CHAPITRE XVI
J’estime que la meilleure école de philosophie est l’administration française. Je suis loin de me croire infaillible, et pendant que j’étais chef de la Sûreté, quoiqu’ils n’aient pas été très nombreux, j’ai eu mes ratages comme les autres.
En revanche, de toutes les affaires que j’ai menées, celle où mon intuition me servit le mieux fut incontestablement l’affaire Gouffé.
Néanmoins, c’est peut-être celle qui m’a causé le plus de désagréments.
Le Parquet dè Lyon ne pouvait me pardonner d’avoir eu raison contre lui, et il n’avait cessé de me créer une foule d’ennuis ; il avait
fini même par m’accuser d’avoir fait aux journalistes des indiscrétions coupables.
En même temps, paraissaient dans les journaux de Lyon des articles ayant tout l’air de communiqués du Parquet, où il était dit carrément que les magistrats lyonnais seuls avaient pu établir l’identité de Gouffé, et que je n’avais voulu admettre l’hypothèse que le cadavre de Millery était bien celui de l’huissier parisien qu’après tout le monde et quand il avait fallu me rendre à l’évidence !
J’étais à ce moment extrêmement malade ; comme je l’ai déjà dit, le surmenage que je m’étais imposé pour arriver à prouver l’authenticité de la malle, et à la suite de mon voyage en plein hiver à Londres, l’infiuenza m’était tombée sur les yeux, et les médecins m’obligeaient à ne point sortir d’une chambre noire.
Nerveux comme je l’étais, on pense quelle fut mon émotion quand mes secrétaires vinrent me mettre au courant des dernières prétentions du Parquet de Lyon.
Ab irato , je dictai la note suivante :
« A chaque instant revient dans les journaux la question de la prime promise à la personne ou aux personnes qui retrouveraient le corps de Gouffé ou qui mettraient sur la trace des assassins.
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» Si l’on s’était tenu à la lettre de cette promesse, c’est le service de la Sûreté de Paris et le docteur Lacassagne, de Lyon, qui auraient eu droit à cette prime.
» Mais ni l’éminent chef légiste, ni le chef de la Sûreté n’auraient voulu accepter quoi que ce fût.
» Ce sontçependanteux qui ont établi d’une façon irréfutable l’identité de l’huissier de la rue Montmartre.
» C’est le service de la Sûreté qui a établi la culpabilité d’Eyraud, dans le voyage à Londres, avec la malle de Millery.
)> Une partie de cette prime a déjà été distribuée dans les circonstances suivantes : sur la demande de M. Goron, une somme de 1,500 francs a été répartie entre le cantonnier qui a découvert le cadavre sans en connaître l’identité, le marchand d’escargots qui a retrouvé la malle brisée à Saint-Genis-Laval, et l’intelligent garçon d'amphithéâtre qui a permis de reconnaître le cadavre de Gouffé, alors que le Parquet de Lyon l’avait abandonné à tout jamais et fait enfouir dans la fosse commune.
» Quand M. Dopffer, juge d’instruction, et le chef de la Sûreté, firent exposer la malle de Millery à la Morgue de Paris, on annonça de
nouveau qu’une récompense serait donnée aux personnes qui pourraient fournir des renseignements sur le propriétaire de ce funèbre colis.
» La description de la malle fut publiée avec soin parles journaux. C’est alors que les époux Chéron, ayant lu les articles se rapportant à cette malle, écrivirent au chef de la Sûreté et à M. X... pour faire connaître qu’un sieur Eyraud, leur ancien locataire, avait acheté une malle chez M. Schwarwziger , malletier à Euston-Road à Londres.
» On sait que grâce à cette lettre et aux renseignements recueillis ensuite à Londres, la malle de Millery fut reconnue comme ayant appartenu à Eyraud et à Gabrielle Bompard.
» Ne serait-il pas de toute justice de faire remettre aux époux Chéron ainsi qu’au sieur Lauterbach , l’employé du malletier, une somme égale à celle qui a servi à récompenser les personnes de Lyon?
« Toutefois, il est certain que M. K..., quia ramené à Paris la fille Bompard, pourrait revendiquer cette prime, mais nous ne croyons pas qu’il accepterait une somme quelconque de la famille Gouffé.
