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CHAPITRE XVII

Il est incontestable qu’à Paris un criminel, qui a de l’envergure, qui sait tuer son semblable, d’une façon peu banale, devient rapidement aussi populaire qu’un grand acteur de drame.

Pourtant, j’en ai peu connu qui eurent la vogue de Gabrielle Bompard. N’était-ce pas aussi un peu parce que notre race garde toujours un vieux fonds de galanterie et qu’ori fait toujours plus de succès aux femmes.

On disait qu’elle était jolie. Il n’en fallait pas davantage. Ce qui est certain, c’est que jamais prisonnier ou prisonnière ne passionna autant l’opinion publique.

Chaque matin, les journaux donnaient avec

un soin touchant le menu de son dîner de la veille, et l’on polémiquait pour savoir si la côtelette que lui avait apportée le restaurateur était aux pommes ou aux petits pois. De même on se disputait l’honneur de donner sa dernière toilette de jour.

La mâtine, qui savait cela, intriguait auprès des sœurs du Dépôt pour qu’on l’autorisât à changer souvent de chapeau, et surtout à mettre le grand, celui qui la faisait épatante. Alors, dès que la porte du couloir de M. Dopffer s’entr’ouvrait, elle montrait vivement son minois chiffonné et adressait aux journalistes un aimable sourire.

Le lendemain il n’était question dans la presse parisienne que de la gentillesse de la maîtresse d’Eyraud.

En même temps, la belle Gabrielle, ménageant savamment ses effets, racontait tous les jours un fait nouveau au juge : c’était souvent un mensonge, mais aussi quelquefois un aveu. Il fallait une patience aussi grande que celle de M. Dopffer pour arriver à démêler un peu de vérité dans le flot de paroles souvent contradictoires débitées par cette hystérique, affectant de ne pas avoir conscience de ses mensonges.

Mais, le public emballé sur Gabrielle Bom-

pard d’une façon extraordinaire (on n’a jamais su pourquoi), se passionna pour les contradictions, les vérifications, les récits dramatiques de l’héroïne du drame. On lisait, chaque matin, dans les journaux, le feuilleton de l’affaire Gouffé, avec plus d’intérêt que les romans de Richebourg, qui était alors à l’apo gée de son succès ?

Je dois avouer, du reste, que c’était captivant et que ce l’eût été bien davantage si les journalistes avaient connu certains détails de l’instruction que M. Dopffer et moi parvînmes à cacher au public.

Gabrielle avait fini par donner sur son voyage à Londres et sur son retour à Paris des détails confirmant toutes les dépositions que j’ai résumées dans un précédent chapitre...

— En revenant, avait-elle dit, nous allâmes coucher à l’hôtel Bellevue, d’où le lendemain Eyraud me conduisit à l’hôtel Prosny, où nous restâmes deux jours...

C’est là qu’il me fit faire le sac dans lequel nous avons mis Gouffé !

Et elle donnait des détails sur la confection de ce linceul.

— Il faisait très chaud, je cousais à la fenêtre et comme le beau temps me met en joie,

tout en travaillant, je chantais une vieille chanson de mon enfance :

C’est le jardin de Jenny l’ouvrière,

En me racontant cela, elle riait. Cette gaieté lui semblait toute naturelle au souvenir de la chanson qui avait accompagné la confection d’un sac destiné à contenir le cadavre d’un officier ministériel.

Ce qui nous frappait le plus chez cette gamine vicieuse, ce qui intéressait le plus la foule, c’était l’énergie dont elle avait fait preuve après le crime !

Elle n’avait pas hésité à raconter qu’une fois Gouffé mort, Eyraud l’avait mis dans le sac « en le poussant devant lui comme s’il lui mettait un gant. »

Et elle avouait que le sac mis dans la malle, la malle fermée, Eyraud l’avait quittée et qu’elle était restée toute la nuit seule en têteà-tête avec ce cercueil improvisé !

Quand on raconta, dans les journaux, que cette femme de vingt ans avait couché dans la chambre où se trouvait le corps de l’homme qu’elle avait aidé à tuer, il y eut des névrosés qui admirèrent son courage !

Cette popularité malsaine fut à son comble

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lors du voyage que Gabrielle fit à Lyon en compagnie de M. Dopffer, pour reconstituer la scène de Millery.

