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CHAPITRE II

UN « GDSTEL » d)

Il était environ onze heures du matin quand j’arrivai avec le juge d’instruction au commissariat du quartier Necker.

Les commissariats sont rarement élégants à Paris : celui-ci, situé dans une vieille maison, sale, mal éclairée, était particulièrement triste.

Dans le bureau des inspecteurs, gardé par un gardien de la paix, un gaillard long et maigre chauffait ses énormes mains contre le poêle.

Type classique du voyou parisien, blême et presque imberbe, il semblait ressusciter Pierrot lui-même, personnage immortel créé

(1) Nom que se donnent entre eux les souteneurs dans leur argot.

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par Debureau, mais Pierrot devenu souteneur et rôdeur.

D’un geste instinctif, il ramenait ses rouflaquettes le long de ses joues blafardes. Il grelottait de froid ou de peur et enfonçait sur ses oreilles sa casquette de soie poisseuse. Il semblait inquiet, préoccupé, et en même temps dans ses petits yeux gris passaient comme des éclairs de colère.

Affaissée sur un banc, de l’autre côté de la pièce, une grosse fille blonde, au jupon crotté, causait avec un agent tout en tournant machinalement le bout de son mouchoir entre ses doigts.

C’étaient la fille Siller et celui qui se faisait appeler Latour.

Un inspecteur nous dit que Wegète se trouvait chez le secrétaire, qui continuait à l’interroger.

Quand nous passâmes devant lui, l’homme n’ôta pas sa casquette et dit, d’une voix furieuse :

— J’ai faim, n. d. D... On arrête les gens et on ne leur f... même pas à « briffer ». J’ai faim ; qu’on me donne au moins du « bricheton ».

Un agent allait sortir pour acheter deux sous de pain, car l’usage veut qu’un inculpé

UN « GOSTEL »

indigent ait droit à cette maigre pitance pendant le temps qu’il passe dans un commissariat. Je l’arrêtai d’un geste, .et tirant de ma poche une pièce de deux francs, je lui donnai l’ordre d’aller chercher un repas complet chez le marchand de vin le plus voisin.

Le pierrot me regarda avec stupéfaction.

— Qu’est-ce que c’est que ce type-là? demanda-t-il à l’agent quand je fus entré dans le cabinet du commissaire.

— Comment, tu ne le connais pas? C’est le chef de la Sûreté !

Quelques minutes après, on introduisait l’homme aux rouflaquettes auprès de moi. Il dit tout de suite :

— C’est pas tout ça, je ne jabote pas! pour parler ici, du flan ! Qu’on m’emmène à la Sûreté, je verrai ce que j’ai à faire.

M. Couturier avait l’habitude de faire ses Instructions de concert avec moi. Il connaissait les résultats parfois surprenants de ce que l’on appelle la cuisine de la Sûreté (j’en ai longuement parlé dans mes Mémoires), il savait qu’il est presque impossible d’interroger un inculpé d’une façon utile dans un commissariat, encombré d’allants et de venants; — il n’ignorait pas que les uniformes des gardiens de la paix produisent un effet parti-

l’amour criminel

culier sur les individus d’une certaine catégorie et leur donnent une méfiance invincible, les prédisposant peu aux confidences.

Il consentit à suspendre l’interrogatoire.

J’appelai alors deux de mes agents, et leur dis d’emmener l’homme à la Sûreté, dès qu’il aurait mangé.

En remontant en voiture avec le juge, je tirai ma montre et lui dis :

— Il est midi ; ce soir, à dix heures, je vous rapporterai les aveux les plus complets de l’inculpé. Aucun doute n’est possible : c’est lui qui a fait le coup et il le dira.

Dès ma rentrée quai des Orfèvres, je donnai à deux inspecteurs adroits l’ordre de ne pas quitter d’une seconde mon homme, de tâcher de lui tirer les vers du nez. Le soir, ils devaient dîner avec lui dans une pièce voisine de mon bureau.

