CHAPITRE XVIII
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La justice n’avait encore que la complice à sa disposition. II lui manquait l’auteur principal du crime. J’avais bien envoyé en Amérique Soudais, simplement parce qu’il connaissait à fond tous les détails de l’affaire Gouffé, et Houillier, qui parle bien anglais, et dont le dévouement m’était assuré ; mais les dépêches que j’avais reçues d’eux jusqu’alors me disaient que s’ils avaient retrouvé les traces d’Eyraud, dès leur arrivée, ils ne tenaient pas encore l’amant de Gabrielle Bompard.
Il était nécessaire, pourtant, de mettre les amants face à face : c’était le seul moyen de discerner la vérité au milieu des mensonges de tous deux.
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M. K... nous avait remis les lettres folles qu’Eyraud lui avait écrites, quand il s’était aperçu de la fuite de Gabrielle. On y trouvait l’abracadabrante version de la culpabilité unique de Gabrielle ; comme dans celle qu’il m’avait envoyée, la note dominante était une incohérence de passion, qui montrait la place énorme tenue par cette femme dans sa vie. On y sentait aussi la terreur de la justice, paralysant évidemment son intelligence.
Je vais citer quelques passages textuels de ces lettres. Mieux que tous les commentaires, elles font éclater au grand jour la rage folle que Michel éprouvait d’avoir été lâché par sa maîtresse.
« Monsieur,
» Votre infamie est consommée. Vous avez enlevé Gabrielle Bompard, la fille publique que l’on accuse de l’assassinat de Gouffé.
» Cette malheureuse, que j’avais retirée de la boue, vient de commettre une autre infamie o Tous les journaux français vous diront qui elle est et où je l’ai prise.
» Votre lâcheté, car il y a lâcheté, me cause bien des larmes.
» J’étais si heureux de rentrer en France avec Berthe (on sait qu’elle s’appelait ainsi
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là-bas) afin de nous justifier, car lorsque je lui montrais les articles du Petit Journal nous accusant, elle jurait ses grands dieux qu’elle était innocente... Vous deviez me faire des fonds qui auraient servi à me rapatrier, mais elle et vous en avez décidé autrement. Peutêtre cette p... craint-elle la justice et aurâ-t-elle voulu filer ailleurs.
» Elle vous aura dit ce qu’elle me disait : «Je t’adore »,puis : « je suis enceinte de toi ». La comédie, comme elle la jouait chez... la mère X... Tout Paris connaît cette antienne.
. » Elle m’avait jeté à l’eau, déshonoré, je ne vaux plus rien. Vous, vous 'êtes riche ; enfin, tout cela me cause bien du chagrin. »
Eyraud parle ensuite de là lettre qu’il m’avait adressée ; il veut faire croire à son désir de se justifier tout en laissant planer le soupçon sur sa maîtresse, et il conclut :
» Voilà pourquoi je viens vous supplier, maintenant que vous connaissez la bête à puces â qui vous avez affaire. Car s’il fallait que je vous raconte toutes ses fourberies et la comédie même qu’elle a jouée, vous la tueriez. Laissez ce soin à d’autres ; ne vous salissez plus ; mais moi il faut que je la voie. Il y va de mon honneur et de ma vie. »
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Eyraud essayait aussi d’intimider M. K... Il se livrait vis-à-vis de lui à un chantage imbécile.
« Alors, lui écrivait-il, je dis qu’au reçu de la présente, il y a deux vapeurs pour San Francisco, elle puisse en prendre un sans être arrêtée, et qu’elle vienne à New-York.
» Si Gabrielle revient et que je puisse lui causer, tout en restera là; sans ça, j’ai commencé une petite brochure intitulée : Les Amours d'un explorateur diplomate. — Quatre mois de cour à unép... — Divulgation des secrets d’État sur Constans et consorts... Il est arrêté, sa femme jugée, guillotinée ; et lui, cinq ans de prison pour l’avoir soustraite à la justice. Son portrait est mis à côté de celui de sa femme au musée Grévin et au musée I Tussaud.