Une foule énorme se pressait aux abords de toutes les gares ; à Laroche, où elle déjeuna, cette fille perverse prit, en sortant^du buffet, le bras d’un des agents qui raccompagnaient, puis, éclatant de rire en voyant les gendarmes faire des efforts surhumains pour refouler les curieux, elle s’écria :

— Hein ! je crois que j’en ai un succès ?

A Lyon, si je m’en souviens bien, on fut même obligé de faire venir de la cavalerie pour dégager les abords de la gare !

Avant de quitter Paris, elle avait fait à l’avance le récit de son voyage avec Eyraud :

« Le lendemain du crime, Eyraud arrivait vers sept heures du matin rue Tronçon-Ducoudray, dans un fiacre à quatre places de la Compagnie l’Urbaine dont le cocher l’aida à charger sur la voiture la malle qui était très lourde.

» Mon amant donna l’ordre au cocher de nous conduire à la gare Saint-Lazare, où il retira de la consigne deux petites malles noires qu’il avait apportées, le matin même, de Levallois-Perret. De là, on se rendit à la gare de Lyon avec les trois malles ; Eyraud

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prit deux billets de première classe pour Lyon-Perrache ; avec le sien, il fit enregistrer la grande malle, pour laquelle il paya un supplément de bagage de 18 fr. 60. Il s’est servi de mon billet pour faire enregistrer les deux autres malles.

» A Lyon, ce fut Eyraud qui retira la grande malle de la salle des bagages, et sans la moindre difficulté, sans qu’un employé d’octroi eût la pensée de la faire ouvrir.

» Nous allâmes à l’hôtel situé juste en face de la gare.

» On mit la malle dans le cabinet de toilette attenant à notre chambre à coucher.

» Le lendemain, à huit heures, Eyraud sortit. Il revint bientôt avec un cabriolet à quatre places qu’il conduisait lui-même. Deux garçons d’hôtel portèrent la lourde malle sur la voiture, et, après l’avoir enlevée, l’un d’eux remarqua sur le parquet du cabinet de toilette des taches rouges : c’était du sang qui avait filtré entre les planches de la malle.

» — Qu’est-ce que cela? demandai-je.

» — On dirait de la teinture, dit l’un des garçons.

» — En effet, reprit Eyraud avec assurance, c’est de la teinture, le flacon s’est brisé dans la malle.

» Et il essuya rapidement, avec un pan de sa redingote, les maculations sanglantes du parquet.

» Aussitôt, on se mit en route |iour la Tour Millery. Rien ne lui a été aussi facile que de se débarrasser du cadavre, de briser la malle et de jeter les débris dans un taillis.

» Le soir même, nous partions pour Marseille. »

Cette fois Gabrielle avait dit la vérité. Les constatations faites à Lyon le prouvèrent. Elle désigna elle-même l’hôtel de Toulouse où elle était descendue avec Eyraud, et monta à la chambre numéro 6 qu’elle avait occupée.

Il se passa alors un incident curieux. La chambre était louée à un journaliste qui refusa absolument de sortir, disant avec assez de raison qu’il était chez lui. Il fallut le laisser là et procéder devant lui aux constatations, qui bien entendu, le lendemain, furent connues de tout le public.

Avec une étonnante présence d’esprit, le sourire aux lèvres, Gabrielle raconta ses souvenirs.

« Tenez, voici l’endroit où était placée la malle, et c’est là qu’était la tache de sang effacée par Eyraud sur le parquet... Au milieu

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de la nuit nous fûmes réveillés par un bruit sourd qui venait du côté du colis :

» — Ce n’est rien, fît Eyraud, c’est lui qui se vide.

» Et nous nous endormîmes. »

Elle disait cela avec une insouciance d’enfant, comme s’il se fût agi de la chose la plus simple du monde.

Ensuite on partit en voiture pour Millery. Arrivée à l’endroit où le cadavre avait été découvert, Gabrielle s’écria :

« C’est bien là. Je reconnais l’endroit. Seulement alors c’était bien plus joli : il y avait de la verdure et des oiseaux qui chantaient. »

Le pendant du jardin de Jenny l’ouvrière!

Ensuite elle raconta comment Eyraud s’y était pris pour vider la malle. Elle l’avait aidé à la faire basculer par-dessus le parapet... seulement un arbre avait arrêté le corps qui n’avait pu rouler jusqu’en bas. À quelques kilomètres plus loin, Eyraud avait brisé la malle.

