CHAPITRE XIV
Quand je me rnis à lire les vingt pages bien serrées de cette étrange lettre écrite d’une manière bizarre et décousue, j’éprouvai comme une désillusion. C’était une défense si maladroite, si stupide même que je crus d’abord à une fumisterie ; je pensai avoir sous les yeux l’élucubration d’un farceur.
Cette missive mérite de trouver place ici, car je ne connais pas de document plus curieux pour étudier la psychologie de l’amour chez les criminels.
La bestialité de l’homme qui l’avait écrite, sa jalousie aveugle, l’entraînant à dénoncer sa complice, et par conséquent à se perdre lui-même, offrait un violent contraste avec
l’amour criminel
l’habileté qu’il avait montrée dans l’exécution de son crime. Il était impossible qu’Eyraud ne comprît pas le danger de cette lettre, mais il l’envoyait tout de même ; la jalousie en lui était plus forte que la raison. Sa Gabrielle lui avait été prise, elle était dans les bras d’un autre et il ne pouvait supporter cela. Il n’avait plus qu’une pensée, empêcher sa maîtresse d’ête aimée par un autre. Pour lui, le reste ne comptait plus.
Je vais seulement citer les passages typiques de cette longue épître en respectant le style et l’orthographe et analyser le reste.
« Monsieur Goron,
» Depuis déjà trois mois, je me trouve, par la fatalité, compromis dans une affaire où je ne comprends absolument rien et pourtant les coïncidences m’accusent et même me condamnent. Je suis parti le jour de la disparition de mon ami Gouffé.
» Une malle achetée par moi est celle, d’après les dépositions, qui a transporté le cadavre. Que dire, mon Dieu ! Tout cela est frappant jusqu’à l’évidence et tous les journaux me traitent comme un assassin. Ah? que je souffre de douleurs pour ma pauvre famille, et tout cela pourtant n’est que le fait de la fatalité.
)> Je suis absolument innocent, comme je vais vous le démontrer et vous le prouver surabondamment bientôt devant votre tribunal ; il faut que la lumière se fasse sur cette affaire.
» Oui, je ne suis ni le complice, ni l’assassin, et ne connais rien dans l’affaire que par les journaux.
» Je vous le jure, j’étais ami avec M. Gouffé.
» C’était mon huissier.
» Croire que je l’ai assassiné, mais pourquoi ? La veille nous étions au café ensemble avec M. R... avec qui je dînais ainsi que sa maîtresse.
» J’estimais beaucoup M. Gouffé, pourquoi aurais-je fait disparaître cet ami? Peut-être parce qu’il était aimable avec Gabrielle Bompard ; mais hélas? s’il fallait que je tue tous ceux qui étaient dans le même cas, j’aurais du -courage. »
Ici, Eyraud donnait la liste des amants qu’il attribuait à Gabrielle. On comprendra que je taise ces noms dont quelques-uns sont fort connus.
Et il ajoutait :
« Vous me direz : mais pourquoi une pareille maîtresse? Ah! la fatalité, je me suis laissé prendre ; je la pardonnais (sic) et je disais que
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tout était faux. Elle me faisait des démonstrations d’amour à faire perdre la tète ; comme vous voyez, ce n’est pas ce motif qui aurait pu me donner un grief contre Gouffé.
» Il pourrait exister l’appât de l’argent, mais je savais qu’il n’avait jamais beaucoup d’argent sur lui quand nous sortions; alors, quoi? Sa montre, ses bijoux! Mais, croyez-le bien, si j’avais voulu devenir canaille, je pouvais mieux faire sans devenir assassin.
)> Je passe pour une canaille dans la presse.
» J’ai été distillateur, j’en suis sorti sans le sou; sans les 6,000 francs de la mort de ma mèrp et les 40,000 francs que m’a prêtés ma cousine..., je serais mort de faim.
» Je me suis fait voler par les X..., et sans un ami de la famille je serais mort dans la misère.
» Vous pouvez dire : Mais comment vous, sans argent, aviez-vous une maîtresse ? Je dois l’avouer, je suis un misérable, un lâche; la chair est faible; j’avais trouvé Gabrielle si malheureuse, je la croyais si digne de pitié, que je ne pouvais me résigner à lavoir mourir de faim.
