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CHAPITRE PREMIER

Derrière le cimetière de Saint-Ouen, court un étroit sentier que l’on appelle le chemin de rOrme-aux-Bœufs. Encaissé entre le mur du cimetière et une haie vive, il est presque toujours désert, sauf aux heures matinales où les ouvriers se rendent à leur travail.

Vers la fin de novembre 1892, une ouvrière allant à son atelier, comme chaque matin, suivait le sentier, quand tout à coup elle fut étonnée d’entendre son petit chien japper, arrêté devant la haie.

En vain, elle l’appela: le chien, d’ordinaire très obéissant, ne bougeait pas et continuait à aboyer. La bonne femme s’avança et regarda par- dessus les aubépines dépouillées de leurs

feuilles. Aussitôt, elle poussa un cri d’horreur et se mit à courir vers Saint-Ouen de toute la force de ses jambes fatiguées.

Elle venait d’apercevoir le cadavre d’une femme baignant dans une mare de sang.

Le premier agent auquel elle s’adressa courut chercher le commissaire de police.

De l’autre côté de la haie, sur la lisière d’un champ, où un marchand de bestiaux avait l’habitude de laisser paître ses bœufs pendant quelques heures avant de les conduire à l’abattoir, le magistrat rural trouva, étendu sur le dos, le corps d’une femme. Les yeux étaient tuméfiés et violacés, et la bouche était bâillonnée avec un foulard.

On se trouvait en présence du cadavre d’une jeune femme de trente ans à peine, dont les cheveux blonds, très longs, trempaient dans le sang, et dont les traits, flétris et contractés dans la lutte suprême contre la mort, avaient pourtant une étrange régularité.

Le commissaire n’eut pas besoin d’un bien long examen pour se rendre compte du métier de la victime. La robe de laine, assez commune, avait été déchirée, et un jupon blanc bordé d’une guipure vulgaire, mais prétentieuse, se relevait sur des bas de soie noire. Les pieds étaient chaussés de petits souliers

éculés, et une blouse russe en soie rouge, sur laquelle le sang avait fait des taches brunes, couvrait le buste.

Cette femme était une fille publique de la dernière catégorie, une « gigolette » des boulevards extérieurs, la très vulgaire pierreuse. Dans sa poche, il n’y avait qu’un portemonnaie vide, une lettre fermée signée Valentine, adressée à un nommé Dolbeau, à Mazas, et un petit bout de papier sur lequel il y avait écrit : « X..., passage Volney ».

Je fus prévenu aussitôt, avant même l’arrivée du cadavre à la Morgue.

Pour retrouver l’identité de la morte, il n’était point nécessaire de faire de longues rebherches. Cependant, le bout de papier me fit perdre une heure ou deux ; mais il me donna l’occasion de découvrir une des mille professions ignorées de Paris. Je retrouvai tout de suite X..., qui était chiffonnier, un peu recéleur, et qui avait une spécialité lui donnant une grande popularité dans le monde de la pègre.

Il vendait de l’encre sympathique à l’usage des petites femmes désirant écrire à leurs hommes, momentanément sous les verrous, des tendresses ou des reproches, dont les juges d’instruction n’avaient point à connaître.

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C’était avec cette encre, visible seulement en chauffant le papier au bec de gaz de la cellule, que la lettre adressée au nommé Dolbeau avait été écrite.

X..., arrêté ensuite, me donna, avec le plus grand empressement, tous les renseignements que je pouvais désirer. Il connaissait très bien la femme assassinée. C’était la légitime du prisonnier de Mazas, mais une légitime inscrite à la police, et qui faisait, depuis longtemps déjà, le métier de fille publique.

Quant au mari de la morte, le nommé Dolbeau, les renseignements que je recueillis sur son compte ne furent pas très édifiants.. Dans cet étrange Paris, si blasé que puisse être un homme de police, quelles que soient les choses qu’il ait déjà vues, il a toujours du nouveau à apprendre. Dolbeau était une figure oubliée par Eugène Sue. Ancien cocher, gagnant très largement sa vie, il avait préféré abandonner son siège et son fouet pour épouser très légitimement une fille publique appelée Valentine Vincent, assez jolie et qui était même en apparence d’une moralité supérieure au plus grand nombre de ses pareilles.

Cette pierreuse s’était mise à adorer son mari, il lui avait semblé que le mariage la ré-

générait : désormais le « turbin » lui répugna. Mais cela ne faisait point l’affaire du noble époux qui, dans une femme, voyait avanttout le profit... Il commença parla rouer de coups ; mais ses leçons, si bonnes qu’elles fussent, ne parvinrent pas à donner à Valentine du cœur à l’ouvrage.

Dolbeau eut alors un trait de génie : il se dit que deux femmes rapporteraient toujours davantage qu’une seule.

Il prit une adjointe — fille publique également — une grosse blonde filasse, qui avait assez de succès auprès des bouchers de la Villette... Elle était laide pourtant et avait de petits yeux en trous de vrille, mais « elle plaisait aux hommes », disait Dolbeau.

Sans le moindre scrupule, l’ancien cocher installa cette fille au domicile conjugal... une méchante chambre d’un hôtel meublé de dernier ordre, voisin des boulevards extérieurs. Sur la carte que la police avait donnée à cette femme, on pouvait lire : « Scolastique-Pauline Siller » ; mais elle était plus connue sous le nom de Berthe Guichard, dans toutes les maisons interlopes, les mastroquets louches, les maisons meublées en contravention où elle menait ses conquêtes d’une heure.

