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CHAPITRE XXI

LES DEUX AMANTS

Enfin, toutes les formalités d’extradition se trouvant remplies, vers le milieu du mois de juin, les agents français embarquèrent Eyraud sur le Lafayette, le même transatlantique qui, tout récemment, continuant ses escales à la Havane, malgré le blocus, fut capturé par les Américains.

L’amant de Gabrielle Bompard fut très malade pendant la traversée ; mais, fort bien soigné par le médecin du bord, il était sur pied le 30 juin 1890, quand le Lafayette entra dans le port de Saint-Nazaire.

J’allai recevoir mon prisonnier à la garé Saint-Lazare, encombrée par une foule im-

mense.

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Mon excellent ami Bacot, qui était alors officier de paix de l’arrondissement, dut venir avec une centaine d’hommes de renfort qui maintinrent la foule ; et, quand la locomotive du train siffla, je pus m’avancer vers le wagon où se trouvait Eyraud, sans avoir trop de journalistes près de moi.

Au moment où je montais, il se produisit une bousculade nouvelle, telle qu’Eyraud, penchant la tête à la portière, affolé de peur, en entendant la rumeur de la foule, criant : « A mort ! A mort, l’assassin ! » me tendit ses deux mains enchaînées dans un mouvement instinctif comme pour me demander ma protection.

C’est ce qui ût dire le lendemain, à quelques reporters blagueurs, que nous avions échangé une affectueuse étreinte.

Enfin Eyraud, très pâle, put être poussé jusqu’au petit omnibus où je montai derrière lui, avec plusieurs agents. Il fallut un énergique effort des gardiens de la paix pour dégager le véhicule qu’entourait la foule, criant, toujours :

« A mort ! A mort ! »

Eyraud, blême de peur, ne retrouva un peu de sang-froid que lorsque nous traversâmes la place de l’Opéra.

Le premier mot que j’entendis sortir de ses lèvres fut unë grossièreté !

— N. . . de D. . . ! fît-il, on aurait pu me promener à califourchon sur un bourriquet, au moins tous ces c... m’auraient vu! C’est honteux!

Bien entendu, ni mes agents, ni moi ne lui répondions et, jusqu’au quai des Orfèvres, j’eus le temps d’examiner tout à mon aise ce bandit étrange qui, après avoir commis un crime affreux, avec une habileté, une présence d’esprit tout à fait extraordinaires, s’était sottement livré, uniquement parce que sa maîtresse l’avait abandonné et que la jalousie le torturait au point de lui faire perdre la tète.

Cet homme, que l’amour avait anéanti, n’avait point une physionomie aimable ; son regard avait une expression dure, méchante même ; son visage, que ravageaient des rides profondes, s’encadrait d’une véritable broussaille de poils gris. Et je me demandais comment il avait pu plaire à une maîtresse jeune, plutôt gentille. Il est vrai que l’amour a des surprises que l’on ne discute pas, et il faut dire aussi qu’Eyraud avait bien vieilli.

En entrant dans mon cabinet, il se planta devant la glace, et s’écria :

— Dieu! que je suis changé, je ne me reconnaîtrais pas moi-même !

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Il refusa de manger et ne dit plus que quelques mots aux agents qui le conduisirent au Dépôt.

En franchissant la lourde porte grillée, sur laquelle tant de misérables semblent voir l’infernale inscription de Dante : « O tous qui entrez, laissez ici toute espérance! », il posa une question à ses gardiens :

— Vais-je rester longtemps ici ?

Les agents ne répondirent pas.

— Ah ! fit Eyraud, comme j’aimerais mieux que tout cela fût fini de suite...

M. Dopffer, de qui relevait désormais le prévenu, le fit venir. Les magistrats, sans bien connaître tous les détails, étaient fixés sur la culpabilité* des deux amants, mais on se demandait ce qui allait résulter de la confrontation de ces deux êtres qui s’étaient aimés, et qui maintenant se haïssaient violemment.

Tout d’abord Eyraud essaya de maintenir le récit qu’il avait envoyé à l'Intransigeant. Il commença par dire : « J’ai trouvé Gouffé pendu dans l’alcôve quand je suis revenu de l’étude de la rue Montmartre... Le crime avait été commis pendant mon absence... » Le juge l’interrompit et longuement lui démontra l’absurdité de sa version.

L’assassin, enfin las de lutter contre l’évii. 29

dence, s’écria en pleurant : « Eh bien ! soit, je reconnais que c’est Gabrielle et moi qui avons fait le coup ! »

Après cet aveu, il était à bout de forces et supplia qu’on le reconduisît dans sa cellule, où il tomba comme assommé sur le lit.

Le lendemain, le dur calvaire devait recommencer ; mais cette fois on eût dit qu’il en avait trop lourd sur le cœur et qu’il voulait en finir le plus tôt possible. Le juge eut à peine besoin de l’interroger. Tout d’une haleine, il fit un nouveau récit du crime, qu’il devait toujours maintenir, même devant la cour d’assises !

« — About de ressources, déclara-t-il, j’avais été obligé de m’enfuir à Londres, quand, tout à coup, je vis arriver Gabrielle.

)> — Tu as été mon sauveur et mon bienfaiteur, s’écria-t-elle dans un grand mouvement d’exaltation, je veux te sauver à mon trfur !