» A propos du cocher Laforge, que le parquet de Lyon veut toujours faire figurer dans-
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le drame Gouffé, il est nécessaire de faire remarquer qu’à l’ époque du transport à Lyon de la malle renfermant le cadavre de l’huissier, ce cocher ne conduisait plus de voiture depuis le 3 juillet.
» Cet homme, qui est le H... de Lyon, paraît être tout simplement un crétin, comme H... n’est qu’un alcoolique.
» Paris i s’est montré plus généreux que Lyon. Après quelques jours de détention, H... a été rendu à la liberté. Mais Lyon, plus féroce, veut absolument une proie, et Laforge est sous les verrous depuis le 25 août. »
La colère est toujours mauvaise conseillère.
Une fois de plus je m’en aperçus.
Je ne m’étaispas encore bien rendu compte, à ce moment-là, des faiblesses humaines, et, dans l’état maladif où je me trouvais, j’avais oublié que les magistrats ne sont point toujours exempts de ces faiblesses.
La plupart des journaux, je pourrais même dire tous, avaient reproduit ma note : cela fit un peu, au ministère de la justice, l’effet d’une bombe éclatant sur la place Vendôme ou rue Cambon.
Le télégraphe marcha dur entre Paris et Lyon. Le parquet de cette ville était d’autant plus froissé dans sa dignité, que j’avais, en
termes très vifs, peut-être un peu trop vifs, dit la vérité.
Il est certain que l’on ne gardait en prison le cocher Laîorge, que pour ménager l’amourpropre des magistrats qui l’avaient fait arrêter. Je dois même ajouter que ces petits compromis entre la conscience et l’amour-propre sont plus fréquents qu’on ne le croit, bien qu’on ne les avoue jamais.
Pour n’avoir plus à revenir sur Laforge, voici la tin de son histoire : ce fut le seul bénéficiaire de mon accès de mauvaise humeur.
On considéra qu’il était difficile de le garder en prison éternellement, mais comme il faut que les magistrats ne se trompent pas, que l’infaillibilité est le dogme que voudraient toujours voir proclamer ceux qui ont la charge d’administrer la justice, on ne voulut pas le remettre purement et simplement en liberté. On fit encore des efforts tout à fait extraordinaires, mais inutiles pour le mêler à l’affaire Gouffé, ce qui était absurde.
Enfin, quand, le mois suivant, Gabrielle fut conduite à Lyon pour la reconstitution du crime, on la confronta avec le prisonnier qu’on ne voulait pas lâcher.
— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là,
s’écria la fille, je ne l’ai jamais vu, mais Dieu qu’il est laid !
On s’arrêta alors à une solution bâtarde quj permettait aux magistrats de ne pas reconnaître publiquement leurs torts.
Laforge fut envoyé en police correctionnelle pour outrage à la magistrature. On considérait qu’il avait commis l’outrage en racontant aux policiers et aux magistrats la série de mensonges absurdes, sur lesquels ceux-ci s’étaient emballés. On le condamna donc à six mois de prison, et on le remit immédiatement en liberté*, attendu qu’il avait fait six mois de prévention.
De plus, comme il était Suisse, on l’expulsa.
Pendant quarante-huit heures, toute la presse s’occupa de l’incident, et l’épilogue de l’affaire Laforge excita quelques railleries. Cela mit le comble à la mauvaise humeur du parquet lyonnais, et le bruit ayant couru que le procureur général de Lyon allait partir pour Paris, afin de demander ma révocation, M. Lozé, sur ma propre demande, du reste se vit obligé de me frapper d’une suspension de traitement de quinze jours pour couper court à toute cette agitation, dont je pouvais finir par être victime, malgré la justice de ma
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cause. J’avais eu l’imprudence de m’attaquer à plus puissant que moi.
Il est même probable que, malgré cela, j’aurais pu être sacrifié, si je n’avais été très énergiquement défendu par mon chef, qui connaissait mes luttes contre les incrédules, dès le premier jour, et qui savait protéger ceux qui étaient sous ses ordres.
On m’a raconté, qu’aux ministres qui lui parlaient de ma révocation, comme d’une nécessité pour maintenir le respect de la magistrature, il répondit:
« Soit, mais alors je libellerai le décret derévocation : pour services exceptionnels — et pour avoir déployé une grande énergie et une rare persistance dans les recherches de l’affaire Gouffé. »
Inutile de dire que la satisfaction donnée au parquet de Lyon fut toute platonique.