» Enfin, c’est là l’actualité, et ça aura un succès fou ; je l’enverrai aux journaux ennemis du gouvernement.
» Mais si Berthe cause avec moi, que je sache l’histoire de cette malheureuse malle, je laisse tout cela tranquille.
» J’ai des cartes pour voir madameK..., née Gabrielle Bompard, au musée Grévin.
» Visite tous les jours : Paris, musée Grévin ; Londres, musée Tussaud.
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» Aux armes de San-Francisco, Vancouver, Paris, Tonkin, Chine, Birmanie. »
Dans une autre lettre, le chantage continuait.
« Maintenant, je crois que, quoi qu’il arrive, Berthe votre adorée sera arrêtée; je dois vous prévenir que vous serez un témoin dans cette affaire. Si je n’ai pas le temps de confesser Gabrielle et que ce ne soit pas de votre faute, je garderai le pamphlet en lieu sûr.
» Mais je dois vous dire que si dans vos dépositions vous contrariez la vérité d’une syllabe, le pamphlet sera publié. La vérité tout entière, voilà ce que je veux. »
Les injures abondaient ; toute la rage de l’amant trompé, toute la bassesse de cette âme boueuse éclataient dans ces lettres.
Elle le détestait, lui la haïssait.
Il fallait confronter ces deux haines. De la discussion jaillirait la lumière.
Je fus donc très désappointé quand Houillier et Soudais, après avoir parcouru les États- Unis; le Canada, le Mexique, fait un peu plus de la moitié du tour du monde, revinrent bredouilles.
Néanmoins leur voyage n’avait pas été inutile, comme on put bientôt s’en convaincre. Non seulement ils avaient intéressé à cette
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cause, désormais célèbre, tous les magistrats et tous les policiers des deux Amériques, ainsi bien entendu que les représentants de la France, mais ils étaient parvenus, en se laissant interviewer par des journalistes américains, à passionner tous les liseurs et toutes les liseuses de faits-divers émouvants depuis le Canada jusqu’au Mexique, en passant par New-York et la Havane. De telle sorte 'qu’on vivait l’affaire Gouffé à Honolulu ou à Cuba, presque avec autant de passion que rue Montmartre ou sur le boulevard des Italiens.
Enfin, ils découvrirent les hôtels où avaient passé Eyraud, retrouvèrent partout ses traces et purent même recueillir quelques précieux renseignements, des détails sur les innombrables escroqueries de cet homme, et jusqu’à des preuves matérielles du crime pour lequel on le recherchait.
A San-Francisco, ils trouvèrent, dans un Mont-de-Piété, deux boucles d’oreilles engagées par le fugitif, et qui étaient montées avec des diamants arrachés à la bague de Gouffé.
Enfin, Houillier et Soudais étaient très riches en anecdotes. La physionomie de cet étrange bandit s’accentuait. Il continuait à être dévoré de luxure et à chercher des remplaçantes à Gabrielle Bompard.
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En voilà un qui ne savait pas se passer de femmes !
Chaque jour, il était à l’affût. Tantôt c’était une pianiste à laquelle il vendait très cher les nippes oubliées par Gabrielle, dans sa fuite précipitée avec M. K...; c’était ensuite une, deux, trois filles publiques, qu’il courtisait pour les dépouiller ; car, s’il continuait à être toujours le même fauve, il continuait aussi à être le même escroc et le même ruffian.
Pour vivre, son imagination lui avait inspiré des escroqueries extravagantes. Il en était une surtout qui, racontée par Houillier et' Soudais, eut un succès prodigieux.
On peut dire que tous les journaux du monde la répétèrent, et cette reproduction eut une grande influence sur le dénouement de ce drame.
Il s’agissait d’un tour rappelant les exploits d’Allmayer.
A New- York, Eyraud avait fait la connaissance d’un Turc, assez riche négociant, qui possédait de superbes costumes ruisselants d’or.
