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CHAPITRE XY

Nous trouvons ici un nouvel exemple de la difficulté que, parfois, les assassins éprouvent à se faire arrêter quand, poussés par le repentir ou las de lutter contre la société, il leur prend fantaisie de se rendre.

Dans mes Mémoires , j’ai raconté l’odyssée funambulesque du jeune Ducret, l’assassin de la rue de Trévise, chassé, à grands coups de pied dans le derrière, des postes de police où il se présentait.

Les coups de pied en moins, Gabrielle Bompard n’avait été guère mieux reçue, le soir où, vers quatre heures, elle s’était présentée chez le Préfet de Police.

— Avez-vous une lettre d’audiende ? lui avait demandé sèchement un huissier.

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— Non, mais je suis mademoiselle Gabrielle Bompard.

O miracle ! l’huissier du Préfet était-il le seul Parisien ignorant l’affaire Gouffé dans tous ses détails, ou bien, chez lui, le respect de la forme primait-il tout autre sentiment ?

Toujours est-il qu’il renvoya la voyageuse en disant :

— Demandez une lettre d’audience, vous ne serez pas reçue autrement.

Fort heureusement la bonne amie d’Eyraud n’eut pas la pensée de réfléchir à la gravité de son cas, ni de consulter un avocat. Tout comme Ducret, elle tenait absolument à voir « le Préfet de Police ».

Le lendemain matin, vers dix heures, à l’heure où commencent à arriver, boulevard du Palais, les personnes munies de lettres d’audience, les huissiers virent réapparaître la visiteuse de la veille, une petite femme toute jeunette, gentille dans son très simple costume noir, les cheveux relevés sous une toque sombre.

— M. Lozé, préfet de police? demanda-telle d’une voix très douce.

— Avez-vous une lettre d’audience ? répondit encore un autre huissier.

— Non, mais j’ai besoin de le voir pour une affaire extrêmement urgente.

— Veuillez donner votre nom.

— Je suis Gabrielle Bompard, fît la nouvelle venue, toute souriante.

Cet huissier-là, plus intelligent et mieux renseigné que celui de la veille, fît un hautle-corps et, sans même prendre le temps d’avertir M. Lozé, il fît entrer Gabrielle dans le cabinet préfectoral.

Un homme d’une cinquantaine d’années, élégamment mis, accompagnait cette revenante ; il se nomma: c’était M. K..., dont m’avait parlé Eyraud dans ses diverses lettres. Il fut également introduit dans le cabinet de M. Lozé, et Gabrielle commença sa confession.

— Je suis, dit-elle, complice du crime, mais complice inconsciente et involontaire. J’étais la maîtresse d’Eyraud, et il m’avait fait louer, sous le nom de Labordère, 3, rue Tronson- Ducoudray, un appartement meublé au rezde-chaussée.

Là, sur l’ordre d’Eyraud, je donnai rendez vous à Gouffé.

Le soir même du crime, Michel s’arrangea pour m’éloigner, et il a assassiné l’huissier de complicité avec un individu que je ne connais i. 23

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pas, mais que j’ai vu deux ou trois fois : c’est un blond un peu fort portant une grosse moustache rousse.

Le lendemain, nous partîmes pour Lyon.

Eyraud axait emporté la malle et m’avait dit : « Mets tes affaires dans l’autre malle, ne t’occupe pas de celle-ci : c’est pour moi. »

A Lyon, toute la journée et toute la nuit, j’ai attendu mon ami dans un hôtel ; c’était le moment où il transportait le funèbre colis à Millery. Nous partîmes ensuite pour Marseille, et, de là, nous revînmes à Paris; .mais très peu de temps après nous gagnâmes Londres et Liverpool, où nous nous embarquâmes pour l’Amérique, pt ce ne fut que sur le bateau, pendant la traversée, qu’Eyraud me confessa le crime qu’il avait commis.

Nous voyagions sous le nom de Labordère, et je passais pour la fille d’Eyraud.

A San-Francisco, nous rencontrâmes M. K. . . , qui revenait du Japon. Eyraud se lia avec lui, et comme il avait appris que le voyageur était porteur d’une somme considérable, il me demanda de l’aider à l’assassiner et à le dépouiller.

Alors je suppliai M. K... de m’emmener, lui avouant que je n étais pas la fille du prétendu Labordère. Il m’a ramenée en France, et c’est

lui qui m’a conseillé de venir devant la justice raconter ce que je savais de l’assassinat de Gouffé. Me voici.

Tel est, brièvement résumé, le récit très long, entrecoupé d’incidents, voire même de plaisanteries, que fit la maîtresse d’Eyraud avec un sans-gêne extraordinaire. A un moment donné, elle poussa le mépris des convenances jusqu’à s’asseoir sur le bureau de M. Lozé.

M. K..., honorable négociant français établi en Birmanie, confirma, du moins pour tout ce qui le concernait personnellement, le récit de la jeune femme ; mais M. Lozé se rendit bien compte, dès la première minute, que si cette partie du récit était exacte, l’autre ne l’était certainement point, et que Gabrielle Bompard avait pris dans le crime une part beaucoup plus importante qu’elle ne voulait le dire.

