‹ L'amour criminelChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

FILLES ET SOUTENEURS

La question des tilles et des souteneurs est certainement une de celles qui à bon droit préoccupent le plus les législateurs et les philosophes. Il s’est même trouvé des chefs d’États et des fondateurs de religions, saint Louis et après lui Calvin, par exemple, qui rêvèrent de supprimer l’amour vénal.

Saint Louis ne fut pas imité par ses successeurs qui, au contraire, tirent payer une taxe aux ribaudes. Quant à Calvin, il n’obtint pas un résultat plus sérieux. De son temps même il y avait des ribaudes, puisqu’il en fit marquer au fer rouge, et même quelque peu pendre, s’il m’en souvient bien. Et dans la cité qu’il a faite selon sa pensée, dans cette bonne ville

l’amour criminel

de Genève, où l’on respire encore un si pur parfum de calvinisme, l’an dernier on faisait un plébiscite, sur la question de savoir si l’on devait maintenir les maisons publiques. Une immense majorité a conservé ces asiles de l’amour vénal, garanti et autorisé par le gouvernement !

La vérité c’est que la Société, est loin d’être parfaite, et que la prostitution, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est une de ces plaies qu’on ne guérit qu’en tuant le malade! S’il n’y avait pas d’acheteurs il n’y aurait pas de vendeuses d’amour, et s’il n’y avait pas de vendeuses d’amour il n’y aurait pas de souteneurs.

La race est ancienne ; les gladiateurs de Rome recevaient les présents des courtisanes ; au moyen âge, la cour des Miracles possédait des truands, habiles tireurs de laine, et protecteurs dévoués des ribaudes...

En réalité, les grands vices de l’humanité sont presque aussi vieux qu’elle-même.

N’empêche que dans la société actuelle le joli monde dont Beaujean était le type le plus complet, et le plus réussi, est devenu un danger !

A mesure que le nombre des filles augmentait, celui des souteneurs subissait naturellement la même progression.

Dans la troisième partie de ce livre, j’ex-

' FILLES ET SOUTENEURS

pliquerai les règles de proportion sociale qui relient de la façon la plus étroite ces deux classes de parias.

Ici je ne veux m’occuper que des souteneurs au point de vue criminel.

Ce n’était qu’une fille que Beaujean avait tuée ; il en est d’autres qui font mieux. Au début, le jeune malfaiteur se contente de dégringoler le «pante » (1) qui s’est laissé tomber par sa « marmite » , cette sirène du boulevard extérieur ; mais bientôt il en arrive au coup du père François, qui n’est à peu près qu’un simulacre d’assassinat fait pour effrayer la victime, et, enfin, le carrière du misérable se termine place de la Roquette, à la suite d’un gros drame sensationnel.

Il y eut un moment où l’été, au bois de Boulogne et au bois de Vincennes, c’était comme une industrie.

Des filles s’embusquaient la nuit venue, et attiraient dans les fossés de pauvres vieux, de petits rentiers économes, qui se laissaient entraîner dans la Cythére des pauvres; puis, le moment venu, les souteneurs s’élancaient, rouaient de coups les malheureux, et les dévalisaient.

(1) Dégringoler le pante!... ternie d’argot des malfaiteurs qui veut dire : dévaliser quelqu’un.

l’amour criminel

Quand les clients de ces Dryades des forêts .échappaient à la mort, ils se relevaient et rentraient chez eux, sans porter plainte, peu soucieux de donner leurs noms à la police. Mais il arriva aussi qu’on retrouva des cadavres !

Enfin, 'c’est incontestablementparmi les souteneurs, surtout parmi les jeunes, les blancsbecs comme Beaujean, que se recrute le plus grand nombre des assassins. Dans l’ombre où se cache le criminel de profession, presque toujours se profilent les trois ponts de la casquettfe de soie du souteneur.

Le « protecteur de la fille » ne spécule pas . sur elle comme on pourrait le croire ; il veut que sa maîtresse le nourrisse largement, quand il n’a rien ; mais dès qu’il travaille, c’est-à-dire qu’il tue ou vole, alors c’est lui qui donne avec une prodigalité de grand seigneur, et dans le taudis de la fille tombent les belles robes et les bijoux.

Cela, du reste, la plupart du temps, n’a d’autre résultat que de la faire poursuivre par la justice comme recéleuse. — Je me hâte d’ajouter que les poursuites de ce genre m’ont paru souvent injustes. — Ces malheureuses ne peuvent avoir que des idées très rudimentaires sur la morale! Une d’entre

FILLES ET SOUTENEURS 39

elles, inculpée du recel d’une montre volée par son amant, me disait :

— J’ai pas pensé à lui demander son état civil, à c’te montre !