— Mon cher ami, dit-il un jour à l’Oriental, je voudrais bien me faire photographier en Turc ; vous seriez fort aimable en me prêtant un de vos costumes.
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— Mais volontiers, répondit le Turc, qui n’y entendait pas malice. Prenez donc celui qui vous ira le mieux.
Eyraud, bien entendu, prit celui qui lui sembla le plus riche et s’en fut chez le photographe.
Depuis, le pauvre marchand n’avait jamais reçu de ses nouvelles et avait vainement fait rechercher son costume, auquel il tenait beaucoup, chez tous les fripiers de New-York.
... Néanmoins, les mois passèrent, et nous ne reçûmes aucune nouvelle d’Eyraud et de son beau travesti turc.
Le seul incident nouveau de l’affaire était la remise du rapport des docteurs Brouardel, Motet et Ballet, chargés d’examiner l’état mental de Gabrielle Bompard, et leur conclusion était : « Si profondes que soient les lacunes du sens moral, l’intelligence est assez nette, pour que Gabrielle Bompard sache ce qui est bien, et ce qui est mal. Elle n’est pas atteinte d’aliénation mentale, rien n’établit qu’elle ait subi une contrainte, de quelque nature qu’elle soit. Elle ne saurait donc être considérée comme irresponsable des actes qui lui sont imputés. »
Las d’attendre Eyraud, qui, décidément, ne voulait pas se laisser prendre, M. Dopffer avait
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clos l’instruction pour Gabrielle, et celle-ci devait comparaître seule en cour d’assises.
Elle attendait du reste avec patience à Saint-Lazare, et s’amusait à confectionner une collerette en dentelles, qu’elle envoya à l’Union française pour le sauvetage de l’enfance.
Elle avait sans doute exécuté ce petit travail manuel, presque artistique, avec la même insouciance qu’elle avait eue en cousant le fameux sac qui servit de linceul à l’huissier de la rue Montmartre...
Eyraud avait la manie, disons plutôt la rage d’écrire.
Un beau matin, Y Intransigeant commença la publication de trois lettres du fugitif. Cette autobiographie, très longue, qui avait la prétention d’être une confession, n’était autre chose qu’un roman baroque où l’assassin se posait en martyr et en victime de Gabrielle.
La version fantaisiste qu’il essayait de faire avaler aux Parisiens prouvait que Michel avait de l’imagination et qu’il avait en outre beaucoup lu les feuilletons populaires.
Il racontait que, pendant son séjour à Londres, Gabrielle Bompard était venue lui proposer une petite affaire. Il ne s’agissait tout bonnement que de voler à l’étude de Gouffé
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un reçu de 120,000 francs. Sa maîtresse lui offrait cette opération pour le compte d’un personnage dont elle ne lui avait même pas dit le nom !
On était revenu à Paris d’accord sur l’affaire et Gabrielle s’était chargée d’attirer l’huissier dans le petit appartement de la rue Tronçon- Ducoudray, loué pour la circonstance.
Le scénario inventé par Gabrielle était aussi simple que pratique ! Elle devait griser Gouffé et profiter de cela pour s’emparer des clefs de son étude.
Eyraud faisait le quart devant la porte et le pauvre, nouveau Tantale, trouvait les minutes longues. Il entendait les éclats de rire de Gabrielle et de son invité ; il percevait le bruit desbouteilles de champagne dont les bouchons sautaient.
Enfin, Gabrielle parut et lui remit les clés. Il partit alors en courant, et, d’une traite, il arriva rue Montmartre pour s’emparer du fameux reçu. Il ne trouva rien, — naturellement, — et s’en revint, tout déconfit, rue Tronçon-Ducoudray. Là, un spectacle terrifiant l’attendait. En entrant dans l’appartement, où tout à l’heure retentissaient des rires joyeux, il se trouva face à face avec un pendu : c’était l’huissier !