Dans l’après-midi, je reçus les renseignements les plus précis sur le prétendu Latour, dont le vrai nom était Eugène Beaujean.

C’était un souteneur de la dernière espèce, ayant subi déjà un grand nombre de condamnations et passible de la relégation.

Le soir venu, après mon dîner, je descendis à mon bureau et passai dans la salle où se trouvait Beaujean.

UN « COSTEL ))

Accoudé à une table, il semblait suivre mélancoliquement la fumée de sa cigarette et ne disait rien.

— Patron, fît tout bas un agent, il est muet comme une carpe. Non seulement il n’a rien avoué, mais il n’a pas laissé échapper vingt mots depuis tantôt.

— Levez -vous, Beaujean, dis -je alors, et venez dans mon cabinet.

Beaujean eut comme un moment d’hésitation ; puis, jetant sa cigarette d’un air décidé, il me suivit.

Je refermai la porte et nous restâmes seuls.

Je ne voudrais pas que le lecteur s’imaginât qu’il y avait là de ma part un acte d’excessive crânerie, et qu’il faut un grand courage pour rester en tête-à-tête avec un individu qu’on suppose être un assassin. D’abord l’habitude du métier fait que ce sont des choses auxquelles on ne pense même pas. Ensuite, il n’y a guère d’exemple que les criminels les plus audacieux aient tenté de sauter à la gorge d’un chef de la Sûreté et de l’étrangler. En dehors des anarchistes, ils sont bien rares, les assassins capables de l’énergie morale qu’il faut pour accomplir un acte semblable.

Enfin, un chef de la Sûreté a sous la main une série de boutons de sonnettes. Au moindre

geste que ferait un inculpé pour se jeter sur lui, il n’aurait qu’à toucher un de ces -boutons et des agents accourraient.

— Allons, dis-je en m’asseyant devant mon bureau, prenez cette chaise et causons.

Et comme mon homme restait immobile, j’ajoutai :

— Vous pouvez parler maintenant, nous sommes seuls. ,

— Ah ! ben ! fît-il en levant les bras, faut pas me presser tant que cela.

Puis il ajouta, avec un accent intraduisible de voyou parisien :

— Croyez-vous donc qu’il soit si rigolo de donner sa tête à Deibler ?

— Vous n’y allez pas de main morte, vous ! répondis-je ; vous êtes gai, mon garçon ! Vous vous voyez déjà place de la Roquette ! Il ne faut pas penser à des choses comme cela.

— A quoi bon faire des « magnes » ? reprit Beaujean, haussant les épaules. On sait bien ce que c’est

Tout en causant, il avait pris une cigarette que je lui tendais, l’avait allumée et s’était assis sur une chaise en face de moi, se croisant les jambes.

— Eh bien, oui! fit-il, j’y suis, j’ai joué, j’ai perdu. Je vais vous raconter l’histoire.

UN « GOSTEL ))

Et, de sa voix éraillée, s’arrêtant avec complaisance aux détails les plus horribles, il commença son affreux récit.

— D’abord, vous pouvez mettre Wegète en liberté ; il ne sait même pas ce que cela veut dire. Moi, c’est autre chose !

» Oui ! fît-il, c’est moi qui ai refroidi la « femme au Collignon ». Je lui en voulais.

» . C’était elle qui m’avait fait lâcher par Amandine, ma maîtresse ; mais c’est Pauline qui m’y a poussé. Voilà comme ça s°est fait. Valentine Dolbeau était une rosse, qui avait vendu son mari et qui l’avait fait condamner. Moi, je la détestais, parce qu’elle était cause que, du jour au lendemain, je m’étais trouvé sans ressources.

» Amandine, ma môme, était une femme qui me gobait, et qui gagnait beaucoup de galette. Valentine, une peste, lui a monté la tête contre moi, et elle m’a plaqué le mois dernier.

