‹ L'amour criminelChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce qui pourtant reste dans mes souvenirs le plus vivant, ce sont les innombrables descentes nocturnes que nous fîmes à ce momentlà, dans les garnis louches où nous savions trouver le gibier cherché .

Dans les environs des halles surtout, nous nous livrâmes à quelques opérations de ce genre particulièrement pittoresques.

Sur les deux ou trois heures du matin, j’arrivais, ceint de mon écharpe et suivi de quelques-uns de mes agents, pendant que des gardiens de la paix en uniforme gardaient les portes.

Au premier coup de sonnette-, j’entendais un juron, puis une voix grogneuse demandait :

l’amour criminel

- — Qui est là ?

— Le chef de la Sûreté !

Aussitôt éclatait une exclamation cambronnesque et je voyais apparaître devant moi, la figure bouleversée, nu-pieds, en chemise, le patron de la maison, qui dans son trouble n’avait pas même pris le temps de passer une culotte.

Le malheureux sans doute, à ce moment, voyait avec terreur flamboyer au-dessus de ma tête une auréole de contraventions. Dans sa mémoire il repassait déjà tous les couples, non inscrits que j’allais surprendre dans les chambres.

Il en fut un, électeur influent, qui dans la journée recevait avec l’orgueil d’un gros monsieur le conseiller municipal ou le député venant solliciter son appui, et que je ne pouvais décider à mettre un pantalon et des pantoufles la nuit où je survins très à l’improviste dans son établissement. Dans son trouble il voulait absolument m’accompagner en bannière dans ma visite, et nu-pieds, la chandelle à la main.

* — Est-ce donc pour faire amende hono-

rable ? lui demandai-je.

Cependant quelqu’un a crié :

— C’est la police !

Et dans la maison endormie, dans l’ombre des couloirs où l’humidité suinte des murs, et où de-ci de-là un bec de gaz brûle en veilleuse, c’est un bruit de portes qui claquent, une galopade affolée d’hommes et de femmes, promenant des chandelles et poussant des cris et des jurons.

Mais à chaque étage des agents sont montés, forçant les couples à réintégrer leurs gîtes. Les chandelles dansent une sarabande fantastique dans l’escalier. A travers les portes entre-bâillées se montrent des femmes à demi nues, ne pensant guère à retenir la chemise qui glisse de leurs épaules.

En même temps, une odeur âcre et forte vous monte à la gorge et vous fait tousser...

Mais il faut procéder par ordre. Un agent a pris le livre et me suit.

Commençons par le « train de plaisir». On appelle ainsi en argot de police la chambre réservée, dans les hôtels de cet ordre, aux amours anonymes d’une heure ou d’une nuit.

Bien entendu ces locataires-là ne sont pas inscrits.

Oh ! la tête de l’homme quand j’entre dans la chambre en désordre. Petit rentier, petit employé, obligé de ne sacrifier qu’aux

l’amour criminel

Vénus économiques, ou vieux vicieux affriandé par les épices de la basse prostitution, il n’a pas encore eu le temps de s’habiller ; mais vite il a passé ses bottines, se sentant plus solide*

Qu’il lui en coûte de donner son nom !

— Monsieur le commissaire, je vous en supplie, pas de scandale ! Si ma femme venait à savoir... je serais perdu.

La femme, elle, a l’habitude de ces choses ; elle a fait son petit baluchon, roulé son corset dans un journal — pour aller finir la nuit au violon.

Quant à l’hôtelier, il blêmit, en recevant ce triple coup en pleine poitrine :

— Trois contraventions. Une pour madame, une pour monsieur, la troisième pour réception habituelle de filles de débauche.

Et la promenade continue, à travers les chambres empuantées, dans une buée qui se dégage de tous les corps alourdis par le premier sommeil.

Là, c’est une cuisinière et un valet de chambre qui tous deux logent dans l’appartement de leurs maîtres respectifs.