« Que veux-tu, avait dit Gabrielle, le «monsieur » a été plus loin qu’il ne voulait, il s’est trompé. Tandis qu’excité par le champagne mon convive devenait très entreprenant, je lui ai passé ma belle cordelière autour du cou. Le « monsieur » avait préparé tout à l’avance. Dans l’alcôve il avait placé un gros clou et une poulie avec la corde que tu vois. J’ai attaché ma cordelière à la corde.
» L’inconnu qui était caché dans l’alcôve, a tiré quand l’huissier s’est évanoui, j’ai pris les clés dans sa poche et te les ai portées.
» Mais quand je suis revenue et que nous avons voulu ranimer le pendu, c’était trop tard, il était mort. Et l’autre s’est sauvé. »
Je n’ai pas besoin d’insister sur la puérilité de cette fable; mais dans le récit ridicule de l’homme qui avait audacieusement commis le plus étrange, peut-être même le mieux combiné des crimes célèbres depuis de longues années, il était facile pour la justice de démêler l’aveu complet du criminel.
Désormais, l’affaire devait aller à pas de géant. Quelques jours à peine après la publication du petit roman analysé plus haut, YAgence Havas nous apprit l’arrestation d’Eyraud à la Havane.
Michel, qui se cachait dans cette ville sous
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le nom de Gorski, avait été dénoncé par une modiste française.
Quand cette nouvelle fut confirmée par l’ambassade d’Espagne, on expédia par le premier paquebot deux agents avec mission de ramener le prisonnier aussitôt les formalités d’extradition remplies. Il était inutile pour les faire partir d’attendre les détails de l’arrestation.
Nous les connûmes bientôt et ils sont vraiment curieux et pittoresques.
Eyraud, en fort piteux état, errait par les rues de la Havane, vêtu d’un mauvais costume de toile grossière, coiffé d’un chapeau de jonc verni. Pour pouvoir manger, il cherchait une dupe, un pigeon à plumer, quand ses yeux s’arrêtèrent sur la devanture d’un magasin de modes dont l’enseigne portait : « Casa francesa » (Maison française). Le propriétaire de ce magasin était, en effet, un fils de France, M. P... Il raconta longuement comment il s’était trouvé en présence de l’assassin de Gouffé.
« Je vis entrer, dit-il, un individu mal mis qui m’exposa que, manquant d’argent pour continuer son voyage, il voulait se défaire d’un coupon d’étoffe orientale. Il prétendait venir de Turquie et aller à Mexico. Tout en
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bavardant, il me dit en riant : « J’ai un su- )> perbe costume et quand je le mets j’ai l’air » d’un pacha ! »
» Quand il fut parti, ma femme et moi, en échangeant nos impressions sur l’allure bizarre de l’homme, nous nous demandâmes si ce n’était pas Eyraud.
» Etait-ce cette histoire du riche costume turc s’accordant si peu avec les vêtements misérables de mon inconnu? Etait-ce parce qu’aussi bien à la Havane qu’en France, nous vivions l’affaire Eyraud ? Il m’est impossible de vous expliquer pourquoi nous eûmes cette impression. Toujours est-il que je ne m’étais pas trompé, particulièrement en ce qui concerne la défroque orientale, puisque deux mois plus tard, quand l’arrestation d’Eyraud fut connue dans le monde entier, les journaux des Etats-Unis racontèrent le vol de costume commis par Eyraud.
)> Le même jour, vers deux heures de l’après-midi, j’aperçus de nouveau, devant ma porte, celui que je supposais être Eyraud. Je l’invitai à entrer.
» Il me parla beaucoup de ses récentes aventures au Mexique, et me déclara qu’il était commissionnaire d’une maison de Paris. Il m’offrit même une représentation de tabacs.
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Je profitai de cette offre pour le prier de repasser, me promettant de prendre les dispositions nécessaires pour m’assurer si mes soupçons étaient fondés.
.» Exact au rendez-vous, il revint, et je le fis asseoir en face d’une compatriote, notre ouvrière. Je me plaçai près de lui, de façon a pouvoir étudier son visage. Nous avions projeté, au cours de la conversation, de parler à brûle-pourpoint de l’assassinat de la rue Tronçon-Ducoudray.