» J’ai fait tout pour me remettre avec elle, mais cette canaille lui a fait croire que je la trompais avec une autre qui truque sur le boulevard des Batignolles. J’en étais là, j’avais du fiel plein le cœur, quand j’ai rencontré la Pauline, avenue de Clichy.

» — Alors, qu’elle m’a dit, c’est bien vrai

l’amour criminel

que t’es fâché avec ta gonzesse ? Un sale coup de cette sale Valentine ! Si tu avais un peu de cœur, en voilà une que tu refroidirais !

» — Merci, dis-je ; où il y a de la «butte)), je ne marche plus.

» — Va donc, qu’elle me fait ; t’as du pipi dans les veines ! D’abord, c'est pas un crime de tuer une casserole, une bourrique qui a vendu son mari ! Moi, je veux le venger, le pauvre, parce que je l’aimais bien. Tout lé monde sait que c’est elle qui l’a donné (1) ; il faut qu’on lui fasse passer le goût du pain. Je serai la femme du mec qui la crèvera. »

)) Vous me comprenez, monsieur, je n’avais rien à me mettre sous la dent et Pauline est une travailleuse qui refilait jadis des quinze et vingt balles tous les soirs à Dolbeau, le mari de Valentine. La proposition était vraiment tentante.

)) Et puis la Pauline est une fille qui fait honneur, quoi !

w Enfin, elle avait dit : « C’est pas un crime )) de suriner une casserole. » Je me grattai la tête et répondis : « Vrai, tu consens à être ma )) femme si je fais ce que tu veux ? »

(1) Dénoncé à la police..

UN « COSTEL ))

» — • Tu sais bien que je n’ai qu’une parole, m’a-t-elle répondu. Dès que je l’aurai vue morte, la sale bête, tu peux me prendre, je serai àtoi.

» J’acceptai.

» Il fut entendu que Pauline se chargerait d’amener la Dolbeau dans un endroit où le coup se ferait sans que personne s’en doutât. Puis, elle me donna quarante ronds pour me permettre d’aller coucher quelque part. J’étais tout à fait «fauché ». Enfin, nous prîmes rendez-vous pour le lendemain minuit, avenue de Clichy.

» Voilà comment Pauline fait son truc. C’est une fille rangée, qui connaît son affaire dans les coins !

» Toute la journée elle turbine chez elle, rue Mademoiselle, là où les flics nous ont choppés. Elle est si gironde qu’elle a une clientèle très chouette, même des sous-officiers de cuirassiers et un charcutier de Vaugirard. Quand la nuit vient, elle prendl’omnibus Vaugirard-gare Saint-Lazare et elle repique à faire le truc boulevard des Batignolles et boulevard de Clichy. Là, elle rencontrait souvent la femme au Collignon, la Dolbeau, qui, toujours paresseuse, était dans la débine, quoiqu’elle fût assez gentille.

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» Je ne sais pas bien comment que Pauline s’y est prise, car c’est une enjôleuse comme il n’y en a pas, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle a décidé Valentine avenir coucher avec elle.

» D’abord, la Dolbeau avait toujours eu une espèce de béguin pour Pauline. Quand ils vivaient tous les trois ensemble, elle disait souvent à la Siller qu’elle l’aimait autant que son cocher ! C’est si drôle, les femmes, voyezvous !

» Enfin, Valentine n’avait plus le sou; il lui fallait coucher à la belle étoile, ce qui n’est pas gai dans cette saison. Je les trouvai donc toutes les deux au rendez-vous.

» Pour encourager la femme Dolbeau, Pauline, qui m’avait présenté comme son nouvel homme, nous offrit un gueuleton soigné chez un troquet de l’avenue de Clichy, deux litres et des huîtres.

» — Je te ferai signe quand le moment sera venu », m’avait glissé dans l’oreille mon enragée.

» Comme nous sortions, elle vit que j’étais pâle.