En rentrant à Lyon, elle désigna avec le même sang-froid, chez le loueur, la voiture qu’avait prise Eyraud, le' cheval qui les avait conduits.

Cette précision dans les souvenirs suscita l’enthousiasme d’un assez grand nombre de

Lyonnais, car il se passa au moment du départ pour Paris une scène insensée...

Gabrielle Bompard fut l’objet d’une manifestation inexplicable et rappelant vaguement les tournées triomphales du général Boulanger.

Un grand nombre de spectateurs, pris sans doute d’un accès de folie subite, parvinrent à, rompre le cordon des agents et des gendarmes et se précipitèrent vers le wagon où Gabrielle se tenait à la portière, heureuse et souriante.

Il y en eut qui lui donnèrent des fleurs, tous furent fiers de serrer les mains qu’elle leur tendait ; et ces mains avaient cousu le linceul de Gouffé et aidé Eyraud à y mettre son cadavre !

Enfin quand le train s’ébranla, la gracieuse créature envoya des baisers à ses admirateurs qui poussèrent des bourras.

Quelques jours après son retour à Paris, M. Dopffer, impressionné sans doute par l’inconscience que ne cessait de témoigner la complice d’Eyraud, commit les docteurs Brouardel, Mottet et Ballet pour procéder à une expertise médico-légale au sujet de l’état mental de l’inculpée.

Je ne pus alors m’empêcher de faire remarquer que pendant qu’on y était, on aurait dû étendre l’enquête médicale au cas particulier

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des manifestants lyonnais, qui me semblaient avoir besoin de douches, au moins autant que Gabrielle.

Hélas ! qui trouvera jamais l’explication sérieuse, scientifique des enthousiasmes subits, ou des colères inattendues de la foule, cette mer dont les vagues sont aussi capricieuses que celles de l’Océan?

Les constatations médico-légales durèrent jusqu’au procès et je serai obligé d’y revenir quand je raconterai les disputes des médecins, et la controverse entre l’école de Nancy et celle de Paris. Je ne saurais d’ailleurs, sur cette grave question de la responsabilité entière ou mitigée, me prononcer avec la compétence des savants dont j’aime mieux enregistrer les doctes oracles.

Seulement, si Gabrielle apparaissait facilement comme une déséquilibrée, et même une hystérique, il faut bien dire qu’un très grand nombre de femmes criminelles sont aussi déséquilibrées que l’était la complice d’Eyraud, et l’on n’invoque pas leur irresponsabilité.

A ce moment, je commençai à recueillir des documents utiles pour l’explication de la nature de cette fillette malfaisante et menteuse.

Quand on retrouva le premier amant qu’elle

avait eu dans sa ville natale, celui-ci donna à la justice un certain nombre de lettres de son ancienne maîtresse, qui la montrèrent sous son jour véritable.

Elle aussi avait l’instinct de la vengeance amoureuse, tout comme Eyraud ! Après que son premier amant eut rompu avec elle, elle lui écrivit : « Je travaille à vous rendre méprisable aux yeux de tous. » Puis elle change . tout à coup : elle arrive à Paris, et elle écrit :

« Georges,

» Je n’ai pas le droit de vous en vouloir de ce que vous avez fait. Vous m’en auriez fait cent fois plus que je n’aurais qu’à courber la tête.

» Si j’ai été méchante envers vous, je vous jure que je l’ai payé bien cher. Mais soyez un peu moins sévère pour cette fois. Si vous saviez comme je souffre par moments !

» Je ne puis me vanter que d’une chose, c’est d’être tranquille :« je n’ai pas autour de moi cette maudite gouvernante qui me cherchait misère de tous côtés! Je n’ai que cela. Quant au cœur, il est vide, c’est un mal qui tue. Vide sans l’être, car n’y êtes-vous pas toujours ?

» Vous oublier, je ne le puis pas. Si dans la

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journée je cherche à éloigner votre pensée, la nuit entière je vous vois en rêve. »

Peu après cela, elle annonce qu’elle s’est fait un ami, — un bien brave homme qui va assurer son existence, qui ne lui donne que de bons conseils, et voudrait la réconcilier avec son père. Elle dit même :

« Je lui suis certainement reconnaissante, mais l’aimer, jamais !

» Il croit cependant que je l’aime, pas autant, bien entendu, que je lui ai dit que je vous aimais, vous. Il espère qu’avec le temps je vous oublierai pour ne penser qu’à lui.