» Je me suis bien trompé sur cette vipère, mais j’étais confiant dans mon étoile. »
En longues périodes alambiquées, Eyraud
se représente comme une victime des juifs et, si l’on s’en rapporte à ce qu’il disait dans cette charge à fond contre ceux qu’il rendait responsables de sa déchéance, il est permis de penser que si Deibler n’y avait mis bon ordre, l’antisémitisme aurait aujourd’hui, en la personne d’Eyraud, un adepte fanatique.
Après avoir établi les raisons qui déterminèrent sa fuite à Londres, l’auteur de la lettre continue :
« C’est pendant ce séjour à Londres, qu’un soir Gabrielle Bompard arriva sans bagages ni linge, en me disant :
» — J’ai été arrêtée pour toi, en voulant savoir où tu étais ; aussitôt relâchée, j’ai pris la fuite et me voilà.
» Comme elle était toute déchirée et que je venais de vendre quelques titres des miens qui me restaient, je lui achetai des effets et du linge, et quand, quatre ou cinq jours après, je voulus qu’elle repartît, elle me fit acheter une malle en me disant :
» — Prends-la assez grande, car tu sais, nous devons partir à Buenos-Ayres : les deux miennes sont complètement brisées. J’achetai une malle selon son goût. Elle partit.
» Jamais depuis je n’ai revu cette malle.
» Quelques jours après, je fis rembourser
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par mes pauvres parents le gérant et je rentrai libre.
» Par là vous verrez que pendant cette absence, je n’ai fait aucun voyage à Lyon comme il a été dit.
» Je n’ai pas vu cette ville depuis 1860.
» Du reste, M. et madame Chéron pourront vous dire le temps que je suis resté chez eux.
» Après mon retour, le syndic de la faillite me fît appeler et me dit : « Vous êtes bien gravement compromis », et que j’avais bien à faire attention à moi. Alors je devenais responsable des flibusteries de la juiverie. Il me fît promettre de revenir le lundi, ce que je lui promis.
» Je crois que cela se passait le vendredi : il était quatre ou cinq heures quand je quittai le syndic : il pleuvait à verse et je n’avais pas de parapluie. Je me souviens de cela, je me mouillai comme un chat. Je me réfugiai dans un café près du pont et, à six heures, je fis avertir ma femme que je ne rentrerais pas à la maison. »
Toujours dans le même style contourné, Eyraud raconte qu’il voulait voir son conseil à Sèvres, mais il ne le trouvait pas assez fort en matière judiciaire et cette visite fut remplacée par une « dînette » avec une fillette qu’il connaissait et qu’il avait ' rencontrée à
la buvette des tramways de Saint-Cloud.
Après avoir « noyé son chagrin en compagnie de la petite » , Michel rentre très tard chez sa femme, lui fait faire sa malle, prend quelque argent et üle.
« Je partis, écrit-il, laissant ma pauvre femme et ma fille dans les larmes ; j’étais fou de douleur ; je suis parti par le train de neuf heures pour Londres, Dieppe-New-Haven ; je descendis à l’hôtel International, en face de la station de London-Bridge. »
Après ces remords sincères ou non, il reparle de Gabrielle, qu’ « il a peu vue pendant son séjour à Paris » ; il avoue qu’elle n’a jamais beaucoup reçu d’argent de lui, qu’il l’a quelquefois « corrigée », mais qu’elle était incorrigible.
« Au désespoir, dit-il, je partis et lui par® donnai, une fois à Londres. »
Bientôt, d’après lui, Gabrielle lui écrivait qu’elle ne pouvait plus se passer de lui, qu’elle allait lui revenir après s’être procuré 2,000 francs.
Reprenons la lecture de la lettre :
« Vers le 20 août, elle arriva toute joyeuse, me jurant que dorénavant elle me serait fidèle.
» Nous restâmes huit jours à Liverpool à attendre un bateau ; elle était furieuse d’attendre
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si longtemps. Il n’y avait pas de place sur les vapeurs ; elle arriva avec ses deux malles brisées, qu’elle avait avant.
