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CHAPITRE XXI

QUI n’a pas sa dame voilée ?

Bien que je considère — comme presque tout le monde, du reste, — la femme comme la plus belle moitié du genre humain, il ne faudrait pas s’imaginer que je suis un féministe enragé, et que je ne cherche dans cet ouvrage qu’à faire valoir la supériorité du sexe faible.

Il y a des femmes terriblement perverses, — Gabrielle Bompard entre autres — ma galanterie a été obligée de le constater... et je serai amené à en donner des preuves nombreuses dans cet ouvrage — mais combien de femmes sont aussi victimes innocentes de fatalités sociales, ou de crimes infâmes, destinés à rester impunis!

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Je veux finir cette étude de l’amour criminel par le récit d’une aventure bizarre, romanesque, qui m’arriva il y a bien longtemps déjà, alors que j’étais sous-chef de la Sûreté. J’avais cru devoir passer sous silence dans mes Mémoires cette anecdote étrange, mais elle trouve si bien sa place ici, que je ne puis résister à la tentation de la raconter.

Un matin de la fin du mois de mai 1887, dans mon courrier personnel, je trouvai la lettre suivante :

« Monsieur Goron,

» J’ai lu souvent votre nom dans les journaux, et, dans un portrait publié par un journaliste américain, il est dit que vous étiez très bon pour les femmes (sic). — Je suis une étrangère, Américaine, et n’ai personne à Paris pour ma protection. Je voudrais demander la vôtre, mais impossible pour moi d’aller vous voir ; je suis étroitement surveillée et, si l’on me voyait entrer dans vos bureaux, le soir je serais morte. Après-demain, 26 mai, je puis avoir une heure de liberté, vers neuf heures du soir ; voulez-vous vous trouver, exactement à cette heure, place du Carrousel? Je vous connais suffisamment par les portraits qui ont été publiés de vous. Je descendrai de voiture

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et viendrai à vous. Vous me reconnaîtrez à un trèfle en pierres précieuses (1).

» Tout ce que je vous supplie de faire, c’est de venir. Ma vie est en danger. Mais ne venez pas si vous ne voulez pas donner votre parole d’honneur de ne pas chercher à savoir qui je süiâ avant que je vous le dise, et surtout de ne pas me faire suivre.

» Vous ne voudriez pas, d’ailleurs, être mon meurtrier, et toute intervention de la police serait ma mort immédiate... »

Telle était cette lettre, à deux ou trois mots près.

Elle était écrite sur un papier sans chiffre, ni armoiries, mais parfumé. L’écriture en était mince et allongée, ce qui est fort à la mode, maintenant que nos élégantes l’ont empruntée aux Anglaises et aux Américaines.

J’étais* encore jeune alors, passionné pour mon métier et n’ayant point non plus tout à fait perdu cette violente inclination pour les aventures, qui m’avait déjà fait courir le monde depuis l’âge de dix-sept ans.

Cette lettre était-elle un piège ? Cela m’était

(1) Afin qu’il soit impossible à une famille que je ne connais pas, mais qui doit exister quelque part, de reconnaître le bijou en question, j'en donne une description volontairement inexacte

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tout à fait indifférent : j’étais tombé dans d’autres traquenards chez les Indiens Tobas et ailleurs. Etait-ce plutôt une fumisterie de mauvais plaisants voulant se gausser .du souschef de la Sûreté ? Cela me fît réfléchir un peu. J’ai toujours eu une peur horrible du ridicule, mais ce mystère avait malgré tout pour moi un attrait incomparable. Peut-être aussi que la phrase : « Je suis une jeune étrangère, » augmentait encore cet attrait. Quand on analyse, comme je le fais, lps faiblesses des autres, il faut avoir le courage de confesser les siennes.

Je réfléchis que d’ailleurs mon devoir de magistrat était d’aller au secours d’une femme qui disait sa vie en danger.

C’était aussi mon devoir de prévenir mon chef, ce brave M. Taylor ! Je savais qu’il ne croyait à rien, pas. plus aux lettres anonymes qu’aux femmes persécutées, et je négligeai cette formalité.

Le soir indiqué, je dînai rapidement, regardant souvent ma montre, et un peu avant neuf heures, je me dirigeai vers le Carrousel, arpentant l’asphalte des quais.

C’était une de ces belles soirées de printemps où, du haut du Pont-Neuf, on a l’admirable spectacle du soleil disparaissant au loin

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dans une brume rouge derrière les hauteurs de Passy dont la crête des maisons s’illumine d’une ligne de feu.

Il était neuf heures moins le quart quand j’arrivai place du Carrousel ; il commençait à faire nuit.