Je me suis attardé à raconter cet incident personnel, non point pour me donner une satisfaction qui serait puérile, mais parce que c’est un trait utile à noter dans l’histoire de la justice et de la police.
Je n’ai pas de rancune, et aujourd’hui, bien loin de toute cette lutte, de la fièvre que j’éprouvais à ce moment-là, je me disqu’après tout, les magistrats lyonnais, se refusant
d’avouer leurs erreurs, avaient obéi à un sentiment très humain.
Cependant, il ne faut point oublier non plus que l’entêtement des magistrats, leur volonté de rester infaillibles, est l’origine de bien des erreurs judiciaires. L’aventure du cocher Laforge n’est point du tout une exception, et les magistrats les plus honnêtes ont parfois d’étranges capitulations de conscience quand il s’agit de maintenir cette réputation d’infaillibilité qu’on prétend indispensable au prestige de la justice, et à laquelle pourtant tant d’erreurs constatées depuis quelques années ont porté le plus sérieux préjqdice...
L’incident Laforge est un chapitre à ajouter aux mésaventures des agents secrets, accidentels ou non. Il vient à l’appui de tout ce que j’ai dit dans mes « Mémoires » au sujet de ces auxiliaires douteux de la police.
Cet épisode prouve avec quelle circonspection on doit accueillir les indications de ces individus.
Une affaire .actuelle, l’affaire d’espionnage dans laquelle a trempé l’ancien agent secret Decrion, est encore une autre preuve de ce que j’ai avancé.
Heureusement que ce personnage, qui faisait le honteux métier d’inventer des complots,
est tombé sur des chefs de la valeur de MM. Cavard etHénion, de la Sûreté générale, qui n’ont accueilli ses déclarations que sous bénéfice d’inventaire, et se sont vite empressés de se priver de ses dangereux services. Sans leur clairvoyance, ce provocateur n’eût pas manqué de faire conduire au bagne des gens parfaitement innocents. Je n’entrerai pas dans les détails de ce procès que le lecteur suivra dans les journaux, mais je tenais à en dire un mot parce que j’ai à cœur de démontrer le peu de confiance que la police doit accorder aux auxiliaires accidentels, indicateurs et provocateurs.
Je n’insisterai pas plus qu’il ne convient sur les conflits perpétuels qui existent, aussi bien à Paris qu’ailleurs, entre la magistrature et la police.
Tout le monde sait que les parquets ont toujours été jaloux de ce fameux article 10, qui donne au Préfet de police des pouvoirs judiciaires assez étendus.
On n’ignore pas, également, que les policiers, soucieux de leurs devoirs et de la] réussite de leurs recherches, s’efforcent de fse; dégager le plus possible des impedimenta qui peuvent être apportés à l’occasion par les formalités judiciaires. Du reste, ne vaut-il
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pas mieux le dire franchement, les magistrats, aussi bien que les policiers, sont des hommes, et comme tels ils ont tous les défauts et les vices inhérents à la nature humaine.
N’a-t-on pas vu maintes fois des causes criminelles souffrir de l’entêtement ou du caprice d’un policier ou d’un magistrat ?
Depuis 1887, époque où la débâcle a commencé en France par l’affaire des décorations, combien d’événements politiques et littéraires se sont succédé, dans lesquels la justice et la police, à tour de rôle, prises à partie par les diverses opinions, se sont rejeté ensuite l’une sur l’autre les responsabilités.
N’y a-t-il pas des gens chargés de rendre la, justice qui ont une tendance marquée à voir partout des coupables, tandis que d’autres, au contraire, sont plutôt portés à la plus grande indulgence ?
Défauts et qualités, tout se rencontre, et c’est logique, puisque c’est à des hommes que l’on a affaire.
Comme il existe, dans toutes les classes de la société, des catégories un peu fantaisistes^ je n’oublierai pas de citer les fonctionnaires qui ne sont exagérés ni pour ni contre, et qui ne voient qu’une chose, couler une existence
tranquille. Pas cT affaires! pas d’histoires ! telle est leur devise.
J’en ai connu un qui avait décerné un mandat d’amener contre un individu inculpé de je ne sais plus trop quoi.