» Je lui dis : — - Qu’as-tu fait de la grande malle que je t’ai achetée?
» Elle me répondit, tout naturellement :
» — Ce grand bahut, je l’ai vendu presque aussi cher que tu l’avais payé. J’ai eu besoin de feu.
» Je ne dis rien, nous achetâmes une nouvelle malle et nous partîmes pour le Canada et, de là, à San-Francisco.
» Là, le hasard me fit lire un journal français parlant de moi comme soupçonné dans l’affaire de la rue Montmartre. Je lui en fis part; elle rit aux éclats. Alors je me procurai le Petit Journal et je vis mon nom. J’étais fou de douleur et elle riait. Que dire? Je pleurais comme un enfant, j’errais, et la nuit je pensais à ma fille, à ma femme .et à toute ma famille. Elle me consolait en me disant :
» — Ne crains rien de la lumière.
» J’espérais et je me disais .-plutôt dix condamnations pour une affaire commerciale que d’être soupçonné d’assassinat.
» Un jour, un ami, M. K..., rencontré làbas, se mit à parler de cette malheureuse affaire, et dit :
» — A-t-cfti trouvé l’huissier ?
» J’eus la gorge serrée en pensant que j’étais soupçonné avec Gabrielle. Je devenais fou !
» J’avais été avec Gonffé la veille de sa disparition, mais je jure que le jour même je ne l’ai pas vu, j’étais trop affairé avep’ mon syndic.
» Puis, quand en novembre, je me vis avec Gabrielle attaqué de front, je voulus aller chez le consul et lui dire : « Je suis Eyraud, rapa- » triez-moi. »
» Gabrielle s’y refusa; je faillis lui casser les reins ; mais surtout ce qui m’effrayait, c’é- . tait de revenir en France, garrotté. Jamais, mille fois la mort, je ne suis pas un coupable et ne supporterai jamais les menottes, c’est ce qui m’a retenu. Je pleurais, j’étais fou. »
Après de nouveaux regrets pour sa famille, que cette accusation injuste compromettait, après un couplet pathétique où, il « voulait mourir », il déclarait avoir exigé que Gabrielle revînt à Paris pour se disculper avec lui.
Elle refuse, puis, à force de menaces, elle accepte ; mais il faut de l’argent.
Alors, il s’adresse à M. K..., qui était l’ami de Gabrielle.
Quelle que soit l’incohérence du récit, je
crois devoir le citer sans en changer un mot : » J’étais en train de faire des cognacs, et M. K... était avec moi; il croyait que j’étais riche quoiqu’il me prêtait de l’argent.
)> Un matin, à l’absinthe, devant M. D..., je lui dis : « Je viens de recevoir une dépêche et » une tante à Berthe — c’est ainsi que Ga- » brielle se faisait appeler — est très malade ; » Berthe peut hériter de 4 à 500,000 francs. » » Si rien ne vient me déranger, car je savais qu’il aimait Berthe et qu’il lui faisait une cour très assidue, je lui dis : « Je ne sais comment » faire en plein travail, je ne puis accompa- » gner Berthe », il me dit de revenir.
» Je crois que déjà ils avaient des relations, je ne pouvais rien dire. Berthe était ce qu’elle était à Paris, folle de jeunesse, aimait rire et s’amuser et voulant essayer tous les hommes ; j’étais triste et j’aimais à m’amuser, elle m’appelait le « Père Bougon », et K... pourra le dire.
» Mais après notre conversation, K... se ravisa et ne parlait plus de partir. Je pressai Berthe et, comme cela ne marchait pas, je lui donnai une calotte ; elle eut un œil tout noir. K... l’a vue et, après, cela n’allait pas encore. Comme rien n’avançait, je pris K... à part, je lui dis : « Berthe me tracasse de partir pour
» voir sa tante ; c’est tout naturel, c’est elle » qui l’a élevée. Vous avez proposé de lacon- » duire : ça me fera bien plaisir. »
» Il n’avait pas l’air bien satisfait. Je lui dis : « Je n’ai pas d’argent ici, mais à Paris )> tout vous sera remboursé. »
» Enfip, il accepta.