Les grands lampadaires électriques jetaient leur lumière blanche sur le monument où se dresse, énergique et hautaine, l’image de l’organisateur de la défense nationale, du Danton moderne, qui tout au moins dans la défaite sauva l’honneur !

C’était l’heure où les couples amoureux viennent se promener dans les jardins, entre les grandes colonnes blanches surmontées de boules dorées qui indiquent la place où fut le palais des rois et des empereurs. Les amoureux discrets passaient devant moi, cherchant l’ombre et le mystère du square placé derrière le monument...

Tout en regardant si je ne voyais pas une voiture se diriger vers le terre-plein où je me trouvais, je voyais revivre, malgré moi, sur cette place, tout le passé ; je me souvenais qu’au lendemain du 4 septembre, en veste de turco, j’étais passé devant le palais, que j’admirais tant... Un beau jour tout cela s’était écroulé dans les flammes. Oui ! En

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quelques heures, l’incendie avait tout détruit. Le terrible fléau achevait les désastres de la guerre étrangère, et de la guerre civile...

Tout à coup, je vis passer devant moi une femme enveloppée d’un grand manteau noir, la tête couverte d’une épaisse mantille de dentelles. Elle me regarda, et, d’un geste lent, elle écarta les dentelles de sa mantille, et je vis sur sa poitrine le bijou dont la lettre m’avait donné la description...

Je fis un pas vers elle. Brusquement elle s’arrêta :

— Monsieur Goron ? fît-elle avec cet accent très doux, particulier aux Américaines.

— Oui, madame. Mais vous n’êtes donc pas venue en voiture ?

— Non, c’eût été trop dangereux, le cocher

aurait pu voir. Il m’attend rue de Rivoli

Mais écoutez-moi, monsieur, je n’ai que quelques minutes... Venez là où il fait plus sombre.

Je la suivis vers le fond de la place, du côté du musée.

— Il est entendu, dit-elle tout*! d’abord, que vous ne ferez rien pour savoir qui je suis, avant que je vous le dise moi-même. J’ai votre parole.

— Oui, madame, je vous la donne.

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— Ecoutez, je suis en danger...

Il y avait tant de terreur dans ces mots que je me demandai un instant si je n’avais point affaire à une folle ; elle ne l’était pas, du moins en apparence. La suite de son récit fut simple, dans sa fantastique horreur...

— Oui, monsieur, l’homme qui menace ma vie, c’est mon père !

— Comment ? interrompis-je, et pourquoi ?

— Ah ! monsieur, c’est effroyable! C’est si infâme ! Il y a des choses qu’on n’ose dire... Pourtant, je vous ai fait venir, il faut que je vous parle comme à un confesseur.

Je n’ai jamais connu ma mère... Elle était morte en me mettant au monde... Tout enfant, j’ai un vague souvenir des visites que faisait mon père dans la ferme où se passa ma première enfance. — Plus tard, il vint me chercher et me conduisit dans un grand pensionnat de New-York, où je restai plusieurs années. — Mon père était parti, bien loin, bien loin, faire fortune. Quant il revint... j’étais une femme... Il sembla frappé de cette transformation. Il m’emmena en France, m’entourant de tendresses, que dans ma naïveté je lui rendais avec bonheur, croyant que ce n’étaient que les tendresses d’un père.

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Mais je me trompais ; ici, à Paris, un soir, le misérable m’emmena souper, me grisa... et... vous devinez le reste.

Depuis, je m’enferme dans ma chambre...

et mon père sait que j’ai toujours un revolver sous la main...

Mais j’en ai assez de cette honte ! Et mon père s’est aperçu que je voulais le fuir!

Et depuis ce jour il me guette. Il m’a avertie qu’il me tuerait... si je quittais la maison. Que faire, monsieur ?

— Vous mettre sous la protection de la justice... qui fera une enquête et sévira comme elle doit. Seulement, pour tout cela, il faut que vous 'm’autorisiez à faire une enquête discrète... et à parler ensuite de cette affaire à mes chefs... en vous nommant.

— Oh ! j’ai peur ! s’écria la femme voilée... Qui sait s’il ne me tuerait pas tout de même ?. . . Non... non...

Tenez, monsieur, reprit-elle après un silence, je veux avoir encore le temps de réfléchir jusqu’à demain. Pardonnez-moi d’être aussi romanesque... Pardonnez-moi surtout de vous demander encore un service... Il est décidé que demain nous allons à l’Opéra- Comique... Voudriez-vous vous donner la peine d’y venir entre dix heures et onze

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heures ? Au premier acte, après dix heures, je me promènerai dans le foyer du premier étage : si j’ai pris du courage... je porterai ce bijou à mon corsage ; ses dimensions, la couleur de ses pierres, le rendent facilement reconnaissable. Alors vous me reconnaîtrez, et quand vous passerez près de moi, je vous glisserai dans la main un billet... avec toutes les indications dont vous avez besoin pour agir... Si une fois de plus je suis lâche, je n’aurai pas mon bijou... Mais, jusqu’à nouvel ordre, il est bien entendu que vous ignorerez toujours qui je suis ; j’ai votre parole... Il faut qu’il en soit ainsi !...