» — Tu vas pas flancher, au moins, qu’elle me dit. Alors, tu sais, tout est cassé !

» Ça me faisait bien quelque chose de refroidir une femme, même une « casserole »

UN « GOSTEL »

comme la Dolbeau ; mais aussi la Pauline, c’était une riche affaire ! Un avenir, quoi ! Je pris mon courage à deux mains et je lui dis tout bas :

» — As pas peur, ça ira.

» Il était une heure du matin.

» Mais voilà-t-il pas qu’en arrivant près des fortifs, Valentine est prise de trac !

» — Tu sais bien que je demeure chezX..., passage Volney. X..., tu ne connais que ça, dit Pauline, celui qui te vend de -l’encre quand tu écris à ton mari.

» Malgré tout, la Dolbeau n’était qu’à moitié rassurée ; mais, je vous l’ai déjà dit, elle n’avait pas un rotin dans sa poche, et, harassée de fatigue comme elle l’était, il fallait bien qu’elle couchât quelque part. »

A ce point de son récit, Beaujean s’arrêta comme épuisé.

Malgré tout son aplomb, sa voix commençait à s’étrangler. De grosses gouttes de sueur perlaient de son front. Il me demanda la permission de se verser un verre d’eau et prit la carafe qui était sur ma cheminée ; puis il ralluma une cigarette depuis longtemps éteinte. Après un long silence, il reprit d’une voix encore plus rauque et par instants presque étouffée :

— ■ Pauline avait son idée, elle nous mena dans le chemin.

» — Dieu ! qu’il fait noir, s’écria Valentine, qui marchait devant, hâtant le pas.

)> Pauline me poussa du coude et me dit :

» — V’ià le moment, vas-y.

» Je pris mon courage à deux mains, jq me jetai sur Valentine le couteau levé... et je la saisis à la gorge, par derrière... »

Ici, je fus obligé d’aider l’assassin de quelques questions.

Arrivé aux détails de son crime, il n’osait plus en révéler toute l’horreur. Néanmoins, cette faiblesse fut de courte durée.

— Bast! reprit-il, haussant les épaules, geste qui lui était familier. J’y suis ! j’y suis ! Allons-y !

» Valentine brusquement s’était retournée et avait poussé un cri ; j’introduisis mon pouce dans la bouche, cherchant à lui tordre la langue ; mais elle me mordit si fort qu’en voulant me dégager, je lâchai mon couteau. Surmontant ma douleur et lui prenant le cou comme dans un étau, je renversai la gonzesse, je lui mis le genou sur la poitrine, je serrai... je serrai... jusqu’à ce que je visse ses yeux se tourner !...

» Elle avait encore de petits soubresauts,

UN « COSTEL ))

comme les lapins à qui on vient de faire couid Pauline lui passa un foulard pour la bâillonner et chercha à l’étrangler ; mais, cette sacrée femelle n'était pas encore morte, les nerfs de son cou remuaient encore... Alors, pour en finir, je lui ai f... des coups de talon sur la gueule !... »

Je demande pardon aux lecteurs de la crudité des mots et de l’horreur des détails, mai-s ce réalisme ignoble est nécessaire pour montrer ce que sont les bas-fonds de la société.

J’ai même reculé devant certaines expressions d’argot... devant plusieurs aveux trop ignobles.

Beaujean avait repris tout son sang-froid; il se complaisait dans les détails les plus odieux, et il ricanait tout en regardant machinalement le feu de la cheminée.

— Après, dit-il, nous essayâmes, Pauline et moi, de jeter le corps par-dessus le mur du cimetière. Impossible, le mur était trop haut ! Nous nous contentâmes de le passer par-dessus la haie.

» Mais la jupe s’étant accrochée aux épines, il fallut pousser, et, ma foi, je ne regardai pas si Valentine était tombée pile ou face. »

Il y avait un tel cynisme dans la façon

gouailleuse dont Beaujean finit ce récit que, malgré moi, je sentis un petit frisson me passer dans le dos.