Chose étrange, Pauline Siller ne fut pas

trop mal accueillie par la femme légitime. Il n’y avait qu’un lit dans la petite chambre : on fraternisa vite et Valentine se laissa entraîner par la nouvelle venue à « turbiner » avec un peu plus d’ardeur.

Le soir, quand elles avaient bien travaillé, les deux femmes rapportaient fidèlement l’argent gagné, et le « petit homme », content, leur payait un saladier de vin chaud.

Cette existence douce et monotone dura deux ans, et ce fut un caprice de Pauline Siller qui la rompit.

A son tour, elle s’était prise d’une véritable passion pour Dolbeau. Un beau matin, elle se réveilla jalouse de la femme légitime de son amant.

Il y eut une scène épique ; Pauline dit à Dolbeau : « Elle ou moi, choisis, mais tu n’auras plus toutes les deux ».

Valentine était mauvaise trimardeuse... elle gagnait à peine son entretien ; Pauline, au contraire, avait le cœur à l’ouvrage.

Comme le dit plus tard l’ancien cocher : « C’était elle qui faisait marcher le ménage ».

Elle ne faisait point bouillir la marmite... mais elle était la marmite elle-même, comme dit Bruant dans ses chansons.

Aussi le choix de Dolbeau ne fut pas long.

Il planta là sa légitime et s’en fut avec la grosse Pauline.

Mais Valentine avait, elle aussi, des pas sions vives. Elle avait horreur de la solitude et il lui sembla dur d’être ainsi sacrifiée.

Des gens prétendaient qu’elle regrettait encore plus Pauline que son amant.

Elle jura de se venger et elle réussit.

Dans un ménage, même à trois, on se dit tout.

Valentine connaissait ainsi beaucoup de peccadilles de son mari.

Elle avertit le service de la Sûreté que le véritable auteur d’un vol sur lequel on marchait depuis longtemps était Dolbeau.

Celui-ci fut arrêté et condamné à deux ans de prison.

Il venait de quitter Mazas pour Poissy, où il purgeait sa condamnation, quand sa femme avait été trouvée assassinée dans les conditions que j’ai dites.

Le crime du chemin de l’Orme-aux-Bœufs ne pouvait avoir pour mobile que la jalousie ou la vengeance. Ce n’était pas pour la voler qu’un misérable avait tué cette pierreuse dont le porte-monnaie était vide.

Je faisais donc rechercher Pauline Siller, ce qui n’était pas aussi facile qu’on le pense. Tout inscrite qu’elle soit, une fille publique

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se cache à Paris sans beaucoup de peine, pour peu qu’elle change de nom et de quartier.

Et ces disparitions voulues sont assez fréquentes.

Mais le hasard, cette fois comme tant d’autres, vint à mon aide d’une façon assez curieuse.

Un témoin entendu à Saint-Ouen avait raconté qu’il avait vu, le soir du crime, deux hommes et deux femmes, dont une portait un petit chien blanc, descendre d’un fiacre. Ce témoin avait donné de la femme au chien blanc un signalement minutieux qui fut publié par les journaux.

On retrouva ces quatre personnes qui, y compris le chien, étaient absolument innocentes du crime de Saint-Ouen. Mais, chose assez fréquente, le signalement de la femme au chien blanc servit à arrêter les coupables.

Trois jours après le crime, M. Duponnois, commissaire de police du quartier Necker, un des plus dévoués et des plus sympathiques fonctionnaires de la Préfecture, fut averti par un indicateur qu’une femme dont le signalement « répondait absolument à celui de la femme au chien blanc » se trouvait rue Mademoiselle, dans un hôtel mal famé, en com-

pagnie de deux individus et d un chien blanc.

Il me fit prévenir aussitôt, et envoya ses inspecteurs arrêter la femme et les deux hommes.

La femme, amenée devant le magistrat, déclara se nommer Scolastique-Pauline Siller, dite Berthe Guichard.

— Ah ! fort bien, fit M. Duponnois ; vous êtes l’ancienne maîtresse d’Alphonse Dolbeau qui vient d’être condamné pour vol !

La femme ne parut pas se troubler le moins du monde et répondit :

— En effet, je l’ai connu.

Le commissaire, qui savait que la Sûreté recherchait l’ancienne maîtresse de Dolbeau, était fixé.

De toute façon, la prise était bonne. On avait cette Pauline Siller, qui pourrait tout au moins donner d’utiles renseignements sur la femme de son amant... en admettant qu’elle ne fût pour rien dans l’affaire.

Les deux hommes, en honnêtes souteneurs qu’ils étaient, avaient essayé de résister à la police ; mais conduits au commissariat, ils restaient l’oreille basse et ne regimbaient plus.

— Moi, dit le plus jeune — presque un enfant, il n’avait pas dix-huit ans — moi, je ne

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sais rien ; je me nomme Wegète et j’étais venu voir Latour.

L’autre, Latour, le type même du souteneur , s’était contenté de dire de son côté :

— J’sais rien.

M. Duponnois envoya aussitôt prévenir M. Couturier qui, depuis la veille, était chargé de l’instruction de l’affaire, en même temps qu’il dépêchait auprès de moi un second inspecteur.

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