Un samedi soir, je m’en souviens, je fais conduire et j’accompagne mon bonhomme dans le cabinet du juge d’instruction.
C’était, du reste, un homme fort aimable, ayant une certaine fortune et un goût très prononcé pour la chasse.
Or, le lendemain dimanche et le surlendemain lundi, le magistrat avait congé comme la plupart de ses collègues de Paris.
— Quelle diable d’idée avez-vous eue, me dit-il, d’arrêter cet individu justement un samedi soir ?
— Que pouvais-je faire, monsieur le juge? répondis-je. Ce n’est pas trop ma faute, allez! Cet animal-là ne connaît pas, paraît-il, les usages du parquet. Il vient à l’instant de se constituer prisonnier et je ne pouvais vraiment pas le mettre à la porte. D’ailleurs, si vous voulez, monsieur le juge, comme c’est vous qui avez décerné le mandat...
Le magistrat se mit à rire et fut bien obligé d’accepter de passer sa journée du dimanche à procéder à l’interrogatoire serré du prévenu.
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Comme je l’ai dit, c’était un homme charmant, et je suis convaincu que sa chasse manquée n’a pas eu pour conséquence de faire subir au prisonnier sa mauvaise humeur.
Comme magistrat fantaisiste, il me semble qu’il en est un qui dans ces temps a fait assez jDarler de lui, et s’il fallait prendre à la lettre tout ce qu’il a raconté, les malfaiteurs en arriveraient à récuser, pour manque de garantie, les magistrats chargés de les juger.
Je ne me suis pas permis de fourrer mon nez dans toute cette histoire de cantine, ni d’essayer de savoir si les grogs servis aux témoins de la cour de cassation étaient au rhum ou au cognac; j’ai constaté seulement une chose : c’est que M. Quesnay de Beaurepaire* qui s’était montré si crâne et si brillant dans la lutte contre l’anarchie en offrant sa poitrine aux vengeurs de Ravachol, avait jeté lui-même, au milieu de tous les gens à robes noires ou rouges, avec ou sans hermine, une marmite à renversement peut-être plus meurtrière que celles qui faillirent faire sauter le président Benoît et l’avocat-général Bulot.
Mais, revenons à l’affaire Eyraud, et, pour clore ce débat personnel, qu’on me permette de citer un témoignage, qui eut tout au moins le mérite d’être bien désintéressé.
M. Lefèvre, directeur du Rappel, avec lequel j’avais dîné le jour qui précéda mon départ pour Lyon, raconta ce dîner quelques mois plus tard, à la veille du procès Eyraud. Je cite textuellement :
« La conversation tomba fatalement sur l’affaire Gouffé. On doutait encore, à cette époque, que le cadavre de Millery fût celui de l’huissier ; M. Goron partait pour Lyon pour s’en assurer.
» — J’en suis convaincu, nous dit-il, le cadavre enterré à Lyon est celui de Gouffé ; pourra-t-on le reconstituer ? Le corps est plié, tordu, mais une malle, retrouvée à quelque distance, porte le timbre de Paris ; c’est dans cette malle qu’il a dû être transporté...
» — Mais alors, l’assassin ? demandâmesnous.
» — Ah ! voilà, reprit M. Goron, c’est, pour moi, incontestablement quelqu’un de ces agents d’affaires dont Gouffé faisait sa société habituelle. Fait étrange, il a disparu, le lendemain de l’assassinat, un nommé Eyraud qui a eu affaire à l’huissier.
«Qu’est-il devenu ? Je n’ai de lui que des signalements insuffisants que j’ai néanmoins télégraphiés en France et à l’étranger. D’autres
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individus sont observés. Mais cet Eyraud est bien suspect !
» Et la conversation continua sur des suppositions longuement appuyées, qui n’étaient que des prévisions, et qu’il serait peut-être délicat de reproduire ici.
» Mais il n’en est pas moins vrai que si l’on réfléchit que ce dîner avait lieu dans les premiers jours de novembre, que ni le cadavre r ni la malle, n’avaient encore été reconnus et que les journaux n’avaient même pas prononcé le nom d’Eyraud, on doit reconnaître que M. Goron était singulièrement inspiré pour que ses soupçons portassent précisément déjà sur celui qui se trouve être aujourd’hui le véritable assassin.
» L’événement a justifié ses prévisions. »