Toujours, je l’avoue, j’ai été très large pour les pauvres créatures arrêtées dans ces conditions, et je ne les impliquais dans les affaires où figuraient leurs amants que si leur culpabilité était bien démontrée, et consciente ! La plupart des magistrats parisiens partageaient, du reste, mes idées à ce sujet.

Ne sont-elles pas toujours les victimes? Il faut qu’elles donnent à leur souteneur tout ce qu’elles ont, et quand elles reçoivent de lui un bijou ou une robe, elles s’en vont en prison comme recéleuses !

Ils sont rares les souteneurs timides, qui prennent discrètement sous le chandelier la pièce que la femme y a mise à leur intention.

D’ordinaire, les choses se passent plus brutalement.

— Allons, fait l’homme, t’as turbiné, donne ton pèse (argent), ou je te cogne !

— Mais, murmure la femme, le temps était si mauvais ! je n’ai pas rencontré un seulpante !

— J’ai delà méfiance, fait l’homme.

Et il fouille dans les poches de la malheureuse, et jusque dans ses bas !

l’amour criminel

A côté de cela il y a des tendresses étranges entre ces misérables. — Il est rare qu’un souteneur, s’il a gagné au cabaret, ne rapporte pas à sa môme un bouquet de violettes de deux sous. J’ai raconté, dans mes mémoires, qu’un bandit de grand chemin, un chef de bande nommé Fumigo, spontanément m’avait avoué tous ses crimes, et avait fait avouer ses complices, uniquement par reconnaissance — parce que j’avais fait remettre sa maîtresse en liberté, ne voulant pas justement l’inculper comme recéleuse.

Mais, malgré ce côté sentimental, malgré cette jolie petite fleur bleue, le souteneur de barrière n’en est pas moins un danger très réel. Je crois qu’en faisant le tour des fortifs, comme on dit dans ce joli monde, on en trouverait bien quelques milliers, sans compter ceux qui sont en villégiature à Mazas — ou dans les centrales. — Le plus grand nombre n’est même pas comme le ruffian napolitain paresseux et indolent, qui se laisse vivre avec l’argent des femmes dans un doux farniente. Le souteneur parisien est prêt à tous les mauvais coups.

M. Lozé, quand il était Préfet de police, voulut délivrer la capitale de la plus grande partie de cette population dangereuse. ■ — Il me

FILLES ET SOUTENEURS

chargea de cette besogne qui n’était pas précisément facile ; il s’agissait d’appliquer sérieusement la loi de 1885 qui punit l’homme qui, sur la voie publique, favorise la prostitution.

On m’avait demandé de fournir des souteneurs à la justice. — ■ A la tête d’une brigade d’une vingtaine d’agents, je fis des descentes dans les garnis interlopes, et des rafles sur la voie publique. J’arrêtai 500 souteneurs environ ; 75 seulement restèrent dans les mailles de la justice, et encore, 25 d’entre eux environ furent condamnés pour des délits à côté, le port d’armes prohibées notamment.

Les autres ne tombaient pas sous le coup de la loi, qui est très précise, et ne frappe que le souteneur qui est pris en flagrant délit sur la voie publique.

Ainsi les souteneurs des biles de maisons publiques ne rentrant pas dans la catégorie prévue — nous étions obligés de les relâcher avant même de les envoyer au Parquet. — Ces roublards, — dont quelques-uns sans doute avaient dû consulter des avocats, — savaient si bien qu’ils n’avaient rien à craindre, qu’à peine arrêtés ils s’empressaient de me dire :

— Vous savez, monsieur le chef de la Sûreté, ma maîtresse à moi est Marie, la grande frisée, du 307 de Vaugirard ou du 409 de Grenelle.

Il fallait, pour que les juges pussent condamner, que l’homme eût été pris en quelque sorte en flagrant délit, surveillant les allées et venues de la fille qu’il protégeait.

Ce n’était pas très commode. Tous ceux qui furent arrêtés dans les cafés, les débits de vin où se réunit d’ordinaire le gratin des boulevards extérieurs, durent être remis en liberté. Cela ne comptait pas !

Mais ce fût une époque bien mouvementée de ma vie, et qui me rappelait vaguement les grandes chasses aux fauves ou aux Indiens de ma jeunesse. Que de bagarres, bon Dieu ! à Montmartre ou à Ménilmontant ! Quand à la fermeture de certains cafés nous nous présentions pour prendre dans un seul coup de blet les aquatiques consommateurs, les choses le plus souvent n’allaient pas toutes seules, et il ne fallait pas être avare de coups de poing ou de bourrades.

Je me souviens même qu’une fois, rue Pigalle, nous dûmes battre en retraite devant une' véritable émeute.

Aux coups de sifüet spéciaux des souteneurs en danger, de tous côtés les camarades étaient venus à leur secours, et les gardiens de la paix, peu nombreux à cette heure-là, avaient été beaucoup plus lents.

Page 1