» La conversation fut d’abord très gaie ; notre interlocuteur nous narrait mille histoires amusantes.
» Tout à coup, madame H..., la modiste française, parla brusquement de l’affaire.
» — On dit qu’Eyraud est au Mexique, ditelle ; le connaissez-vous ? L’avez-vous aperçu pendant son séjour là-bas? Etiez-vous à Paris à l’époque où il commit le crime ?
» Il répondit négativement, mais son visage était contracté et sa voix tremblait.
» Nous changeâmes le cours de la conversation ; mais il avait perdu sa gaieté, il était inquiet, tourmenté, et cherchait visiblement un biais pour partir au plus vite.
» Finalement, il prit congé de nous en me demandant si je voulais bien l’accompagner
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un peu pour nous entendre sur l’affaire des tabacs.
» Il nous parut de plus en plus certain que nous avions Eyraud devant nous.
» Il partit d’abord, puis je sortis ensuite avec ma femme et notre modiste pour aller voir l’enterrement des victimes d’un terrible incendie qui venait de consterner la Havane.
» Quand il nous rejoignit, il nous montra un numéro de la République illustrée , où figuraient les portraits des assassins de Gouffé. Ces images étaient peu reconnaissables et il espérait peut-être dérouter nos soupçons.
» — Voyez donc, nous dit-il, en nous montrant le portrait d’ Eyraud, quels yeux canaille sa cet homme !
» Sur ces entrefaites, nous le quittâmes pour aller le signaler au consulat de France. »
Le moyen employé par Eyraud pour rompre les chiens ne manquait pas d’habileté. Les portraits, que j’ai eus entre les mains, étaient méconnaissables. Mais, M. P..., convaincu, malgré tout, de l’identité du personnage, avait prévenu M. de Monclan, alors consul de France à la Havane.
M. de Monclan se souvint à propos qu’un français, M. G..., habitant la ville, avait été, autrefois, à Sèvres, l’employé d’Eyraud.
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Appelé au consulat, M. G..., en sortant de son entrevue avec M. de Monclan, se trouva nez à nez avec son ancien patron.
Celui-ci, jouant d’audace, prit M. C... par le bras et, avec une foule de protestations d’amitié, l’entraîna dans un café voisin.
Le fugitif avait eu connaissance des soupçons de M. P..., il l’avait suivi et l’avait, vu, entrer chez le consul. Puis il était resté là pour voir ce qui allait se passer.
Il avait fort bien compris que cette visite le concernait.
Il se sentait perdu, à la merci de la police, attendu qu’il n’avait pas d’argent pour fuir bien loin.
Est-il possible de rencontrer une preuve plus frappante de la justice immanente, finissant toujours par atteindre le criminel?
Cela n’ouvre-t-il pas aux philosophes des réflexions variées sur l’intervention de la Providence ou du hasard dans les événements de ce monde ?
Si, dans un drame ou dans un roman, un auteur s’était permis d’accumuler des circonstances pareilles à celles qui précèdent, on n’eût pas manqué de crier à l’invraisemblance ; la critique' eût tapé à bras raccourcis sur de pareilles « ficelles » vraiment trop gros-
ses et employées visiblement pour amener la « scène à faire ».
Mais le hasard mène les Choses à sa guise, sans souci des railleries de la critique.
Et dans cette ville de la Havane, à des milliers de kilomètres de France, dans un pays où il y a très peu de Français, qui donc aurait osé penser qu’Eyraud allait précisément se trouver en présence d’un ex-commis de sa distillerie de Sèvres, le jour où il avait le plus besoin d’être ignoré ?
Les faits sont pourtant là, indéniables, et jamais le vers fameux :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable
ne fut mieux en situation.
Ce n’est pas par ce seul récit de mes souvenirs que se révèle ce qu’on pourrait appeler la fantaisie du hasard, que moi, Breton croyant, j’appelle quelquefois la Providence.