» — Comment? demandai-je.

» — Couchons-nous, je suis éreintée ; je te le dirai demain.

» Le lendemain, en effet, elle me le dit.

» Elle connaissait un bijoutier fort riche qui avait toujours sur lui des bijoux et de l’argent. Il s’agissait de l’attirer dans un guet-apens... et de le voler. Je protestai d’abord avec indignation, mais elle revint si souvent à la charge,

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que je finis par me faire à cette idée... Elle me disait : « Je prendrai un appartement à mon nom, il n’y aura que moi de compromise. »

» C’est elle qui eut l’idée de la corde.

» On devait faire le simulacre de pendre le bijoutier, pour l’amener à nous donner tout ce qu’il avait sur lui, et nous signer une reconnaissance... C’est alors que j’ai acheté la poulie, la corde, la malle... et un peignoir pour qu’elle fût élégante quand elle recevrait notre victime, »

Dès la première partie de ses aveux, Eyraud, qui d’ailleurs connaissait la version de Gabrielle publiée par les journaux, se déchargeait sur elle de la première responsabilité du crime, de la pensée initiatrice. Il était évidemment moins préoccupé de se sauver lui-même, que de l’entraîner avec lui dans sa perte...

Nous étions bien loin delà fable de Gabrielle se prétendant hypnotisée...

Eyraud affirmait au contraire avoir cédé à la suggestion de l’amour tout-puissant...

Au fond, ce devait être tout le débat judiciaire.

Je dois dire que dans son interrogatoire, il donna des détails précis qui, tout en accusant nettement sa propre culpabilité, permirent de

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prouver à Gabrielle qu’elle avait menti. Il avoua formellement que Gabrielle et lui avaient longuement discuté sur la possibilité d’un... accident et que c’était pour cela qu’on avait d’abord acheté la malle, puis la toile nécessaire à confectionner le sac...

Mais s’étant aperçue qu’avec le bij outier , d’un caractère méfiant, cette affaire pouvait devenir trop dangereuse, alors Gabrielle avait désigné Gouffé.

Sur ce point Eyraud exagérait certainement la culpabilité de sa maîtresse. Il savait que l’huissier portait la plupart du temps de grosses sommes sur lui et c’était lui seul qui avait dû choisir la victime.

Mais tout ce qu’il disait démontrait que Gabrielle avait bien mis, comme on dit vulgairement, « la main à l’ouvrage ».

« Nous finîmes par nous apercevoir, continua-t-il, qu’il serait dangereux de jeter un nœud coulant au cou de Gouffé. Gabrielle pensa dès lors à la cordelière de son peignoir qu’elle pourrait passer au cou de l’huissier sans qu’il s’en méfiât... quand elle serait près de lui. Mais, pour cela, il fallait un portemousqueton. Elle songeait à tout. Pour empêcher Gouffé d’apercevoir la corde, elle avait recouvert celle-ci d’une gaine qui la faisait

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ressembler aux cordons de tirage des rideaux. . . Enfin, elle alla place de la Madeleine, au rendez-vous fixé à Gouffé, et ils revinrent tous deux rue Tronçon-Ducoudray.

— Il est gentil, ton petit nid, fit l’huissier.

— Oh ! c’est pour me distraire, répondit-elle ; mon amant ne le connaît pas. . .

» Il s’était mis sur la chaise-longue, et Gabrielle s’était assise sur ses genoux... Elle riait nerveusement et jouait avec sa cordelière adroitement, avec des gentillesses dont il s’amusait ; elle la lui passa autour du cou, et y attacha le porte-mousqueton ! J’étais caché derrière les rideaux, l’oreille au guet; j’entendis le petit bruit sec du porte-mousqueton. . . et je tirai brusquement la corde. Alors, je regardai ; l’homme était inanimé. Je le descends vite, je lui tape dans les mains, je lui souffle dans la figure. Hélas! il était mort !... J’étais désespéré! Nous ne voulions que lui faire signer des billets, et nous l’avions tué! Il n’avait sur lui que cent cinquante francs, et une assez belle bague,.. Plus tard, avec les diamants, Gabrielle se fit faire des boucles d’oreilles... »

Eyraud, dans son élan de franchise, avait été extraordinairement roublard... 11 voulait échapper à la préméditation ' d’assassinat et

n’être jugé que comme complice ; mais l’achat de la malle, la confection du linceul, cousu par Gabrielle, sur son ordre, tout le condamnait !... D’ailleurs, ce qui lui importait le plus, c’était d’entraîner avec lui la misérable qui l’avait trahi, pour suivre M. K...

Le reste de son récit concordait avec celui de Gabrielle.

Il raconta le voyage à Lyon et à Marseille, et surtout ce stupéfiant retour à Paris, moins d’un mois après le crime... alors que tous deux savaient par les journaux que le corps avait été retrouvé à Millery.

— En partant le lendemain du crime, dit-il, j’avais pris par erreur le chapeau de Gouffé et laissé le mien à la place. Ce pouvait être une pièce compromettante, dès qu’on trouverait l’identité du cadavre trouvé à Millery! Nous revînmes rue Tronçon-Ducoudray, et la concierge ne fit aucune difficulté pour me rendre mon chapeau !

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