» Pauvre tomme ! En voilà un au moins qui vit d’illusions. »

L’homme si bon dont il s’agissait était tout simplement Eyraud.

Dans le besoin qu’elle avait de mentir constamment, elle disait qu’il était riche et généreux...

Ces documents rétrospectifs, à mon sens, jetaient une lumière toute particulière sur le caractère de Gabrielle.

Bientôt tout change avec une rapidité vertigineuse, et elle écrit à Georges que cet homme si « bon, si généreux, » la bat.

« Hier, j’ai failli être tuée par mon amant, qui m’a mise dans un état déplorable. C’est au lit que je vous écris, et cela parce qu’il m’a trouvée en train de vous écrire.

» Je ne vous disais rien qui puisse le rendre jaloux. Mais il en a conclu, et il n’était pas dans son tort, que je vous aimais toujours. C’est la fin, mon cher ami. J’ai assez expié ce que je vous ai fait. Je suis défigurée par les larmes.

» Je ne puis souffrir davantage. »

Toutes ces tirades ne l’empêchent pas de commettre un crime de complicité avec cet homme qui la maltraite, et de fuir avec lui en Amérique !

Mais quand elle rencontre M. K... en Amérique, elle n’hésite pas à l’aimer beaucoup et à quitter Eyraud qui ne peut plus lui offrir que la misère. « J’aime M. K..., écrit-elle, plus encore que je n’ai jamais aimé Eyraud », et cet « ange gardien » empêche son nouvel ami d’être à sontour victime de l’assassin de Gouffé.

Très- pratique en même temps, elle écrit alors à un ami de la famille d’Eyraud, celui qui toujours était venu au secours du misérable :

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« Mai 1889.

» Si de nouveaux ennuis ne me forçaient pas à vous écrire, peut-être aurais-je encore attendu ! Mais je ne le puis pas.

» Ce n’est pas sans beaucoup de mal que j’ai pu empêcher une seconde fois ce qui avait été fait une première fois.

» Inutile de préciser, vous le savez aussi bien que moi. A tout prix il faut qu’il s’enrichisse, peu importe comment.

» Consolez-vous, c’est sa dernière bêtise, car je crois bien que je puis peut-être vous assurer que quand vous aurez reçu cette lettre, il ne sera plus...

» Désormais vous n’aurez plus d’ennuis ; ce n’est vraiment pas malheureux. »

En bonne roublarde qu’elle était, Gabrielle cherchait à avoir de l’argent, et elle songeait à planter là Michel qui deveqait très gênant pour elle.

Comme l’a dit le docteur Lacassagne, elle se rendait bien compte du désespoir dans lequel son départ plongerait Eyraud..

Espérait-elle réellement que son complice, navré de son abandon, se suiciderait et que sa disparition lui permettrait de conter, sans

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crainte de démenti, la fable qu’elle avait préparée pour la justice française ?...,

Avait-elle, au contraire, été prise de remords et, obéissant aux conseils de M. K..., s’étaitelle livrée sans arrière-pensée, afin d’expier sa participation au crime?

Il est difficile d’exprimer une certitude à ce sujet ; l’attitude tour à tour insouciante et repentie de Gabrielle était bien faite pour dérouter le meilleur observateur ; mais il est permis de croire qu’en sa cervelle d’oiseau... de proie, elle avait échafaudé un système de défense qu’elle pensait infaillible. Mais, une fois sous les verrous, dans le silence de la cellule, prise d’assaut par les questions des juges, elle n’avait pas tardé à perdre sa belle assurance et il lui avait bien fallu avouer toute la part qu’elle avait prise à l’assassinat du malheureux huissier.

Lors de son voyage à Lyon, dans le cabinet du procureur de la République, le docteur Lacassagne lui ayant demandé si elle voudrait bien écrire pour lui quelques pages de ses mémoires, elle lui adressa le lendemain la lettre suivante :

« Monsieur Lacassagne,

» Le directeur vient de me faire demander ;

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il désirait savoir si ce que je vous avais promis avait été dit chez le procureur ; j’ai cru devoir lui répondre oui, puisque c’est là que vous me l’avez demandé.

» Je ne veux pas entreprendre de vous écrire en entier les mémoires demandés, ce serait trop long ; d’après ce que j’ai cru comprendre, vous ne vous étonnez que sur certains détails.