Ceux qui me suivent depuis le commencement de mes « Mémoires » ont pu s’en rendre compte.
Allez-y donc carrément, romanciers, auteurs dramatiques, vaudevillistes, etc..., vous pouvez imaginer tout ce que vous voudrez, vous n’aurez rien inventé du tout. Vous n’atteindrez jamais l’invraisemblance du vrai.
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Une fois au café, Eyraud dit à son ancien commis :
— C’est pour me reconnaître que le consul vous a envoyé chercher, Je suis découvert ; si vous parlez, je suis perdu... Vous ne me trahirez pas, n’est-ce pas ?...
Vers minuit, on sortit du café. Michel, sous le prétexte de causer un peu, voulait entraîner M. G... dans les quartiers déserts de la ville ; mais ce dernier, méfiant à bon droit, évita de quitter les rues bien éclairées. Il se borna à donner à son ancien patron de vagues indications pour se cacher dans l’intérieur de l’île, et, ayant aperçu un fiacre, il le héla et disparut.
Eyraud avait-il l’intention de se débarrasser d’un témoin fort gênant pour lui ? Avait-il pensé aie tuer-pour s’emparer de l’argent qu’il pouvait avoir sur lui? Cela n’a pas été établi. Toujours est-il que, le lendemain, M. G..., craignant une vengeance d’ Eyraud, n’osa point aller revoir le consul ; mais, pour soulager sa conscience, il confia à M. D..., président de la Chambre de commerce française,, l’entretien qu’il avait eu avec l’assassin de Gouffé.
M. D... remonta le courage de M. G... et le conduisit chez le gouverneur civil, M. Batista,
un homme très énergique, grand ami de la France.
Le gouverneur ne voulut pas trop se préoccuper des formalités légales et décida de s’emparer delapersonned’Eyraud, bien qu’il n’eût contre lui aucun mandat. On en avait lancé dans le monde entier... sauf précisément à la Havane.
Si M. Batista eût été formaliste et s’il avait exigé que toutes les formalités fussent remplies, il est bien probable que l’assassin se fût échappé.
Mais la police de la Havane, habilement et très énergiquement dirigée, se mit tout de suite en campagne.
Pendant que le signalement d’Eyraud donné par M. G... était envoyé à toutes les gares, le « celador », M. Lecal, ordonnait des recherches dans toutes les maisons borgnes de la Havane. On les fouilla de fond en comble sans trouver trace du personnage. Parmi toutes ces maisons, on n’en avait oublié qu’une et c’était justement celle où le coupable avait passé la soirée.
Mais, comme disait Homère, les dieux avaient jugé que le terme fatal était arrivé.
M. G... était retourné chez le consul et, toute la soirée, il avait attendu l’arrestation de
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son ex-patron, afin de le reconnaître. Vers minuit, il se retira.
Pour rentrer chez lui, il devait traverser une rue assez mal famée, où se trouvait justement la maison oubliée par le « celador ». Comme il passait devant cette maison, M. G... vit un homme s’avancer vers lui. C’était Eyraud ; mais il avait modifié son visage et portait un autre costume.
Il semblait accablé et se contenta de dire àM. G... :
— Je suis perdu !
Puis il s’en alla.
M. G..., surmontant cette fois toutes les craintes de représailles, avisa les deux premiers gardes de nuit qu’il rencontra et les pria de l’aider à arrêter un assassin.
Ces gardes faisaient partie de la police municipale, tout à fait séparée de la police du gouverneur, et, comme ils ignoraient [absolument les ordres donnés pour l’arrestation d’Eyraud, ils n’osèrent obéir à ce Français.
Mais, pendant toutes ces tergiversations, l’assassin s’était échappé. Il ne devait plus courir longtemps !
Le « celador» Lecal, qui avait [mis un zèle tout particulier à la poursuite de ce criminel célèbre dont il voulait assurer l’arrestation,
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explorait encore les quartiers mal famés r vers deux heures, en compagnie de son secrétaire.
