou Eyraud avaient commis le crime dans une maison ou dans un appartement qu’ils n’habitaient pas d’ordinaire ; mais quelle était cette maison ? Le service des garnis ne pouvait nous fournir aucun renseignement.

Un beau matin, en ouvrant mon courrier, je trouvai un pli volumineux, daté de New- York Machinalement, j’allai tout de suitè âla signature et je lus avec une stupéfaction profonde : Michel Eyraud.

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