De toute façon, elle était le principal témoin et probablement la principale complice. Le Préfet envoya immédiatement chercher J aume , et quand celui-ci entra dans son cabinet, il le questionna :

— Connaissez-vous madame ?

— Mais certainement, répliqua mon inspecteur principal, c’est Gabrielle Bompard.

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Puis il ajouta avec un sourire :

— J’ai même quelque chose pour madame.

Tout en parlant, il sortit de son portefeuille un mandat d’amener.

— J’espère qu’on ne va pas m’arrêter, s’écria Gabrielle Bompard.

— Mais comment donc, dit Jaunie, esquissant une moue peu rassurante.

M. Lozé, très courtois comme toujours, pria Jaunie de conduire Gabrielle et M. K... au domicile particulier de M. Dopffer, qui n’était point encore dans son cabinet. Tous trois partirent en fiacre, et pendant le voyage, Gabrielle ne cessa de plaisanter et de rire sans paraître se douter un seul instant de la gravité de sa situation.

Je me souviens que, le soir, en venant me rendre compte de ce qu’il avait fait dans la journée, Jaume me définit ainsi le caractère de la maîtresse d’Eyraud :

— C’est une gamine vicieuse, menteuse et inconsciente.

La séparation entre Gabrielle et M. K... fut particulièrement douloureuse. M. K... était très ému, car, en donnant à Gabrielle le conseil de se présenter à l’autorité, il ne s’imaginait nullement, dit-il, que l’arrestation de sa maîtresse dur être le résultat fatal de cette dé-

marche. Il avait eu, Jaume me l’apprit, le plus grand mal à s’arracher des bras de la pauvre fille.

De son côté, cinq minutes après, Gabrielle plaisantait avec les agents de la Sûreté.

Je ne la vis qu’un mois plus tard, dans le cabinet de M. Dopffer. Et je la jugeai, moi aussi, évaporée, inconsciente dans une certaine mesure, mais fort intelligente tout de même, ne disant que ce qu’elle voulait dire et douée d’un sang-froid remarquable.

— Connaissez-vous monsieur ? lui demanda M. Dopffer en me désignant.

— Parfaitement, répondit-elle ; c’est M. Goron, le Chef de la Sûreté.

On avait publié de moi, dans les journaux, un portrait à moitié ressemblant, et cela lui suffisait pour me reconnaître. En examinant la prisonnière, je fus frappé de son manque d’élégance. On eût dit une fillette ; mais ses yeux, très vifs, avaient une expression vicieuse. Elle n’avait rien du cachet parisien des petites femmes de Grévin. On l’eût plutôt prise pour quelque boutiquière boulotte à la taille courte et « engoncée ».

En l’écoutant parler, on ressentait l’impression que, malgré son intelligence, elle avait certainement des lacunes dans le cerveau.

Le premier ennui de son arrestation passéy elle ne s’occupa que de sa réclame, et, avec une anxiété de cabotine, elle demandait aux agents qui la gardaient :

— Ai-je au moins une bonne presse, ce matin ?

Cependant, peu à peu, dans le calme de sa cellule du Dépôt, elle finit par comprendre qu’il était inutile de chercher plus longtemps à duper tout le monde.

Successivement, elle reconnut que tout ce qu’elle avait dit à M. Lozé n’était qu’un petit roman assez bien imaginé.

Elle donna une seconde version, puis une troisième, puis une quatrième. Enfin son cinquième récit parut à peu près exact.

Ce qui est certain, c’est que Gabrielle s’y cramponna jusqu’à la cour d’assises ; c’était d’ailleurs le plus vraisemblable.

Un matin qu’on l’avait amenée à la Sûretéavant de la conduire chez le juge d’instruction T pendant qu’elle déjeunait d’une côtelette, d’un morceau de fromage et de la vulgaire chopine prise chez un marchand de vins voisin, elle se laissa aller au besoin de bavardage, qui toujours la tourmentait.

— Dès le commencement de juillet, déclarat-elle, Eyraud se trouvait dans une position

tout à fait précaire. Il me dit qu’il était résolu à faire un coup, sinon nous étions perdus.

D’abord, il me parla de M. X..., un bijoutier qu’il connaissait et qu’il voulait faire venir avec 50,000 francs de bijoux dans un logement loué pour la circonstance.

Mais il réfléchit que cette aventure était trop dangereuse, attendu que le bijoutier pouvait oublier chez lui l’adresse qu’on serait bien forcé de lui laisser. Cet homme disparu, la police serait peut-être mise trop rapidement sur les traces du crime.

« Eyraud renonça à cette affaire et M. X... fut sauvé.

» C’est alors qu’il songea à Gouffé. ».

Puis Gabrielle fît un récit complet des moyens employés pour attirer l’huissier, ne niant pas cette fois qu’elle avait aidé Eyraud, mais prétendant qu’ellè avait obéi à une force supérieure à sa volonté.