» Il me dit : « J’irai à Vancouver, je verse- » rai de là les fonds que je dois vous verser )> pour vos cognacs. »
» J’étais heureux, je me voyais déjà devant vous et mes juges, et mes juges prouveront mon innocence ; il partirait le 7 décembre, et il m’avait donné 100 dollars. »
Ces 100 dollars, Eyraud prétend que sa complice les a dépensés pour s’acheter « une robe propre, un manteau et quelque chose pour voyager » .
Enfin Gabrielle part avec K... après bien des discussions, dont Michel ne nous fait pas grâce.
Et le voilà seul à New-York, sans argent, obligé d’emprunter 70 dollars à un ami. Il achète une montre, une chaîne et des effets, qu’il revend ensuite.
Le pauvre homme s’inquiète d’être sans nouvelles ; il tombe enfin sur un journal venant de France :
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<( Ah ! malheur ! s’écrie-t-il, que lis-je ! la malle que j’avais achetée à Gabrielle était celle qui avait transporté Gouffé.
» Ah, je suis bon, ce journal était de France, du 22 décembre, et nous étions au 1er janvier. J’ai écrit plus de vingt lettres, j’étais fou, je suppliais que Berthe revienne, je pleurais; j’ai voulu me tuer, j’ai avalé du chloroforme, mon maître d’hôtel a appelé un docteur et avec un vomitif, je suis revenu.
» Ah! ah! je suis mort, j’écris à tous les échos qu’il faut retrouver Gabrielle, qu’elle dise à qui elle a vendu cette malle, ce qu’elle en a fait jusqu’à ce jour ; le 8 janvier, pas de nouvelles.
» Ils sont partis. Gabrielle, la femme la plus rusée du monde, qu’aurait-elle dit à K...? je ne le sais, mais ils sont partis.
» K. . . m’avait laissé une malle et une grande valise. Avait-elle peur de la lumière. Pourtant je dois le dire : je ne la crois pas 'coupable, car nous parlions de cette malheureuse affaire, ça ne lui produisait rien, elle en riait. »
Il continue sur le ton sentimental, parlant de sa souffrance : il pleure, s’accuse de ses fautes, mais il est incapable d’avoir trempé dans cette affaire.
Il veut qu’on recherche M. K... et il donne
toutes les indications pour cela. Gabrielle doit être avec lui. Il faut qu’on la retrouve.
Et la lettre se termine ainsi :
« Je ne crois pas Gabrielle coupable, elle m’a juré qu’elle ne comprenait rien et surtout qu’elle avait vendu la malle.
» Le malheur de cette créature c’est qu’elle ment trop et a toujours une douzaine d’amants.
» M. K... voulait visiter l’Autriche; je crois qu’à Honolulu on pourrait le trouver ou à Yokohama, car il peut se faire qu’ils aient pris la ligne du 14 décembre à Vancouver.
)> Pour mon compte, je désire qu’ils soient arrêtés aussitôt que possible ; avec le télégraphe, c’est chose de quelques jours.
» Je m’engage, aussitôt Gabrielle en France, d’y revenir libre, seul. Je me présenterai chez vous, mais une prière : faites-moi conduire où vous voudrez, mais pas de menottes ou plutôt la mort. Aussitôt que j’apprendrai par les journaux le retour de Gabrielle, je partirai.
» Je vais décider un vieux camarade à qui j’ai raconté ma mésaventure. Je demeure chez lui, et il me fera les fonds nécessaires pour rentrer et payer un avocat. Je ne puis rentrer sans Gabrielle, elle si intrigante. Qui sait ce
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qu’il peut y avoir sur cette malle ! Mais une fois entre vos mains, tout se décidera.
» Je vous quitte et me propose de bien me cacher, car je comprends que vous allez me chercher, mais je me rendrai seul.
» J’ai bien l’honneur d’être votre tout dévoué,
» Signé : Michel Eyraud ».
Tout ce fatras épistolaire équivalait à un aveu. En réfléchissant un peu, je compris que ce dénouement était logique, et qu’une fois, de plus la jalousie du mâle le perdait.