Les jours de sortie, les jours d’amour, ils s’en vont chercher au hasard l’hospitalité d’un hôtel meublé pas cher ; car si l’homme est auvergnat la femme est normande, et tous-

deux ont une passion égale pour le bas de laine.

Aux heures de tendresses, ils rêvent d’un petit bouchon dans la banlieue parisienne où l’on serait enfin maître chez soi.

Quelle détresse chez ces malheureux quand il faut qu’ils donnent des explications, que l’homme exhibe les papiers de son portefeuille, que la femme donne son nom ! Elle tombe à genoux':

— Je vous en supplie, monsieur le commissaire, que mon maître ne sache pas !...

Et dans sa terreur des mots lui échappent :

— Si monsieur savait, je crois qu’il me tuerait !

— Comment? fait le valet de chambre suffocant de colère.

Je les renvoie tous deux, mais avant que la porte ne soit refermée, j’entends l’homme qui injurie sa maîtresse, « assez salope pouj* coucher avec son patron » !

Plus loin, c’est une fille et son souteneur... En route pour le Dépôt !

Tout se trouve dans ces descentes nocturnes, même des ménages réguliers, qui ont passé devant le maire, parfois même devant le curé, qui travaillent pour gagner leur vie, et n’exercent que des métiers très avouables. De braves

l’amour criminel

gens, très souvent, mais flemmes, insouciants, vivant au jour le jour, n’ayant jamais l’énergie suffisante pour mettre de côté, sur la paie de chaque semaine, l’argent nécessaire à l’achat d’un petit mobilier. . .

Au moment où je termine la revue des chambres, un agent placé à la surveillance du bureau monte vivement, poussant devant lui la femme du maître d’hôtel.

— Patron, dit-il, j’ai pris madame en flagrant délit... Pendant que j’avais le dos tourné, elle essayait de faire de fausses fiches, pour les locataires qui ne sont pas inscrits.

La peur des contraventions pousse à ces supercheries, grosses et petites...

Je faisais la grosse voix, je roulais des yeux féroces, mais, en réalité, je plaignais plutôtle sort de ces pauvres gens.

Les trois quarts des logeurs de Paris sont, sans qu’on s’en doute, de pauvres diables victimes d’une situation particulière. Presque tous sont de braves gens de province, venus à Paris pour prendre un fonds. On leur offre un petit hôtel assez bon marché, bien achalandé, dit-on; une occasion, quoi! Ils se hâtent d’acheter et de payer. Au bout de huit jours, ils s’aperçoivent qu’ils ne peuvent gagner d’argent qu’avec le casuel de l’amour banal. D’a-

bord, avec indignation, ils refusent de continuer les trafics de ceux qui leur ont vendu la maison; puis, quand ils voient le spectre de la faillite monter, monter à l’horizon... ils se résignent à perdre leurs scrupules, et à/ fermer les yeux.

Plus tard quand ils veulent vendre, ils usent de la même supercherie et ils trompent leurs successeurs, comme ils ont été trompés euxmêmes... « On m’a roulé, je peux bien en rouler un autre. » L’éternelle morale du ricochet qui perpétue les petites rosseries, et en fait commettre à des gens que la nature n’y avait nullement préparés.

Et puis il y a vraiment de trop grandes inégalités entre le traitement des logeurs des différents quartiers ; comme entre celui des cafés de bas étage et celui des restaurants de nuit, où des filles simplement plus fardées que les autres, et mieux habillées, transforment le cabinet particulier en chambre d’hôtel meublé.

J’ai toujours trouvé que la plus monstrueu se injustice de la société moderne, est que toujours et partout ce soient les pauvres qui écoppent, comme on dit dans l’argot du monde particulier qui nous occupe.

Au moment où je poursuivais les souteneurs,

l’amour criminel

je fis même scandale en allant faire des descentes dans quelques maisons meublées du VIIIe et du IXe arrondissements, où l’on n’était point habitué à voir la police arriver inopinément.