— J’ai fini, reprit le misérable, j’ai vidé mon sac. La seule chose qui m’embête, c’est d’être obligé de dénoncer Pauline... mais du moment où je me mets à table, je ne puis pas être le seul invité.

Il fit une pause, ralluma une dernière fois sa cigarette et, avec un geste de voyou parisien sûr de son effet, il ajouta :

— Seulement, ne vous attendez pas à ce que la môme coupe dans le pont aussi facilement que moi ! Ce qu’elle va en faire du chichi !

Mais ce n’était point cela qui m’inquiétait. J’avais les aveux du principal assassin ; c’était l’essentiel !

Vivement, j’appelai un secrétaire et lui dictai le procès-verbal complet de ce qui venait de se passer. Beaujean ne fit aucune difficulté pour le signer. Cette formalité indispensable remplie, j’ordonnai d’introduire Pauline Siller.

Beaujean ne s’était pas trompé. La scène de la confrontation fut d’abord d’une violence abjecte.

— Misérable, non seulement tu es un men-

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teur, lui jeta Pauline à la face, mais tues encore le dernier des lâches !

Puis les nerfs de la femme reprirent le dessus. La fille éclata en sanglots et avoua.

— Il est bien temps de chialer maintenant, fit alors Beaujean, haussant toujours les épaules; c’était avant qu’il fallait y aller du jus de mirettes !

Je regardai ma pendule, il était dix heures moins cinq... J’envoyai l’intéressant couple au Dépôt, et me hâtai de me rendre au bureau de M. Couturier, qui m’attendait.

Dix heures sonnaient à l’hôtel de la grosse tour... tout comme dans les romans 1830.

— Monsieur le juge, dis-je au magistrat, je vous apporte le procès-verbal des aveux — comme je vous l’avais promis, et vous serez assez aimable pour constater que je suis exact.

J’ai toujours eu la passion de l’exactitude.

On garda encore quelque temps Wegète et deux ou trois autres qui avaient eu le désagrément d’être soupçonnés par la justice et qui avaient des professions que la police aime à surveiller. Wegète était un souteneur, et X... non seulement vendait de l’encre sympathique à l’usage des familles des prisonniers, mais avait eu déjà comme recéleur une foule de désagréments.

L’instruction, très rapidement menée, confirma absolument la véracité des aveux de Beaujean.

Lui et la fille Siller furent seuls renvoyés aux assises ; ils étaient seuls coupables.

Le crime du chemin de l’Orme-aux-Bœufs, dans sa bestialité ignoble, est encore le drame immortel delà passion, c’est un drame d’amour.

Cela est vrai même pour l’être ignoble qu’était Beaujean. Quelques jours après ses aveux, j’eus l’occasion de le revoir, et lui demandai s’il n’avait pas de remords, s’il ne regrettait pas un crime aussi affreux. On aurait dit qu’il ne comprenait pas bien ce que je voulais lui dire.

— Des remords ! fit-il, en haussant les épaules. A quoi bon ? J’ai joué, j’ai perdu ! (C’était sa phrase.) Un homme ne doit rien regretter de ce qu’il a fait...

Puis, il s’arrêta, son front se plissa, et sous l’effort d’une pensée qu’il avait l’air de ne pouvoir pas bien formuler :

— Si pourtant, reprit-il, employant des mots d’argot que je n’ose pas reproduire, — si, m’sieu, il y a quelque chose que je regrette : c’est de n’avoir pas eu la Pauline ! Cela, voyez-vous, me rend malheureux, parce que j’ai été une poule mouillée.

UN « GOSTEL »

Il employait une autre expression.

— Le coup fait, nous sommes partis ensemble et nous sommes rentrés à Paris, même qu’il était trois heures du matin quand je me suis lavé les mains dans la fontaine de la place Blanche.