Pour moi, cette lettre avait une grande importance. J’avais la certitude que les deux complices , Eyraud et sa maîtresse , avaient passé par l’Amérique ; on y retrouvait au moins leurs traces; enfin, ce M. K..., dont parlait l’amant lâché, pouvait nous servir ; c’était un atout de plus dans le jeu de la justice. En le retrouvant, je pensais mettre la main sur Gabrielle, et par elle nous atteindrions bientôt Eyraud.
Le misérable ne pouvait supporter d’être séparé de sa maîtresse. Désormais il était perdu, son amour le condamnait aux maladresses, aux imprudences...
C’était la fin inévitable du drame, l’épi-
logue fatal de la plupart des amours criminelles, de celles des souteneurs et des pierreuses, comme de celles des bandits en habit noir, les uns, comme les autres, étant victimes de la violence dedeurs passions.
La rupture avait fait de ces deux êtres, qui s’étaient embrassés peut-être sur la mallecercueil, deux ennemis acharnés à la perte l’un de l’autre.
Je* ne savais encore rien des dispositions de Gabrielle, mais il était évident pour moi qu’à cette heure Eyraud et elle se détestaient.
La vérité ne serait pas difficile à connaître le jour où l’un ou l’autre serait devant nous. La colère, le désir de vengeance leur arracherait l’aveu.
Quelques jours après, je recevais, dans deux courriers successifs, deux nouvelles lettres d’Eyraud... deux missives plus affolées que la première, et dans lesquelles se montrait encore plus clairement l’état d’âme particulier de ce criminel, rêvant d’employer la police à la satisfaction de ses rancunes amou-
reuses.
« Montréal, 9/1, 90.
)> Monsieur Goron,
)) Après avoir mis ma lettre à la poste, je recevais une dépêche d’un ami, ci-incluse, m’annonçant que K... et Berthe étaient partis depuis quelques jours pour Montréal.
» Je suis venu ici, j’ai fait télégraphier aux trains venant de Vancouver et je n’ai rien trouvé.
» Il doit y avoir erreur, car, le 20 du mois
passé, à l’hôtel Windsor, M. et madame K...
sont restés un jour et sont partis pour une direction inconnue.
» Je quitte, car il fait 28 degrés au-dessus de zéro.
» Votre serviteur,
» M. Eyraud. »
« Philadelphie, le 11 janvier 1890.
» Monsieur Goron,
» Avant de quitter Montréal j’ai vu M... qui m’a dit : j’ai vu les personnes dont vous parlez et j’ai été avec eux dîner. La petite dame pleurait et disait: « Vous me perdez. » M. K... répondait: « Je réponds de tout ; venez avec
moi, je verrai le consul et il n’y aura aucune police qui puisse vous prendre. »
» Ils sont partis pour Halifax et de là en Angleterre, au lieu de venir à New-York.
)> Comme vous le prouve sa lettre, Gabrielle lui a ouvert son cœur et lui veut la sauver. J’espère que vous arriverez à temps.
» Aussitôt arrêtée, je partirai.
» Je vous présente mes salutations empressées.
» M. Eyraud.
» P. -S. — M. K... et Gabrielle ont dû partir dans les premiers jours de janvier de Halifax.
» M. K... doit peut-être l’avoir cachée en Angleterre ou au Canada ; mais lui doit vous dire où elle est... »
J’avais résolu d’envoyer deux agents en Amérique, quand se produisit un coup de théâtre.
J’étais gravemënt malade. L’influenza dont je souffrais au moment de mon départ pour Londres s’était aggravée pendant ce voyage fatigant, et m’était tombée sur les yeux.
Un médecin anglais, voulant voir ce que j’avais dans l’œil gauche, y avait introduit un instrument pointu, et il m’était arrivé une
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complication si sérieuse que sans doute j’aurais perdu la vue sans les bons soins de mon médecin oculiste, le sympathique docteur Dehenne. J’étais donc obligé de rester dans une chambre noire, lorsque mon sous-chef, Domergue, vint m’avertir que Jaume avait été appelé de la part du préfet de police pour arrêter Gabrielle Bompard.