» Vous vous étonnez surtout de mon retour à Paris, quand je pouvais être bien tranquille en Amérique, non seulement à l’abri de la police, mais d’Eyraud, que je crains encore beaucoup plus. Je ne l’ai pas fait, voici pourquoi : Quand Eyraud a assassiné Gouffé, voici ce qu’il m’a dit : « Si je t’ai mise dans )> cette affaire, que j’aurais très bien pu faire » seul, c’est parce que j e veux que tu me restes ; » je suis certain maintenant que tu ne me quit- » teras plus ; d’abord, tu ne le peux plus, tu » dois me suivre partout ; de plus, si un jour » je suis arrêté, je dirai que j’ai tué Gouffé par » jalousie : de cette façon, je suis sûr de mon » acquittement. »

» J’ai cru, en effet, ce qu’il me disait ; je l’ai suivi, puisque j’y étais forcée, mais sans le lui dire, je réfléchissais bien souvent et, à la suite de ces réflexions, je me disputais bien souvent.

» Si je t’échappe, je dirai tout. Je savais que

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j’aurais été arrêtée, gardée, rien n’aurait pu m’arrêter, pas même M. K... que j’aimais beaucoup ; je comprenais que je serais séparée de lui pour toujours. J’aurais pu lui dire de fuir plus loin encore avec moi, il l’aurait fait, eh bien ! non ; je lui ai dit : Ramenez-moi à Paris. Aussitôt arrivée, je suis allée moi-même me livrer à la police.

» Pourquoi l’ai-je fait? Parce qu’Eyraud est disposé à recommencer sur d’autres ce qu’il a fait sur Gouffé. »

Pour compléter la silhouette de cette fille bizarre, qu’on me permette d’anticiper un peu sur les événements, et de raconter ce qu’elle me dit un jour en fiacre, quelques mois après le voyage de Lyon, le jour même où je la menais rue Tronçon-Ducoudray, pour la confronter avec Eyraud.

Il n’était point difficile de la faire parler, et j’amenai la conversation sur les impressions qu’elle avait dû éprouver durant cette nuit passée en tête-à-tête avec la malle-cercueil.

« Vous ne savez pas ? fit-elle soudain, avec son sourire énigmatique, pendant cette nuit-là, il m’était venu une drôle d’idée ! Je m’ennuyais, vous. comprenez, en tête-à-tête avec ce mort, et quoi qu’on en ait dit, je dormais mal !

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)> Alors, tout à coup, je pensai à m’habiller, à descendre sur le boulevard et à « raccrocher », dans les environs du Grand-Hôtel, une bonne tête dé provincial !

» Vous voyez d’ici la scène, n’est-ce pas, monsieur Goron ? L’homme entre dans la chambre; je suis gentille, je le décide à se déshabiller et à se coucher, en riant avec lui, mais je garde mon chapeau. Tout à coup, je lui aurais dit :

» — Veux-tu voir un huissier saisi? Brusquement, j’aurais ouvert la malle, puis je me serais élancée dehors, fermant la porte à clef, pendant que mon bonhomme médusé par la vue du cadavre serait tombé en pâmoison, ou aurait poussé des cris d’orfraie, tandis que je gagnais la rue, et que je disais aux deux premiers sergents de ville rencontrés :

» — Messieurs, allez donc voir ce qui se passe au n° 3 de la rue Tronçon-Ducoudray. On vient de commettre un crime au rez-dechaussée.

» Hein ! monsieur Goron, supposez un instant que mon type fût un haut fonctionnaire de province venu à Paris pour rigoler ! Quelle drôle de tête il aurait fait devant le cadavre que je lui laissais pour compte, quand les agents seraient arrivés ! »

La créature qui avait une imagination aussi désordonnée pouvait-elle, être bien responsable ? La réponse à cela n’est pas de ma compétence, mais tout en n’étant pas un savant, je me permis de remarquer que cette histoire ne lui avait évidemment pas été suggérée par Eyraud.

Le cabotinage particulier de Gabrielle avait excité l’enthousiasme d’une partie de la population. On trouvait des excuses à son crime, et certains recherchaient le moyen de découvrir pour elle une excuse légale !

Bien qu’on ne pût croire à son innocence, puisqu’elle avouait, elle eut un instant, dans le monde scientifique, des partisans presque aussi dévoués que ceux de madame Lafarge.

Labadauderie humaine est infinie... même chez les intellectuels.

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