Le 26 juillet, Eyraud, qui connaissait les. habitudes de Gouffé et savait qu’il se rendait tous les jours à son étude vers deux heures, se posta au coin de la rue Rougemont et du boulevard Poissonnière ; pendant ce temps, Gabrielle attendait au coin du faubourg Mont martre.

Gouffé, sortant de chez lui, se heurta à

Eyraud, qui affecta une grande surprise. Les deux hommes causèrent, et tout à coup Eyraud raconta que, Gabrielle devenant embarrassante et même compromettante, il l’avait quittée.

— Du reste, maintenant, ajouta-t-il, elle est richement entretenue et habite 3, rue Tronson- Ducoudray.

Les deux hommes se serrèrent la main, Eyraud s’en allant vers la Bastille et Go.uffé du côté de son étude.

Au coin du faubourg Montmartre, Gouffé se trouva nez à nez avec Gabrielle Bompard, qu’il aborda aussitôt.

— Ainsi, dit-il, c’est bien vrai ce que vous m’avez confié l’autre jour à la brasserie. Vous avez quitté Eyraud ?

— Qui vous a donc reparlé de cela?

— Eyraud lui-même que je viens de rencontrer s’en allant à la Bastille. Il m’a même donné votre adresse.

— Ah ! il vous a dit tout cela. Eh bien, venez me voir. Tenez, ce soir, je vous attendrai jusqu’à huit heures ; n’ouhliez pas, 3, rue Tronson-Ducoudray.

Ce rendez-vous donné, Eyraud s’occupa de tout préparer au plafond : il fixa une poulie destinée à soutenir une suspension et y passa

une longue corde terminée par un nœud coulant...

Le lendemain de cette confession , on emmena Gabrielle rue Tronson-Ducoudray, et, dans la chambre même où le crime avait été commis, elle retraça l’horrible scène avec une précision de détails vraiment curieuse. Après avoir montré comment fonctionnaient la corde et le nœud coulant, elle dit :

— Voici la porte, n’est-ce pas ? Il est huit heures un quart, les bougies sont allumées, illusion complète.

Ding. Ding. On sonne. J’ouvre. C’est Gouffé.

— Bonsoir, mignonne.

— Bonsoir.

— -Vous m’attendiez, c’est gentil.

— Entrez donc.

Je viens ici, dans la chambre à coucher. Il me suit. Il se débarrasse et place son chapeau sur cette table. Oh! un beau .chapeau, bien luisant, pas un chapeau d’huissier !

Il s’avance vers moi et me dit :

— Petit démon, nous avons donc quitté Eyraud? Il n’était pas gentil, hein ! pas généreux?

— Oh ! non. Mais asseyez-vous donc !

— Peste ! ça manqué de sièges ici...

— Cette1 chaise longue ?. . .

— Mais je ne suis pas fatigué, au contraire.

— Allons ! asseyez-vous, asseyez-vous !

Il ne voulait pas, il semblait se métier. Enfin, il s’assit, et il me parla de la pluie et du beau temps. Je me tenais ici, devant lui, n’approchant pas trop, un peu émue.

— Est-ce que je te fais peur, petit diable? dit-il.

Ce furent ses dernières paroles.

A ce moment, les rideaux s’entr 'ouvrirent. J’aperçus Eyraud, pâle, la corde à la main.

Couic ! Le nœud coulant s’enroule autour de la gorge de l’huissier. Mais il porte vivement la main à la corde, se débat. Il va crier. Eyraud se jette sur lui, ils tombent tous deux.

Je tremble, que va-t-il se passer? Michel a étrangle l’huissier. Tout cela n’a pas duré plus de deux minutes.

— - Il ne bouge plus... C’est fait, balbutie Eyraud.

Essoufflé et très rouge, mon amant se repose pendant quelques minutes, et je lui sers un verre de cognac.

Alors, il se met à déshabiller le mort.

D’abord, il le fouille, retire de ses poches cent cinquante francs, sa montre, son trousseau de clefs, ses papiers.

Il examine les paperasses. Il s’écrie :

— Des protêts.

Je réponds :

— Voilà des gens qui ne pleureront point.

Gouffé est bientôt enfermé dans la malle, qu’on traîne ici, dans ce coin. Eyraud s’en va après avoir brûlé quelques papiers. Et voilà.

Je retrouve ces notes dans mes papiers.

Pendant ce terrible récit, Gabrielle n’avait cessé de sourire ; mais le soir même, elle éclatait en sanglots au moment où on la conduisait au service anthropométrique. Ce n’est pas qu’elle ne voulût point se faire photographier, tout au contraire, mais elle était désespérée qu’on reproduisît son image avec la vilaine toque qu’elle portait ; elle suppliait qu’on allât chercher à l’hôtel Terminus, où elle était descendue avec K..., son grand chapeau, chapeau à plumes.

— Je suis épatante avec celui-là, disait-elle en faisant un grand geste.

Telle était l’étonnante créature qui avait subi l’ascendant d’un nouvel amant au point de venir se constituer prisonnière à Paris, et qui, sur le théâtre même du drame où elle avait joué un rôle si important, n’avait pas montré une seconde de repentir et disait des mots drôles pour faire rire les agents.

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