Pendant une de ces rafles, il m’arriva une aventure assez curieuse. Dans une chambre d’un petit hôtel meublé de troisième catégorie, mais tenu très proprement, je trouvai une marquise authentique, dont le mari tenait une situation assez en vue, — - en compagnie d’un calicot du Louvre ou du Bon Marché !

La dame avait eu un caprice en achetant des chemises et des bas... la chose est même beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit , — et j’en parlerai plus longuement dans la seconde partie de cet ouvrage.

N’allez pas vous imaginer que la marquise si singulièrement rencontrée fût une douairière, vieille et laide.

C’était au contraire une très belle créature, ayant à peine dépassé la trentaine ; et comme, pour être chef de la Sûreté, on n’en est pas moins homme, j’admirai fort la ligne très pure de ses épaules, quand j’entrai dans la chambre.

Encore une que je vis désespérée et suppliante ! La visite de l’hôtel était finie, et je

sortais, quand je me sentis saisi au passage par une main de femme. C’était la pauvre marquise qui m’avait attendu, pour me supplier encore de ne pas faire figurer son nom dans mon rapport.

Je rassurai la pauvre femme, en lui disant que je ne m’occupais guère des amoureux, et que j’avais l’habitude d’oublier tout ce que je voyais dans cet ordre d’idées; que les visites des garnis avaient pour but de surveiller les souteneurs et les logeurs, et non les femmes qui trompent leurs maris.

Le couple adultère s’en alla réconforté.

Vous allez me demander pourquoi cès descentes de police chez les logeurs; pourquoi on envoie au dépôt les filles et leurs souteneurs qui y ont passé la nuit; pourquoi les autres couples, gens paisibles, avaient un Wc énorme de la police, alors au’on ne faisait rien que de procéder à quelques formalités sans importance.

Le drame que je viens de raconter, et ceux que je détaillerai au cours de cet ouvrage, feront comprendre au lecteur qu’il est utile de temps en temps de nettoyer les écuries d’Augias et que ces coups de balai sont de temps en temps nécessaires à la salubrité et à la sécurité publiques.

Il y a bien par-ci par-là quelques êtres inoffensifs qu’un arbitraire policier dérange ; mais en définitive, une fois la police partie, ces couples se recouchent, et seul, le gibier de Mazas ou de Saint-Lazare reste entre les mains de l’autorité.

Du reste, le vieux dicton populaire doit servir d’excuse au côté arbitraire de ces opérations : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. »

Mais pour en revenir à la chasse que je fis aux souteneurs, je dois dire que non seulement les résultats furent minces, eu égard au grand effort, mais que nous dûmes nous arrêter.

La loi de 1885 était impuissante. Depuis, on a essayé de la modifier, et jusqu’ici on n’y est point , encore parvenu. Le problème est d’ailleurs d’une solution bien difficile, j’allais dire impossible. Car, sur un sujet aussi délicat, comment armer la police d’une façon effective sans laisser la porte ouverte à l’arbitraire, et par conséquent à tous les abus?

En réalité, donc, toutes les tentatives pour supprimer un mal social aussi dangereux sont restées vaines. Je n’aurai pas la suffisance de prétendre trouver un remède,^ quand les plus éminents d’entre les magistrats, quand

ceux-là même qui sont les lauréats de l’Académie, comme M. Guyot, et ont exercé pendant de bien longues années les fonctions de juge d’instruction, ne peuvent qu’avouer leur impuissance.

M. Guyot ne voit d’autres moyens de retirer de la circulation les souteneurs dangereux et leurs douces compagnes , que de les mettre on prison ; mais d’un autre côté il déclare !

« Étant admis, et je crois que la démonstration n’est plus à faire, que les prisons rendent les coupables plus mauvais, il faut les y mettre le moins possible. »

Je ne suis ni un philosophe, ni un criminaliste, comme tous ceux qui s’occupent de ces graves questions ; mais j’estime que la pensée , humanitaire que je viens de reproduire est juste, et que dans une très large mesure la répression est impuissante.