— En voyant le sang rougir l’eau, le cœur m’a tourné ; j’avais plus de jambes pour rentrer rue Mademoiselle, chez Pauline. — J’avais pas le cœur à la bagatelle et j’ai pas même pensé à lui rappeler sa promesse... Le lendemain... elle et moi, nous avions trop le trac! Ça prouve que je suis un imbécile. Comme ça, j’irai à la Butte sans avoir eu Pauline.

N’était-ce pas par amour que la fille Siller avait voulu venger son ancien amant? Par amour aussi que la femme du cocher avait dénoncé son mari ? Bestiales, ignobles amours, sans doute, mais, malgré tout, un drame de passion très humain!

Les gens délicats s’étonneront que j e nomme amour ces accouplements de brutes, ces unions de souteneurs et de pierreuses. C’est cependant le seul mot exact, et il ne faut pas croire que tout sentiment tendre soit banni de ce monde infâme.

Il vient parfois de si jolies fleurs sur le fumier!

L’épilogue de cette sinistre histoire fut la

l’amour criminel

condamnation à mort de Pauline et de Beaujean. Ils furent même deux fois condamnés à avoir la tête tranchée. La Cour de Cassation ayant cassé le premier jugement pour vice de forme, l’affaire revint devant les jurés de Versailles, qui ne jugèrent pas autrement que ceux de Paris.

Pendant les débats, Beaujean montra le même sang-froid que dans mon cabinet. Pauline Siller se contenta de pleurer. Mais l’incident marquant du procès fut la comparution comme témoin du cocher Dolbeau, le mari de la victime, celui dont Pauline avait voulu venger la condamnation.

On l’avait amené de Poissy, où il subissait sa peine, et il s’avança à la barre dans le costume gris des détenus. Sa déposition fut typique.

Il commença par faire à Pauline un signe amical, et se refusa de la façon la plus énergique à charger son ancienne maîtresse.

— Ma femme a bien travaillé pendant six mois après notre mariage, dit-il froidement; ensuite, elle s’est dérangée; alors je lui ai adjoint Pauline, qui est une travailleuse... elles ne se sont pas entendues. J’ai lâché ma femme !

Si Pauline avait été fidèle à son « Colli-

UN (( COSTEL »

gnon », comme disait Beaujean, dans son argot voyou, Collignon lui aussi n’abandonnait pas sa môme dans le malheur !

Quand il sut que la peine de mort prononcée contre elle avait été commuée en celle des travaux forcés, il écrivit h l’administration pénitentiaire pour demander à l’épouser et à la suivre à la Nouvelle-Calédonie !

Si mes souvenirs sont exacts, il disait à peu près ceci : « C’est par amour pour moi que cette pauvre fille est devenue une criminelle ; je désire réparer dans la mesure du possible le mal que je lui ai fait. »

Beaujean, lui, porta sa tète à Deibler, comme il l’avait dit en commençant ses aveux. L’exécution eut lieu à Versailles, et il mourut très courageusement.

En descendant du fourgon, il aperçut une foule énorme qui se pressait sur la place, maintenue à grand’peine par un cordon de soldats. Il promena son regard à droite et à gauche, et s’écria avec son accent faubourien :

— Oh! là, là! Mince de poires, alors !

Quelques secondes après, il rendait à Dieu sa belle âme.

Le matin même de l’exécution de Beaujean, le directeur de la prison de Versailles entra dans la cellule de Pauline, et lui annonça que

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sa peine était commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Elle eut un cri de joie :

— Oh! merci, monsieur; mais je savais bien qu’on ne voudrait pas couper le cou à une femme !

Puis, elle réfléchit une seconde, et, très bas, ajouta :

— Et lui... Eugène?

Et comme le directeur se taisait, devinant ce que voulait dire ce silence, elle murmura :

— Pauvre vieux ! Pas de chance ! Enfin!

Puis, reprenant son balai, elle se mit à balayer sa cellule.

Ce fut toute l’oraison funèbre du fameux « costel ».

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