Tout à coup, à un endroit appelé Calle Villegas Amargura, il aperçut un individu qui faisait les cent pas et semblait préoccupé, nerveux.
Il avait l’air de ne pas bien savoir de quel côté se diriger.
Mais, tout à coup, l’homme sembla s’éveiller d’un rêve en entendant le bruit des pas. Il hésita un moment, puis, prenant une rapide décision, il vint directement vers le celador et lui jeta ces mots : Buena noche (bonne nuit).
M. Lecal eut, à ce moment, un des vagues pressentiments qui font les coups de police heureux. Il lui parut que cet inconnu prononçait l’espagnol à la française.
Il se dit que c’était sans doute Eyraud. Mais* il n’osa cependant arrêter le passant sur un simple pressentiment, d’autant plus qu’il ne répondait nullement au signalement donné de l’assassin.
Néanmoins, il le questionna :
— Qui êtes-vous? Où allez-vous? demandat-il brusquement.
Celui à qui parlait le gouverneur parut
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embarrassé et resta un instant sans répondre, puis il dit d’une voix sourde.
— - Gorski, hôtel Roma !
Cette fois, aucun doute n’était possible, M. Lecal tenait l’assassin.
En un clin d’œil, Eyraud saisi, ligotté, fut porté chez les époux P..., qui affirmèrent que c’était bien l’individu qu’ils avaient vu chez eux et que l’on recherchait.
On enferma le prisonnier au poste de police le plus près, dans le petit local que nous appelons, nous, le violon.
Le lendemain matin, quand toutes les autorités prévenues arrivèrent à la Police pour procéder aux constatations, on leur apprit1 qu’Eyraud était très malade, ayant essayé de se tuer. •
Cette tentative de suicide dénotait chez celui qui l’avait exécutée une singulière énergie.
Eyraud avait passé la nuit sur une chaise., les mains attachées.
On avait négligé de lui enlever ses lunettes ; il parvint à les prendre entre ses doigts et en brisa les verres.
Alors, avec les fragments, il se taillada profondément les jambes et le bras gauche. Les blessures étaient sérieuses, mais il n’était pas
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parvenu 'à toucher l’artère. Plus tard, il m’a déclaré qu’au moment où il allait atteindre l’artère, son morceau de verre rencontra un nerf.
La douleur fut si vive qu’il s’évanouit, lâchant le verre qui se brisa sur le sol.
On saisit ses deux malles dans un cabaret voisin de la gare, où il les avait portées la veille, en quittant l’hôtel Roma ; ony retrouva un portefeuille sur lequel était frappé en lettres d’or son nom : M. Eyraud, et un grand
nombre de papiers. Il ne fit du reste aucune difficulté pour avouer son identité :
— Eh bien ! oui, je suis Michel Eyraud ! Tout ce que je regrette, c’est de n’avoir pas su me tuer pour éviter le déshonneur à ma femme et à ma fille.
L’enquête qui fut faite à la Havane eut un côté particulièrement intéressant. Encore une fois, c’était la passion exagérée de ce satyre pour les femmes qui l’avait perdu.
Celui-là était un amoureux, mais pas platonique du tout. Depuis qu’il n’avait plus Gabrielle avec lui, il ne pouvait séjourner dans un pays sans y trouver une maîtresse.
A la Havane, c’était une fille publique qu’il avait honorée de son amour. Or, se sachant poursuivi, traqué, au lieu de partir au plus vite
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vers l’intérieur de l’île, où il avait quelque chance d’échapper à la police, il voulait, avant tout, passer une dernière nuit avec cette femme.
La fille en question n’avait aucune tendresse pour son vieux client ; comme elle était justement occupée cette nuit-là, elle s’était contentée de le mettre à la porte.
Et c’était en sortant de chez elle, tout déconfit de sa nuit d’amour manquée, que Michel s’était pour ainsi dire jeté dans les bras des policiers qui l’avaient arrêté.
— Quos vult perdere Jupiter dementat...
Cupido.