A moins de prendre dans Paris un millier d’individus, et de les supprimer par le procédé cher à Carrier ou par toute autre exécution sommaire, la société ne peut guérir par la répression les ulcères qui la rongent. Les impitoyables tournent et tourneront toujours dans le même cercle vicieux.

Il y a d’autres problèmes maintenant qu’il faudra que nos enfants résolvent!

l’amour criminel

Au lieu de ne songer qu’à pallier le mal, on finira peut-être par comprendre qu’il vaut mieux en supprimer les causes. On songera à faire un état social meilleur, où la misère ne sera plus qu’une exception...

Et pour tous ces misérables, hommes et femmes, rôdeurs et rôdeuses, il se pose aussi une terrible question de responsabilité, bien plus sérieuse à mon avis que la question d’hypnotisme dans l’affaire Gouffé et dans d’autres.

Quand j’étais au collège, on m’a [appris qu’un philosophe célèbre, nommé Helvétius, avait dit quelque part : « L’inégalité des esprits est due à l’influence de l’éducation. » Sans remonter à l’encyclopédie, de nos jours le docteur Magnan, qui dirigea Sainte-Anne, et fut certainement un des savants connaissant le mieux les questions d’anthropologie criminelle, a écrit :

« L’individu moral n’est pas prédisposé au crime ; s’il devient criminel, criminel d’occasion aussi bien que d’habitude, il le devient sous l’influence d’une passion ou d’une éducation vicieuse. »

Soupçonnez-vous quelle éducation ont ces petits malheureux qui poussent dans des grabats infects, où ils voient leur père violer leur sœur, ou leur mère leur apprendre à voler?

Quels sentiments moraux peuvent avoir ces bouquetières de dix ans qui traînent sur les boulevards leurs jupons crottés et leurs œillades maladroites, et qui, quand elles rentrent le soir, sont rouées de coups par leurs parents si la recette est mauvaise? Et les miséreux que leur mère a allaités à Saint-Lazare, pendant que le père était au bagne ? Il y a des héritages de crime, comme il y a des héritages d’honneur.

Après tout, en dehors des fous, en dehors des malheureux auxquels la nature a fait un cerveau déformé, pourquoi l’homme serait-il méchant, si ses semblables ne lui donnaient pas l’exemple de la méchanceté?

Quel idéal leur donnez-vous, à ces déshérités, pour les soutenir?

J’ai déjà dit que je ne voudrais pas être appelé le saint Vincent de Paul des coquins ; pourtant, j’ai toujours eu une pitié involontaire, quand j’ai mis la main sur un de ces êtres poursuivi dès sa naissance par une fatalité, plus terrible que l’Ananké des tragédies grecques, un de ces pauvres diables qui, après avoir épelé chez ses parents le manuel- du parfait voleur, s’est perfectionné dans une maison de correction, et a pa,ssé son baccalauréat à Mazas !

Est-ce donc leur faute à ces misérables, si leurs passions n’ont pas l’élégance et l’hypocrisie des nôtres ?

N’est-il pas d’une sentimentalité touchante ce bout de lettre d’une fille à son souteneur, que trouva à Saint-Lazare un juge d’instruction :

« Dans cette cellule où languit mon amour, loin de toi que j’adore, je gémis et je souffre. »

Tout cela n’enlève rien au danger des souteneurs, et à la nécessité pour la police de surveiller étroitement cette armée du crime, voire même à chercher le moyen pratique d’en débarrasser la capitale...

Mais si tout le monde avait une compréhension plus nette des devoirs sociaux, si ceux-là mêmes qui en parlent le plus souvent voulaient penser un peu plus à faire passer dans la pratique du gouvernement et de la justice, oh! pas une chose impossible, seulement les préceptes de l’Évangile, peut-être arriverait-on pour l’avenir, sinon à supprimer le mal, du moins à le circonscrire.

Page 1