Quand on suit un feuilleton qui vous intéresse, on va jusqu’au bout. J’ai connu d’autres périodes de ma vie, où j’aurais fort bien répondu :

— Madame, si vous avez besoin de mes services, venez quai des Orfèvres. Je ne me dérange pas deux fois pouf les dames voilées.

Mais alors j’avais quelqùe douze ans de moins, et sans me douter qu’un jour j’écrirais un livre sur L'Amour à Paris , toutes les études de psychologie féminine m’intéressaient.

— Je serai demain à TOpéra-Comique, répondis-je.

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— Merci, monsieur, répliqua l’Américaine.

Elle sortit sa main droite de son manteau, d’un mouvement instinctif, et me donna un vigoureux shake-hand.

Je voulus dire encore quelque chose, mais déjà elle avait traversé la chaussée, se hâtant vers la rue de Rivoli, me disant encore :

— Adieu ! A demain !

J’aurais voulu la suivre... mais j’avais donné ma parole, etj’ai toujours eu l’habitude de tenir mes promesses.

Je revins à la Sûreté, rêvant à ce roman bizarre et navrant, et aux complications infinies-de la perversion...

Puis je trouvai des voleurs à interroger le lendemain matin, j’eus des perquisitions à faire... Dans la fièvre de la dure besogne de la Sûreté, toutes les émotions s’émoussaient vite...

Néanmoins, je n’avais pas oublié le rendezvous donné... et le lendemain soir, je me promenais sur le boulevard, fumant tranquillement un cigare, et attendant l’heure de me rendre à l’Opéra-Comique...

Tout à coup, j’entendis une rumeur, je vis la foule courir anxieuse...

— Qu’y a-t-il ?

— Le feu est à l’Opéra-Comique !

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Emporté par le flot humain je me mis à suivre les autres. Des coups de trompe retentissaient, des pompes passaient au galop des chevaux.

Quand j’arrivai au coin du faubourg Montmartre, je vis tout à coup le ciel s’embrasèr. Des panaches de fumée rouge encapuchonn aient les maisons.

Au coin de la rue Favart, je trouvai encore un tel désarroi, le service d’ordre était encore si peu sévère, que je n’eus point la peine de décliner ma qualité pour passer.

L’horrible spectacle ! plus horrible cent fois que celui du champ de bataille, quand la mitraille fauche les rangs ! J’entrevois encore une malheureuse, quelque figurante sans doute, montée folle de terreur jusqu’au faîte du théâtre, puis tout à coup, voyant la flamme arriver jusqu’au toit, se laissant glisser le long de la muraille. Elle était en chemise, surprise probablement au moment d’un changement de costume. A la lueur rouge des flammes, cette grande forme blanche, les cheveux dénoués, semblait l’ombre de quelque damnée...

Un bec de gaz qui craque, un corps qui fait : floc! sur le trottoir, devant la porte du concierge, et l’on ramasse une masse informe, sanguinolente.

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Des cris affreux, des cris que bien des semaines après j’entendais encore retentir à mes oreilles...

En aidant à porter une pauvre fille, dont les jambes étaient brisées, une figurante, en costume de tzigane, à la porte de la pharmacie Miable, je vis un homme aux longs favoris .blancs qu’on soutenait et qui sanglotait comme un enfant. C’était le directeur de l’Opéra- Comique, M. Carvalho, cet artiste si vaillant qui a rénové l’art français, cet honnête homme si bon, si loyal, que tous ses artistes ont pleuré, et dont des magistrats ont fait un moment le bouc émissaire de l’affreuse catastrophe.

En réalité, la véritable coupable était, comme toujours ou presque toujours... l’Administration ! Ne fut-il pas établi plus tard que le ministère des Beaux-Arts n’avait pas assez d’argent pour faire à un théâtre subventionné les réparations pouvant empêcher les spectateurs d’y griller? De même qu’il fut établi que l’Assistance publique économise sur les fonds des pauvres, quand de misérables créatures humaines crèvent de faim, au coin des bornes. . .

Qu’était devenue mon Américaine dans tout ce chaos ? Etait-elle, comme tant d’autres, disparue dans l’horrible brasier ?

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